(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Le principe des nationalités .."

Ipreeentet) to 

îlbe Xtbrarç 

of tbe 

Iflmversttç of Toronto 



Digitized by the Internet Archive 
in 2014 



https://archive.org/details/leprincipedesnatOOjoha 



LE PRINCIPE 
DES NATIONALITÉS 



I 
i 



DU MÊME AUTEUR 



L'Évolution du roman social en France au XIX> siècle (1910), [épuisé] 
La Conversion d'un catholique germanophile : L'Affaire Prum et l'évo 

lution du centre catholique allemand. (Cet ouvrage a été traduit e 

espagnol) (1915). 
Rhin et France, 1919. 

Itinéraires d'intellectuels (Péguy-Sorel), 1920. 




RENÉ JOHANNET 



LE 



PRINCIPE 



DES 



NATIONALITÉS 



LES CONSÉQUENCES NATIONALITAIRES DE LA PAIX 
LE DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DU PRINCIPE DES NATIONALITÉS 
FRANCS ET FRANÇAIS A LA RECHERCHE D'UNE IDENTITÉ NATIONALE 

LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS DE ROBESPIERRE A NAPOLÉON 
DE WATERLOO A SEDAN : LA CRISE NATIONAL1TA IRE AU XIX e SIÈCLE 
LES THÉORIES DE LA NATIONALITÉ EN FRANCE Er EN ALLEMAGNE 
ET LEUR CRITIQUE 
ANTIQUITÉ DU SENTIMENT NATIONAL 
PHILOSOPHIE DE L'IMPÉRIALISME 
LES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DE LA NATIONALITÉ 
LA SOCIÉTÉ DES NATIONS ET LA PAIX PERPÉTUELLE 
POLITIQUE ET NATIONALITÉS 



Ouvrage couronné par l'Académie française (Prix Thérouanne) 



Nouvelle édition refondue et augmentée 





NOUVELLE LIBRAIRIE 

3, PLACE DU PANTHÉON, 
MCMXXIII 



NATIONALE 

PARIS V e 



Tous droits de reproduction et de traduction 
réservés pour tous pays. 



A LA MÉMOIRE 
DE 

RENÉ GOURMAND 

MORT POUR LA NATION FRANÇAISE 
EN CHAMPAGNE 
LE XVI AVRIL MCMXVII 



Être, pour un peuple, ne consiste point k 
respirer, manger, boire. Il n'est vraiment 
que s'il ne relève que de soi, s'il ne pense 
que pour soi, sil sent sa roule k soi, s'il 
pense ses idées à soi, s'il est indépendant, au 
plein sens du mol, chargé d'une si simple 

et si forte signification. 



Paul Bourget. 



PRÉFACE 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE 
DANS LE MONDE AU XX e SIÈCLE 
ET PRINCIPALEMENT DE 1914 à 1922 



Une paix nationalitaire 

Que les paix, conclues à Versailles, à Neuilly, à Sèvres, à 
Saint- Germain, à Trianon, soient, en principe, à travers les 
imperfections et les hypocrisies, des paix nationalitaires, il 
serait difficile de le nier. Partout où les diplomates sont 
intervenus après les soldats, ils ont choisi ostensiblement 
pour guide — non pas pour guide unique, non peut-être 
pour guide véritable, — mais pour guide principal, le natio- 
nalitarisme. C'est la première fois dans l'histoire du monde 
qu'une idée, (ou ce qu'on appelle de ce nom depuis environ 
un siècle) de cette nature, avec des prétentions à Pobjecti- 
visme, se soit imposée de la sorte au cours d'un règlement 
d'une pareille envergure. 

Les conséquences généralement acceptées de cette inter- 
vention idéologique ont été diverses. 

Aucun peuple (en tant du moins que défini nationalitai- 
rement, car il resterait à savoir, par exemple, s'il n'y a pas 
eu quelques escamotages de peuples, au Monténégro, en 
Slovaquie, en Macédoine, etc.), ou importante fraction de 
peuple n'a été incorporé contre son gré manifesté, en cas 
de doute, par plébiscite, à un Etat étranger. Au contraire, 
on s'est efforcé d'aligner les nouvelles frontières politiques, 
sur les frontières nationalitaires, et de rappeler au jour des 
nations englouties. 



VIII 



PREFACE 



Là où les circonstances n'ont pas permis de former une 
nation particulière, il a été pourvu, par des procédés ad 
hoc (autonomie ou protection spéciale) à la sauvegarde des 
précieuses minorités. 

Un procédé d'annexion nationalitaire : le mandat 

Pour la première fois on a refusé — au moins en théorie 

d'échanger « les populations comme du bétail », suivant 

l'expression consacrée, et, là même où il a fallu — triste 
nécessité — changer le statut politique d'immenses régions 
coloniales ou relativement arriérées, on a eu recours au sys- 
tème du mandat. 

Elle n'est pas absolument nouvelle, dans un sens, cette 
appellation de mandat, car, après tout, si l'Autriche-Hongrie 
a pu s'installer, après 1879, en Bosnie-Herzégovine, c'est en 
vertu du « mandat » que le Congrès de Berlin lui avait 
confié, et cet exemple de ce vocable employé pour atténuer 
une chose un peu forte, n'est pas le seul qu'on puisse allé- 
guer. Mais il semble que là, comme dans le cas de la Société 
des Nations, le mot ait dégagé de lui-même une conception 
nouvelle. En tout cas ce n'est qu'à partir de 1919 et certai- 
nement en corrélation avec le nationalitarisme, excité par 
la guerre, que ce terme de mandat fut employé en grand, 
et conformément aux avantages généraux et aux restric- 
tions juridiques de toutes sortes, impliqués par le mandat, 
dont le droit civil a fourni depuis des millénaires la défi- 
nition. . 

Mais les deux appellations, celle du droit civil et celle 
du droit international public, pour identiques quelles soient 
dans la forme, concordent-elles dans le fond ? Il n'en est 
rien, et, dans un ouvrage très instructif, un juriste, M. Cio- 
riceanu, a rappelé que le propre du mandat imaginé par 
Wilson, consistait en réalité à être une tutelle. Aussi bien 
tout n'est-il que confusion dans cette notion, ou plutôt 
dans cet expédient. Où apparaît en effet le mandat inter- 



LE MOUVEMENT N ATI ONALIT AIRE 



IX 



national ? Dans le pacte de la Société des Nations. C'est la 
Société des Nations qui confie à l'un ou l'autre des Etats 
faisant partie de la Société le soin d'administrer tel ou tel 
territoire. Il existe à la Société des Nations une section 
spéciale chargée de suivre cette administration, dite^ section 
des mandats, dont M. Rappard est président, et c'est lui 
qui spécifie que les puissances qui, aux termes « de l'ar- 
ticle 22 de ce Pacte, ont accepté ces mandats, ont assumé 
une responsabilité semblable à celle d'un tuteur à l'égard 

d'un pupille ». 

Voici du reste le texte intégral de cet important article 22 : 

A r t. 22. « Les principes suivants s'appliquent aux 

colonies et territoires qui, à la suite de la guerre, ont 
cessé d'être sous la souveraineté des Etats qui les gouver- 
naient précédemment et qui sont habités par des peuples 
non encore capables de se diriger eux-mêmes dans les con- 
ditions particulièrement difficiles du monde moderne. Le 
bien-être et le développement de ces peuples forment une 
mission sacrée de civilisation, et il convient d'incorporer 
dans le présent Pacte des garanties pour l'accomplisse- 
ment de cette mission. 

« La meilleure méthode de réaliser pratiquement ce prin- 
cipe est de confier la tutelle de ces peuples aux nations 
développées, qui, en raison de leurs ressources, de leur 
expérience, ou de leur position géographique, sont le 
mieux à même d'assumer cette responsabilité et qui con- 
sentent à l'accepter : elles exercent cette tutelle en qua- 
lité de mandataires et au nom de la Société. 

« Le caractère du mandat doit différer suivant le degré 
de développement du peuple, la situation géographique du 
territoire, ses conditions économiques et toutes autres cir- 
constances analogues. 

« Certaines communautés, qui appartenaient autrefois à 
l'Empire ottoman, ont atteint un degré de développement 
tel que leur existence comme nations indépendantes peut 
être reconnue provisoirement, à la condition que les con- 
seils et l'aide d'un mandataire guident leur administration 



PREFACE 



jusqu'au moment où elles seront capables de se conduire 
seules. Les vœux de ces communautés doivent être pris 
d'abord en considération pour le choix du mandataire (1). 

« Le degré de développement où se trouvent d'autres 
peuples, spécialement ceux de l'Afrique centrale, exige 
que le mandataire y assume l'administration du territoire 
à des conditions qui, avec la prohibition d'abus, tels que 
la traite des esclaves, le trafic des armes et celui de l'al- 
cool, garantiront la liberté de conscience et de religion, 
sans autres limitations que celles que peut imposer le 
maintien de Tordre public et des bonnes mœurs, et l'inter- 
diction d'établir des fortifications ou des bases militaires 
ou navales et de donner aux indigènes une instruction 
militaire, si ce n'est pour la police ou la défense du terri- 
toire, et qui assureront également aux autres membres de 
la Société des conditions d'égalité pour les échanges et le 
commerce. 

« Enfin, il y a des territoires, tels que le Sud-Ouest 
africain et certaines îles du Pacifique austral, qui, par suite 
de la faible densité de leur population, de leur superficie 
restreinte, de leur éloignement des centres de civilisation, 
de leur contiguïté géographique au territoire du mandataire, 
ou d'autres circonstances, ne sauraient être mieux admi- 
nistrés que sous les lois du mandataire, comme partie inté- 
grante de son territoire, sous réserve des garanties prévues 
plus haut dans l'intérêt de la population indigène. 

Dans tous les cas, le mandataire doit envoyer au Conseil 
[de la Société des nationsj un rapport annuel concernant 
les territoires dont il a la charge. 

« Si le degré d'autorité, de contrôle ou d'administra- 
tion à exercer par le mandataire n'a pas fait l'objet d'une 
convention antérieure entre les membres de la Société, il 

1. Le Conseil de la Société des Nations, dans le règlement relatif aux 
mandats, a disposé, à l'article 2, que le mandat des pays classés dans la 
catégorie A, à savoir le Grand Liban, la Syrie, la Palestine la Mésopo- 
tamie « comportera de simples conseils et n'affectera en rien 1 autorité du 
gouvernement national local ». 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



XI 



sera expressément statué sur ces points par le Conseil. 

« Une Commission permanente sera chargée de recevoir 
et d'examiner les rapports annuels des mandataires et de 
donner au Conseil son avis sur toutes questions relatives à 
l'exécution des mandats. » 

C'est le 27 janvier 1919, en séance plénière de la Con- 
férence de la Paix que le président Wilson mit en avant 
cette idée du mandai dont Forigine est assez vulgaire et 
très impérialiste, dit M. Maufrat de l'Espine (1). 

« Au grand mécontentement des Etats-Unis, la France, 
l'Angleterre et le Japon avaient déjà conclu secrètement 
entre eux trois arrangements particuliers, dont le dernier 
(1919) attribuait au Japon les îles Carolines et le groupe 
Marshal, arrachés aux Allemands. C'était l'hégémonie des 
Nippons dans l'océan Pacifique. 

Comment M. Wilson pouvait-il parer ce coup direct sans 
paraître accepter la théorie des chiffons de papier ? Il y 
réussit en proposant d'internationaliser ces colonies alle- 
mandes, de les placer sous le contrôle général de la Société 
des nations et de désigner une puissance comme déléguée 
de la Société afin de les administrer. 

Tout d'abord, M. Lloyd George s'opposa à cette proposi- 
tion, mais, le même jour, au cours de la seconde séance du 
Comité des représentants des cinq grandes puissances, 
« l'Angleterre déclara n'avoir aucune objection à faire contre 
l'adoption d'une telle procédure, tandis que les représen- 
tants des autres Puissances s'y opposaient ». 

Les manières de voir de M. Wilson finirent néanmoins 
par prévaloir. Peu à peu la procédure s'organisa (5 août 1920) 
et l'ôn distingua plusieurs espèces de tutelles, les man- 
dats a, b, et c correspondant aux alinéas 4, 5 et 6 de l'ar- 
ticle 22 (2). 

t. Documentation catholique : Grande-Bretagne et Israélites, 29 juil- 
let 1922. 

2. Sur 14 mandats l'Empire britannique en a reçu 6 (Togo et Came- 
roun pour partie, l'Est Africain en presque totalité, Nauru dans le Paci- 
fique (conjointement avec l'Australie et la Nouvelle-Zélande), la Mésopo- 



xn PRÉFACE 



Il n'est pas inutile de faire remarquer que ce système, 
(assez peu original, car il reproduit la manière de faire 
adoptée, il y a une trentaine d'années par lord Cromer, en 
Eoypte), compliqué, hypocrite, plein de traquenards (car 
un mandat est toujours révocable et le simple jeu de la 
majorité peut, par exemple, restituer à l'Allemagne tout ou 
partie de ses anciennes possessions), manque en outre de 
bases juridiques : un mandant ne saurait en effet déléguer 
plus de pouvoirs qu'il n'en possède lui-même. Or, la Société 
des Nations, loin d'avoir participé à la guerre, en est un 
des résultats ; de plus elle compte de nombreux membres 
qui de 1914 à 1919 furent neutres. C'est donc par la plus 
magnifique des usurpations qu'elle s'est emparée des 
biens de l'Etat allemand pour en faire largesse. Toutes les 
opérations de la « section des mandats » à la Société des 
Nations constituent la plaisanterie juridique la plus consi- 
dérable qu'on ait imaginée jusqu'à ce jour et tous ses actes 
constituent des nullités absolues en droit international 
public, et à ce titre, imprescriptibles. Elles ne subsistent 
que par tolérance et en raison des rivalités impérialistes 
dont elles constituent un masque assez reluisant. 

Elles se relient en effet aux préoccupations nationah- 
taires les plus authentiques qui font des nations quelque 
chose d'incompressible et de souverain, irréductibles les 
unes aux autres. La définition du mandat fournie par M. Cio- 
riceanu, met en relief ces considérations. Elle est parfaite 
en son genre. Qu'est-ce que le mandat international ? 
' « Une institution de droit international public, répond-il, 
où les peuples arriérés et incapables de se gouverner eux- 
mêmes et qui se trouvent sous la souveraineté de la Société 
des Nations, sont confiés par celle-ci à ceux de ses membres 
les plus avancés dans la voie du progrès, et qui, volontai- 

tamie et la Palestine. Le dernier mandat lui a été confié le 22 juillet 1922 
^Afrique du Sud reçut le Sud-Ouest africain, l'Australie reçut la Nou- 
velle-Guinée, la Nouvelle-Zélande Samoa. 

Le Janon les îles au nord de l'Equateur, et 1 île de Yap. 

La France eut la Syrie, la plus grande partie du Cameroun et du Togo. 

La Belgique obtint une petite partie de l'Est Africain. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAIRE 



XIII 



rement, se chargent de les éduquer et de les guider vers 
le self-government, qui leur sera reconnu lorsque ce but sera 
atteint l . » 

C'est un protectorat nationalitaire. 

En pratique les procédés les plus traditionnels de la foire 
d'empoigne furent mis en œuvre dans la distribution des 
mandats qui se fit à Versailles et à San Remo. La Société 
des Nations s'empressa de seconder dans ce sens l'œuvre 
des diplomates et les types des mandats décernés par elle 
confient souvent au mandataire nouveau plus de préroga- 
tives et une suzeraineté plus insupportable que celles dont 
pouvaient se targuer les précédents bénéficiaires. Sa désin- 
volture vis-à-vis du droit international éclate encore dans ce 
fait que quelques-uns des mandats donnés par elle sont 
antérieurs à une dévolution des territoires par cession diplo- 
matique régulière. Le cas de la Palestine, que les Anglais 
réorganisèrent sans titre et où ils s'arrogent des droits que 
le sultan n'a jamais possédés, est typique à cet égard. 

Quant au succès du nouveau procédé, il faut attendre 
encore, pour savoir à quoi s'en tenir. En tout cas il est 
remarquable qu'une des créatures les plus cyniques et les 
plus ingrates de l'Angleterre en Orient, l'émir — ou plutôt 
le roi — Feyçaï, coiffé d'un mandat mésopotamien, s'en 
déclare très mécontent. 

Du correspondant du Chicago tribune qui lui posait la 
question de la reconnaissance du mandat britannique, il 
déclarait : 

« Le système des mandats, organisé par Wilson, n'est pas 
compatible avec les buts des petits peuples qui veulent l'in- 
dépendance. Les peuples arabes, comme d'autres petites 
nationalités, désirent pouvoir être libres en fait, comme ils 
le sont nominalement. » 

Il n'en reste pas moins que le procédé du mandat, si 
douteuses qu'apparaissent sa naissance et son allure, fait 
partie du train d'idées à la mode depuis 1760 et que carac- 



î. Les mandats internationaux par G. Cioriceanu, Paris, 1921. 



XIV PRÉFACE 



térise le nationalitarisme. A ce titre les différentes paix de 
1919, 1920 ainsi que les remaniements postérieurs, toujours 
en cours, culminent dans deux manifestations, dont l'une 
est le mandat, dont l'autre est le plébiscite. 

Jetons maintenant un regard autour de nous. Qu'aperce- 
vons-nous ? D'antiques revenants :1a Pologne, la Lithuanie, 
l'Esthonie, la Lettonie, qui nous ramènent au xvm e , au 
xiii" siècles. Mieux : avec la Syrie, la Palestine, le Hedjaz, 
la Transjordanie, l'Irak, nous remontons bien plus loin 
encore, au temps où 

les tribus d'Israël avaient pour chef un juge. 

C'est la carte d'Orient avant Alexandre, avant Sennaché- 
rib, avant Rhamsès. Quel ricorso! 

L'Autriche-Hongrie, la bête noire des nationalitaires, n'est 
plus, et la Roumanie ainsi que l'Etat serbe-croate-slovène 
se partagent ses dépouilles avec la Tchéco-Slovaquie, l'Ita- 
lie, la Pologne. L'Allemagne a dû lâcher l'Alsace, la Lor- 
raine, Eupen, Malmédy, le Nord du Slesvig, une partie de 
la Haute-Silésie, la Posnanie, Memel. La sainte Russie se 
métamorphose méthodiquement depuis 1919 en une série 
de 32 républiques soviétiques. La Chine se résorbe dans 
ses éléments provinciaux. L'Empire britannique lui-même 
se dénoue en un chapelet de dominions, où l'Egypte, l'Ir- 
lande, les Indes mêmes ne tiennent que par un fil. 

RÉQUISITOIRE CONTRE LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS 

11 semblerait, à ce spectacle, que les vœux du genre 
humain dussent être satisfaits. Depuis des années on nous 
assurait que des créations ou des réformes de ce genre fon- 
deraient la paix universelle et restaureraient l'équilibre 
depuis longtemps perdu. En va-t-il de la sorte ? 

Bien hardi qui oserait le penser. Bien téméraire qui ose- 
rait le dire. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAIRE 



XV 



L application, de plus en plus intégrale, des théories natio- 
nahtaires permet de les juger à leurs fruits et déjà les 
ouvrages s'accumulent pour en dénoncer la malfaisance • 
« Quand on compare, dit M. René Blachez', les victoires 
les plus glorieuses d'autrefois aux carnages contemporains 
on est étonné du nombre restreint des combattants et dé 

in rf IC t lté rekUve d6S pertes ' A Rocr °y- Con °é n'a que 
20.000 français contre 26.000 espagnols ; à Denain qui 
sauve la France de l'invasion, la perte totale du vaincu le 
prince Eugène, s'élève à 10.000. Toutes les armées 'de 
Louis XIV, tenant tête, sur quatre frontières, à l'Europe 
coalisée, ne dépassent guère 300.000 hommes. Au contraire 

ftnnnnn entl ° n '. <ianS U S6ule année 1793 > lève dé 
bOO.000 conscrits, et nous sommes encore loin des millions 
de mobilisés de 1914. Pourquoi ce fléau a-t-il pris cet 
accroissement énorme? Pourquoi, en moins d'un siècle et 
quart, sa malfaisance s'est-elle plus que décuplée ? 

« Sans doute le progrès des sciences y a contribué pour 
sa part. C est grâce aux chemins de fer, au télégraphe, au 
téléphone qu on a pu concentrer, ravitailler, commander 
ces millions de combattants; c'est grâce aux inventions 
de la chimie, de la physique, de l'aéronautique que les 
belligérants se sont bombardés et incendiés à des distances 
de plusieurs centaines de kilomètres, et qu'ils se sont mis 
en pièces, asphyxiés et brûlés par grandes masses. Mais si 
a science a doté les combattants de moyens de destruction 
très perfectionnés, ce n'est pas elle qui les a mobilisés et 
précipites les uns contre les autres. » 

Quel est donc cet agent de frénésie qui a, d'un seul 
coup balayé les 180.000 hommes des troupes régulières 
dont Louis XVI se contentait en 1789, pour susciter ces 
masses profondes, que nous ne cessons de voir aux prises 
depuis un siècle et davantage ? 

«Les guerres d'ancien régime, observe M. Blachez, étaient 



1921 



Le, nations armées et l'idéologie des nationalités. Bruxelles-Paris. 



PRÉFACE 



\b précis et limité On se batUi _pou q ^ d , ar _ 
nutag* national déterminé. ^ dépense éralement 

L proclament leur ^^^^«2^ conqnête. Ce 
dient. au moins -«^J^SX d'une idée. Elles veu- 

2 S^re^K^W tout entière 

par procuraUon : û paya. J^*^ paient pas 
les querelles des rois. Les citoyen F supprime 
exposés sur les champs de bâte Ile. L a «v ^ 

J soldats P-. fes t slon "f d X t wtquement des principes 
nations... L'obligation se jettent sur lescbwnpa 

An Contrat social -Les s de mille> 

qWs et décuplés. » 

Autre réquisitoire (M. le Fur) 

. t . M Le Fur, tâchant de trouver à l'Etat 
De son cote, M. Le r ur, proscrire la 

moderne une base ^^^"^Jerame de l'erreur 
tendance nationalise nie «J^, ga suite logique, 
individualiste : « En effet, dit U, on 
l'anarchie, est contraire aux .^* eS ^ est impr aticable, 
passe vite de l'^^T"^ ^traire, est possible 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE 



XVII 



nissent chacun un exemple aussi frappant que regrettable 
de la façon dont on peut, en parlant de l'autonomie indi- 
viduelle, aboutir au despotisme de l'Etat. 

« La théorie nationalitaire est à la fois inexacte et dan- 
gereuse, dangereuse précisément parce qu'elle est inexacte ; 
elle est condamnée à osciller toujours de l'anarchie à l'impé- 
rialisme, un peu comme en droit interne l'anarchie mène 
presque fatalement au despotisme. C'est là une suite forcée 
de sa contradiction initiale, qui vient en droite ligne de la 
philosophie du xvnT siècle, et consiste à faire reposer les 
droits de la collectivité sur ceux de l'individu. Pour les 
Encyclopédistes et plus tard pour Kant, la liberté indivi- 
duelle est inaliénable et sacrée ; voilà le principe fondamen- 
tal d'où tout découle l . » 

Voilà des paroles qu'on n'eût pas volontiers entendues 
avant 1914 et auxquelles, depuis 1919, on prête de plus 
en plus d'attention. Au surplus un fait qui montre bien à 
quel point l'idée nationalitaire — au moins dans le monde 
des jurisconsultes — est en train de subir de graves retou- 
ches est celui que nous rapporte encore M. Louis Le Fur. 

« Au nombre des questions inscrites au programme de 
l'Institut de Droit international pour 1921, figurait le pro- 
jet d'une Déclaration des droits et des devoirs des Nations — 
ou des Etats. On se trouvait en présence de deux projets 
précédemment adoptés par d'autres congrès de juriscon- 
sultes : d'abord Y Institut américain de droit international, qui , 
dans sa première session, à Washington, en 1916, avait 
adopté une Déclaration des droits et des devoirs des Nations ; 
le terme de Nation n'avait soulevé aucune difficulté, parce 
que les circonstances politiques étant toutes différentes en 
Amérique, les termes de Nation et d'Etat y sont employés 
comme équivalents. 

« Lorsque la même question fut abordée en Europe, trois 
ans après, par V Union juridique internationale, le choix 
entre les termes d'Etat et de Nation fit naître au contraire 

| 1. Races, nationalités, états, par Louis Le Fur, professeur à l'université 
de Strasbourg, p. 151, 82. 



b 



XVIII PRÉFACE 



de vives difficultés; le compte rendu des séances et travaux 
de la seconde session (nov. 1919) en porte de nombreuses 
traces On finit, faute de pouvoir arriver à un accord com- 
plet, par se résoudre à adopter une solution assez singu- 
lière on maintint le titre de Déclaration des droits et des 
devoirs des Nations, mais dans le corps du document on 
ne Parla plus que des Etats, comme si ces mots étaient 
svno P nymes P , alorl qu'en droit public européen ,1s ont des 
slns nettement différents. En réalité c'était le sens tradi- 
tionnel d'Etat qui l'emportait. 

« Lorsque la question vint pour la troisième fois en dis- 
cussion cette fois devant l'Institut de droit international 
Rome"'oct. 1921), le rapporteur, M. de Lapradelle, crut 
devoir présenter un texte nouveau. 

Leux articles de sa déclaration prenaient parti sur la 
auestln du droit des nations. D'abord,l'article premier, ainsi 
conçu « Tout peuple, qui s'est donné, sur le territoire qu il 
occupe un gouvernement capable, à l'intérieur, de main- 
X krdre* à l'extérieur, de coopérer à 1 organisation de 
plus en plus développée, de relations fondées sur 1 utilité 
£mmÛn P e, la justice^ la paix, a droit à ^ 
Internationale de sa nation comme Liai. » Pu s l article 4 
SSnt ïe: « Dans une Société des Etats, la guerre ne 
peut êtr que la sanction, à l'intérieur, de la volonté sepa- 
Ltiste d u'n peuple, à l'extérieur, d'une décision de justice 

"^"continue M. Le Fur, cette tentative très nette 
délhSa 'Z opposition non moins 

antres membres de l'Institut. L'un d eux, M. Jitta, con 
damna « l'expression purement subjective de nation, qui 
éTque la volonté de réaliser un idéal commun » et mani- 
festa son intention de « s'en tenir à la notion objective de 
rSJ. dont le mot seul doit ^^U^Si 

1er ux Après une discussion à laquelle prirent part plu- 
E autres membres de l'Institut, l'avis général fut qu, 



LE MOUVEMENT NATION ALIT AIRE 



XIX 



la question ri était pas mûre et elle fut renvoyée à une com- 
mission pour étude plus approfondie ». 

Ces vicissitudes et ces répercussions montrent assez bien 
dans quel état d'anarchie et d'incertitude juridiques le pro- 
grès nationalitaire, trop vite entériné par les chancelleries, 
a plongé l'Europe. Le Congrès de philosophie d'Oxford, en 
septembre 1920, qui avait mis à son ordre du jour la ques- 
tion des nationalités, exhiba les mêmes hésitations. Les 
publicistes anglais trouvent les plus grandes difficultés à 
mettre d'accord l'impérialisme de Londres avec le nationa- 
litarisme britannique. Pour sortir d'embarras, certains 
théoriciens ont cru habile d'étager, pour la Grande-Bre- 
tagne tout au moins, deux séries de nationalités diverses, 
la première, formée respectivement par l'Angleterre, 
l'Ecosse, l'Irlande (en attendant probablement le comté de 
Galles), la seconde, superposée à ces trois-là, et proprement 
britannique. Ce jeu de mots n'est pas un article d'exporta- 
tion et pour résoudre les rebellions des Indes et d'Egypte, 
il demeure insuffisant. 



La nationalité allemande et la paix de 1919 

Aussi bien, avant l'Angleterre, c'est du côté allemand 
qu'il convient de regarder. Là aussi, derrière l'appellation 
générale de deutsch, nous trouvons des variétés nationali- 
taires, qui, sur le plan politique, ont, depuis le moyen âge, 
trouvé une expression particulière. S'il parut, vers le x e siècle, 
que l'Allemagne s'acheminait, plus vite que la France, 
vers une forme définie de l'unité, le progrès féodal fournit 
très vite aux divers particularismes une planche de salut, 
qui dura en somme de longs siècles. 

En même temps l'expansion brutale de l'Etat prussien 
mise en question par ses défaites posait une seconde série 
de problèmes ressortissant à la même préoccupation. En 
effet ni les Danois, ni les Polonais, ni les Alsaciens, ni les 
Lorrains, ni même certains Weudes Rhénans ou Hano- 



X X 



PRÉFACE 



vriens ne se sentaient membres, pas plus de la nationalité 
allemande ou prussienne que des diverses variétés saxonne, 
bavaroise, brandebourgeoise ou autres, selon le cas. Disons 
tout de suite qu'en dépit de certains efforts, les avantages 
politiques dont la France pouvait se prévaloir, à raison de 
ces diverses causes de scission, furent complètement négli- 
gés. La nationalité allemande fut même renforcée aux 
dépens des nationalités secondaires, tandis que les nationa- 
lités étrangères subjuguées n'obtenaient que le minimum 
des réparations territoriales auxquelles elles pouvaient 
légitimement prétendre. 



LE NATI0NAL1TAR1SME RHÉNAN 

Le traité de Versailles consacra et perfectionna l'unita- 
risme bismarkien. Pourtant la débâcle de novembre 1918 
avait provoqué des mouvements séparatistes qui ^affec- 
taient pas seulement les allogènes, plus ou moins bien amal- 
gamés, à la pâte prussienne ou impériale, mais intéressant 
directement le corps du germanisme. 

Sur le Rhin par exemple le mouvement fut d'abord 
intense et profond. Dès le 4 décembre 1918 à Cologne, une 
réunion de plusieurs milliers de personnes adoptait à l'una- 
nimité moins deux voix un ordre du jour où, après avoir 
déclaré sa conviction que « les régions rhénanes, ainsi que 
la Westphalie, possédaient suffisamment de force politique 
et économique pour former un Etat distinct » elle invitait 
« les représentants officiels du peuple rhénan et westpha- 
lien à proclamer le plus tôt possible les fondations d'une 
république autonome dans le cadre de l'Allemagne ». 

Les Etats-Unis, et surtout l'Angleterre, contrecarrèrent 
ces velléités particularistes. Pourtant le mouvement faisait 
tache d'huile et s'affirmait tant à la diète de Weimar 
qu'au Landtag prussien et dans le pays lui-même: « Il est 
intéressant de se rendre compte comment la Province rhé- 
nane est devenue prussienne, s'écriait le député Kastert au 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE 



XXI 



Landtag. On ne nous a nullement consultés... Nous 
n'avons été à proprement parler qu'une monnaie d'échange. » 
Sa motion autonomiste fut rejetée. 

Dans le Palatinat Fagitation gagnait. A Landau 46 nota- 
bles palatins, représentant 209.000 voix, soit les deux 
tiers des électeurs du Palatinat, envoyaient au comman- 
dant de la X e armée française d'occupation une adresse aux 
fins d'obtenir de la Conférence de la Paix, ainsi que les 
autres Rhénans, le droit de disposer d'eux-mêmes. « Un 
professeur de Trêves va jusqu'à déclarer (à nos officiers) 
que 70 %> à son avis, delà population, désirerait l'annexion 
à la France l .» 

De toutes parts des comités se forment à partir de janvier 
1919. Ils se réunissent en un Comité Nassau-Hesse-rhénane 
et chargent le D r Dorten d'entrer en relations avec Cologne, 
où, depuis décembre 1918, l'action unitariste de la Presse 
s'exerce avec une énergie désespérée. L'accord ne peut se 
faire et le Comité du Rhin-moyen agit seul. Le 7 mars 1919 
il lance une déclaration, qui ranime un peu le particu- 
larisme déjà déchéant. A Aix-la-Chapelle 52.000 électeurs 
de tous partis et de toutes classes demandèrent le plébis- 
cite immédiat. S'il avait eu lieu, nul doute que l'Allemagne 
n'en fût sortie disloquée. 

L'inertie du gouvernement français, dominé par la poli- 
tique anglo-saxonne, laissa tout péricliter 3 . « Aux chefs du 
mouvement séparatiste, qui s'adressaient à elles, les auto- 

1. Aulneau : le Rhin et la France, p. 229. 

2. « Les généraux français encouragèrent le mouvement et cherchèrent 
même à l'orienter dans le sens de l'indépendance totale. Notre gouverne- 
ment, inquiet de la répercussion que cette attitude décidée aurait sur les 
sentiments de nos alliés, ne fit rien pour les soutenir. Le commandement de 
l'armée du Rhin demandait l'organisation d'une propagande par le livre, 
la presse et le film, le rétablissement et l'encouragement des relations 
économiques entre la France et le bassin rhénan, un traitement de faveur 
pour les prisonniers de guerre originaires de ces régions : les réponses 
furent vagues et rien ne fui tenté. On diminua même les fonds de propa- 
gande mis à la disposition du général commandant notre armée d'occu- 
pation ». (Decize et Despuiz. La nation rhénane, Correspondant, 10 août 
1921. 



XXI 



PRÉFACE 



rites militaires d'occupation répondaient qu elles ne pou- 
vaient donner ni une promesse, ni un renseignement sur 
l'avenir. » Le 24 mars, au Landtag de Berlin tous les par- 
tis, sauf le Centre, émettaient une note condamnant toute 
tentative de sécession de la province rhénane. 

Dès lors le mouvement était condamné. La grande abdi- 
cation française eut pour organe M. Clémen ceau j qui le 
27 septembre 1919, lors de la discussion du traite de Paix, 
déclara : « Ce n'est pas de notre faute non plus si aujour- 
d'hui, quand je veux aller au Rhin, je rencontre des pays 
allemands entre le Rhin et moi, et si je suis obhg< > d en 
tenir compte. » Ce mépris volontaire des possibilités et _des 
nuances constitue le lamentable épigraphe du Traite de 

Versailles. , , • „ i, , 

Le maréchal Foch avait en vain, par deux mémoires du 
27 novembre 1918 et 10 janvier 1919, préconise un ^ traite- 
ment spécial de la rive gauche, d'où pouvaient sortir a a 
longue, de précieuses réalités nationahtaires Ses agents 
furent éconduits, en mars et avril, par MM. Wilson et 

C L^teuttives de proclamation d'une ^pMique rM 
nane par le Dorten, à Wiesbade, le 1" juin 1919, 
nWent qu'un caractère épisodique et peu après le rappel 
du général Mangin fut une vraie victoire pour le M. 
A partir de cette époque la séparation rhénane rente .sur- 
tout dans le cadre du germanisme ««^gT^- 
fonction de concurrences .économiques et des rivalités reli 
gieuses. Le ferment fédéraliste n'est pas supprime er i Aile- 
magne, mais, tandis que les catholiques visent a 1 mstitu 
Uon d'un Rheinland qui grouperait la rive gauche mdus- 
r elle et la Westphalie houillère, les protestant. > parlen 
quelquefois d'une Grande-Hesse à économie mixte destinée a 
Sauvegarder les intérêts de leur secte. Les économie es purs 
ont pa" ailleurs d'autres préférences et ils uniraient volon 
tiers deux provinces, dont l'une se formerait dans la re ion 
de Cologne, l'autre dans les pays du Me.n, a cheva sur 
deux rives; nous reviendrons d'ailleurs sur ce point. 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE XXIII 



L'attitude des catholiques a déçu beaucoup d'espérances 
particularistes. Il faut, pour expliquer leur attitude, se 
rendre compte de plusieurs faits. 

1° Les proclamations séparatistes lancées en 1918 par les 
catholiques rhénans procédaient surtout de leur terreur du 
socialisme berlinois, saxon, thuringien. Mais à partir de 
1919 l'influence, la violence du socialisme s'atténuent. De 
plus en plus au contraire le parti du Centre s'incorpore à la 
République dont il fait partiellement sa chose. 

2° Les sentiments autonomistes n'en subsistent pas moins 
pour cela, mais ils adoptent une expression et une méthode 
particulières, qui consistent volontiers à vouloir un Reich 
puissant afin d'imposer un jour à la Prusse une disloca- 
tion partielle, en tout cas une redistribution des pays à son 
détriment. 

3° Ce qui rend ce dessein très aléatoire, c'est que, pour 
y parvenir, les autonomistes rhénans ont besoin de l'appui 
bavarois, qui se trouve, lui, pour des raisons historiques et 
pratiques, orienté dans une tout autre direction. En effet 
la Bavière n'a rien à espérer, au contraire, d'un Reich fort 
et c'est bien pourquoi, en janvier 1920, les députés bava- 
rois se sont détachés du Centre. 

Ils essayèrent même d'exploiter à leur profit la volte-face 
du Centre et, en conjonction avec eux, l'abbé Kastert, 
remit en vigueur l'idée rhénane autonomiste dans le cadre 
du Reich. Le 6 janvier 1921 le Rheinische Herold, journal de 
l'abbé Kastert, observait : «Le parti centriste s'est détourné 
du fédéralisme sans consulter ses électeurs... La fédéralisa- 
tion du Reich étant inscrite à son programme depuis 1871 
[après 1919], ceux qui préconisaient le fédéralisme furent 
exclus du parti... Il est hors de doute que 80 °/o des élec- 
teurs sont mécontents du parti. » 

Aussi, lorsque eurent lieu les élections, en juin 1920, après 
le coup d'Etat de Kapp, qui avait si justement alarmé les 
libéraux, 62.500 voix se portèrent sur le nom de l'abbé 
Kastert. Le Centre s'inquiéta et revint un peu sur sa poli- 
tique unitaire. 



XXIV 



PRÉFACE 



Depuis lors aucun fait essentiel n'est venu modifier la 
situation. Les élections au Landtag de Prusse qui eurent 
lieu en février 1921, se firent sous la menace de la barrière 
douanière sur le Rhin et le « parti populaire chrétien » 
n'eut que peu d'élus. Le Centre avec son programme auto- 
nomiste et anti-prussien, eut un gros succès. 

En 1922, voici quels étaient les appuis du mouvement 
particulariste : 

1° La fédération populaire rhénane (Dorten) qui agit sur- 
tout maintenant par la plume et par la parole. 

2° Le parti populaire palatin (Eichhorn), peu répandu. 

3° Le parti populaire chrétien, sorti de l'émiettement du 
Centre (Kastert) avec le Rheinische Herold pour organe. 
Il a deux centres, l'un à Cologne, l'autre à Coblence. 

-4° Le parti populaire [républicain (Joseph Smeets) aux 
adhérents (surtout campagnards) peu nombreux, mais actif 
et en voie de développement. Ses théories vont jusqu'au 
séparatisme absolu. 

Organe : die Rheinische Republik. 

C'est grâce à lui surtout si l'idée séparatiste a conservé 
— ou repris — de la vigueur : « La Rhénanie aux Rhé- 
nans », tel est son cri de guerre. Le 4 décembre 1921 plus 
de 500 délégués séparatistes, se réunissaient à Bonn sous 
sa présidence et proclamaient leur volonté d'obtenir de 
l'Europe et de la Société des Nations la reconnaissance d'un 
Etat libre rhénan. 

A Berlin, tout en affectant de traiter à la légère cette 
manifestation, on donna les ordres les plus rigoureux pour 
en venir à bout. Déjà le D r Dorten, en 1920, avait été arrêté 
et transféré à Leipzig. De même le D' Smeets fut arrêté et 
emprisonné après le congrès de Bonn. L'un et l'autre ne 
durent leur liberté qu'à l'intervention de la Commission 
interalliée. 

Aussi bien depuis 1922 le D r Smeets ne cessa d'être en 
butte aux tracasseries judiciaires du Reich. On a été jusqu'à 
le condamner pour lèse-majesté envers le Président Ebert 
(13 juin 1922) et il a subi déjà plusieurs mois de prison. 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE XXV 



Le 23 juillet 1922 un nouveau congrès se tenait à Aix- 
la-Chapelle pour réclamer derechef la liberté des pays rhé- 
nans vis-à-vis de la Prusse, et, en attendant, le transfert de 
la police à la Commission interalliée, le renvoi des fonction- 
naires non-indigènes, la représentation des populations 
auprès de la Commission, non plus par un Commissaire 
d'Empire prussien, mais un élu de leur nation. 

Ce qui confère à la tentative du D r J. Smeets quelque 
intérêt vraiment nationalitaire, c'est sa tendance à baser les 
revendications de son parti sur l'idée de race. 

« Les Rhénans, disait la lettre de convocation pour le 
congrès de juillet 1922, qui, grâce aux souvenirs consignés 
dans les annales de leurs ancêtres, pensent avec d'amers 
regrets à la beauté, à la liberté et à la gloire de l'ère franque, 
souffrent et gémissent depuis plus de cent ans sous le joug 
pesant de la Prusse. 

« Francs ! C'est vers vous que se tourneront les Francs 
rhénans, accablés par le fléau de la domination militariste 
prussienne, pour que dans une manifestation commune la 
volonté des races franques soit proclamée dans le monde 
entier. Ce que nous voulons, c'est libérer de l'odieuse 
tutelle de la Prusse les Francs rhénans, car cette libération 
est la garantie définitive de la paix des peuples. » 

Cette dernière phrase est probablement très exacte. Si un 
Etat, véritablement indépendant, pouvait s'établir, sur les 
deux rives du Rhin, entre la France et l'Allemagne, l'Europe 
politique gagnerait ainsi une solidité enviable. Le problème 
de la rive gauche n'offre qu'un aspect militaire et esthétique. 
Pour ma part j'ai écrit tout un livre », pour démontrer que 
le Rhin n'avait jamais été une limite et que la Rhénanie, 
très existante, s'étendait sur les deux rives depuis la région 
de Trêves jusqu'aux pays westphaliens. C'est également 
l avis deMM.Decize et Despuy : « La province actuelle de 
Westphahe a les rapports les plus étroits avec la Prusse 
rhénane, au triple point de vue historique, économique et 



1. René Johannet. Rhin et France. 



XXVI PRÉFACE 

i^u^^pirations sont du même ordre Le Hanovre, 
à l'est est désireux de se séparer de la Prusse,... mais... 
rien ne le rattache aux pays rhénans. L'Allemagne du Sud 
dTsirc elle aussi, conserver son autonome Elle ne cherche 
p l'union avec'les pays rhénans. Seul le a«, £ 
n'est bavarois que par hasard, et qui, en fait, est un Etat 
du Rhin, doit suivre leur sort. Quant à la ville de Franc- 
fort ma gré sa proximité du fleuve, elle s'est tellement 
ranorochée de la Prusse au cours de ces dernières années 
ou'on ne peut songer à l'incorporer dans un Etat occiden- 
tal allemand; pas plus d'ailleurs que la Hesse supérieure. 

«Le noyau de l'Etat rhénan futur étant l'actuelle pro- 
vince rhénane prussienne, on pourrait lui adjoindre vers le 
Nord les districts de Munster et d'Arnsberg, yers l'Est celui 
d W baden (sauf Francfort), au sud la Hesse rhénane, 
ie PalaTnat bavarois et le bassin de la Sarre, le cas échéant. 
Le Waldeck et la pointe méridionale du district de Mmden 
avec la ville de Paderborn, pourraient entrer aussi dans 
le cadre des pays rhénans, qui seraient ainsi limites au nord 
«ar le mouvement du Teutoburgerwald. 
P < Quelques auteurs, comme M. F. Luther, dans la revue 
D ulsche Politik, désirent une sortie sur la mer indepen- 
D Z e delà Hollande, et réclament le canal d'Emden a Dor - 
n A à dire la partie occidentale du district a Usna 

bruck'et l't S. Même sans ces régions, il resterait un 
Etat cohérent et fort bien armé pour vivre et pour pros- 

P TQui donc pourrait croire qu'un pays qui, avec une popu- 
la t on de 12 à P 20 de celle de l'Emp re, J 
1012 61»/ de la houille extraite en Allemagne 24 oe 
a productîou en lignite, 55 % de sa production en fer, 
spectivement 19, 34 et 50 % de sa production . en zin 
en plomb et en acide sulfurique, comment ce paj , ven 
Ubl Eldorado moderne, serait-il redevable de son bien-être 
at plaines mornes et stériles du Brandebourg et d 
PomLnie? Même au point de agricole , les pay s A 
nans produisent relativement autant que la Prusse. Ave 



LE MOUVEMENT NATION ALIT AIRE 



XXVII 



12 °/ 0 de la superficie totale de l'Empire, ils produisent 
14 °/ 0 du seigle, 13 % du blé, 3 % des pommes de terre. 
D'ailleurs on sait que la production agricole de l'Empire 
allemand est déficitaire, et que la Rhénanie reçoit ce qui lui 
manque non de la Prusse, mais de l'étranger, par la voie du 
Rhin 1 . » 

Telle est la question qui, non résolue, en 1918 et 1919, 
reste pendante. 

Dans quel sens se résoudra-t-elle ? La chute du mark 
et les sottises du D r Cuno ont subitement galvanisé (juillet- 
août 1923) les divers particularismes rhénans qui ont fini 
par fusionner et par adopter un programme commun, celui 
de l'indépendance pure et simple. La partie redevient donc 
belle à jouer pour la volonté française. 

La Sarre 

Si la rive gauche du Rhin proprement dite, sur laquelle 
portèrent les efforts français en 1918, se vit refuser tout 
plébiscite et toute autonomie par la Conférence de la Paix, 
une exception fut faite en faveur de la Sarre, qui reçut de 
la Société des Nations une administration spéciale et qui 
doit en 1935 déclarer, par voie plébiscitaire, si elle veut 
s'unir à la France, revenir à l'Allemagne ou persévérer dans 
le statu quo, Les mines sont attribuées à la France, mais 
l'Allemagne pourra les racheter si le plébiscite tourne en 
sa faveur. 

C'est en somme un Etat provisoire qui a été créé. Il 
s'étend sur 192.779 hectares, comporte 645.507 âmes et 
groupe des territoires qui avant 1914 ressortissaient à l'Al- 
lemagne, à la Prusse, à la Bavière. Les habitants ne paient 
| que des impôts locaux ; ils sont dispensés de tout service 
I militaire. En 1925, le pays doit être incorporé au système 
douanier français. 



1. Correspondant du 10-9-22. 



XXVIII 



PRÉFACE 



L'administration est confiée à cinq délégués, un désigné 
par la France, un par la population sarroise et trois par la 
Société des Nations, à condition qu'ils ne soient ni fran- 
çais ni allemands. Cette commission a les pouvoirs sou- 



verains. 



Le 25 juin 1922 des élections eurent heu au suffrage 
universel restreint pour la formation d'une assemblée con- 
sultative, destinée à aider la Commission. Le droit de vote 
fut conféré, en vertu de l'ordonnance du 24 mars 1922, a 
toute personne majeure ayant son domicile en Sarre depuis 
trois ans, mais n'étaient éligibles que les originaires du ter- 
ritoire. 

Il semble que les germanophiles soient sortis vainqueurs 
de ce scrutin, où la question religieuse joua un rôle occulte 
mais certain. Nous n'avons pas su nous concilier les sym- 
pathies catholiques. 

Pour récente qu'elle soit l'histoire de la Sarre a été deja 
assez troublée : en octobre 1919, avant la nomination de la 
Commission de gouvernement, une association pangermamste, 
le Saarverein, déchaîna une émeute sanglante, et, en août 
1920, des excitations analogues, soutenues par l'espoir qu'on 
avait alors à Berlin de voir la Russie rouge écraser la Po- 
logne, provoquèrent la grève générale. Le prétexte initial 
fut le statut des fonctionnaires, que la Commission instal- 
lée depuis février avait voulu régler rationnellement. L af- 
faire dégénéra en agitation générale et se termina par une 
grève de cheminots. Dans le deuxième cas ce furent les 
troupes françaises qui rétablirent Tordre. 



Le Hanovre et Heligoland 



Le Hanovre, lui aussi, conquis et dépouillé en 1866 de 
son rôle d'Etat, manifesta en 1918 des velléités d'indépen- 
dance et le parti guelfe releva la tête. Nul doute que cette 
évolution, si elle eût pu s'appuyer sur un exemple venu de 
Cologne et de Mayence, n'eût abouti à son terme naturel. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



XXIX 



Mais, là, comme ailleurs, l'inertie française favorisa la vic- 
toire du Reich. 

Les sentiments profonds n'en restent pas moins orientés 
contre la Prusse ; lors d'une réunion, à Alferde, en janvier 
1921, du parti populaire allemand, il fut question du Hanovre 
et des discussions fort animées s'engagèrent avec les représen- 
tants du parti des Guelfes. Ces débats, disent les Frankfur- 
ter Nachrichten du 16 janvier 1921, trouvèrent leur plus 
haute expression dans une déclaration du chef des Guelfes, 
Kreibohm, qui mérite d'être retenue. A la question : «Où 
est, à votre avis, l'ennemi? A Paris ou à Berlin? », il 
répondit à haute voix : « Pour nous l'ennemi est à Ber- 
lin. » 

L'affaire tend d'ailleurs à prendre une forme précise : en 
décembre 1922 le parti hanovrien allemand a déposé une 
motion tendant à ériger en « pays séparés de la Prusse 
les territoires de Luneburg et de Stade ». Par ce moyen 
on espère amorcer l'autonomie, beaucoup plus considérable, 
d'une Basse-Saxe comprenant le Hanovre et le Brunswick 4 . 

Dantzig 

A l'autre bout de l'Allemagne, la ville et le territoire de 
Dantzig, îlot allemand, ou plutôt germanisé, égaré en pleine 
Pologne, donnèrent lieu à une organisation analogue à celle 
de la Sarre. Néanmoins les intérêts polonais reçurent à 
Dantzig un traitement préférable à celui dont les intérêts 
français en Sarre s'étaient vus dotés. 

Tout en décidant, (par un scrupule nationalitaire derrière 
lequel se cachait mal la volonté protestante anglo-saxonne 
de desservir un Etat catholique), de respecter le caractère 
allemand de Dantzig, déclaré ville libre, le traité de Ver- 

■m. Signalons que la petite île d'Héligoland, mécontente d'avoir vu sup- 
primer par la Constitution en 1919 les privilèges que le traité de 1890 (lors- 
qu'elle fut échangée avec l'Angleterre contre Zanzibar) lui réservait, a 
■nifesté, en 1921, des tendances anglophiles et séparatistes. 



xxx PRÉFACE 



saillcs incorporait le nouveau territoire au système de doua- 
nes polonais, assurait à la Pologne le libre usage et e 
.erv ee des voies d'eau, docks, etc., nécessaires a ses impor- 
tions et exportations, lui donnait le contrôle e Ud = 
tration de la Vistule,des chemins de fer ainsi que du reseau 

élégraphique et téléphon.que reliant la Po ogne au port 
pSJt aux citoyens polonais une égal.te absolue de 
traitement, confiait à la Pologne la conduite des affaires 

extérieures de Dantzig et la protection à l'étranger de ses 

"rwruÏions asse, vives, relatifs a l'étendue ^ 
souveraineté du nouvel Etat s'élevèrent en 1920, a la sui e 
de "élection d'une Assemblée constituante Pangermamste 
qui prétendait interpréter à sa façon les droits de la Po- 
Lue En dépit de la connivence du gouverneur anglais la 
SsUtutiondutêtreamendée,maisles difficultés subsistent 

Quelques remarques sur les plébiscites allemands 

Il y aurait grand intérêt à étudier, par le menu dans la 
AUemaLe les vicissitudes nationahtaires émanées 
ZLte lT^L Une vue un peu attentive descho 
îes su fit à faire découvrir combien artificielles combler 
"n ustes sont parfois des décisions basées sur le principe 
d s n'ionalitél la où ses 

on avait refusé à la Pologne, en 1919, une plus gran de a t 
hntion de territoires allemands, sous le prétexte qu u n 
sSt dl à très difficile de gouverner les fortes minoré 
germaniques que le traité lui attribuait. 
g "événement n'a nullement confirmé ces e^t-rtd 
fait iustice de ce prétexte. Une fois annexée a la Pologn 
Pos n Ï t vidle d'Allemands. La populat on germaniq 
y e ^ passTde 41 à 6 %• Ceux qui y résidaient en efl 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE 



XXXI 



étaient presque tous fonctionnaires. Le même phénomène 
ne s'est pas produit en Bohême, parce qu'il s'agit là 
d'établissements germaniques datant de plusieurs siècles. 

En tout cas il apparaît, à la lumière de ces faits, que le 
plébiscite, qui paraît devoir tout résoudre facilement, est une 
arme fallacieuse, dont on peut jouer dans tous les sens et 
qui parfois se retourne contre celui qu'elle fait profession de 
défendre, C'est ce qui apparaît nettement au cours des expé- 
riences nationalitaires que nous allons maintenant étudier. 

Les plébiscites du Slesvig 

Le traité de Versailles en effet disposait que des plébis- 
cites interviendraient en Slesvig et en Haute-Silésie. 

La question du Slesvig, posée par l'agression prussienne 
de 1864, s'était brusquement ravivée en 1914. Les événe- 
ments de 1918 la rendaient urgente à résoudre. 

On se faisait à ce moment-là une idée très fausse de l'Al- 
lemagne, ou plutôt, là comme en Rhénanie, on avait laissé 
le Reich opérer un redressement extraordinaire au cours de 
l'été 1919. Au moment où la décision fut prise à Paris 
d'étendre la zone plébiscitaire jusqu'à l'Eider, en y faisant 
rentrer la presqu'île d'Erdestedt avec la ville de Frederik- 
stad, l'opinion danoise officielle eut peur que cette partie 
méridionale du Slesvig, bien plus fortement germanisée que 
le Nord, resté en contact étroit avec les pays jutlandais, 
ne votât en bloc pour le Danemark, afin d'échapper à l'anar- 
chie et aux difficultés financières de l'Allemagne ! Cet état 
d'esprit invraisemblable eut sa répercussion jusqu'à la Cham- 
bre danoise, où, le 12 mai 1919, on considéra comme 
trop beau le présent que la Conférence de la Paix faisait 
au Danemark. 

Il y avait peut-être du vrai dans cette crainte. En 1919 
Allemands du Slesvig et Prussiens de Rhénanie montraient 
de fortes propensions à émigrer d'une nationalité ruinée et 
déchue dans une nationalité victorieuse ou mieux à son 



XXX " PRÉFACE 



risie de 1919 modifieront très vite ces dispositions et 1 
Slesvig fut le premier à s'en apercevoir 

, Ce ,^' se P r °duisit fut .juste le contraire de ce qu'or 
redoutaU a Copenhague. Les Allemands votèrent /bien 
pour le Reich que leur poids fit pencher dans la balance 
germanique des lots considérables de Danois 

Le traité avait partagé en deux zones le territoire plébis- 
citaire, 1 une qui avoisinait la frontière danoise, et qui . 
rait en bloc la seconde pins au sud et où le scrn tin se 
ferait par districts. Les opérations devaient avoir lieu 
m£d'onÎe nS " ^ -suite dans la zone 

Les termes assez obscurs dans lesquels il était parlé du 
droit de vote donnèrent lieu à une controverse, qui fut suivie 
d une décision, dont le précédent est à retenir, car il sera 
mortel aux prétentions polonaises sur la Haute-Silésie : on 
mterpretae» effet la rédaction de Versailles dans ce sens 
que les originaires du Slesvig, Allemands ou Danois, émigrés 
par la suite auraient le droit de participer au scrutin 

L origine de cette disposition se trouvait dans un senti- 
ment de justice à l'égard des Danois. En effet la terreur 
prussienne avait si bien sévi dans le Slesvig depuis son 
annexion qu un assez grand nombre de Danois avaient dû 
se retirer dans le Danemark resté libre. N'était-il pas 
juste de procurer à ces victimes du Reich l'occasion de 
prendre leur revanche? Il aurait fallu spécifier que seuls 
es Danois seraient admis à bénéficier de cette facilité. Le 
texte bilatéral qui fut adopté en accorda l'exercice aux 
deux parties, et la teneur de cette disposition prodanoise 
de ermina une victoire germanique, au moins relative 

La encore on ne se doutait pas combien le procédé du 
p ebiscite se prête aux manœuvres les plus déloyales ou les 
plus inattendues. En fait le Reich bénéficia de son iniquité 
même. En effet, là comme en Posnanie, les Allemands 
dont on excipait le nombre spécieux pour recommander en 
leur faveur au nom de la justice, du bon sens, de l'intérêt 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



XXXIII 



même, des ménagements nationalitaires, appartenaient en 
majorité, soit aux diverses administrations militaires et 
civiles, et notamment à l'administration des chemins de fer, 
dont le développement s'était opéré postérieurement à 
l'annexion, soit aux chantiers de constructions navales, 
dont l'essor avait suivi le percement du canal de Kiel. Cette 
population changeante, presque nomade, ne tenait en rien 
au sol, mais de son passage dans le Slesvig il restait de nom- 
breuses traces dans l'état civil. Depuis cinquante ans une 
multitude de petits Saxons, Brandebourgeois, Hessois, Prus- 
siens étaient nés par hasard dans ce pays que la plupart 
d'entre eux avaient quitté sans le connaître. Par une méprise 
burlesque c'était à eux, à ces « émigrés », si peu intéres- 
sants, que le Traité remettait le sort du Slesvig et la balance 
même de la justice. La voix d'un petit de feldwebel, qui 
symbolisait le joug de l'envahisseur, fut dotée d'un pouvoir 
égal à celle du Danois vaincu, chassé de la maison de ses 
pères, par l'abomination triomphante. De telle sorte que le 
procédé de l'annexion pure et simple, — ou, si l'on préfère, 
de la réannexion — , comme on le vit bien en Posnanie, 
avec sa brutalité catégorique, se prêta bien mieux, dans 
certains cas, à la découverte du droit et à sa déclaration, 
que le système trop simpliste et malaisément adapta- 
ble, du plébiscite. Au reste, même manié correctement, 
le plébiscite ne participe-t-il pas un peu à ce que la 
prescription peut avoir, dans certains cas, d'un peu répu- 
gnant ? 

Conformément aux dispositions du traité, les autorités 
allemandes évacuèrent le territoire plébiscitaire le 25 jan- 
vier 1920, pour être remplacées par des forces d'occupation 
franco-anglaises. 

Le vote eut lieu dans la première zone le 10 février 1920. 
Conformément aux pronostics la victoire danoise fut déci- 
sive : 75.023 voix pour le Damenark, soit 74, 86 °/ 0 contre 
25.176 pour l'Allemagne, soit 25, 14 %. 

Les chiffres se décomposent ainsi dans les quatre arron- 
dissements. 



c 



XXXIV PREFACE 

Danois Allemands 

Haderslev 34.553 • 6.555 

Aabenraa 13.194 6.476 

Sonderbourg .... 17.101 5.069 

Tonder ...... 10.175 7.0/6 

Si l'on réduit ces chiffres en pourcentage et qu'on le com- 
pare avec le pourcentage des élections de 1867, les pre- 
mières effectuées sous le régime allemand, on a pour les 
arrondissements de : 

Danois Allemands 
"7^7^^1920 1867 1920 

•/. •/• "A °A 

Haderslev . . SSfi 84~1 14,5 15,9 

Aabenraa. . . 74,6 67,1 2 .,4 32 9 

Sonderbourg . 86,7 77,1 13 3 22,9 

Tonder . . . 82,4 59 17,6 41 

En quarante ans donc, les Allemands avaient réussi à per- 
fectionner leur spoliation, dans des proportions considérables 
et c'est ce résultat que les naïfs croyants du nationahtarisme 
plébiscitaire invitaient à entériner. En 1867 il n y avait 
que 20 » / d'Allemands contre 80 »/. de Danois, mais 1 action 
persévérante de l'impérialisme, en grande partie d'ailleurs 
artificielle (afflux extravagant de fonctionnaires, expulsions, 
terreur) était arrivée à modifier ces données initiales, en 
1920 de telle sorte qu'un Allemand se trouvait déjà en 
face de trois Danois (25 •/. contre 75 •/.), Dans quelle 
mesure le vote inique et superflu des émigrés avait-il infecte 
ces résultats? Bien placée pour le savoir, la commission 
estima la majorité danoise réelle à 84 %>• 
' La presse allemande faisait d'autres constatations. Gomme 
presque partout en pays de marches germaniques les votes 
urbains accusaient une large préférence pour 1 Allemagne. 
Dans certains cas, pour certains îlots, cette préférence 
tournait à la majorité. Ainsi la ville d' Aabenraa donnait 



LE MOUVEMENT NATION ALI TAIRE 



XXXV 



2.734 votes allemands contre 2.239 danois ; celle de Son- 
derbourg 2.601 contre 2.029. A Tonder 75 °/ 0 des électeurs 
avaient voté pour le Reich! A mesure qu'on tirait vers le 
Sud ces îlots gagnaient en importance. C'était d'un bon 
augure pour Berlin. Si le vote de la première zone elle- 
même avait eu lieu par districts, l'Allemagne eût peut-être 
réussi à sauver quelques lambeaux de sa vieille rapine. 
En tous cas les pronostics pour le deuxième vote étaient 
en faveur de l'Allemagne. 

Il s'effectua le 15 mars 1920. Aux dernières élections 
au Reichstag cette région — il est vrai influencée par une 
pressionintease et poussée par le socialisme — n'avait fourni 
que 5 % de voix danoises. Pourtant en 1867 il y avait 
encore une majorité danoise à Flensbourg, mais cette ville 
n'avait passé de 20.000 à 70.000 habitants que grâce à 
l'immigration allemande. 

Le scrutin fut un désastre pour le Danemark, qui ne 
récolta que 13.000 voix, en gros, contre 45.000. Flensbourg, 
qui, à lui seul, constituait la moitié de la zone, donna les 
chiffres suivants : 

Votants Allemands Danois 

35^858 26.911 8.947 

En défalquant les votes de 8.853 immigrés, on obtient 
les chiffres authentiques que voici : 

Votants Allemands Danois 

277o05 19.416 7.589 

C'est-à-dire que 28,2 % des habitants avaient voté pour 
le Danemark. 

Cette décision déconcerta tellement les auteurs respon- 
sables du plébiscite que Ion agita un instant la question 
de savoir s'il ne serait pas opportun de conférer à un man- 
dataire — la Grande-Bretagne — l'administration de cette 
seconde zone, plutôt que de la restituer à l'Allemagne. Ce 



XXXYl 



PRÉFACE 



fut pourtant ce dernier parti qui l'emporta et les autorités 
du Reich firent solennellement leur rentrée à Flensbourg, 
le 17 juin 1920. 

Pour comble d'ironie, lors des élections à la Chambre 
danoise, le 21 septembre 1920, un député protestant alle- 
mand se fit élire à Tonder, le pasteur Schmidt, qui, pour 
ses débuts au Folketing, le 22 octobre, réclama au profit 
de l'Allemagne, au nom du Principe des Nationalités, une 
rectification de frontière. 



Les plébiscites prussiens 

Une aventure, non moins curieuse et non moins instruc- 
tive, se passa lors des plébiscites prévus en Prusse occiden- 
tale (district de Marienwerder) et en Prusse orientale (dis- 
trict d' Allenstein). Sur ces confins mal surveillés, pauvrement 
tenus par des forces anglo-françaises insuffisantes, qui s'y 
étaient installées le 19 février 1920, le Reich eut recours à 
la manière forte et à la persécution caractérisée. Toutes les 
organisations de gendarmerie et d'autoprotection, inventées 
à Berlin pour suppléer à l'armée proprement dite, se tour- 
nèrent dans cette région contre le polonisme, à peine res- 
suscité. Des falsifications d'état civil furent en outre large- 
ment employées. 

Ce qui doit retenir surtout notre attention au point de 
vue nationalitaire, c'est un troisième procédé, utilisé de 
longue date par l'Allemagne dans sa lutte contre Varsovie, 
et qui prouve qu'avec de la persévérance, de l'imagination, 
de la méthode, on peut créer de toutes pièces une nationa- 
lité, en utilisant par exemple la religion et un dialecte tant 
soit peu différencié. 

On sait que « la Prusse orientale était primitivement 
habitée par les Borusses, qui parlaient un dialecte de la 
famille letto-lithuanienne. Les paysans borusses n'ont pas 
disparu ; ils ont seulement adopté, les uns des dialectes 
germaniques, les autres des dialectes polonais. Parmi eux 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE XXXVII 



sont venus s'intercaler au xiV siècle, des paysans immigrés 
parlant un dialecte polonais, déjà fixé, le masovien (région 
de Varsovie). Borusses survivants et Masoviens se sont con- 
vertis au luthéranisme pendant lexvi* siècle et se sont ainsi 
éloignés des Polonais proprement dits, qui sont catholiques. 

« Les divers dialectes de famille polonaise se sont peu à 
peu effacés en Prusse au cours des trois derniers siècles, 
faute de littérature écrite supérieure, de sorte que vers le 
milieu du xix e siècle le seul dialecte qui présentât des élé- 
ments réels de résistance à la double assimilation s'est 
trouvé être le mazoure, dont le nom a servi pour désigner 
officiellement l'ensemble des Polonais, Borusses, Litua- 
niens, etc., de la Prusse orientale passés au luthéranisme. 
Le gouvernement prussien a pris après 1870 comme tac- 
tique de soutenir le mazoure par l'école, en lui accordant des 
facilités de presse quotidienne, de traduction et d'impres- 
sion de livres scolaires et littéraires. Quand ce mouvement 
a paru assez prononcé, il a décrété que, dans les statisti- 
ques, on ne considérerait plus le mazoure comme un simple 
dialecte polonais, mais comme une langue autonome, de 
même rang que le polonais lui-même, le tchèque, le fran- 
çais, etc. Les statistiques du royaume de Prusse, dès le der- 
nier quart du xix e siècle, et pendant le début du xx e con- 
tinrent en conséquence une rubrique spéciale « Mazoures », 
grâce à laquelle on diminua le nombre des Polonais en 
Prusse orientale d'environ 300.000. Cette distinction n'a 
jamais été admise par les Polonais... ; quant aux Mazoures 
eux-mêmes, ils commencèrent par ne pas l'admettre non 
plus; mais les jeunes générations, nées alors que la littéra- 
ture mazoure (imprimée en lettres gothiques comme l'alle- 
mand) avait pris corps, tiennent à la notion et à l'idéal 
d'autonomie linguistique, et par contre-coup politique, affir- 
ment le droit naturel à la survivance d'une nationalité 
mazoure sur les confins de la Prusse allemande, de la Litua- 
nie et de la Pologne *. » 



1. A. van Gennep. Traité comparatif des nationalités, t. 1, p. 



XXXV III 



PRÉFACE 



Le plébiscite du 12 juillet consacra l'excellence de cette 
tactique. En Mazourie, sur 1.661 districts, 1.652 se pronon- 
cèrent pour l'Allemagne et 9 seulement pour la Pologne. 
Le nombre des suffrages exprimés s'éleva à 361.063 dont 
353.655 (97,5 %) pour l'Allemagne et 7.408 (2,5 °/ 0 ) pour 
la Pologne. Dans les districts de la Vistule il y eut 91.634 vo- 
tants pour l'Allemagne (92 %) et 7.682 (8 %) pour la 
Pologne. Les abstentions, très fortes, émanèrent des Polo- 
nais, qui, pour protester contre la campagne d'intimidation 
menée par l'Allemagne, évitèrent le scrutin. Leur vote n'eût 
d'ailleurs pas modifié très sensiblement ce résultat, contre 
lequel le gouvernement polonais protesta dès le 15 juillet, 
déclarant qu'il ne pouvait pas l'accepter. 

Une Commission internationale, présidée par le général 
Dupont, vint sur les lieux fixer la frontière. Tout ce que Var- 
sovie put obtenir, ce fut,en Prusse orientale, trois localités 
purement polonaises, et près de Marienwerder, une bande 
de terrain sur la rive droite de la Vistule. 



Les Wendes de Lusace 

Comme on le voit, l'intervention de la force avait été 
nécessaire, de part et d'autre, pour faire prévaloir les points 
de vue nationalitaires. Là où cette force fît défaut, l'insuccès 
ne se fit pas attendre. En Saxe, par exemple, l'agitation 
wende, qui eut son moment de vogue, tourna court, dès 
que le Reich se fut ressaisi. 

On sait que les Wendes de Lusace sont des Serbes attar- 
dés dans la migration. Il en subsiste à peu près 150.000, 
groupés autour de Cottbus, et professant le catholicisme. 
Après la Révolution, au moment où l'Allemagne se disso- 
ciait, il se constitua une commission wende, qui réclama 
l'autonomie. Le mouvement était dirigé par les professeurs 
Mecke et Bruhl, un ancien député (protestant) au Landtag 
saxon, Barth, et un fonctionnaire Hietzke. Tant en Prusse 
qu'en Saxe toutes les vexations possibles leur furent réser- 



LE MOUVEMENT NATION A. LIT AI RE 



XXXIX 



vées, en Saxe principalement, et à Leipzig, où le Comité 
wende opérait. , . /r 

A la suite de menaces et de persécutions violentes (fin 
mars 1919) Barth et Bruhl s'enfuirent et se réfugièrent a 
Versailles auprès de la Conférence de la Paix, qui ne les 
écouta que d'uneoreille. Les Allemands imaginèrent (6 mars) 
de les faire désavouer comme agents des Tchèques et traî- 
tres à l'Empire. Le 19 janvier 1920, Barth fut condamne a 
trois années de forteresse. Et cette note ethnique, que per- 
sonne ne s'avisa de recueillir, lut perdue. 

Le Reich avait d'ailleurs entrevu le danger. Afin de cou- 
per tout lien avec la Tchécoslovaquie, relativement proche 
il fit rétablir l'évèché de Meissen, et, le 26 juin 1921 des 
fêtes solennelles furent célébrées à cette occasion 

Jusqu'alors les rapports historiques orientaient la Lusace 
vers Prague : c'est à Prague que se formait le cierge de 
Lusace et il en rapportait à maints égards de » d>fP<»»^» 
qui faisaient, jusqu a un certain pomt, obstacle a la com- 
plète germanisation des Wendes. 



La question d'Eufen-Malmédï 

Sur les confins belges une autre décision nationali taire ne 
doit pas non plus, pour d'autres raisons, être passée sous 
silence. 11 s'agit de l'attribution à la Belgique des territoires 
d'Eupen et de Malmédy. Il avait été spécifié, dans le 
traité de Versailles, qu'après la conclusion de la paix, un 
registre serait mis à la disposition des habitants des terri- 
toires récupérés par la Belgique,pour y protester éventuel- 
lement contre la décision qui transformait leur natio- 

Cette consultation eut lieu le 24 juillet 1920 et fut entiè- 
rement favorable à la Belgique. Sur 32.000 personnes, appe- 
lées à faire usage du droit de protestation, 272 seulement 
l'exercèrent. L'Allemagne eut beau s'élever contre une 
soi-disant pression belge, la Société des Nations refusa 



XL 



PRÉFACE 



d'écouter ses doléances et ratifia l'attribution des districts 
(10-20 septembre 1920). 

Battue sur ce terrain l'Allemagne se tourna alors du 
côté de l'argumentation économique. En vertu de Farticle 35 
du traité de Versailles, une Commission de délimitation fut 
nommée pour tracer la frontière. 11 lui était enjoint de tenir 
compte des intérêts économiques et des voies de communi- 
cation. La Belgique se crut dès lors fondée à revendiquer 
l'attribution du seul chemin de fer existant, autrement les 
habitants des deux districts eussent dû, pour aller de l'un 
dans l'autre, sans passer par l'Allemagne, faire un trajet 
trois fois plus long qu'auparavant. La commission de déli- 
mitation donna raison à la Belgique, et, sur appel de l'Alle- 
magne, la conférence des ambassadeurs confirma cette 
décision, en accordant à la Belgique le chemin de fer de 
Kalterherberg à Raeren. 

Restait à incorporer cette décision sur la carte. Les déli- 
bérations de la commission aboutirent à cet égard à des 
résultats extravagants, mais encore provisoires à l'heure où 
j'écris (septembre 1921). Par suite de la création d'enclaves 
allemandes à l'ouest de la ligne, la frontière fait de tels cir- 
cuits qu'en 10 kilomètres de parcours, elle est traversée dix 
fois par la voie ferrée. En outre des cessions de territoires 
belges furent consenties à l'Allemagne, emportant cession de 
nationalité pour un millier de Belges. En fait la Belgique 
ne possède que l'assiette même de la voie ferrée, large de 
35 mètres. Les sujets belges sont assujettis au tarif belge, 
assez élevé, tandis que les sujets allemands bénéficient du 
tarif allemand ridiculement réduit. Les douaniers allemands, 
qui, sur cette ligne belge, contrôlent les voyageurs alle- 
mands, se trouvent en fait nantis du droit implicite de véri- 
fier la nationalité belge. Une annexion, rondement menée, 
eût coupé court aux difficultés insolubles de cet imbroglio, 
sans compter l'intérêt stratégique, sacrifié aux compromis 
« économiques » de la Commission, qui installe les Alle- 
mands des deux côtés de la voie. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



XLI 



La Haute-Silésie 

Si Ton entrait ainsi dans les détails, on verrait comme 
l'Allemagne regorge de cas nationalitaires suggestifs. A une 
autre extrémité du Reich, l'affaire de Haute-Silésie, par la 
complexité de ses intérêts et l'ampleur de son enjeu, met en 
évidence à quelles erreurs conduit le procédé plébiscitaire. 

Elle prouve également quelle influence peut avoir la téna- 
cité pour le redressement d'une situation compromise, com- 
bien, par contre, l'esprit d'accommodement passif peut faire 
perdre de droits chèrement acquis. 

Le Conseil des Quatre avait été unanime à reconnaître le 
caractère polonais de la Haute-Silésie. D'après les statistiques 
(allemandes) de 1910, sur 2.300.000 habitants cette province 
comptait : 

2.100.000 catholiques ; 
167.000 protestants ; 
18.300 israélites. 

Par ailleurs : 

1.169.350 parlaient polonais ; 
884.050 l'allemand. 

Parmi ces derniers il fallait compter les fonctionnaires 
prussiens et les troupes de garnison. 

83.840 les deux langues. 

En 1911, une enquête scolaire constatait que sur 100 en- 
fants d'âge scolaire 71 étaient polonais (1.548.500 contre 
558.000). Par la faute du plébiscite, par la faute du natio- 
nalitarisme cette province polonaise allait pourtant rester, en 
majeure partie, à l'Allemagne. 

Nous n'avons pas ici à entrer dans la pénible et sanglante 
histoire de la Haute-Silésie, de 1918 à 1922. Bornons-nous 
à noter les faits principaux, ressortissant à notre sujet. 

Les élections, qui avaient eu lieu dans le Reich, en jan- 



XLI , PRÉFACE 



vier 1919, avaient accusé, en Haute-Silésie, un nombre for- 
midable d'abstentionnistes, 468.000, représentant les toi 
polonaises, qui, pour obéir à un mot d'ordre, s'étaient abs- 
tenues de cette consultation de pure politique allemande. 
Par contre aux élections communales, administratives, de 
novembre 1919,6.882 Polonais furent élus contre 4.37d Al- 
lemands. Si, disait-on, les Polonais sont les élus de 
468.000 abstentionnistes de janvier, les Allemands ne pou- 
vaienll'être que de 298.000 électeurs. Donc, sur 766.000 elec- 
teurs, la majorité polonaise était de 170.000. 

Le ressaisissement du Reich dérouta ces calculs. Le carac- 
tère polonais de la Haute-Silésie était si évident que le pro- 
jet de traité, remis le 7 mai 1919 à M. de Brockdorfî-Rantzau 
attribuait sans débat la Haute-Silésie à la Pologne. Le dele- 
cué du Reich fit montre d'une telle obstination, soutenant 
que « depuis 1163 la Haute-Silésie était restée en dehors 
de toute union avec la Pologne », que, sous 1 influence de 
M Lloyd George, et dans la persuasion qu un plébiscite ne 
pourrait que traduire la réalité du polonisme silésien le 
texte définitif du traité de Versailles ménagea aux popula- 
tions la possibilité d'exprimer leur choix. 

Ce premier point acquis, l'Allemagne se mit a 1 œuvre. 
Une foule d'organisateurs.travaillèrent le pays par la terreur 
et par la persuasion. A la Pologne ruinée, mal administrée 
on opposait un Reich prospère, un vrai paradis social Ln 
même temps, dès septembre on introduisait un projet de 
loi pour réserver aux Silésiens, que la Prusse effrayait un 
peu, la faculté, une fois le rattachement consacré par eux 
avec le Reich, de constituer, à l'intérieur de la patrie alle- 
mande, une sorte de province spéciale. Parallèlement on 
faisait appliquer à l'espèce silésienne le précédent slesvicms 
et le vote des émigrés, en dépit d'une résistance acharnée, 
mais vouée d'avance à l'échec, de la France et de la Pologne, 
fut acquis en novembre 1920, lors des entrevues de Londres 
nécessitées par la guerre turco-grecque. _ 

A ces discussions d'ordre diplomatique, mais qui eurent 
les répercussions les plus violentes sur les rapports franco- 



LE MOUVEMENT NATION A.LITAIRE 



XLIII 



anglais, s'ajoutèrent, sur place, des difficultés véritablement 
tragiques. Pendant des mois l'Allemagne expédia clandes- 
tinement, surtout de Breslau, des armes et des munitions 
de toutes sortes aux organisations pangermanistes de Haute- 
Silésie. Le rôle de la Commission plébiscitaire, en exercice 
depuis le 11 février 1920, sous la présidence du général 
français Lerond fut des plus délicats, parfois des plus péril- 
leux. En fin août les consulats français et polonais à Bres- 
lau furent saccagés. Aussi le plébiscite qui devait avoir lieu 
en septembre 1920, fut renvoyé à une date indéterminée. 
La Pologne agissait du reste de son côté et la Diète de Var- 
sovie votait en juillet une loi qui assurait également des 
faveurs aux Silésiens rédimés, notamment l'exemption, pen- 
dant huit ans, de tout service militaire. Sur quoi, en octobre, 
le Reich accentua encore le libéralisme de son projet. 

Le vote eut lieu en mars 1921 et fut désastreux pour la 
Pologne. Tandis que l'Allemagne récoltait 716.406 voix, la 
Pologne n'en conservait que 471.406. Par bonheur, sa majo- 
rité était nettement accusée dans la région minière du Sud, 
la plus convoitée de l'Allemagne et qu'on dénomma, au 
cours des discussions relatives à la frontière, le triangle 
industriel. Néanmoins la grosse masse du territoire émi- 
grait vers le Reich. 

Là encore nous trouvons à apprendre les choses les plus 
significatives en matière de nationalitarisme plébiscitaire. 

La délimitation vraiment extravagante de la zone plébis- 
citaire avait été effectuée de telle sorte, qu'on y avait incor- 
poré, vers l'ouest, des districts purement allemands, qui, 
au vote n'eurent d'autre rôle que de constituer un formi- 
dable appoint en faveur du Reich, Par exemple le district 
de Glupczyce(Leebschutz) donna 65.000 voix aux Allemands 
contre 300 aux Polonais. 

Par ailleurs le vote des émigrés joua dans un sens alle- 
mand, comme dans le Slesvig. De tous les points du Reich 
accoururent 190.000 de ces émigrés. Ce sont eux qui, pour 
les 4/5, constituèrent la majorité allemande. Quant aux 
300.000 émigrés polonais, en faveur de qui la clause avait 



PREFACE 



été insérée, 19.000 d'entre eux seulement purent venir car 
la plus grande partielles 9/10, habitant l'Amérique du Sud, 
n avaient pu arriver, la Commission ayant fixé la date du 
scrutin en fin février et le voyage exigeant trois semaines 

au moins. , , ' -, 

Ajoutez les faux : le district de Kluczbok par exemple 
ayant perdu, durant la période légalement envisagée (1870- 
1905) 13 300 émigrés, en retrouva aux urnes 14.924, soit 
une proportion de 112 %• La méthode avait si bien réussi 
en Prusse orientale que l'Allemagne l'avait exagérée. 

On sait quelle déception ce scrutin produisit à Varsovie 
et comment le 2 mai 1921 une vaste insurrection polonaise 
se produisit, sur la nouvelle que la Pologne serait réduite 
à la portion congrue, seulement les cercles de Pless et de 
Rybnik, où sa majorité était trop écrasante pour être négligée. 

Il fallut renforcer le corps franco-anglo-itahen d occupa- 
tion pour ramener le calme, pour réduire notamment la 
contre-offensive allemande (21 mai). Après bien des débats 
pénibles (août) l'affaire échoua à Genève où la Société des 
Nations traça une frontière qui laissa à la Pologne la plus 
grande part du triangle industriel(12 octobre). Elle obtenait 
1.000.000 d'habitants mais laissait à l'Allemagne 500.000 
des siens à peu près. 

Qu'allait-on faire maintenant à Berlin ? Executerait-on la 
promesse de plébiscite? Après bien des atermoiements, 
après surtout une sérieuse préparation, la Haute-bilesie 
redevenue allemande fut appelée, le 3 septembre 1922, a 
décider de son sort. . . ' 

Par 513 960 voix contre 50.528 elle maintint son allé- 
geance à la Prusse. Le prestige du Reich r le décourage- 
ment polonais, le mot d'ordre catholique (les catholiques 
aiment se sentir le plus nombreux possible en Prusse pour 
résister aux protestants) expliquent ce résultat. D ailleurs 
26 % d'électeurs s'étaient abstenus, presque tous polonais 

probablement. 

Varsovie respecta du reste scrupuleusement ses promesses 
et les élections à la Diète de Haute-Silésie polonaise eurent 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



XLV 



lieu le 24 septembre 1922. Sur 48 sièges à pourvoir les 
Polonais en obtinrent 34 et les Allemands 14. 

« États » et « Pays » 

La nationalité prussienne n'abdique donc pas, au milieu 
des autres variétés nationalitaires allemandes. Et même à ce 
propos il est nécessaire d'indiquer combien la constitution 
d'août 1919 resserre le lien racique des Allemands entre eux. 

Depuis 1871 il existait dans le Reich deux nationalités, 
une nationalité d'Empire et une nationalité d'Etat. Depuis 
1919 il n'y a plus d'Etats (Staaten), il n'y a plus que des 
pays (Laender). Les deux nationalités subsistent bien, mais 
très atténuées, dans ce sens que les droits conférés par la 
seconde, et qui portaient sur des prérogatives secondaires, 
s'étendent automatiquement aux pays autres que celui dont 
on est ressortissant. 

Cette modification fait surtout les affaires de la Prusse. 
Les attaques, constitutionnelles ou pratiques, n'ont pour- 
tant pas manqué d'être dirigées contre son intégrité. L'idéal 
d'une très grande partie des Allemands serait de découper 
la Prusse, dont la tyrannie est toujours redoutée, en cinq ou 
six pays : Rhénanie, Hanovre, Brandebourg, Prusse, et ainsi 
de suite. Jusqu'à présent la Prusse a réussi à éluder ces 
atteintes. 

' Le groupement des anciens Etats de Thuringe en un seul 
pays (1919 et 1920) ne put s'effectuer, à vrai dire, sans 
l'incorporation de certaines enclaves prussiennes, mais l'an- 
nexion (1922) de la principauté de Waldeck et Pyrmont 
compensa ces quelques pertes. La Bavière de son côté (1920) 
se grossissait de la principauté de Cobourg. Ce n'étaient 
pas ces résultats qu'avait en vue, en 1918 et 1919, l'auteur 
principal de la Constitution, Preusz l . 

i. La réaction bavaroise fait incliner du reste le pays vers la Thuringe 
socialiste : à la fin de 1922 un plébiscite, organisé privément par les 
socialistes aurait recueilli, sur 26.000 inscrits, 14.000 voix favorables à la 
Thuringe. 



XI. VI 



PRÉFACE 



L'article 18 de cette Constitution prévoit en effet la pos- 
sibilité de créer, par voie de plébiscite, de nouveaux pays 
à l'intérieur du Reich. Jusqu'à présent la Prusse la rendu 
inefficace. D'abord son application fut ajournée à 1921, 
ensuite les Rhénans, qui auraient pu s'en servir, ont déclare 
qu'ils n'en tiendraient compte qu'une fois l'occupation etran- 
gère terminée, enlin l'on a vu quel usage en avaient fait, 
d'une part les Hauts-Silésiens, d'autre part les habitants de 
la principauté de Waldeck. 

Si ce mouvement de resserrement continue, la nationalité 
allemande sortira plus forte de la crise. 



La Lithuanie et Vilna 



On voit quel champ immense d'observations nationali- 
taires nous offre l'Allemagne. Le spectacle donne par la Rus- 
<;ip n'est nas moins instructif. 

De 1914 le tsar, en proclamant la restaura ion de la 
Pologne et en poursuivant la destruction de l' Autriche- 
Hongrie, mit ostensiblement dans son jeu l'atout nationa- 
litaire II ne devait pas en profiter. 

La défaite et la Révolution russes, parallèlement a la 
débâcle austro-hongroise devaient aboutir à une floraison 
dîta s nouveaux, non seulement en Europe, mais eu Asie. 

De 1905, profitant des troubles révolutionnaires une 
Assemblée, qui réunit à Vilna plus de 2.000 délègues 
tTde t'ouïs les parties de la ^^g^ 
l'instigation de l'Allemagne, son autonomie. « ^ <£P f 
dant attendre la nationalisation de la Rus» par les 
Soviets pour voir aboutir ce mouvement. A 1 automne de 
iZ LÏ Taryba lithuanienne de 20 membres fut créée a 
VUna à l'instigation des mêmes Allemands pour reclame 
Jette foi*, l'indépendance du pays, qui fut proclamée le 

^LfdS^egermanique, consécutive a la débâcle = 
consolida en principe cette indépendance, mais la rivalité 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



XLVII 



polonaise, certaines légitimes suspicions des alliés, les com- 
pétitions germano-anglo-russo-baltiques de 1919 (l'affaire 
de la brigade de fer), l'invasion bolchevique (1919-juillet 
1920) retardèrent la solution définitive et notamment la 
délimitation exacte de la Lithuanie. Corrélativement le ter- 
ritoire de Memel, remis par l'Allemagne aux Alliés en 1920, 
resta en suspens jusqu'au coup de main lithuanien du 10 jan- 
vier 1923, qui força la main au Conseil des ambassadeurs. 

Cette question est d'ailleurs encore une de celles qui 
réservent le plus de surprises, et même, sans nier le moins 
du monde la réalité d'une langue et d'une histoire lithua- 
niennes, on a pu légitimement mettre en doute l'existence, 
— non point d'une classe paysanne lithuanienne, d'ailleurs 
très arriérée, — mais d'une nation lithuanienne proprement 
dite l . 

On a pu soutenir que cette nation, inventée à Berlin (en 
tant que nation) en 1916, n'avait pu se soutenir que grâce 
à des manigances germano-soviétiques. De fait, quand l'Al- 
lemagne, au début de l'hiver 1918-1919, évacua la Russie 
Blanche et la Lithuanie géographique, elle les passa de la 
main à la main aux bolcheviks. Quant au territoire ethno- 
graphiquement lithuanien, les bolcheviks s'abstinrent d'y 
entrer et sous des masques divers c'est l'Allemagne qui 
continua d'inspirer la politique lithuanienne, d'encadrer 
l'armée dite lithuanienne. 

L'incident qui mit le plus à l'épreuve le territoire lithua- 
nien est assurément celui de Vilna. Occupé par les bolche- 
viks de janvier à avril 1919, Vilna, dont le caractère polo- 
nais n'est contesté par personne, en dépit de sa situation 
au cœur des territoires lithuaniens, Vilna fut occupé le lundi 
de Pâques 1919 par M. Pilsudski, lequel y fit une entrée 
' triomphale. 

Quand il s'agit pour la Pologne de réclamer son bien à 
l'est, M. Dmowski,un peu impressionné à l'idée d'entendre 
un jour des députés protestataires à la Diète de Varsovie, 

1. Wilna ou Vilnius ? Correspondant, 10 mars 1922. 



X..V1H PREFACE 



s'abstint de réclamer Vilna. L'occasion eût été bonne, pour- 
tant, de régler avec l'Entente le 28 juin 1919 en même 
temps que les autres affaires polonaises, la question lithua- 
nienne vouée rationnellement à la solution fédéraliste. Il 

n'en fut rien. . 

En 1920, l'offensive, puis la défaite polonaise eurent pour 
résultat d'amener derechef les bolcheviks à Vilna (14 juil- 
let) mais ils l'abandonnèrent au gouvernement lithuanien 
et, conformément à l'accord polono-lithuanien du 8 août 
1920, conclu sous la pression anglaise \ le gouvernement 
lithuanien resta en la possession provisoire des territoires 
à lui remis par les bolcheviks, dont Vilna faisait partie. 

Quand la Pologne se ressaisit, il était un peu tard, mais, 
plutôt que d'accepter un pareil fait accompli, le gênerai Zeli- 
gowski, certainement d'accord en sous-main avec les auto- 
rités de Varsovie, occupa, en apparence de son propre chef la 
v lie etles faubourgs de Vilna où on l'accueillait en libérateur. 

Sur quoi b rand tumulte, désaveu officiel, recours a la 
Société des Nations qui se déclare compétente, ■ ^rche mie 
solution, n'en trouve pas, abouche à Bruxelles (20 avril 1921) 
les représentants de la Pologne et de U Iithmm», qui ne peu- 
vent s'accorder. Bref le litige est porte devant le Conseil de la 
Sociétédes Nations, quiadjure de nouveau Polonais et Lithua- 
niens de s'entendre directement, m;-s en vain Fmafoment 
après recours à Assemblée pKmérede la Société 20-24 sep- 
tembre 1920), qui ne sait que se répéter, la Pologne exige 
^ consultât^ des populations intér essée, , (80 sep tembr J 
Le 6 novembre, il fut décidé que la partie du dis net de 
Leda, située sur la rive droite du Niémen et le district de 
Braslaw prendraient part aux élections à VAssembleede* 
Représentants du territoire de Vilna, qui se réunissait pour 
exDrimer la volonté de la population. 

Bientôt le général Zeligowski laissait la ville au pouvoir 

, L'Angleterre semb.e du reste ^^^XT^ 

premières lui faisant défaut. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



XLIX 



de M. Mejsztowicz comme Président de gouvernement, après 
avoir fixé les élections au 8 janvier 1922. La commis- 
sion chargée d'établir les listes électorales enregistra (pour 
Vilna seul) un total de 152.400 votants, comprenant 64% 
de Polonais, 9 % àe Lithuaniens, 11 % d'Israélites, 16 % 
de Blancs-Russiens, Russes et Lettons, et au point de vue 
religieux : 78 % de catholiques, 11 % d'Israélites, 9 °/ 0 d'or- 
thodoxes, 2 % d'autres religions. Le total des électeurs 
étant par ailleurs de 389.825, 250.000 allèrent aux urnes. 

Les élections eurent lieu et furent favorables à la thèse de 
l'incorporation pure et simple à la Pologne du territoire 
consulté (thèse du Comité électoral central polonais), natio- 
nal-démocrate, opposée à la thèse fédéraliste des partis démo- 
cratique, populiste radical et socialiste. A Vilna même le 
Comité emportait 15 mandats sur 18. 

Pour être moins forte dans les autres parties de la zone, 
cette majorité fut sensible partout et permit à la Diète 
de voter, le 20 février, par 96 voix contre 6 abstentions, 
l'incorporation de la Lithuanie centrale à la Pologne, sans 
aucune espèce de réserve, vote que la Diète de Varsovie 
confirma le 24 mars. La cérémonie solennelle du rattache- 
ment eut lieu à Vilna, le 18 avril 1922. Depuis janvier, la 
Société des Nations s'était désintéressée du règlement. 

Cette question de Vilna, plus élégamment résolue que 
celle de Fiume, à laquelle elle ressemble par certains traits, 
souleva des violences diverses, mais aucune ne donna lieu 
à autant de commentaires que celles qui s'échangèrent, en 
Pologne même, entre unitaires et fédéralistes. 

Fédéralisme et unitarisme en Pologne 

La politique fédéraliste fournit un exemple de ce que 
peut recéler d'expansionnisme cette formule, quand elle est 
maniée avec imprudence : « Depuis les premiers moments 
de la reconstitution de l'Etat polonais l , disait la Gazetta 

X. Quelques dates à ce propos : l'indépendance de la Pologne fut pro- 
clamée en principe par un manifeste de Guillaume II et de François-Jo- 

d 



PREFACE 



Poranna du 15 décembre 1921,1a lutte n'a pas cessé entre 
deux conceptions : les uns veulent un Etat juridiquement 
et politiquement homogène, où l'élément polonais prédomi- 
nerait ; les autres inclinent vers un système federatit de 
plusieurs Etats où diverses nationalités seraient représen- 
tées Le Maréchal Pilsudski et ses partisans de gauche 
défendent le principe de la fédération. C'est pour réaliser ce 
principe que le chef de l'Etat a conclu un accord avec Fet- 
lioura et a marché sur Kief [1920], d'où il a dû partir plus 
vite qu'il n'y était venu. 11 voulait, comme on sait, constituer 
une nouvelle Ukraine et la fédérer avec la Pologne. Apres 
cela le Chef de l'Etat a tenté de former un Etat blanc-rus- 
sien et l'on s'est mis à parler de la formation d'une armée 
blanc-russienne indépendante. Après le traité de Riga et le 
parla-e de la Russie Blanche, dont une partie a été tout 
simplement incorporée à la Pologne, on a dû de nouveau 
renoncer aux fantaisies. Reste la Lithuanie. » 

L'incorporation de Vilna n'écarte pas pourtant, autant 
qu'on pourrait le croire, la solution fédéraliste des rapports 
polono-lithuaniens. On peut même soutenir que, pour la 
Lithuanie, étant donnée cette incorporation qui, jusqu a un 
certain point,la démembre économiquement, étant donnée la 
nécessité de défendre un jour Memel contre l'irrédentisme 
germanique, une de ces ententes étroites avec U «Pologne 
dans le genre de celles que connaît la doctrine fédéraliste 
est le seul moyen de salut qui lui reste ouvert. 

seph du 5 novembre 1916. Peu après, un Conseil d'Etat provisoire de 
25 membres, tous Polonais, fut convoqué pour rédiger la consh tu ion 
mais il fut dissous au bout de peu de temps. En septembre 1917 un 
Conseil de Réqence de trois membres fut créé, sous les auspices duquel 
SÏÏS : formls un Ministère et un nouveau Conseil rf'Jte* de 1U I mem ; 
bres dont quelques-uns élus. En octobre 1918, ce Conseil d Etat fut dis. 
sous' par le Conseil de Régence et une Assemblée constituante fut envi- 

"c^st le 9 novembre 1918 seulement que fut véritablement et solennelle- 
ment proclamée l'indépendance de la Pologne, que reconnut le faite de 
Versailles (28 iuin 1919). La Constitution fut votée deux ans plus tard, 
le 13 mars 1921. Le général Pilsudski partit le 14 novembre 1918 de Mag- 
debourg pour exercer le pouvoir suprême. 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE 



LI 



Le statut de la Galicie orientale 

Quant à l'idée d'une fédération avec l'Ukraine, — dont 
beaucoup de Polonais, s'appuyant sur des arguments histo- 
riques inattaquables nient la jeune nationalité, — ce pou- 
vait être le moyen de régler d'une façon satisfaisante 
le statut de la Galicie orientale à population en majorité 
ruthène, autrement dit ukrainienne. 

Cette province tombe sous le coup d as traités de Saint- 
Germain et d'un traité de Sèvres du 20 août 1920, consé- 
cutif à des arrangements verbaux conclus à Spa, à un mo- 
ment où la Pologne, accablée par les Russes, pouvait à 
peine discuter avec sang-froid le problème de ses confins 
orientaux. 

Remarquons à ce sujet avec quelle désinvolture le pro- 
blème fut engagé. Ce territoire, dit de Galicie orientale, 
très authentiquement volé en 1772-1795 àla Pologne, avait 
été remis non à l'Autriche, non à la Hongrie, mais à la 
Maison de Habsbourg- Lorraine. Les alliés se la firent 
remettre par les Républiques autrichiennes, hongroises, polo- 
naises et s'en réservèrent la disposition. Aucune mesure défi- 
nitive ne fut prise à son égard, sinon que la Pologne en 
aurait provisoirement la charge. 

Celle-ci organisa le pays où elle a tant "d'intérêts his- 
toriques, géographiques, économiques et internationaux 
d'après un projet voté le 27 septembre 1922 et dont voici 
l'économie : 

La Galicie Orientale est divisée, administrativement, en 
trois wojewodies autonomes, celles de Lwow.de Stanisla- 
wow et de Tarnopol. Chacune de ces wojewodies a une 
Assemblée régionale ou Diéline, qui délibère sur toutes 
les affaires d'administration et d'intérêt public. Auprès de 
chaque Diétine,le gouvernement central est représenté par 
un gouverneur qui a le droit de prendre part aux débats 
et celui de suspendre les délibérations contraires aux lois 
générales de l'Etat. Polonais et Ruthènes élisent séparément 



PRÉFACE 



leurs candidats. Les élus polonais et ruthènes constituent 
respectivement, au sein de la Diétine, une curie nationale 
polonaise et une curie nationale ruthène, qui siègent à part 
pour les affaires de leur ressort et ne se réunissent que 
pour discuter les questions d'intérêt commun. En ce qui 
concerne les langues, l'école, l'attribution des postes, des 
dispositions précises garantissent les droits respectifs des 
deux nationalités. Il est prévu la création, au ministère de 
l'Instruction publique et des Cultes, de deux départements 
spéciaux, composés de fonctionnaires ruthènes, et s'occu- 
pant l'un des questions concernant l'Eglise grecque unie, et 
l'autre de l'instruction publique ruthène. 

Les nationalistes ukrainiens, dirigés par M. Pétruszewicz, 
ont protesté contre ce texte, pourtant très libéral, mais en 
dépit de leurs intrigues le Conseil des ambassadeurs attri- 
bua, au début de mars 1923, la Galicie orientale à l'Etat 
polonais. 

La Silésie de Teschen 

Il reste à dire un mot d'une autre question âprement 
débattue, celle de la Silésie de Teschen, où Polonais et 
Tchèques s'affrontèrent de longs mois. Dès le début de 
1919, les Tchèques avaient essayé par un sanglant coup de 
force de résoudre en leur faveur l'attribution de ce pays, 
peuplé en majorité de Polonais, mais dont le bassin minier 
de Karwin aurait rendu de grands services à l'économique 
tchèque. La Pologne fut sur le point de déclarer la guerre 
à la Tchéco slovaquie, qui, dans cette matière comme 
dans beaucoup d'autres, s'était conduite avec une duplicité 
insigne. 

« La commission interalliée, dit M. Glaudon, présidée par 
M. de Manneville, essaya vainement de préparer un plébis- 
cite, auquel il fallut renoncer devant un tel déchaînement 
de passion. On proposa l'arbitrage du Roi des Belges. Il 
fut accepté à Varsovie et repoussé à Prague. La conférence 
de Spa se décida alors à confier le tracé de la frontière 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



LUI 



d'autorité, à la Conférence des ambassadeurs, et les deux 
partis déclarèrent se soumettre à cette décision. Le 22 juil- 
let 1920, à l'unanimité, les ambassadeurs partagèrent le 
territoire en prenant comme frontière l'Olsza, qui laisse aux 
Polonais la ville même de Teschen (sauf la gare sur la rive 
gauche) et donne aux Tchèques le bassin de Karwin et la 
voie ferrée Bogumin-Jablousca \ » 

La Pologne est-elle un « Etat national » ? 

Un grave problème intérieur corrélatif à ces règlements 
nationalitaires, agite l'Etat polonais jusque dans ses fonde- 
ments, celui des minorités nationales : allemands, russes 5 
ukrainiens, lithuaniens, auxquels se joignent les juifs, sio- 
nistes ou non. Les principes wilsoniens, incorporés au traité 
de Versailles, font à ces collectivités un devoir de la non- 
assimilation, en leur fournissant toutes les facilités possibles 
de développement autonome, au sein de l'Etat dont elles ne 
relèvent plus que platoniquement. 

Cette bévue théorique est particulièrement préjudiciable 
à FEtat polonais, subjugué, envahi, méthodiquement déna- 
tionalisé depuis un siècle et demi. Sous couleur de libéra- 
lisme, la protection des minorités prolonge en réalité 
l'ancien assujettissement de la Pologne à des ennemis héré- 
ditaires. 

Quoi qu'il en soit, l'organisation de ces minorités en partis 
politiques cause un déséquilibre profond à l'économie du 
nouvel Etat. On l'a bien vu aux élections du 5-12 novembre 
1922 : 88 députés allogènes, hostiles, somme toute, à la 
Pologne, furent envoyés à la Diète de Varsovie. Un israé- 
lite a pu écrire avec une certaine arrogance: « En Pologne, 
étrangers et citoyens polonais ont des droits égaux à la 
direction du pays ». Cette collaboration néfaste, consé- 
quence du nationalitarisme, frappe d'impuissance la Pologne 
soi-disant indépendante. Ce sera une nécessité pour elle, si 

1. La Petite Entente par L. Glaudon, Correspondant, 10 avril 1922. 



LIV 



PRÉFACE 



elle veut conquérir sa liberté, d'éliminer au moins l'élément 
juif. 

La Finlande 

On voit à quelles difficultés inouïes donne lieu la liquida- 
tion des empires de Russie, d'Allemagne, d'Autriche-Hon- 
grie et combien le flambeau nationalitaire ne répand parfois 
qu'une lueur incertaine. On peut faire cette réflexion non 
seulement à propos de la Pologne, mais à propos de la 
Finlande et des petits Etats baltiques. 

Uni depuis 1809 à la Russie, le grand-duché de Finlande 
avait passé par des vissicitudes diverses. Civilisée par la 
Suède, conquise sur elle, dirigée par une aristocratie et une 
élite suédoise, formée en partie d'éléments suédois, l'âme 
finnoise ne prit définitivement conscience d'elle-même que 
vers 1860. Le rescrit de 1863 fît à la langue indigène une 
place dans les administrations et les tribunaux 4 . 

Depuis cette date, les nationalistes finnois ont extraordi- 
nairement développé leur acquis et leurs prétentions. Ils 
eurent fort à faire contre les niveleurs russes qui, à partir 
de 1899, s'attaquèrent à leurs libertés politiques. Calmée un 
peu en 1905, l'attaque russe reprend en 1910, sous prétexte 
d'instituer un droit applicable en Finlande à la législation 
d'empire. 

Tout cela est de l'histoire ancienne. Le 6 décembre 1917, 
la Chambre des députés finlandaise proclamait l'indépen- 
dance et la souveraineté de l'Etat. On sait quelles luttes 
terribles Blancs et Rouges (derrière lesquels se mouvaient 
avec assez de maladresse des intérêts suédois ou russes) se 
livrèrent dans ce malheureux pays depuis l'arrestation, par 
le gouvernement révolutionnaire socialiste, à Helsingfors 
(29 janvier 1918) des membres du Sénat finlandais, jusqu'à 
la pacification de 1919 et la victoire — relative — des 
« bourgeois ». 

1. Cf. Les aspirations autonomistes en Europe, par divers auteurs, 
Paris, Alcan, 1913. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE " v 



Au point de vue nationalise, la Finlande constitue un 
carrefour assez curieux, où les mélanges se dosent avec peine 
L'emprise suédoise se manifeste, toujours vigoureuse, parla 
présence de députés suédois à la Chambre, 22 aux élec- 
tion, de 1919, et 25 à celles de 1922, représentant donc 
une augmentation d'influence. Ce n'est pas que la diver- 
gence des intérêts ne se soit manifestée depuis ; 1917 entre 
Stockholm et Helsingfors. L'affaire des îles Aland est la pour 
en témoigner. 

Les îles Alakd 

Présentée par la dissolution de l'empire russe, la ques- 
tion des îles d' Aland, si le nationalitarisme était autre 
chose qu'un mot dans la bouche des impérialistes, aurait 
été résolue aussitôt que posée, puisque sa popula ion, par 
des votes quasi-unanimes, réclame ostensiblement depuis 
1917 d'être rattachée à la Suède, plutôt que de suivre la 
fortune du nouvel Etat finlandais. Il y eut des moments ou 
l'affaire menaça de s'envenimer. _ 

Enfin saisi du litige, à la demande de la Grande-Bre- 
tagne le Conseil de la Société des Nations se réunissait a 
Londres le 9 juillet 1920, pour aviser aux mesures a 
prendre. La Suède réclamait l'institution d'un plébiscite. 

Sur l'avis consultatif de trois juristes internationaux 
(12 iufflet-5 septembre), le Conseil se déclarait compétent 
pour trancher la question et nommait une commission qui 
déposa son rapport le 16 avril 1921. Ce rapport, très 
influencé par certaines préoccupations anglaises relatives a 
l'équilibre politique de forces dans la Baltique, concluait au 
maintien de la souveraineté finlandaise, paysanne, pauvre, 
faible et imposait aux îles une neutralité militaire absolue. 
Par ailleurs, des garanties étaient stipulées en faveur de la 

nationalité suédoise. , m „.. 
Ces garanties étaient du reste presque toutes contenues 
dans la loi d'autonomie, votée le 6 mai 1920, en faveur des 



LV1 



PRÉFACE 



îles d'Aland par le Riksdag finlandais, désireux de se con- 
cilier leur sympathie. Finalement il fut spécifié que : 

1° L'enseignement dans les écoles primaires et techniques 
de l'archipel ne pourrait être donné qu'en suédois ; 

2° La population indigène aurait un droit de préemption 
pour l'achat des propriétés sises dans l'archipel ; 

3° Tout nouveau venu dans les îles ne pourrait obtenir 
le droit de vote qu'après cinq ans de résidence ; 

4° Le gouverneur serait choisi sur une liste de trois 
noms, présentée par le Conseil général des îles. 

Dans sa treizième session, le Conseil de la Société des 
Nations (juin 1921) se rangea à l'avis de la Commission, 
dont « les raisons géographiques et historiques » lui paru- 
rent convaincantes. Cette décision souleva en Suède une 
déception unanime et profonde. 

La Carélie orientale 

Quant aux Russes, bolchevistes ou réactionnaires, leur 
destin est toujours de brimer la Finlande. Pour un Etat qui, 
comme nous le verrons, se pique, surtout depuis 1919, de 
se développer conformément aux exigences les plus âpres 
du nationalitarisme, l'Etat soviétique montre, en Carélie 
orientale, un singulier oubli de lui-même. 

Cette province est en effet surtout peuplée de Finnois. 
Avant la conquête de 1809, l'Etat tsariste avait, au cours 
du xvm e siècle, absorbé, sans réticences d'aucune sorte, de 
larges morceaux d'une Finlande plus vaste que celle que 
nous connaissons. Au nord de Pétersbourg la province de 
Viborg est, par exemple, une acquisition de ce genre, à peu 
près complètement digérée aujourd'hui. Marchant sur ces 
traces assimilatrices, les Soviets rêvent d'absorber de nou- 
velles régions finnoises. 

Lorsque, pour mettre fin à des démêlés surtout poli- 
tiques, Finlande et Soviets signèrent la paix à Dorpat 
(14 octobre 1920), il fut décidé que la Finlande renonçait à 



LE MOUVEMENT N ATIONALITAIIÎ E 



LVII 



la possession des régions de Repola et de Porajârvi, peu- 
plées de Finnois, mais à charge pour les bolchevistes d'ac- 
corder à toute la province de Garélie orientale, qui contient 
220.000 habitants, presque tous d'origine finnoise, une 
autonomie assez accentuée. 

Les troupes finlandaises évacuèrent les régions cédées, 
mais, au lieu d'accorder l'autonomie, les Soviets procla- 
mèrent, le 7 juin 1921, la Carélie « commune de travail », 
ce qui n'était pas du tout la chose convenue. Il éclata une 
insurrection, qui, naturellement, chercha appui en Fin- 
lande. La Russie, se jugeant lésée, intervint brutalement 
à Helsingfors. En novembre, les corps francs caréliens, 
finnois et en même temps réactionnaires, remportèrent 
quelques succès, mais, depuis la fin de 1921 et le début 
de 1922, leur situation ne cessa d'empirer. En même temps 
les troupes russes faisaient à la fcontière finlandaise une 
démonstration tapageuse. L'affaire se compliqua de récla- 
mations connexes et réciproques, tant et si bien qu'en juin 
1922, la Finlande fit appel à la Société des Nations, qui 
prit l'affaire en main, tandis qu'à l'intérieur du pays, la 
querelle dégénérait en un véritable duel au couteau entre 
conservateurs et communistes finlandais. 

Les nationalités baltiques 

Non loin de la Finlande, mais de l'autre côté de Feau, 
l'Esthonie réussit, elle aussi, à fonder son indépendance \ 
Il en fut de même pour la Lettonie, sa voisine du sud, et 
qui la sépare de la Lithuanie (janvier 1918). Les intrigues 
allemandes n'avaient pas peu contribué à ce résultat (traité 
de Brest-Litovik, 26 février 1918). Les Anglais succédèrent 
aux Allemands: l'indépendance des pays baltiques avait pour 
résultat d'écarter la Russie de la mer et ils la soutinrent 
avec énergie. 

1. Déclaration d'indépendance, 24 février 1918, reconnue par la France 
le 13 mai. 



LVIII PRÉFACE 



Le cas de la Lettonie montre d'ailleurs que, si récents et 
si petits que soient ces Etats, ils sont déjà en proie aux 
difficultés nationalitaires, caractéristiques (croyait-on avant 
191 1) des Empires en décrépitude. Quand eurent lieu les 
élections pour l'Assemblée constituante, une province sud- 
orientale, la Latgalie, dont le chef-lieu est Dvinsk, et qui 
sert de terrain de rencontre aux influences polonaise, russo- 
communistes et russo-nationalistes refusa de combiner ses 
opinions avec celles du reste du pays et envoya 23 députes 
particularistes (17 des paysans latgaliens et 6 des fermiers 
chrétiens de Latgalie). En octobre 1921 la Constituât de 
lettone fut saisie de différents projets d'autonomie pour cette 
province nationalitairement mal identifiée. 



La politique nationalitaire des Soviets 

Ce sont là des épisodes qui se produisent sur les confins 
et dans les rognures de la Russie. Le corps lui-même du 
monstre n'est pas moins fertile en incidents analogues. 11 
sied de les examiner en détail. 

Le premier mouvement des bolcheviks, en arrivant au 
pouvoir (novembre 1917) avait été de proclamer le droit a 
l'indépendance des nationalités. Ils espéraient ainsi - et 
leur attente ne fut pas trompée, - trouver des allies auprès 
des millions d'allogènes, plus ou moins maltraites par le 
régime tsariste. En réalité ils ne favorisèrent la tendance 
nationalitaire que dans la mesure où elle fut représentée 
par des bolcheviks, susceptibles de contracter avec eux une 
alliance frisant de près la sujétion la plus insupportable. 
C'est ce' qu'on vit à loisir au cours des débats de Moscou 
avec les factionnaires de Kief en 1918 
armées rouges furent mises au service absolu de la politique 
de classe, et d'expansion soviétique. 

A cet effet un Commissariat spécial pour les affaires des 
Nationalité» fut créé au début de 1918. Il a un organe spé- 
cial la Vie des Nationalités (Zizn Natsionalnostei), qm parait 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE LIX 



à Moscou, sous la surveillance du commissaire Staline. 
L'activité de ce département des affaires soviétiques a été 
si intense qu'en 1921, le bureau central exécutif constitua 
par décret (27 avril) un Conseil des Nationalités destiné a 
fonctionner à l'intérieur du Commissariat. 

Les principes, dont s'inspire cette vaste et multiple 
organisation, ont été résumés à différentes reprises, soit 
dans les instructions de Staline à ses subordonnés, soit 
dans ses rapports aux divers congrès du parti commu- 
niste russe. v 

Ses instructions recommandent de créer, partout ou la 
chose sera praticable, des sections de nationalité, à la tête des- 
quelles « on devra placer des gens choisis ». Avant d'intro- 
duire une réforme touchant la vie ou les coutumes de quel- 
que nationalité, il faudra consulter les organes nationaux. 
Des mesures immédiates seront à prendre « pour écarter les 
malentendus sur le terrain des préjugés nationaux... Gomme 
moyen on emploiera la propagande. On développera aussi 
F agitation et l'instruction ». Il conviendra aussi de « faire 
appel aux travailleurs des nationalités minoritaires... pour 
en former... un cadre de travailleurs soviétiques. On rap- 
pellera, si besoin est, des rangs de l'armée rouge, les tra- 
vailleurs appartenant à ces minorités, dans le cas où cette 
dernière serait démobilisée. » 

L'obj ectif des Soviets consiste visiblement , en cette matière , 
à faire coïncider, dans l'imagination populaire, l'idée d'indé- 
pendance nationale, avec l'idée de communisme. Le rapport de 
Staline, sur la question nationale, présenté au X e Congrès 
du parti communiste russe (1 er mars 1921) ne laisse aucun 
doute à ce sujet. Il comprend trois parties, consacrées au 
régime des peuples, où Ton distingue : 1° une période d'op- 
pression nationale, qui est celle du régime capitaliste ; 2° une 
période d'affranchissement national, qui est celle du régime 
des Soviets. La thèse est simple. Nous verrons quel accueil 
elle a reçu, ou plutôt quelles déformations elle a subies, 
au sein des peuplades asiatiques notamment. 

Dans la troisième partie Staline fit un exposé des pro- 



LX 



PRÉFACE 



blêmes nationalitaires spéciaux à la Russie. Ces problèmes 
sont vastes, puisque la Fédération des Républiques sovié- 
tiques ne comprend pas moins de 65 millions d'allogènes, 
sur 140 millions d'habitants. Parmi ces 65 millions d'habi- 
tants, Staline comprend les Ukrainiens, les Blancs-Russiens, 
et aussi l'Azerbeidjan, l'Arménie, etc. Comme onle voit l'im- 
périalisme soviétique n'est pas un vain mot. 

Staline n'en condamne pas moins la politique oppressive 
€ du tsarisme, des grands propriétaires et des bourgeois » 
dont le but était « d'effacer toute trace de nationalisme 
dans les particularités de chaque peuple, dans sa langue, 
dans ses aspirations ». Contrairement à ces principes il faut: 
1° venir en aide aux masses populaires allogènes, « déve- 
lopper chez elles le pouvoir des Soviets, en tenant compte 
des particularités de chaque peuple » ; 2° introduire leur 
propre langue dans les tribunaux et les administrations. 
3° Favoriser, dans chacun de ces pays, la presse, le théâtre, 
les clubs, les écoles, et autres foyers d'instruction, faisant 
usage de la langue locale ». Le problème sera du reste 
résolu, quand on aura créé de puissantes organisations com- 
munistes parmi ces populations. 

Tels sont les principes à l'usage des majorités nationales. 
Quant aux minorités nationales, sans territoire déterminé, 
« incrustées » dans des nationalités plus puissantes : Juifs, 
Esthoniens, Lettons, Polonais, le devoir du parti commu- 
niste est d'aider à leur libre développement. 

L'application de ces théories s'est faite avec beaucoup 
plus d'apparat (recouvrant un utilitarisme féroce) que de 
désintéressement. Il fallait s'y attendre, car le nationali- 
iarisme est une section de la cryptographie politique. Dans 
les mains des Soviets, il n'est qu'un épisode doublement 
camouflé 1° de l'expansionnisme politique russe ; 2° dé l'im- 
périalisme communiste. 

« A toutes les tentatives contre-révolutionnaires, dit très 
bien M. Roger Labonne, Moscou opposera une tactique 
invariable. Par une propagande habile en arrière des lignes 
de l'adversaire... il promettra l'indépendance et la remise 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



LXI 



du pouvoir aux ambitieux, constitués en comités soviétiques 
indigènes... D'ordinaire la seule apparition des divisions 
rouges suffira pour rallier les populations au communisme 
et l'adversaire se trouvera surpris au cœur même de ses 
dispositions, pendant qu'il s'emploiera à en défendre les 
abords. 

« Cette méthode est employée à l'égard de Koltchack. 
Les Turcs de Sibérie se soulèvent et contribuent à la défaite 
de l'amiral russe en ruinant ses armées. Dans l'Azerbeid- 
jan, avant d'intervenir, on envoie des centaines d'émissaires 
travailler le pays. Mais le chef du gouvernement résiste 
quand même. Alors on l'assassine, et, quelques jours plus 
tard, les trains blindés des rouges pénètrent sans coup 
férir dans les cités du naphte. En Géorgie, en Arménie, 
les troupes indigènes, énervées par la propagande, cèdent 
à la double pression des Russes de Boudenni et des 
Turcs de Karabekir. Contre Wrangel, avant l'offensive 
finale, un congrès général des Kirghizes, réuni à l'instiga- 
tion de Moscou, appelle tous ses nationaux aux armes. A 
Ourga, en réponse à Ungern qui se proclame le champion 
de l'indépendance mongole, on fait de la surenchère natio- 
naliste d'une manière si heureuse, que le peuple se soulève 
contre le baron russe et accueille Voronine le Rouge en 
libérateur. » 

Réorganisation Nationalitaire de la Russie Soviétique 

A la date du 1 er août 1922 la Fédération soviétique de 
Russie comprenait 32 régions, républiques ou communes 
de travail autonomes et soviétiques. Sur ce nombre on 
compte : 

A. — Neuf Républiques à population en majorité chré- 
tienne : 

1° La République de Russie ; 
2° L'Ukraine ; 



j PREFACE 



3° La Russie-Blanche ; 

4° La République d'Extrême-Orient 1 ; 

5° La Géorgie ; 
6° L'Arménie ; 
7° L'Abkasie ; 

8° La commune allemande du Volga ; 
9° La commune de travail de Caréhe. 

13 _ Quatorze républiques à population musulmane : 

V La République des montagnards du Caucase (Gortsi) 2 ; 

9° Le Daghestan ; x 

30 L'Etat de Balkarie et de Kabardie (nord du Caucase) , 

A' La ré-ion des Tcherkesses (Adighés) ; 

50 L'Etat des Karatchaèves et des Tcherkesses ; 

6' L'Azerbeidjan avec le Nakhitchevan ; 

7° L'Adjarie (Caucase) ; 

8° La Crimée ; 

90 La République des Tatares du Volga ; 

10° La Bachkirie ; 

11° Le Kirghistan ; 

12° Le Turkestan ; 

13' La Boukharie ; 

14° La Khorezmie. 

G. - Cinq régions ou républiques autonomes, avec une 
population de chrétiens et de païens : 

r Le territoire des Komis ou Zyrians ; 

2° Le territoire des Votiaks ; 

30 Le territoire des Mari ou Tchérémisses ; 

&° Le territoire des Tchouvaches ; 

5° Le territoire des Iakouts. 

1. Dissoute le 14 novembre 1922 ^^^^^^ été consti- 

2 . Le 30 novembre 1922 un ^^'^ Tef *tc hn U, capitale 
tué en territoire autonome sous les muib 

Grozni. 



LE MOUVEMENT NATION ALIX AI RE 



LXI1I 



D. — Trois Républiques, dont la population professe le 
lamaïsme, le chamanisme, le bouddhisme : 

1° La République des Kalmouks ; 

2° La région des Oïrato-Hakasses ; 

3° La région des Bouriates et des Mongols. 

E. — Une République soviétique alliée : 
La Mongolie. 

Toutes ces Républiques-sœurs furent créées en série 
depuis 1919. Voici quelques détails sur la plupart d'entre 
elles. 

La Russie Blanche et l'Ukraine 

1° La Russie Blanche, créée par décret du 5 février 1919, 
vit son organisation sensiblement retardée par l'occupation 
polonaise (1917-1920). La conclusion de l'armistice avec la 
Pologne, en 1920, permit de convoquer un Congrès natio- 
nal des Soviets de Russie Blanche, à Minsk, en décembre, 
qui fit office de Constituante. 

2 5 L' Ukraine.— Ce n'est qu'en 1921 que l'Ukraine sovié- 
tique a pu s'organiser et, sous la direction autoritaire du 
Président du Conseil des commissaires du peuple, le Bulgare 
Rakovski, conclure, en attendant mieux, un traité d'alliance 
formel avec la République de Russie. 

On se rappelle comment cette reviviscence de l'ancien 
« royaume de Kief » sort indirectement du mouvement 
d'émancipation germanophile inauguré par Fhetman Sko- 
ropadski, réfugié à Vienne depuis son échec (1918). 

A côté de cette Ukraine à tendances allemandes figura 
quelque temps (1919-1920) une Ukraine à tendances polo- 
naises avec Petlioura. 

Tout cela coupé d'offensives et de reculs bolchevistes. 
Finalement ce furent eux qui l'emportèrent. 



l.X IV 



PREFACE 



En France, dans les milieux officiels, on eut tendance à 
considérer l'Ukraine comme un Etat particulier, différent 
de celui des Soviets. Encore que la signature ukrainienne 
figure à part au bas des traités de Brest-Litovsk (avec l'Al- 
lemagne, en 1918) et de Riga (1921) avec la Pologne, cette 
opinion ne paraissait pas fondée. Hormis sa grandeur et ses 
richesses, rien ne distingue l'Ukraine des autres Républi- 
ques-sœurs, fomentées dans le giron soviétique. 

Les Isvestla du 6 janvier 1922 ont publié, du camarade 
Rakovski, un long rapport sur l'état actuel de l'Ukraine. 
Formée de 12 gouvernements, couvrant une superficie de 
408.000 verstes carrées, égale à la France et à l'Allemagne 
réunies l'Ukraine a 26 millions d'habitants (sur 130 millions 
que compte la Russie soviétique) dont 4.790.000 résident 
dans les villes. 81 % sont donc campagnards. 

D'après les plus récentes statistiques les villes viennent 
dans Tordre suivant : Odessa, avec 485.000 habitants, Kief 
avec 366.000, Kharkof 271.000, Ekaterinoslav 164.000 et 
Nikolaief 100.000. 

Au point de vue des nationalités (notons à cet égard que 
certains Polonais — et historiquement on ne peut affir- 
mer qu'ils aient tort — refusent à la variété ukrainienne 
une existence nationalitaire suffisamment distincte du peu- 
ple polonais) les bolchevistes dénombrent 76 % d'Ukrai- 
niens, 11 °/ 0 de Grands-Russiens (Russes tout court), 7% 
de Juifs, 2 °°/o d'Allemands, 4 % de Polonais et 3 °/ 0 d'au- 
tres nationalités. Dans les villes les Grands-Russiens sont 
en majorité (34 •/.) ; viennent ensuite les Ukrainiens (32 %), 
les Juifs (25 %), les Allemands (2 0 / o ). # 

Dans les gouvernements de Kief, de Podohe et de Pol- 
tava la langue ukrainienne est employée dans 90 % des 
écoles primaires; dans celui de Volhynie, 70 % î dans ceux 
d'Odessa et de Nikolaïef, 30 % ; dans ceux de Kharkhof, du 
Don, d'Ekaterinoslav 25 %. Petlioura accuse le gouverne- 
ment soviétique de russifier l'enseignement. 

La République de Crimée fut créée le 22 juillet 1921. Elle 
compte 700.000 habitants dont 350.000 Tartares. 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE 



JLXV 



Le Caucase 

Les Républiques de Transcaucasie forment un groupe 
à part dans Fénumération des Républiques soviétiques. Ce 
sont : 

3° La Géorgie; 

4° L'Arménie; 

5° L'Azerbeidjan. 

Livrées à elles-mêmes, après la dissolution du front 
russo-turc, ces régions s'organisèrent en un Etat unique, 
qui fut proclamé indépendant le 22 avril 1918 par la Diète 
de Transcaucasie, Cette association dura peu. Menacée en 
effet par les Turcs, la Géorgie leur devint hostile, s'attira 
de ce fait l'inimitié des éléments musulmans et finit par 
proclamer son indépendance. Le 12 mars 1919 l'Assemblée 
constituante de la Géorgie confirmait cet acte. Le nouvel 
Etat comptait environ 3 millions d'habitants, avec 75 °/ 0 
de Géorgiens. La capitale était Tiflis. 

Cette proclamation recouvre mal une manœuvre britan- 
nique, consécutive à une manœuvre allemande. Pour les 
Allemands, le Caucase avait une importance et géographique 
et économique. L'exploitation des pétroles de Bakou, en 
plein rendement, et les riches espérances que faisait naître 
le centre de Grosnyc, situé sur le versant nord du grand 
Caucase, sur la ligne Bakou-Rostof, faisaient partie, au pre- 
mier chef, de leur plan de campagne oriental, dirigé contre 
l'Angleterre et la Russie. 

Pour le réaliser ils déclenchèrent en 1918, à côté de 
l'offensive militaire, une offensive nationalitaire de grand 
style, rendue possible par Feffondrement tsariste de 1917, 
et rendue nécessaire, si l'on voulait atteindre les Indes, par 
l'occupation de Bagdad en mai 1917, par les Anglais. Cette 
voie étant coupée, Ludendorf, qui est très explicite dans ses 
Souvenirs de guerre, en choisit une autre, celle qui, passant 
par FAnatolie, l'Arménie, la Géorgie, le Nord de la Perse 
et le TurL ' parcourt, en sens inverse, la ligne jadis 

e 



] XVI PRÉFACE 



suivie par 1 invasion turque, qui.venant du plateau de Pamir, 
avai laissé, sur tout son passage, des co ornes de sa race, 
qu'il s'agissait simplement de réumr et d électriser . 

Allemands, Russes et Touramens 

Les Allemands avaient de longue date préparé leur action 
nar une étude approfondie de deux immenses possibilités, 
d'une part, le panislamisme (union de tout l'Islam, Islam 
d'Afrique et Islam d'Asie), d'autre part, le panlouramsme 
funion de toutes les races tour^niennes - 58 maliens - 
loTprisesentre la Perse,les Indues, la Chine, l'océan Arctique 
Oural et l'océan Pacifique, et>ns un sens plus restreint 
l'uniondes races turco-tartares - 26 millions, dont6.300.000 
en Europe -). Dans le plan allemand le pantouramsme 
devait être le noyau du panislamisme, et concerna* en con- 
séauence les groupes de peuples suivants : 

V) Turcs d! Sibérie (nord-est de la Sibérie, nord de 1 Al- 
taï nord et sud du Transsibérien). 
X) Turcs de ÏAue Centrale (Turkestans chmms et russe), 
c Tares du Volga (Kazan, Oufa, Samara, Simbirsk). 
d) Turcs de la mer Noire (Crimée, Caucase nord). 
I _ Azerbaidjaniens de Perse et du Caucase (2 millions) 
(Tartares autour de Bakou, Azerbaidjaniens autour de Tau- 
r ; s ï _ II. Turcs ottomans ou osmanhs (8.18U.UUU;. 

Le pantouranisme ainsi délimité, les Allemands 1 utili- 
saient pour s'élancer du Caucase sur les Indes La pré- 
fère opération consistait donc à s'établir dans le Caucase, 

Tartares, Géorgiens, Arméniens, qui, des la fin de 
" é ^:^^ s'élançaient de Perse (expé- 

, c , Maurice 

debard : Le Caucase pendant et depuis U guerre {Muaes au 



1922, 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE 



LXVII 



dition Dunsterville) mais les Allemands installés en Asie 
Mineure les devancent. Leur but est surtout militaire. Ils 
écrasent les Arméniens, qui, eux, sont traités en pays 
conquis, vaincu (ne sont-ils pas en guerre avec la Turquie 
depuis 1914 et l'objectif de Dunsterville n'est-il pas de 
réorganiser leurs forces?) Par contre la Géorgie et l'Azer- 
baidjan reçoivent des promesses d'indépendance. 

Vaincue en mai 1918, l'Arménie signe la paix de Batoum, 
qui ne lui laisse qu'un lambeau de territoire autour d'Eri- 
van.Le 15 septembre les Anglo-arméniens évacuent Bakou. 

Le chemin de Téhéran est ouvert, — trop tard. La 
défaite allemande permet à un corps d'occupation britannique 
e s'installer à Tiflis (janvier 1919) avec, pour instruc- 
ions, de soutenir les trois petites républiques de Géorgie, 
'Arménie et d'Azerbaidjan, dont l'association avait été 
ompue par l'offensive turco-allemande, mais qui peuvent 
ervir de pièces détachées pour arrêter une nouvelle offen- 
ive, l'offensive bolcheviste, qui recouvre l'ancienne offen- 
ive allemande, car elle se trouve dirigée, en 1915 comme 
en 1918, contre l'Angleterre et elle utilise le même armement 
nationalitaire. Enver Pacha, préposé à cette tâche, passe 
alors son temps à faire la navette entre Berlin, Moscou et 
le Caucase, dans le dessein de jeter le pantouranisme contre 
l'Europe et les traités de Versailles, de Sèvres, de San 
Remo : « L'armée rouge ira jusqu'au Rhin, s'il le faut », 
écrivent les Isvestia en août 1919 l . 

La résistance de Varsovie (août 1920) détermina la chute 
de ce plan, dans ce qu'il avait de mondial. Sa partie orien- 
tale subsista intégralement. 

Aussi bien, pour lutter contre lui l'Angleterre fut-elle 
obligée de lui emprunter des armes. Aux Turcs elle subs- 
titua les Grecs, les Arméniens, les Kurdes et les Arabes, 
dont elle aviva le nationalisme en faisant un roi du calife 
de la Mecque, en installant à Bagdad, comme roi de l'Irak, 

t.- Cf. René Pinon L'offensive de l'Asie, Revue des Deux-Mondes, 1 er mai 
1920. 



LXVIII PREFACE 



son fils Fayçal, et plus tard son autre fils Abdallah comme 
prince de la Transjordanie. 

Le nationalisme turc naquit de tous ces frottements: «Le 
corps des officiers turcs formait à l'armistice la partie vitale 
et agissante de la nation. Bien dressés aux méthodes alle- 
mandes, ardents patriotes, ils se groupent, dès 1 hiver 1919, 
autour des généraux de l'armée du Caucase. Ils restent a 
la tête de leurs troupes non désarmées et en possession de 
tous les dépôts de matériel et des munitions. Bientôt ils 
prennent en main l'administration civile » (Poidebard) 

L'action de l'Allemagne égale l'action de 1 Angleterre 
dans ce progrès. Les Allemands avaient fait l'instruction 
nationalitaire des Turcs et les avaient dressés pour le com- 
bat. Les Anglais vont leur inculquer le sens de la menace 
et du danger, qui est si nécessaire à la perfection du natio- 
nalisme, pour lui fournir la conscience de ses réflexes : « A 
la fin de ianvier 1919, dit M. Maurice Pernot, les Anglais 
refoulèrent sur Trébizonde les 15.000 Turcs qui tenaient 
encore au Caucase. Cette petite armée, au cours de sa 
retraite, souleva et organisa les musulmans de Transcau- 
casie et d'Azerbaïdjan. Le but semblait être tout à la fois 
de résister aux Anglais et de s'opposer à la réalisation des 
projets que les Arméniens, soutenus par les Anglais, pour- 
suivaient alors parallèlement à Erivan et à Constantinople. 
C'est dans cette ville que, vers la fin de 1918, les Arméniens 
et les Grecs avaient conclu entre eux l'alliance politique, 
aux termes de laquelle les territoires situés le long de la 
mer Noire devaient être partagés entre les deux peuples 
et former à l'Est l'état arménien, à l'ouest l'Etat grec du 
Pont » 

Le nationalisme ottoman 

Beaucoup d'unionistes participaient à cette résistance. 
Moustapha Kemal pourtant était hostile aux doctrines et à 

1. Maurice Pernot, Angora, Revue des Deux-Mondes, 1" février 1922. 



LE MOUVEMENT N ATIONALITAIRE 



LXIX 



l'action de l'ancien comité. Exilé en Asie Mineure peu de 
temps après l'armistice, il se trouvait à Erzeroum au moment 
du débarquement grec à Smyrne (15 mai 1919) que des 
massacres suivirent aussitôt. Il profita de l'effervescence 
pour y convoquer un congrès de notables afin de délibérer 
sur la situation. 

Ce congrès se réunit le 10 juillet, et, d'avatars en avatars 
devint la Grande Assemblée d'Angora. Soutenu par lui, 
Kemal lança, le 7 août, une proclamation dont la politique 
nationaliste s'inspira toujours par la suite. Il y était sti- 
pulé la défense de l'intégrité de l'Empire contre les mino- 
rités chrétiennes, arméniennes principalement, l'exclusion 
de toute tutelle étrangère, exception faite de l'aide technique 
et matérielle. 

D'Erzeroum, Moustapha Kemal, nanti d'adhésions nou- 
velles, gagna Sivas, où une Assemblée plus nombreuse 
(septembre-octobre 1919) confirma les décisions déjà inter- 
venues et réclama l'élection d'un Parlement national. Il 
semble que la rupture entre Kemal et Gonstantinople ait 
eu lieu vers cette époque. 

Les Anglais suscitèrent aux Kémalistes quelques révoltes 
de Kurdes, ce qui amena les militaires à contrôler les longues 
opérations électorales, qui devaient aboutir à peupler la 
Grande Assemblée d'Angora, d'un nombre extraordinaire 
d'unionistes farouches, les chrétiens et les modérés n'ayant 
pu voter. Cette pression fut suivie par une autre : le 16 mars 
1920 les forces britanniques, suivies de quelques contin- 
gents alliés, faisaient main-basse sur Gonstantinople, le 
5 avril le grand vizir Salih pacha faisait place à l'ancien 
oxfordien Damad Ferid pacha, lequel, d'accord avec Lon- 
dres et le Gheik-ul-islam, faisait excommunier, le 13 avril, 
par un fetva du sultan, les nationalistes, dont l'attitude 
fut à son tour justifiée par une assemblée de muftis et de 
théologiens, tenue à Angora. Le 23 avril 1920 l'Assemblée 
nationale turque inaugurait ses travaux et choisissait dans 
son sein les membres d'un Grand Conseil de Gouvernement, 
puis déclarait la guerre aux Anglais. 



LXX 



PRÉFACE 



Les conditions du Traité de Sèvres, connues en juin 1920, 
et qui devaient aboutir au traité lui-même et à l'accord bi- 
partite du mois d'août, exaspérèrent les Kemahstes Non 
seulement la Turquie perdait les Détroits, désormais places 
sous la juridiction souveraine d'une commission douée de 
la personnalité juridique internationale, comme un btat 
particulier, non seulement le chérif de la Mecque devenait 
roi non seulement la Mésopotamie était enlevée pour deve- 
nir bientôt (23 août 1921) le royaume de 1 Irak au profit 
de Faycal, fils du roi Hussein, créature de Londres, non 
seulement la Palestine, la Syrie, la Cilicie suivaient le 
sort de la Mésopotamie, mais la race turque se voyait 
arracher le pays des Kurdes, devenu autonome nne gigan- 
tesque Arménie, enfin la Thrace avec Andrinople, Smyrne 
et une partie de son vilayet, en faveur des Grecs, autres 
créatures britanniques, sans compter les zones d influence 

en Anatolie. . 

Constantinople pouvait accepter ces conditions Angora 
les refusa. La conférence de Londres (février 1921) ne 
réussit pas à mettre d'accord les deux pouvoirs ennemis 
et même la Grande Assemblée refusa de ratifier par la 
suite les compromis spéciaux conclus, à la suite de cette 
conférence par Békir-Sami-bey avec la France et 1 Italie 

( T' Angleterre lança alors les Grecs (mars-avril 1921) con- 
tre le pouvoir d'Angora, mais une première offensive se brise 
à Inn-Ennu, une autre échoue (en août) sur la iSakana, enfin 
une offensive kémaliste, en août-septembre 1922, . balaye les 
Grecs jusqu'à la mer et au delà. Sur quoi les Allies aban- 
donnent les Grecs et redonnent aux Turcs Smyrne qu ils 
ont, et la Thrace, qu'ils peuvent presque prendre. D ailleurs 
depuis le 20 octobre 1921, la France était arrivée a un accord 
avec Angora, conclu aux dépens de la Cilicie que nous aban- 
donnâmes, accord du reste assez précaire à raison de a 
rupture (3 février 1923) des pourparlers de paix général 
entamés à Lausanne entre la Turquie et les allies. 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE 



Lxxr 



Le Congrès de Bakou et la soviétisation du Caucase 

On n'en était pas là encore, au moment où l'Angleterre, 
pressée dans le Caucase par la menace turque et la menace 
bolcheviste déjà combinées, s'apprêtait à l'évacuer. Eut-elle 
raison, eut-elle tort d'agir de la sorte? Toujours est-il que sa 
nouvelle politique de réconciliation commerciale avec les 
Soviets, sa crainte d'une agitation musulmane croissante aux 
Indes, en Mésopotamie, en Egypte, poussèrent l'Angleterre, 
durant l'été de 19i9, à retirer ses troupes du Caucase. 
Seule une petite garnison subsiste à Batoum, entourée de 
faibles effectifs interalliés \ Depuis fin avril 1920 les Bol- 
cheviks sont à Bakou, d'où ils fusionnent avec l'armée de 
l'Azerbeidjan, qui se soviétise aussitôt. 

Rebuté du côté polonais, le soviétisme appuya délibé- 
rément sur ce point de moindre résistance que consti- 
tue dès lors le Caucase, et libéré en novembre 1920 de 
la menace réactionnaire de Wrangel et de la poussée ukrai- 
nienne de Petlioura, multiplia les instances et les missions 
de ce côté. Déjà en septembre il avait réuni à Bakou le 
I er Congrès des peuples de l'Orient, où 1.891 délégués 
représentèrent 38 nationalités 2 . En tête figuraient les Turcs 
avec 235 délégués, les Persans avec 152, les Arméniens 
avec 157, les Géorgiens avec 100. Cette machine de 
guerre, ouvertement dirigée contre l'Angleterre, ne tarda 
pas à produire ses effets. Le 30 septembre un traité d'al- 
liance était conclu à Moscou entre les Soviets et l'Azerbeid- 
jan. Deux mois plus tard (30 novembre) l'Arménie se 
soviétisait à son tour 3 . Restait la Géorgie. 

Depuis juin 1918, ce pays n'avait pas essuyé moins de 

1. Les amateurs de pittoresque pourront se documenter sur les invrai- 
semblables intrigues des diverses missions à Batoum dans la première 
partie de l'ouvrage (communiste) d'Odette Keun : Sous Lénine. 

2. Isvestia de Moscou du 21 septembre 1920. 

3. Le retour au pouvoir, en mars 1921, des nationalistes arméniens ne 
dura qu'un mois. 



Lx.\n 



PRÉFACE 



dix attaques. La onzième, dirigée par les bolcheviks à 
partir de mai et juin 1920, lui devint funeste. Ce furent 
d'abord des bandes qui opérèrent. En février 1921 l'armée 
rouge entra en scène : le 26 février les bolcheviks occupè- 
rent Tiflîs. 

De leur côté les Turcs ne restaient pas inactifs, ils le 
restaient si peu que leurs rapides succès inquiétèrent leurs 
alliés russes. Le 18 mars Turcs et bolcheviks pénétraient à 
Batoum. Deux jours auparavant 1 ils avaient signé à Mos- 
cou un accord général que le traité de Kars (21 octobre 
1921) conclu entre les nationalistes d'Angora, les Soviets 
et les Républiques soviétiques du Caucase, ne tarda pas à 
confirmer. La Géorgie s'était soviétisée le 25 mars : « Pour 
la première fois dans son histoire, disait un radio russe 
du 4 avril, la Géorgie est devenue véritablement indépen- 
dante et autonome. » Chose extrêmement curieuse à cons- 
tater : le traité de Kars confère à la Turquie, en Arménie, 
la même frontière avancée que lui accordait le traité de 
Batoum, de mai 1918, conclu sous la main de fer de Luden- 
dorf. Avant comme après le Congrès de Bakou, il est dif- 
ficile de prêter aux agitations nationalitaires autre chose 
qu'une signification impérialiste, et il est impossible de ne 
pas apercevoir, derrière Moscou, le regard de Berlin obs- 
tinément fixé sur les Indes. 

Notons par ailleurs que l'éparpillement économique, con- 
sécutif à la nationalitarisation des territoires, ne produit 
pas seulement ses effets fâcheux dans l'Europe centrale. 
Le Caucase en est lui aussi une victime. A ce point de vue 
sa soviétisation a eu ce bon résultat de tendre une fois de 



1. Ce traité, conclu à Moscou, le 16 mars 1921, stipulait que la Russie 
reconnaissait l'intégrité du territoire turc, dans les limites définies par 
le Pacte national du 28 janvier 1920. La Turquie cédait à la Géorgie deve- 
nue bolcheviste, la ville et le port de Batoum. La Russie déclarait nuls 
et non avenus le régime des capitulations et les obligations qui en résul- 
tent? Les deux parties convenaient d'ouvrir les Détroits à la navigation 
de toutes les nations et de confier l'élaboration d'un 
tional sur cette matière à une conférence composée des délégués des 
Etats riverains. 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE 



LXXIII 



plus à l'unifier, au moins au sud. Durant l'été de 1922, non 
seulement les douanes géorgiennes, arméniennes et azer- 
beidjanes ont été revisées en vue d'un accord complet avec 
les douanes russes, mais un Etat confédéré de Transcaucasie 
se constitua en juin, né de l'union des Républiques soviéti- 
ques de Géorgie, d'Arménie et d'Azerbeidjan. Son premier 
soin fut de signer, avec Angora, un accord politico-écono- 
mique. Le Daghestan et les Gortsi, qui avaient participé 
aux premiers pourparlers, s'en retirèrent par la suite. 

Tartares, Tchouvaches, Bachkirs, Gortsis, Kirghizes 
Viennent ensuite : 

6° La République des Tartares (Volga, décret du 27 mai 
1920) avec pour capitale Kazan, centre du nationalisme tar- 
tare, qui concerne environ 5 millions d'habitants. L'Etat 
proprement dit n'en compte que 2 millions tout au plus. 

7° La République des Tchouvaches (24 juin 1920) ; ces 
populations sont surtout orthodoxes et païennes. 

8° En 1921 une région assez composite (Volga et Oural) 
fut orientée vers l'autonomie, d'où devaient sortir succes- 
sivement : 

a) Le territoire des Mari ou Tchér émisses ; 
6) Le territoire des Votiaks ; 

c) Le territoire des Komis ou Zyrians(30 octobre 1921). 

9° La République des Bachkirs (Oural), avec Sterlitamak 
(gouvernement d'Oufa) pour capitale. 

Créée le 23 mars 1919, la République des Bachkirs 
revendiqua certains districts frontières, qui, avant la colo- 
nisation russe, étaient exclusivement peuplés de Bachkirs. 
Un nouveau décret (juillet 1922), augmentant considéra- 
blement son territoire, le porta à 151.000 verstes carrées, 
avec une population de 3.200.000 habitants environ dont 
52 •/« sont des aborigènes bachkirs, 39 % des Russes ou 
des Ukrainiens, 10 °/ 0 de Finno-ougriens: Mari, Votiaks, etc. 

Par ses richesses industrielles et économiques la Grande 
République de Bachkirie vient immédiatement après 



LXXIV 



PRÉFACE 



l'Ukraine, avec son riche bassin minier de l'Oural méridio- 
nal, ses 30 usines où l'on fabriquait jadis des armes, des 

chemins de fer. 

10» La province autonome des Kalmoucks (bas Volga et 
Caspienne). Ce peuple, de race mongole campe dans les 
steppes du gouvernement d'Astrakhan et dans la région du 
Don (novembre 1920). 

11° La République des Gortsis (montagnards) du Nord du 
Caucase, mosaïque nationalitaire où l'on ne compte pas moins 
de 15 à 20 peuples: Tcherkesses ou Circassiens, Kabardiens, 
Ossètes, Tchétchènes, Ingouches, Karatchaèves, Balkares, 
Avares, Kouminks, Darguines, Kazikoums, Kounnes, cosa- 
ques divers. . . ,,•.„,*„ 

Les Soviets ont déjà extrait du tas principal, deja auto- 
nomisé des spécifications territoriales et nationales plus 

Pr a C ) 1 Le S s provinces unies de BaWarieet de Kabardie(i6 jan- 
vier 1922) avec Naltchik pour capitale. 

6) Les provinces unies peuplées des Karatchaèves (12 jan- 
vier 1922) avec Batalpachinsk pour capitale. 

e) La région autonome des Tcherkesses (Adtghes) (27 juil- 

^^Lfrégion autonome de Tchetchnia, capitale Grozni 

(30 nov. 1922). , . . . 

Ces fondations successives traduisent les progrès de la 
pénétration soviétique. Moscou est loin de dominer tout ce 
pays, qui n'a d'ailleurs pour les bolcheviks qu un intérêt 

"n'n'In va pas de même de l'Asie centrale où ils ont 
fondé quatre grandes Républiques : 

12" La République des Kirghaes (5 septembre 1920) avec 
un immense territoire, dont font partie, en tout ou en par- 
tie, les anciennes provinces de Semipalatinsk, d Akmo- 
linsk, de Tourgaï, d'Ouralsk, de la Transcaspienne, du gou- 
vernement d'Astrakhan, d'Oranbourg. La population 
essentiellement kirghize de la Russie parait osciller entre 
5 et 6 millions d'habitants. 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE 



LXXV 



Les révolutions du Turkestan et les avatars 
d'Enver Pacha 

13° La République du Turkestan, dont les vicissitudes 
méritent de nous retenir un instant. Tandis que le bol- 
chevisme, à la fin de 1917, essayait de se consolider à Tach- 
kent, les indigènes se réunissaient à Kokand en un congrès 
musulman régional, le quatrième, qui dura du 26 au 
29 novembre 1917, et qui prit très vite une orientation 
nettement nationalitaire et hostile aux bolcheviks. 

Un gouvernement autonome y fut constitué, que les 
bolcheviks de Tachkent essayèrent de contrecarrer aussitôt 
par la violence ; le 13 décembre les indigènes essayaient 
bien de se révolter, ils libéraient même les détenus, mais 
les bolcheviks se ressaisirent et, en février 1918, le gou- 
vernement de Kokand avait vécu. 

L'impérialisme bolchevik put alors se déchaîner : expé- 
dition contre le Ferghana, expédition contre la Boukharie, 
ce fut une ivresse, farcie de vols, de massacres et de dépré- 
dations insensées. Les bolcheviks sont dirigés par un ancien 
graisseur de roues à la gare de Tachkent, Kolessoy, 
devenu commissaire du peuple. Son échec en Boukharie 
força le gouvernement provisoire à ménager la population 
indigène et en avril 1918 on proclamait la République fédé- 
rative du Turkestan, 

Des ténèbres sans nom s'abattirent alors sur le pays, 
livré à ses propres ressources, séparé qu'il était de Moscou 
par les cosaques de Doutof, maître du front d'Orenbourg, 
et du Caucase par le gouvernement socialiste antibolche- 
viste d'Askhabad, inventé par les Anglais. 

Dans la ndit du 17 au 18 janvier 1919 une insurrection 
éclata, au cours de laquelle la plupart des commissaires du 
peuple furent massacrés, mais les bolcheviks rallièrent 
leurs forces et proclamèrent la dictature du triumvirat 
Kazakof-Ouspenski-Kolouzaref. Dans la nuit du 20 au 21, 
3.000 suspects furent fusillés. Une commission extraordi- 



! XXV I PRÉFACE 



naire siégea, présidée par l'ancien clown Dorochkine, dont 
les cruautés défièrent l'imagination, à tel point qu'une Com- 
mission d'enquête, envoyée par Moscou, put établir que plus 
d'un million d'indigènes avaient péri, victimes des bolcne- 

V1 C'était l'époque où les Soviets inauguraient en grand 
leur politique nationalitaire. Une nouvelle Commission, 
dite du Turkestan; fut dépêchée à Tachkent, qui recruta de 
nombreux adhérents dans les rangs des musulmans, dont 
plusieurs devinrent commissaires, en vertu de la nouvelle 
constitution. Mais ce qui montre bien à quel point ces appa- 
rences sont illusoires et combien l'attitude de Moscou à Tach- 
kent ressemble à celle de Londres à Dublin, c'est que les 
commissaires de la guerre, des chemins de fer, des postes 
et des télégraphes furent soigneusement choisis parmi les 
communistes russes. Mieux : le commissariat des affaires 
étrangères fut placé sous la dépendance immédiate d un 
plénipotentiaire envoyé par Lénine. 

On essaie surtout de convertir les musulmans au sovie- 
tisme A cet effet une conférence des communistes de race 
turque eut lieu à Moscou en janvier 1921, mais il ne semble 
pas qu'elle ait abouti à quelque résultat sensible. 

En mars 1922 on apprit même qu'Enver pacha, qui avait 
fait du Turkestan, de concert avec Berlin et les Soviets, 
la base de son action en Asie, avait rompu avec Moscou 
On savait que, depuis le congrès de Bakou (septembre 192U), 
où il avait été accueilli par les délégués musulmans avec 
un enthousiasme qui avait inquiété les Russes, l'intimité 
s'était refroidie.il entrait maintenant en révolte ouverte et 
il fallut mobiliser contre lui. Le turquisme se retournait 
contre ses animateurs. Eternelle déception, vieille comme 
le nationalitarismel * 

Pour comprendre ce curieux épisode, il faut se reporter 
à l'époque (1917), où les bolcheviks de Tachkent, après 
avoir écrasé le mouvement séparatiste indigène, s emparè- 
rent (février 1918) de Kokand, incendièrent la ville et dévas- 
tèrent le pays. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAIRE LXXVII 



Ces excès eurent pour résultat d'accélérer le mouvement 
de révolte qui se dessinait depuis quelque temps dans tout 
le Ferghana. Des bandes organisées d'indigènes pillards, de 
rebelles, de basmatchis parcoururent en tous sens la cam- 
pagne, coupèrent les routes, attaquèrent les postes bolehe- 
vistes, rançonnèrent les villes. Ils avaient leurs atamans, 
leurs Etats-majors, leurs instructeurs ; il fallut mobiliser 
contre eux toute une armée ; Tataman Irgach, dont les 
prouesses sont légendaires, envoya même une déclaration de 
guerre en bonne et due forme au gouvernement bolchevik, 
qui fut bientôt réduit à n'exercer son autorité qu'à Kokand 
et dans quelques autres villes \ 

Depuis cinq ans la révolte sévissait ainsi à l'état endé- 
mique, lorsque Enver pacha survint à Tachkent, chargé d'une 
mission de paix par le gouvernement de Moscou 2 . Entré 
en pourparlers avec les chefs du mouvement antibolche- 
viste, Enver, au lieu de défendre les intérêts des Soviets, prit 
parti pour les insurgés et se mit à leur tête (mars 1922). 
Osman-Khadja, l'un des hommes les plus influents du gou- 
vernement boukhare, expédié pour le combattre, reconnut 
son autorité. Des combats eurent lieu entre détachements 
basmatchis et les troupes soviétiques. Prenant l'offensive 
sur différents points, Enver et ses partisans occupèrent une 
partie de la Boukharie et du Turkestan et menacèrent même 
Boukhara et Samarkande. 

Reconnu « généralissime des armées musulmanes » 
dans les territoires occupés, Enver envoya, le 19 mai 1922, 
un ultimatum au gouvernement de Moscou, par lequel il le 
sommait : 

1° D'évacuer complètement le Turkestan, Khiva et Bou- 
khara ; 

2° De rappeler les fonctionnaires soviétiques ; 

1. Je fais en tout ceci le plus large usage des Bulletins périodiques de la, 
presse russe. 

2. 11 venait d'échouer dans sa tentative de créer, contre les Kémalistes, 
un Etat indépendant en Adjarie et ceux-ci venaient d'obtenir son éloigne- 
ment par le traité de Kars(21 oct. 1921). 



LXXM1I PRÉFACE , 

V D'élargir immédiatement les otages et détenus poli- 

ll T S De reconnaître l'indépendance absolue de tous les pays 

de l'Asie centrale. , . 

Enver ne manquait pas d'appuis : outre les basmalclus 
du Ferghana, il était soutenu par les partisans de 1 ancien 
émir de Boukhara, détrôné en 1920 P^*^! 
Néanmoins, après avoir souffert en juillet 1922 des échecs 
sérieux il paraît avoir péri sur le champ de bataille Au début 
de 1923 les derniers insurgés du Ferghana ont du se reti- 
rer dans les montagnes. La lutte armée serait donc a la veille 

de toucher à sa fin. . lo 

L'affaire n'est pas d'ailleurs terminée pour cela, car la 
rivalité russo-turque sévit toujours. Au front militaire, suc- 
cède seulement le front idéologique, c'est-a-dire nationali- 
se nui prend de jour en jour plus d ampleur : 

« Il va falloir, constate la Pravda (20.9.22) lutter au 
Turkestan contre le panturqnisme... courant bourgeois très 
caractéristique... qui obscurcit le développement des mani- 
festations des masses indigènes. » 

Aveu curieux à enregistrer et qui donne le sens et 
la mesure exacts du nationalitarisme soviétique. Excel- 
lent pour affaiblir l'opposition tsariste, libérale, socialiste 
ou étrangère, il devient pernicieux en devenant fort et 

panturqnisme armé, et armé contre Moscou, est détes- 
table mais la Pravda n'a pas assez de fanfares pour célé- 
brer au début de décembre 1922 l'ouverture.à Envan, du 
congrès panarménien des Soviets, insidieusement dirige 
contre la Turquie, la Perse et l'Angleterre. 

lï La République du Khorezm, ancienne appeUafaon de 
Khiva, reprise par les révolutionnaires, connaît de semblables 

^ "fin de 1917, sous la pression des événements, le 
gouvernement autocratique du Khan avait du ««cordée 
constitution au pavs.Mais les révolutionnaires, puissamment 
avo és par de "vieilles oppositions nationahtaires entre 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE LXXIX 



Khiviens et Turcomènes, réussit à détrôner le Khan, et à 
faire proclamer la République (juin 1919). 

15° La République boukhare (3 millions) a une origine 
analogue. On se souvient que, maîtres du Turkestan, les bol- 
chevistes avaient dirigé aussitôt une expédition contre la 
Boukharie. L'affaire se termina par un massacre général des 
Russes habitant le territoire boukhare ainsi que des affiliés 
au parti « jeune-boukhare », sur lesquels on put mettre la 
main. 

Les bolcheviks durent accéder aux conditions de l'émir, 
qui leur fit signer le traité du 25 mars 1920 lequel recon- 
naissait son indépendance. Mais les Jeunes-Boukhares repri- 
rent leurs menées et, soutenus par les troupes soviétiques, 
s'emparèrent de Boukhara (2 septembre 1920) où la répu- 
blique fut proclamée (4 septembre). 

Dès le 18 le comité provisoire lançait une proclamation 
retentissante où « il espérait que la Boukharie libre servi- 
rait d'exemple à tous les peuples opprimés de l'Orient ». 

La République d'Extrême-Orient 
et la nationalité sibérienne 

16° La République d'Extrême-Orient, qui, jusqu'à un 
certain point, pourrait correspondre à cette nationalité sibé- 
rienne, moins rêveuse, plus active, plus pratique, que la 
vieille souche russe élabore depuis soixante ans, apparut à 
une date plus récente, puisque, après de tragiques débats, 
où furent mêlés Koltchack et les contingents tchécoslo- 
vaques 1 , la Constituante extrême-orientale ne put se réunir 
à Tchita qu'en mars 1921. Sa vie devait d'ailleurs être 
brève. 

Les élections avaient eu lieu le 9 janvier. Le territoire 
consulté concernait l'Etat du littoral ou Province maritime^ 

1. Pour toute la période de guerre et les premiers débuts du nationali- 
tarisme en Russie, voir la première édition. 



PRÉFACE 



L'fftaJ d'Amour, XElal de Transbaïkalie occidentale, l'Etat 

Sî «55, les social-démocrates 14, les socialistes révolu- 
tionnaires 27, les paysans 120 environ 

,1p Kief où il prit des idées avancées, il se fat d abord l agi 

tisan du communisme, il se V*»^*^?^*?™ 
k s Alliés -•t-W^^-W.^JÏJÏi 

E \ C 7lrr t oÎme r Tn «^Pressentis, les Alliés se 
prétendu tel a former en ^ se tourna ré so- 

ï u rnr:t c Mit rs et q en 1920, « 

cou il rassure Lénine en gueuuj« ioon\ dans 

n W Spmenof et s'installe bientôt septembre 1920) dans 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE 



LXXXI 



débâcle de Koltchack, installés aux points stratégiques 
commandant le Transsibérien. En octobre la République 
d'Extrême-Orient est proclamée, et, à la suite d'un con- 
grès tenu le 8 novembre 1920 pour amener la fusion 
des gouvernements locaux de la Sibérie, elle arrive à les 
remplacer partout. Un armistice conclu avec les Japonais 
en juillet, rompu par la suite, stipulait que le nouvel Etat 
servirait de tampon entre Moscou et les intérêts japonais 
d'Extrême-Orient. 

Là comme ailleurs c'est par la lutte, par le sentiment du 
danger et de l'antagonisme que s'est ébauchée la nouvelle 
nationalité. Nul doute que le dégoût de l'occupation japo- 
naise — œuvre, bien plus de l'armée, que de la diploma- 
tie nipponne — n'ait été pour beaucoup dans le succès de 
Krasnostchikof. La disparition de son Etat, une fois les 
Japonais partis, ne le prouve-t-elle pas? Tant il est vrai que 
la rivalité des impérialismes ne trouve rien de mieux pour 
s'exprimer à notre époque que le langage et les procédés 
nationalitaires ! 

Les Japonais se soucient moins d'ailleurs en tout cela de 
l'ordre en Sibérie proprement dite, que du sort de la côte 
du Pacifique, dont ils voudraient à tout jamais écarter l'in- 
fluence et le peuplement russes. De Vladivostock ils aidèrent 
tous les aventuriers anti-bolcheviks, Semenof et Rappel 
après Koltchack, Ungern après Semenof, Merkoulof après 
Ungern, sans compter Dietrich et ses troupes. 

Par ailleurs l'opinion japonaise, franchement hostile à 
l'expédition sibérienne, très coûteuse et assez téméraire, 
exigea et obtint, en 1919 et 1920, un retrait graduel des 
troupes, qui finirent par se cantonner à Vladivostock (1921) 
et même (octobre 1922) par évacuer cette ville. Ne pouvant 
plus compter sur le recours unique de la force brutale, 
les expansionnistes japonais suscitèrent contre les Rouges 
de Tchita un mouvement particulariste et antibolcheviste 
dans la Province maritime, dirigé par leurs hommes de 
paille, Merkoulof d'abord, puis Eremeef. Une expédition 
rouge fut envoyée de Tchita contre les sécessionnistes, elle 

f 



LXXXII PREFACE 



se heurta en avril 1922 aux forces japonaises et des combats 
sanglants furent livrés. 

L'évacuation d'octobre termina cette longue aventure 
dont l'épilo-ue se produisit à Tchita le 14 novembre 1922. 
Ce oùrl 1' Assemblée, a ^ a / e de la République d'Extrême- 
Orient réunie solennellement demanda sa dissolution et le 
rattachement à la Russie de l'Etat-tampon. 

Quelques jours plus tard Moscou entérinait cette décision. 
lTSUu sibérienne, simple paravent des ambitions 
soviétiques disparaissait après avoir rempli son office, qui 
consistait à donner le change à l'opinion japonaise. 

La lutte est-elle complètement finie? Certaines forces se 
sont réfugiées les unes en Mandchoune, les autres au 
Kamtchatka. 

L'indépendance de la Mongolie 

Les démêlés de la République extrême-orientale avec 
les ancÎns généraux tsaristes se sont révélés d'une fécon- 
dité Trodigieuse au point de vue nationalitaire. Sur les con- 
Îins mong g olo-sibériens le même processus s'es accompli 
que sur ks confins russo-baltiques en 1916 par les mêmes 
Struments.avecla même hypocrisie, et peut-être avec les 

^«avaient profité de la débâcle russe , £ ; « 
pourrétablirenMongolieleurancienneautonte ,,qu es tsar 
étaient arrivés à détruire. Malheureusement leur retour 
s'accompagna des pires exactions : militaires et civils riva- 
is^en7de S tyrannie: au point de séquestrer le Houtouk °u 

Bouddha vivant et chef du ^r^^etuZl 
aux Russes, que l'avance bolcheviste en Sibérie, a la suite 
de la dé faite de Koltchack et de Semenof (en novembre 1920 , 
a^t amenés à chercher un refuge à Omga, ils enduraient, 
comme les indigènes,, les pires humiliations 

Le 2 février 1921 le baron Ungern, anc.en lieutenant de 
Semeno et son successeur, décida de profiter de cette situa- 
Uor^jà maître de la Mongolie septentrionale, où il s était. 



LE MOUVEMENT N ATIONALITAIRE 



LXXXIII 



réfugié, il attaqua brusquement la ville d'Ourga, délivra le 
Houtouktou, massacra un certain nombre de Chinois, ainsi 
que quelques Russes bolchevistes, leurs alliés, chassa le reste 
et souleva la Mongolie tout entière, mais bientôt sa conduite 
devint aussi insupportable que celle des tyrans qu'il avait 
expulsés et, en avril, le Houtouktou se tournait du côté 
de Pékin pour expliquer sa conduite et réclamer un appui. 

Ce ne fut pas de Pékin que vint le secours, mais des bol- 
cheviks. Un soi-disant gouvernement révolutionnaire mon- 
gol s'organisa en dehors d'Ourga, s'acoquina avec les Rouges 
de Tchita, décréta la constitution d'une République et ras- 
sembla des troupes indigènes. 

Il semble que le baron Ungern, se sentant mal en sûreté, 
ait voulu alors brusquer les choses en attaquant la Répu- 
blique d'Extrême-Orient, mais celle-ci devança son offensive 
et le battit le 12 juin. Le 9 juillet 1921 Ourga était pris, 
avec les bénédictions du Houtouktou, et la Mongolie deve- 
nait une république soviétique alliée. 

Poursuivi par des détachements rouges, Ungern s'était 
réfugié dans le fond de la Mongolie. Capturé avec son Etat- 
major il aurait été exécuté à Novonikolaievsk, le 18 sep- 
tembre, mais certains renseignements, fournis par la presse 
allemande à l'automne 1922, assurent qu'Ungern aurait 
échappé à ses bourreaux par un habile subterfuge et que 
réfugié en Chine, il y aurait épousé une princesse. Le 5 mai 
1922 une mission mongole arrivait à Moscou, sous la con- 
duite du comte Dava. 

Pour venir à bout de cette insurrection les Soviets n'avaient 
pas seulement mis en œuvre une armée 4 , mais aussi les 
idées nationalitaires. Si Ungern avait pu marcher sur Ourga 
c'est avec l'appui des populations bouriates de Sibérie, 
proches parentes des Mongols. Les Rouges travaillèrent 
à lui retirer cet appui en exaltant les idées d'indépendance 
de ces peuplades. En conséquence, le 9 janvier 1922, il 

l.De 50.000 hommes dit alors la presse soviétique, de 3.000 assure la 
presse chinoise. 



«XXIV PREFACE 



fut constitué une province autonome mongolo-bour.ate avec 
fciSÏÏ pour capitale provisoire. Tout près d'elle la région 
des Oïrato-llakasses, peuplée d'éléments turco-tartare 
(S08.8OO habitants dont 135.647 Turcs) fut également 
autonomisée. 



Le Congrès des Travailleurs d'Extrême-Orient 
et la nationalité 

Pour donner du rythme à ce vaste ensemble, un Congrès 
des Travailleurs d'Extrême-Orient fut convoque a Moscou 
le 26 janvier 1922. Plus de 200 délégués, communistes 
pour un quart à peine, y prirent part. La Corée, qui ^ sup- 
porte avec peine le joug japonais, y avait envoyé 60 repré- 
sentants, la'chine 50 ; le Japon, la Mongolie Java quel- 
ques îles mêmes du Pacifique y figuraient également 

Le discours de Zinovief montra clairement le but sub- 
versif de cette réunion : , . . 

« Avant la déclaration de la guerre impérialiste de IBM, 
dit Zinovief , on comptait que tout commerçant «P 1 ^ 
tait en mo venue 300 indigènes... Depuis dix ans la Chine est 
ÏÏi.mpîefr.pp^tdecedont^tc.p^le-.mg^s. 
impérialistes, lorsqu'ils ont devant eux un pays desarme, 
ncapable de'se défendre. D'après les plus Récentes statis- 
tiques, on compte à Changhaï, sur un million ^e demi ^de 
Chinois, 20.000 Américains ou Japonais Ces étrangers 
non seulement tiennent dans l'esclavage économique toute 
la population locale, mais ils font tous leurs efforts pour 
étouffer sa culture et sa vie nationale. 

« La Corée de même que la Chine, est gouvernée par 

,.Apré. sa défaite de 1895 la Chine céda au *£^»^5££ 
oosaki (mai), ses droits sur la Corée, qu. u ^ » p ™f de prote eto- 

tsxaaesssssasst — - » 



LE MOUVEMENT NATIO N ALITAIRE 



LXXXV 



une infime minorité. D'après certaines évaluations approxi- 
matives, en 1917, on comptait 332.000 Japonais, en Corée, 
ce qui fait à peine 1,5 % àe la population de la Corée, qui 
est d'environ 20 millions. Sur ces 332.000 Japonais, 144.000 
habitent les principales villes de Corée. Les autres se sont 
infiltrés dans les campagnes, où ils s'emploient à aider la 
mère-patrie, dans sa politique d'oppression. » 

Quant à restituer la Mongolie à la Chine, il ne saurait 
en être question avant la soviétisation de cette dernière. 
Ce discours incendiaire se termina par un appel aux 3 mil- 
lions d'ouvriers et 5 millions et demi de petits paysans 
japonais. C'est sur eux que compte le bolchevisme pour 
résoudre la question d'Extrême-Orient : « De retour dans 
vos foyers, conclut-il, vous devez dire aux masses labo- 
rieuses... que la meilleure forme d'organisation est le sys- 
tème soviétique ». 



Le Japon et la politique nationalitaire 

Le Japon semble avoir compris la méthode et la leçon, 
si. bien récitées par la Russie, d'après les enseignements 
nationalitaires de Londres et de Berlin. Depuis 1921 les 
politiciens, intellectuels et journalistes japonais se sont mis 
à considérer les choses sous ce jour. 11 n'est plus rare 
maintenant de voir arriver à Tokyo les chefs de telle ou 
telle tribu de l'Asie centrale, venus demander soutien en 
vue d'obtenir l'indépendance. 

tique extérieure coréenne et un résident général japonais vient s'installer 
à Séoul (2 mars 1906). . 

L'engrenage fonctionna dès lors régulièrement : le 31 juillet 1907 le rési- 
dant général prenait en main l'administration en attendant l'annexion 
pure et simple au Japon (23 août 1910). L'Empereur fut alors privé de 
tout pouvoir et un gouverneur japonais remplaça le résident. Un rescnt 
impérial de 1919 décida qu'à tous égards la Corée devait être considérée 
comme partie intégrante du Japon. 

Les Coréens supportent mal le joug japonais, mais jusqu'à présent Us 
ont surtout réagi par des attentats individuels, qu'ils vont parfois com- 
mettre en plein Japon. 



LXXXVI 



PRÉFACE 



Le 2 octobre 1921 un certain nombre de Touraniens^ et 
d'Asiatiques se sont réunis à Tokyo, sur l'invitation d un 
professeur hongrois, M. Benedec, afin de créer une Asso- 
ciation de la Grande-Asie, ainsi qu'une association toura- 
nienne. Au cours de cette réunion de nombreux discours, 
hostiles aux Européens et aux Américains, furent pronon- 
cés et, pour conclure, il fut décidé de réunir toutes les 
nations asiatiques sœurs dans une union qui aurait pour 
centre le Japon. Les milieux responsables semblent d ail- 
leurs être étrangers à cette manifestation, née indubitable- 
ment des frictions bolchevistes, touraniennes, japonaises, 
américaines, anglaises, dont le touranisme fait les frais. 

Jusqu'ici ce sont assurément les bolchevistes qui ont 
fait l'usage le plus élégant du nationalitarisme touranien et 
principalement turc dans le cadre de leur impérialisme 
d'une qualité un peu grossière. 



BOLCHEVISME ET NATIONALITARISME 



« Qu'ils interviennent comme auxiliaires au Turkestan 
pour ruiner les arrières de Koltchack,en pays Bachkir pour 
aider à vaincre Denikine, chez les Kirghiz pour assurer 
l'écrasement de Wrangel, ou qu'ils servent comme allies 
à prendre à revers la Géorgie et l'Arménie récalcitrantes, 
lesTurcssemontrent partout, jusqu'en 1922, les agents zélés 
des bolchevistes, leurs collaborateurs précieux dans la lutte 
contre le tsarisme. Du Baïkal au Bosphore, l'unité d action 
est même si complète qu'on serait tenté parfois de croire 
que les peuples touraniens obéissent à une sorte de plan 
d'ensemble harmonieusement conçu en vue de leur libéra- 
tion .. » Toutefois « après l'échec définitif des généraux de 
l'ancienne armée, les liens se relâchent et Y évolution psy- 
chique s'accentue chez les Touraniens » (Labonne). ^ 

Là est le point véritablement intéressant. Reconnaissons- 
le • les Soviets ont accompli de ce côté de véritables mira- 
cles d'énergie. Ils ont réveillé fébrilement des nationalités 



LE 



MOUVEMENT NATIONALITAIRE LXXXVII 



endormies, ils leur ont constitué une littérature, imprime 
des grammaires, compilé une histoire, fabriqué une admims- 
Îation indigène'. On leur a distribué des wagons de hvres, 
des tonnes de journaux, tracts et pamphlets 

Sans doute le résultat cherché fut partiellement atteint, 
mais en dépit de ces 550 comités communiste., crées par 
r nationalités asservies, Moscou n'a pu es réduire au 
soviétisme, et, en 1921, le commissaire Staline prémunis- 
sait officiellement la Russie Rouge contre le danger du 
pantouranisme. Né de la rencontre de trois «*P«^£ 
ce mouvement pourrait bien les surmonter et se faire pour 
lui seul une place opulente. . 

La récente P équipée d'Enver pacha est à cet égard pieu» 
d'enseignements. Sous son impulsion e Turkesta l la 
Boukharie et le Khorezm allaient véritablement .se bMrer. 

Aussi les Anglais qui, en Europe, ont oppose aux Turcs 
le Nationalisme grec, dans le proche Orient, e nahonahs-e 
arabe (quitte à contrecarrer ce dernier par le national, me 
juif) n'ont pas hésité, en 1922, à favoriser, d'une part leur 
Lien et rude adversaire, l'émir d'Afghamstar « et le natu. 
nalisme touranien sécessionnaire, mcarne par ^ ver pacha, 
devenu leur homme de paille, après 1 avoir été de Gml- 
laume II et de Lénine. 

L'Afghanistan et les intrigues 

GERMANO-TURCO- ANGLO-RUSSES 

De cette nouvelle orientation bien des symptômes se 
déclarent. L'Afghanistan, plus dégagé de toute tutelle, fut 
le premier à déclarer aux Soviets son hostilité, après avoir 
bénéficié de leur aide. L'histoire est assez compliquée. 

On se souvient qu'en 1880 l'Angleterre avait favorise 
l'accès au pouvoir de l'émir Abdurraman, moyennant sa 
soumission aux directives britanniques en matière de 
politique étrangère. Ce pacte fut respecte jusqu en 1919 
et, grâce à lui, l'influence russe fut écartée aussi loin que 
possible des Indes. 



LXXXVIII 



PRÉFACE 



Mais, en 1919, l'accession d'un nouvel émir, Amanullah 
khan et la frénésie de la propagande bolcheviste gâtèrent 
cette combinaison de tout repos. Amanullah se dégagea 
du contrôle britannique, conclut un accord avec Moscou 
et ouvrit même les hostilités contre le gouvernement des 
Indes. La paix ne tarda pas à être signée, à Rawal Pindi, 
paix par laquelle d'ailleurs la Grande-Bretagne reconnais- 
sait l'indépendance complète de l'Afghanistan, qui en pro- 
li ta pour se préparer ouvertement à la guerre contre elle, 
de connivence avec Moscou. Les bolchevistes occupaient, 
sous prétexte de consulats, les points stratégiques, et trois 
grandes routes, aboutissant toutes à la frontière des Indes, 
étaient construites par les Rouges, qui établissaient par 
ailleurs tout un réseau télégraphique commandé par leurs 
lignes. 

Mais bientôt l'activité des Soviets du Turkestan, pays 
convoité par l'émir, lui causa la plus vive inquiétude ; aussi 
en 1921, il se retourna du côté de l'Angleterre, renoua les 
pourparlers et conclut le 23 novembre 1921, à Kaboul, un 
traité en règle, par lequel des relations diplomatiques régu- 
lières étaient instituées entre l'Angleterre et l'Afghanistan. 
Une mission afghane fut ensuite dépêchée à Londres, au 
moment même où, au début de 1922, Bravine, le repré- 
sentant des Soviets, était assassiné dans la capitale de 
l'émir. 

Que cette espèce de volte-face soit en rapport avec les 
intrigues d'Enver pacha, le fait n'est guère douteux. L'Emir 
n'entrera guère volontiers en conflit direct avec Moscou, 
mais il sied de remarquer que Djemal pacha, lorsqu'il fut 
assassiné à Tiflis (21 juillet 1922), était sur le chemin 
d'Angora, et avait l'espoir de réconcilier Enver et Mous- 
tapha sur un programme anti-bolcheviste. Gomme Djemal 
était encore, à une date toute récente, conseiller militaire 
auprès du gouvernement afghan, il est tentant de supposer 
l'existence à Kaboul d'intrigues turques, tendant à con- 
sommer une rupture définitive entre l'Afghanistan et la 
Russie rouge. Le fait néanmoins reste sujet à controverses 



LE MOUVEMENT N ATI ONALIT AIRE 



LXXXIX 



et l'on prête à Djemal, peu avant son départ, des déclara- 
tions anti-envéristes. 

De cette partie très compliquée, un nationalisme asiatique 
purement indigène pourrait bien à la longue sortir vainqueur. 

A Bagdad même la cour de Feyçal est devenue — et 
c'est tout dire — un foyer d'intrigues anti-britanniques. Le 
23 août 1922, le résident britannique, sir Percy Cox, fut 
accueilli par des cris hostiles, au moment même où il allait 
féliciter Feyçal de l'anniversaire de son élévation sur un 
trône que le Grande-Bretagne lui avait fait établir sur 
mesure. 

Ce ne sont encore que des prodromes, mais significatifs. 
La phase des rivalités impérialistes n'est pas encore tra- 
versée. Partiellement manœuvré par Moscou, Angora subit 
une impulsion, dont l'ultime point de départ est Berlin. 
Guidés par l'éternelle géographie les bolchevistes reprennent, 
bon gré mal gré, avec des méthodes nouvelles et un voca- 
bulaire nationalitariste, les desseins de la grande Catherine 
et de ses successeurs. 

« Mais aujourd'hui la Russie bolcheviste, ignorante et 
dépourvue de moyens techniques, est guidée par l'Allema- 
gne instruite, méthodique et forte de l'expérience acquise et 
des influences établies au cours de la guerre. 11 y a en 
Allemagne des généraux, des banquiers qui connaissent 
le bolchevisme, comme s'ils lavaient fait, et il y a au Caucase 
et en Anatolie des Allemands qui ont appris à manœuvrer 
les peuples de l'Orient. Entre eux et ces peuples, quel 
intermédiaire plus efficace que l'organisation bolcheviste, 
avec ses multiples agents, unionistes, juifs, persans, afghans, 
hindous et arabes ? Nationalisme turc en Anatolie, nationa- 
lisme arabe en Syrie, en Mésopotamie et jusque sur les 
bords de la mer Rouge, agitations politico-religieuses en 
Perse, en Afghanistan et aux Indes, c'est un mouvement 
considérable, quoique jusqu'à présent mal coordonné, qui 
secoue depuis 1919 l'Asie centrale et occidentale... C'est 
en Russie, et c'est en Allemagne [et c'est aussi à Londres], 
qu'il faut chercher l'explication de ce qui se passe à Téhéran 



PRÉFACE 



et à Caboul, à Médine et à Bagdad, à Diarbekir et à 
Angora » l . 

En Russie le nationalitarisme a fait son temps 
L'union succède a la dispersion 

Il résulte d'ailleurs des événements eux-mêmes que les 
Soviets ont tiré du nationalitarisme le maximum de ce qu'ils 
pouvaient en attendre. Ils paraissent si bien l'avoir compris 
qu'à la fin de décembre 1922, le commissaire aux nationa- 
lités, Staline, présentait au 10 e congrès des Soviets, un pro- 
jet d'union intime entre les Républiques sœurs, c'est-à-dire 
le joug plus accusé de Moscou. 

L'affaire, bien machinée, fut menée promptement. Staline 
avait à peine fermé la bouche que l'Assemblée se prononçait 
pour l'affirmative et que le premier congrès des Soviets de 
V Union se réunissait au Grand Théâtre de Moscou (26-30 déc. 

D'après le texte officiel la Russie féderative incarne par 
elle-même V unité fédérale de toutes les républiques, dont sont 
exclues la Boukharie et la Khorezmie qui font encore peur. 
L'Union est constituée essentiellement par la Russie, 
l'Ukranie, la Russie-Blanche et la Transcaucasie. Elle a 
Moscou pour capitale. t 

En d'autres termes, le mouvement nationalitaire a base 
d'impérialisme plus ou moins honteux inauguré en 1917, 
ayant accompli son circuit, se retrouve à son point de départ. 
Tout au plus peut-on parler timidement de régionalisme. 



Autour du panislamisme et du panarabisme. 
La révolte du Maroc espagnol 

Quand on parle de panislamisme, il sied donc de faire 
des réserves, au moins mentales, cependant le tohu-bohu de 
la dernière guerre aexercé dans les cerveaux mahométans des 

1. M. Pernot. Angora, Revue des Deux-Mondes, 1" février J922. 



LE MOUVEMENT N ATIONALITAIRE XCI 

répercussions inouïes, notons-le bien. Les Anglais ne sont 
pas les seuls à s'en apercevoir. 

Sans lier plus qu'il ne convient les événements du Maroc 
à ceux d'Extrême-Orient et d'Orient, on ne saurait passer 
sous silence la rébellion des Rifains, groupés nationale- 
ment contre les Espagnols en 1921. Le 1 er juin, un corps 
de troupes indigènes se révoltait et attaquait Sidi-Dnss. 
Repoussé, il se retira dans l'intérieur et les Espagnols le 
suivirent, continuant la difficile pénétration qu'ils essaient 
de mener à bien depuis 1909. Un désastre les arrêta, 
le 22 juillet, à Anual, par suite de la trahison des éléments 
indigènes. Encerclé avec ses forces au mont Arruitle général 
Silvestre se suicida. Melilla parut menacé. 

L'offensive ne put être reprise que le 11 septembre ; 
couronnée par de sérieux succès, qui conduisirent les troupes 
madrilènes, des le mois d'octobre, à la reconquête de 
la plupart des positions perdues, telles que le sommet 
du Gourougou, mais à partir de novembre l'élan se ralentit. 
En 1922 de nouveaux succès se produisirent, Raisouh 
se soumit et en 1923 on sembla être parvenu, après le rachat 
des prisonniers, à une sorte de compromis plus ou moins 
avoué, mais qui ne dura pas. 

Les nationalités syriennes et le panarabisme d'Oxford 

La présence de la France en Syrie a donné lieu à de vifs 
débats \ Celui qui nous intéresse le plus, et qui se retrouve 
plus ou moins derrière les combinaisons politiques, est de 
savoir s'il y a une nationalité syrienne, distincte de la 
nationalité arabe, puis d'autres nationalités encore au sein 
de la nationalité syrienne. 

1 Cf Abdallah Sfer pacha. Le Mandat français et les traditions fran- 
çaises en Syrie dans Revue hebdomadaire, août-septembre 1922, n« 32-36; 
(revendications contre le mandat) Revue Universelle, I e ' janvier 192; ; 
Revue des Deux Mondes, 1" décembre 1921 : L'organisation de la Syrie 
sous le mandat français; Revue de France (1« avril 1922) : La France en 
Syrie, par le général Gouraud (excellent article). 



XCII 



PRÉFACE 



La plus grande partie des énormes difficultés rencon- 
trées par nos troupes et par notre administration, provient 
du faux départ que nous imposa l'impérialisme britannique, 
associé au nationalitarisme arabe. En effet, les traités — 
plus ou moins concordants — passés par l'Angleterre en 
1915 avec l'émir Hussein, en 1916 et en 1918 avec la 
France, ne reconnaissaient pas de nationalité syrienne pro- 
prement dite et n'en faisaient qu'une section de la natio- 
nalité arabe, que la France en Syrie et l'Angleterre en 
Mésopotamie devaient fournir de conseillers, tandis que le 
littoral syrien avec la Gilicie et la Mésopotamie méridio- 
nale étaient remises à l'entière discrétion de la France et de 
l'Angleterre respectivement. Quant au chérif de la Mecque, 
il devenait indépendant. 

Il s'agissait donc, avant tout, par le procédé qui coupait 
en deux le Liban et niait la nationalité syrienne, de res- 
susciter l'impérialisme arabe au profit de Hussein et de ses 
fils, et de garantir des intérêts stratégiques. Gela n'empê- 
cha pourtant ni Londres ni Paris, le 8 novembre 1918, 
d'affirmer, dans une déclaration aux pays libérés du joug 
turc, que « leur but... était l'établissement de gouverne- 
ments nationaux puisant leur autorité dans l'initiative et 
le libre choix des populations indigènes ». Singulières, impru- 
dentes paroles ! 

Le chérif de la Mecque avait d'ailleurs notifié, par une 
protestation du 1 er janvier 1916, qu'il se réservait, après la 
guerre, le droit de revendiquer le Liban de même que le 
littoral syrien. Ainsi le point de départ de la réorganisation 
de cette portion de l'Empire ottoman était aussi mauvais 
que possible. 

Les Turcs ayant évacué Damas le 29 septembre 1918, 
les Britanniques attendirent humblement l'arrivée de Fay- 
çal pour pénétrer dans la ville, et à sa suite (1 er octobre). 
Le lendemain Fayçal faisait télégraphier à la municipalité de 
Beyrouth de hisser le drapeau du Hedjaz. La lutte com- 
mençait entre la nationalité arabe, la nationalité liba- 
naise et la nationalité syrienne. Quatre jours plus tard le 



LE MOUVEMENT NATION ALIT AIRE XCIII 

drapeau du Hedjaz fut amené, lors de l'arrivée des troupes 
britanniques. , • . , 

Néanmoins, le 3 février 1919, l'émir Fayçal réclamait a 
la Conférence de la Paix pour être reconnus comme pays 
arabes, la Syrie, l'Irak, la Mésopotamie, le Hedjaz, le Nejd 
et le Yémen, n'admettant de protectorat que pour la 
Mésopotamie et revendiquant pour la Syrie le Liban tout 
entier. Cependant les comités libanais et syriens, dont 
l'existence remontait, en somme, aux événements de 1860, 
dont était sortie une autonomie relative en faveur de la Syrie 
et qui depuis les tentatives de turquification unioniste 
(1908-1912) étaient devenus tout à fait actifs, pouvaient à 
peine manifester leurs désirs. 

Leur voix fut à peine écoutée et, en mai 1919, Fayçal 
repartait pour la Syrie, nanti d'un trône syrien contre la 
vague promesse de sa part de reconnaître le mandat 
français. 

Il n'en fit rien d'ailleurs et, réinstallé à Damas, reclama 
plus énergiquement que jamais le Liban et le littoral. Epou- 
vantés, les Libanais déclarèrent que« plutôt que de dépendre 
de Damas », ainsi que la France le leur conseillait, « ils 
préféraient mourir de faim à l'abri de leurs rochers » (jan- 
vier-mai 1919), et ce fut cette résolution que le patriarche 
maronite alla soutenir à Paris. Les Syriens, un peu inquiets 
de leur côté, furent plus facilement rassurés par une dépêche 
que Fayçal se fit expédier de la Mecque par laquelle 
le roi Hussein assurait qu'ils seraient indépendants du 
Hedjaz. 

Quant à la France, pour l'évincer, on eut recours au pro- 
cédé classique du plébiscite. Une commission américaine 
se chargea de la consultation, dont les résultats n'étaient 
pas douteux : la majorité des musulmans (Damas, Alep en 
partie, conseil municipal de Beyrouth) et certains ortho- 
doxes optèrent pour l'indépendance complète ou pour l'aide 
payée de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis, mais la 
grande majorité des chrétiens du Liban opta pour l'indé- 
pendance avec la France. 



xtlv PREFACE 



La conférence de San Remo nous attribua malgré tout 
le mandat syrien, mais notre occupation militaire dut se 
borner à la Cilicie et à la zone eôtière (sept. 1919). Elle fut 
confiée au général Gouraud, qui débarqua le 21 novembre, 
à Beyrouth. Quinze jours plus tard des bandes chénfiennes 
attaquaient le poste de Telkalah, tandis que les Kémahstes 
allaient ouvrir les hostilités en Cilicie. Pendant six mois il 
va falloir faire face sur deux fronts, le front de Cilicie, 
contre les Turcs, le front chérifien, contre Fayçal, lequel, 
en mars 1920, sans consulter qui que ce soit, se fit cou- 
ronner roi de Syrie. Son règne fut d'ailleurs éphémère. 
Le général Gouraud y mit fin dans les dermers jours de 

juillet. '. . 

Débarrassé de cette peste, il put alors se consacrer à 
l'organisation du pays. Le Liban attira tout d abord son 
attention. L'œuvre qu'il accomplit à cet égard consista sur- 
tout à écarter l'idée trop simple — ou trop habile — d une 
nationalité arabe brute, pour nuancer son action d après les 
résultats de l'histoire et les réalités géographiques. 

Depuis les gigantesques massacres de chrétiens par les 
Druses en 1860 et l'intervention de Napoléon III en 
1860-1861 la Syrie qui nous occupe était ainsi divisée : 1" le 
vilavet d'Alep ; 2° le sandjak autonome de Zor ; 3° le vilayet 
de Beyrouth ; 4° le sandjak autonome du Liban, gouverne 
par un gouverneur chrétien, présenté par la France avec 
l'approbation des grandes puissances et désigné pour cinq ans 
par la Porte. Il était assisté d'un conseil administratif cen. 
Irai de 12 membres (2 maronites, 2 Grecs catholiques, 
2 Grecs orthodoxes, 2 Druses, 2 Métoualis, et 2 musul- 
mans) '. D'ailleurs les Turcs étaient arrivés à restreindre 
l'effet de cette autonomie en retranchant peu à peu du Liban 
des villes comme Saïda, Tripoli, Beyrouth, et des territoires 
fertiles comme la plaine de la Bekaa, l'ancienne Cœlesyne; 
S» le vilayet de Souria (Syrie), dont le gouverneur gênerai 

1 Cf. La Palestine, guide historique et pratique avec ' carte, et plans 
par des professeurs de" Notre-Dame de France (excellent ouvrage), La 
Syrie, par le D' Samné. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAIRE 



XCV 



résidait à Damas, et qui comprenait les trois sandjaks de 
Hama (Homs), de Damas et du Hauran. 

Les arrangements de 1916, de 1918 et de 1920 (traité secret 
de janvier entre la France et Fayçal) avaient profondément 
altéré cette économie. Le Liban surtout, privé de sa partie 
fertile, n'était plus que l'ombre de lui-même. Le 10 juil- 
let 1920 sept des membres du Conseil administratif du 
Liban tentèrent de négocier à cet effet avec le « roi » de 
Damas l'indépendance et le remembrement de leur pays. 
La tentative fut déjouée mais il était temps d'agir. Le 
général Gouraud sut le comprendre. Une fois Damas bien 
évacué par les chérifiens à la suite de leur défaite du 
24 juillet à Khan Meisseloun, il proclama, le 1 r sep- 
tembre 1920, la reconstitution et l'indépendance du Grand 
Liban, qui fut complètement réorganisé avec Beyrouth, Tri- 
poli et la plaine de la Bekaa. 

Ce n'était qu'un début. Depuis l'accord franco-turc du 
20 octobre 1921 consacrant l'abandon de la Gilicie, la Syrie, 
placée régulièrement (22 juillet 1922) sous mandat français, 
présente l'aspect suivant : 

1° L'Etat indépendant du Grand Liban *; 
2° L'Etat de Damas; 
3° L'Etat d'Alep (avec Alexandrette) ; 
4° Le territoire des Alaouites (sur la côte, entre le Liban 
et les Alaouites) ; 

5° Le territoire du Hauran. Depuis 1860, tandis que les 
chrétiens se réfugiaient de plus en plus à Beyrouth, qui, 
sur 140.000 habitants, ne compte que 36.000 musulmans, 
les Druses se concentraient dans la montagne du Hauran, où 
ils menaient une existence absolument indépendante. On a 
fait sagement de consacrer cet état de choses. 

Les Etats ont à leur tête un gouverneur, qui est un 
Syrien, assisté d'un délégué français du haut-commissaire. 
Le Liban et le territoire des Alaouites ont à leur tête un 

1. La population syrienne s'élève environ à 3 millions. Les Etats du 
Liban, d'Alep, de Damas oscillent entre 700.000 et 900.000. Les Alaouites 
sont 400.000. 



XCVI 



PRÉFACE 



Français. Il ne nous appartient pas d'entrer dans les détails 
dune administration, d'ailleurs très souple, qui s'est ins- 
pirée de la constitution turque de 1909. Signalons seule- 
ment que les particularismes, d'Etat à Etat, sont intenses, 
ainsi que le général Gouraud a pu s'en apercevoir, lors de 
sa tentative de dresser un budget général pour toute la 
Syrie Le Grand Liban a protesté de toutes ses forces. 

De même, lorsqu'il a notifié (en mai-juin 1922) son inten- 
tion de créer prochainement, pour la gestion des intérêts 
communs, une Fédération syrienne - combinée pour plaire 
au Comité syrien de 1913 — et bornée d'ailleurs aux Etats 
de Damas, d'Alep, et au territoire des Alaouites, Alep, 
qui, durant la royauté de Fayçal fut impitoyablement 
exploitée, manifesta une certaine répugnance. Quant aux 
Druses, ils refusent toute collaboration. 

Cette histoire, courte et dense, démontre jusqu'à quel 
point l'idée de nationalité peut prêter aux combinaisons 
les plus opposites. Nul doute qu'une nationalité arabe, la 
force aidant, eût pu s'installer à Damas de façon durable, 
pour de là régenter tout le pays, en exterminant au besoin 
les Libanais, parachevant ainsi l'œuvre des Turcs. Les 
600 000 Libano-syriens chrétiens établis déjà à l'étranger, 
surtout en Amérique, se seraient grossis de nouveaux émi- 
grants, le reste aurait péri de misère. 

Une autre solution, appuyée sur une conception moins 
unitariste des nationalités syriennes a prévalu, grâce a 
l'énergie du général Gouraud. Peut-être a-t-on eu tort de 
trop favoriser les Etats musulmans, Damas surtout. La, 
comme ailleurs, les nationalités suivent le sort des impéria- 
listes et ne sont guère que des cartes dans un jeu. 



Les réformes tunisiennes 



La fermentation arabo-turco-panislamique, si vive en 
Syrie, en Asie Mineure, aux Indes, en Egypte, au Maroc 
espagnol, en Tripolitaine, - où les Italiens ont dû ajourner 
leur pénétration en masquant leur recul sous le manteau 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



XCVII 



pieux d un certain autonomisme 1 — eut en Tunisie, depuis 
la guerre, des répercussions qui se confondirent un peu 
avec Téveil des idées communistes. 

Nous n'entendons pas ici faire l'historique des troubles, 
provoqué par les Jeunes-Tunisiens, et le journal bolche- 
viste V Avenir social. Des intrigues de palais les contaminent 
de toutes parts. 

Cette agitation a eu pour conclusion six décrets beyli- 
caux et deux arrêtés résidentiels, en date du 15 juillet 1922, 
qui transforment complètement la statut de la régence, dans 
un sens libéral et nationalitaire. 

La Conférence consultative a disparu. Elle est remplacée 
par un système assez compliqué dont voici le schéma : la 
Tunisie a été divisée en cinq régions géographico-économi- 
ques : Tunis, Bizerte, le Kef, Sousse et Sfax. 

Chacune de ces régions comprend plusieurs caïdals et 
elle est pourvue d'un conseil des caïdats comprenant des 
délégués élus par les notables, auxquels s'adjoignent des 
délégués indigènes et français des municipalités [il y a 
58 municipalités tunisiennes], des chambres de commerce 
et d'agriculture. Ces conseils de région ont le contrôle de 
la partie du budget de l'Etat qui est affectée aux besoins 
locaux et le droit de constituer des ressources supplémen- 
taires par des centimes additionnels. 

A Tunis même un Grand Conseil Central comprend des 

i. C'est en 1919 que les Italiens ont « accordé » ce « statut » à leur 
colonie de Libye. En fait le pays directement gouverné par eux se réduit 
à « Tripoli, Zuara et Homs, avec en plus un morceau de la côte occiden- 
dale et Azizia » (Corriere délia Sera, 6 avril 1921). En dehors de ces points la 
souveraineté italienne est « purement nominale » (Giornale d'îtalia, 6 dé- 
cembre 1921). Un émirat fut même concédé (1922) à la Cyrénaïque. 

La colonisation italienne semble mieux prospérer en Tunisie, sous tous 
les rapports. Un décret du bey de Tunis et du Président de la Républi- 
que en date du 8 novembre 1921 décidait que toute personne, née dans la 
Régence, de parents, dont l'un des deux au moins serait né dans la Régence, 
recevait d'office la nationalité française. 

Les Italiens — beaucoup d'entre eux tombaient sous le coup du décret 
— protestèrent avec tellement de violence que le gouvernement français 
a décidé de surseoir à l'application de ces décrets en ce qui les concerne 
conformément à la convention — périmée — de 1896. 

sr 



représentants des Français et des indigènes, toi», par quelle 
marche. Les 600 cheikhah de Tunisie enverront 1.200 indi- 
gnes dans les Conseils de Caïdal, qni comprendront donc 
des représentants élus au deuxième degré, qui, a leur tour, 
élisent les membres des cinq conseils régionaux. 

Pour le Grand Conseil, sa section française est élue en 
nartie par les grandes assemblées économiques et en partie 
par le suffrage universel au scrutin de liste avec represen- 

^SanTrxtemtes de la section indigène ils seront 
constitués par les délégués élus des conseils régionaux des 
deux chambres de commerce et d'agriculture indigènes, et 
nar deux délégués israélites. 

P Les scrutin!, qui déjà tiennent compte des mtérets éco- 
nomiques locaux et provinciaux, prennent également en con- 
sidération le vote familial. 

Ce te nouvelle constitution est donc curieuse et témoigne 
d'un esprit plus réaliste que les concessions, hberales des 
Anglais aux Indes. 

Le nation alitarisme dans l'Europe centrale, 
La nationalité roumaine 

La longue évolution qui, depuis 1805, avec l'insurrection 
de KarTgLges ', tend l ramener à la lumière toute une 
Europe centrale et orientale, disparue depuis 1 xiv ; , le xv 
et le xvf siècle (1525 date de la formation de 1 Empire 
austro-hongrois), a touché son terme ou à peu près en 1918 
"1919 dans ce sens que ce n'est plus qu'entre e les que 
les nationalités victorieuses ont des démêlés à résoudre. 
De XapoLn à Guillaume II, le rôle < excitateur des na Uo- 
ÏÏXde l'impérialisme, soit directement, soit par contre- 

°°E qts^n^atnalitaire n'est pas résolue pour cela, car 

« • n^fnria dels movimenls n&cionnlistes {en 
nation* (1870-1914), by Holland Rose. 



LE MOUVEMENT N ATIO N ALIX AIRE XCIX 



des considérations stratégiques, politiques, religieuses, 
sociales, idéologiques ont toutes contribué pêle-mele a la 
rédaction des divers traités de Sèvres, de Neuilly, de Saint- 
Germain, de Trianon. , . 

C'est ainsi que la Roumanie, née en 1861 de la reunion 
de la Moldavie et de la Valachie, et qui en 1913 (traité de 
Bucarest 1 er juillet) acquérait la Dobroudja bulgare, puis 
la Bessarabie (annexion, non reconnue par les Soviets, en 
mars), la Bukovine en novembre et la Transylvanie en décem- 
bre 1918 (sans parler de ses acquisitions dans le banat de 
Temesvar), n'a plus rien à prétendre en fait d'augmentation, 
mais les Hongrois, les Bulgares, voire les Serbes et les 
Allemands, enclavés çà et là, peuvent faire valoir contre 
elle diverses réclamations. 

Sans vouloir accuser de séparatisme les populations (rou- 
maines) de Transvlvanie, reconnaissons au surplus que leur 
annexion à l'Etat moldo-valaque ne s'est pas accomplie 
toute seule. Les députés de cette région, pour manifester 
leur particularisme démocratique, avaient fondé un bloc, qui, 
depuis les élections de mars 1922, compte 24 mandats, dont 
le gouvernement de Bucarest se serait bien passé. 

Quant aux minorités ethniques proprement dites (9 man- 
dats), Saxons de Bessarabie et de Transylvanie, Magyars et 
Israélites, elles s'organisent de leur mieux 1 . Avec leur audace 
coutumière, les Saxons réclament la formation d'unités mili- 
taires d'après la nationalité, les Israélites le paiement des 
rabbins par l'Etat. Quant aux Magyars, après avoir vécu 
sur le pied de guerre avec l'Etat roumain, ils ont crée une 
Union plus pacifique. 

Les minorités bruyantes faillirent trouver un appui reten- 
tissant en septembre 1921. M. Gilbert Murray, le délégué 
sud- africain à la Société des Nations, demanda en effet que fût 
nommée une Commission permanente, chargée de recueillir 
les plaintes, émanées des minorités nationales. 

1. A la fin de 1922 le parti transylvain a fusionné avec le parti démo- 
crate et au début de 1923 le parti paysan de Bukovine et de l Union ae 
Bukovine avec le parti libéral. 



PRÉFACE 



La Roumanie, qui n'était pas plus visée qu'une autre puis, 
sance par cette proposition, se récria pourtant vigoureu- 
sement La Petit-Entente s'ébranla et M. Gilbert Murray 
dut battre en retraite. 11 fut simplement décidé qu à 1 avenir , 
toute plainte d'une minorité ethnique auprès . de ,1a Société 
des Nations serait communiquée d'abord à 1 Etat interesse 
qui aurait un mois pour répondre. La Société publierait 
ensuite les deux documents. En l'absence de réponse la 
plainte serait seule publiée. 

Les difficultés hationalitaires de la Yougo-Slavie 

Quant à la Yougo-Slavie, si l'on considère le royaume 
actuel des Serbes, des Croates et des Slovènes comme une 
expansion de la Serbie historique, plus ou moins autonome 
depuis les premières années du x!x« siècle, on est stupéfait 
des gains, immenses et rapides, quelle a réalises Indé- 
pendante depuis 1878, agrandie à cette date, en 1912, en 
1913 la paix de 1919 lui a valu des avantages prodigieux 
en Croatie, en Slovénie, en Bosnie-Herzégovine, en Dalmatie, 
sur les confins hongrois, italiens, autrichiens. Une décision 
du Conseil des Ambassadeurs (13 juillet 1922) lui a même 
finalement adjugé sans débats le Monténégro. 

Il semblerait donc que, ayant réalisé, pour la première 
fois depuis les temps historiques, l'union de tous les peuples de 
langue serbe,le pouvoir de Belgrade coulât des jours glorieux 
et magnifiques. Il n'en est rien. La différence des religions 
des goûts, des traditions transforme en pétaudière 1 Etat 
serbe-croate-slovène, en dépit des sympathies nationahtaires, 
dont ses ressortissants sont animés les uns pour les autres. 

En effet à côté de 5.630.000 orthodoxes (42 •/. de la 
population) figurent 4.975.000 catholiques (38 •/.) . et 
1 360 000 musulmans, Serbes eux aussi, mais plus ou moins 
asiatisés suivant les régions A première vue, la division 
1 Cf Boubée Le, catholiques croates et les gouvernements de Belgrade 
d.n. « juillet 1 J 2 > et Beaupin. 

leurs présentes difficultés dans le Correspondant (25 sept. 1922). 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



CI 



actuelle paraît due surtout à des divergences de préférences 
politiques, Croates et Slovènes se réclamant du fédéralisme 
contre les unitaires serbes et orthodoxes. En réalité ce sont 
deux civilisations qui s'affrontent. 

Il semble que l'illusion ait été aussi forte d'un côté que 
de l'autre, les uns pour demander, les autres pour se donner. 
Parmi les Croates, les cas de défection n'avaient fait que 
s'accroître d'année en année et les deux cours militaires de 
Zagreb eurent à juger, en 1914, 1.271 délits de défection, 
3.780 en 1915, 8.260 en 1916, 18.079 en 1917, 38.250 en 
1918. En mai 1917 un « club parlementaire yougo-slave » 
avait été formé, qui, le 31 janvier 1918, écrivait aux délé- 
gués de la paix de Brest-Litovsk : « Nous renouvelons... 
notre revendication complète... pour les peuples d'Autri- 
che-Hongrie, du droit entier de disposer librement d'eux- 
mêmes. » Le clergé catholique, persécuté aujourd'hui par 
Belgrade, était le promoteur de cette immense action. 

La débâcle trouva tout le monde prêt et le 17 octobre se 
constitua à Zagreb le conseil national des Serbes, Croates et 
Slovènes de la monarchie austro-hongroise, que les évêques 
yougo-slaves allaient bientôt reconnaître comme autorité 
supérieure provisoire. 

Cette lune de miel dura peu. L'Assemblée nationale pro- 
visoire s'était réunie à Belgrade le 16 mars 1919. Dès jan- 
vier 1920, sous le ministère (démocrate) de M. Davidovitch, 
eut lieu la première atteinte grave aux droits des catho- 
liques, une prescription du ministre de l'Instruction 
publique d'avoir à enseigner la gymnastique dans les éta- 
blissements d'instruction de l'Etat selon les méthodes et 
l'esprit du SokoL Or, depuis 1910, le Sokol, groupement 
de jeunes tchèques, répandu peu à peu dans tous les pays 
slaves de l'Europe centrale depuis 1862, était devenu un 
organe de diffusion anticléricale, anticatholique surtout. 
L'épiscopat catholique protesta. La circulaire fut d'abord 
annulée (12 mai 1920) puis, à la faveur de chassés-croisés 
ministériels, remise en vigueur (4 octobre 1920). 

La lutte religieuse était amorcée, au moment même où 



PREFACE 



avaient lieu les élections générales pour la Constituante 
(28 iu.voml.re 1020). Sur 417 sièges à pourvoir le parti 
pausan républicain croate, dirigé par une sorte de tolstoi- 
sant esprit brouillon, incohérent, mauvais coucheur par 
surcroît, M. Raditch, en obtint 40. Uni bientôt aux autres 
députés des mêmes provinces.il contribua à former le 6/oc 
croate dont les 03 voix allaient jouer, par action ou omis- 
sion, un grand rôle dans la politique du nouvel Etat. Apres 
avoir acclamé, en novembre 1020, le prince régent, il 
faisait acclamer, à Zagreb, le 8 décembre, une motion sepa- 
ratiste. Son succès tient pour beaucoup aux erreurs cen- 
tralisatrices de Belgrade. ,,„„•• u W1 
L'ensemble de la Constitution fut vote, le 28 juin 1021, 
par 223 voix (radicales, démocrates et musulmans, paysans- 
slovènes) contre 35 (agrariens et socialistes). Le nombre des 
abstentions, nombre considérable, et qui donne une piètre 
idée de la force de l'Etat yougo-slave, pourtant conforme au 
Principe des Nationalités, s'élève à 150, populaires :et autres. 
Le groupe Raditch n'avait même pas paru a la Consti- 
tuante: le 26 juin 1921 il avait proclamé une Constitution 
à lui la Constitution de la République des paysans croates 
Ce qu'il y a de très sûr, c'est que les catholiques font 
une grande partie des frais des institutions officielles. La 
réforme agraire, acceptée en principe par l'épiscopat en 
1018, fut réalisée, en 1921, contre lui, au bénéfice des 
orthodoxes. Le budget des cultes pour 1022 comporte une 
distribution de subsides qui ne laisse aucun doute sur es 
intentions des législateurs : 16.003.000 dinars pour es 
orthodoxes (42 •/.) et 6.123.000 pour les catholiques (38 /„). 
Le résultat de ces iniquités, on peut le voir aux élections 
municipales de Zagreb (11 déc. 1021) : le bloc croate obtint 
15.277 suffrages et. 36 sièges. Les autres listes 6.084 et 14. 

La récente loi électorale proportionnalité (21 juin KXBSf, 
sympathique aux grands groupements a joué pour la première 
fois le 18 mars 1023. Favorable aux radicaux, qui, partis 
92 (sur 417 députés), reviennent 109 (sur 313), le scrutin 
accuse le progrès des clans nationalitaires. Le parti Raditch 



LE MOUVEMENT NATION ALITA1RE C,I! 



notamment passe de 50 à 70 mandats. A côté de lui font 
nonn" figure les musulmans ds Bosnie (18), ceux de la Serbie 
SïïSSSe (13), les cléricaux Slovènes (22). Pour la pre- 
mière fois les minorités allemandes de Voïvodine font 
Entrer 7 des leurs, les Monténégrins fédéralistes 2, a la 
chambre de Belgrade, dont la bigarrure fait dès lors irré- 
sistiblement songer à ces assemb ees imperiaks et roya es 
devienne, pour qui les nationalitaires n avaient pas assez 
de sarcasmes. Rien ne manque à la Serbie pour ressembler 
à l'Autriche-Hongrie d'avant-guerre, pas même la guerre 
aux nationalités depuis le 1" janvier 1923 les grandes 
autonomies provinciales ont disparu pour faire place a des 
régions plus directement administrées par Belgrade. 

Mais cette tendance sera-t-elle définitive? On n oserai 
l'affirmer. Le fédéralisme, en Yougo-Slavie, na pas dit 
son dernier mot. 

L'Autriche ethnique et la Hongrie : l'affaire 
du burgenland 

Les Autrichiens, réduits à leur plus simple expression 
et les Hongrois, auxquels le traité de Trianon a soustrait 
plus de trois millions de nationaux, sous le couvert du 
Principe des Nationalités, ne connaissent pas ces diffi- 
cultés — la question juive 1 mise à part, car elle s accen- 
tue d'e jour en jour, la migration des juifs de 1 est vers 
l'ouest prenant de plus en plus en caractère massif - mais 
la situation n'en est pas meilleure pour cela. 

La Hongrie offre même à cet égard un étrange spectacle. 
Vaincue et 0 délabrée par un programme de libération, non 
seulement elle s'est vu arracher des lambeaux très authen- 

1 A la suite de la bolehévisatioo du pays par Bela Kun et sa bande 
dAJfk les Hongrois, défiants à l'égard des intelleetnels allogènes, on son 
t Cm H loi du nùmeras cUusus, adopté une disposition qui restreint 
Te nombre des testions à aeeorder dans les Universités au, étudiants 
israélites. 



Cl v 



PRÉFACE 



tiques de son sol national \ mais la liberté qu'ont, paraît- 
il, les peuples de« disposer d'eux-mêmes », depuis la défaite 
des empires centraux, lui a été impitoyablement refusée. 
Tombée, après l'effondrement d'octobre 1918, dans les 
mains d'un aventurier politique, le comte Karolyi qui la 
livra (20 mars-l° : août 1919) aux bolchevistes de Bela 
Kun, la Hongrie s'est vite ressaisie, mais elle vit sous la 
tutelle occulte des « Etats successeurs », qui, appuyés plus 
ou moins par l'Entente, lui interdisent de se donner la seule 
constitution qu'elle désire : une constitution monarchique \ 
Le roi Charles IV est mort à Madère (1 er mai 1922), sans 
avoir jamais abdiqué et le chef de l'Etat, l'amiral Horthy, 
porte le titre de protecteur. Peu importe que les pires sou- 
tiens de la Triplice aient vécu à Budapest. Il faut être con- 
séquent avec soi-même et, quand on prétend réformer le 
monde sur un type, il convient d'y rester fidèle. Or, l'écra- 
sement de la Hongrie crie vengeance, — du moins si le 
nationalitarisme doit être pris au sérieux. 

Les Hongrois n'ont réussi à améliorer leur, situation que 
dans le Burgenland (dans les Comilats occidentaux), peu- 
plé surtout de magyars, mais que les traités de Saint- 
Germain et de Trianon attribuaient à l'Autriche. Quand les 
gendarmes autrichiens se présentèrent, en septembre 1921, 
pour prendre livraison de cette riche province (4.399 kilo- 
mètres carrés avec 346.000 habitants, la région la plus 
peuplée de toute la Hongrie) ils furent reçus à coups de 
fusil par des soi-disant insurgés, que recouvraient mal 
d'excellentes troupes hongroises, mal évacuées. 

L'affaire faillit tourner au tragique, mais l'impuissance mili- 
taire autrichienne, combinée avec le désir violent de l'Italie 
de ne pas laisser la Tchéco-slovaquie opérer la réconcilia- 
tion de Vienne et de Budapest, accéléra le compromis. Con- 
voqués à Venise, Hongrois et Autrichiens tombèrent 

1. La Hongrie a perdu 70 % de son territoire et 60 % de sa population, 
dont 3.500.000 Magyars pur sang, le quart de la nation. - . 

2. Lire l'admirable livre des frères Tharaud : Quand Israël est roi, et 
Le malaise hongrois (Correspondant, 25 août 1921). 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



CV 



d'accord, le 13 octobre, sur la cession de la Hongrie occiden- 
tale à FAutriche, excepté une petite région située autour 
de Sopron où un plébiciste déciderait de l'attribution. 

Le Burgenland fut alors évacué par les « insurgés » Hon- 
grois, et, le 14 décembre 1921, le plébiscite se prononça 
en faveur de la Hongrie, par 15.343 voix contre 8.227. 
A Budapest, on se félicita d'avoir conservé malgré tout 
une certaine force d'attraction. 

De fait la Hongrie, pays agricole, peut à la rigueur sub- 
sister telle qu'elle est, tant mal que bien, malgré ses 
amputations, mais les six millions d'autrichiens bûcherons, 
ouvriers d'usines ou bureaucrates, meurent de faim autour 
de leur capitale monstrueuse, à l'intérieur de leurs frontières 
ethniques, livrés à la gabegie socialiste. 

Le Tyrol 

Si le plébiscite de Klagenfurt (en octobre 1920) s'est pro- 
noncé en leur faveur, contre les Slovènes de Yougoslavie, 
le Tyrol menaça ouvertement de se réunir au Reich voisin : 
le 26 avril 1921, par exemple, un plébiscite institué par la 
Diète locale concluait à ce rattachement par 144.000 voix 
contre 18.000 et 20.000 abstentions. 

La province de Salzbourg suivit le Tyrol ; en dépit 
des représentations de l'Entente, un plébiscite, désavoué, 
sous la pression extérieure, par les autorités officielles qui 
l'avaient provoqué, eut lieu officieusement le 29 mai : la 
proportion des votants (85 %) fat pl us forte que pour 
les élections législatives, et 123.150 voix contre 1.025 se 
prononcèrent dans le même sens que le Tyrol. 

L'Etat autrichien lui-même, encouragé par les autorités 
allemandes, telles que le socialiste Loebe, président du 
Reichstag, médite parfois de passer corps et biens au Reich 
voisin. Le traité de Saint-Germain pose des entraves à 
cette initiative, mais il la prévoit possible et organise 
même toute une procédure — restrictive — à cet effet près 
de la Société des Nations. 11 n'est pas douteux que si un 



( VI 



PRÉFACE 



tel plébiscite était institué, il tournerait en faveur de la 
plus grande Allemagne. 

LE NATION AL1TARISME EN AUTRICHE ET M. AuLARD 

Peut-on concilier l'interdiction — au moins actuelle — 
de faire un pareil plébiscite avec les prétentions nationa- 
litaires des vainqueurs de 1918 ? Au cours d'une discussion 
en rè-le à ce sujet M. Aulard a soutenu que, du moment 
qu'on n'imposait pas aux Autrichiens un joug étranger, 
idéologie était sauve. Pareil raisonnement permettrait de 
couper la France en quatre, sans porter atteinte à notre 
inté-rité nationale. En réalité, c'est pour des raisons pure- 
ment politiques, bien supérieures aux rêveries nationali- 
taires, qu'il est expédient d'empêcher la formation d une 
Allemagne, plus forte en 1923 qu'en 1914. Mais corrélati- 
vement il aurait fallu fournir à l'Autriche, par voie federa- 
tive ou antre, avec ses voisins les moyens de vivre. L expé- 
dient d'une dictature fiscale étrangère, contrôlée par la 
Société des Nations, qui prévaut depuis le 12 décembre 
1922 sauvera-t-elle ce pays de la ruine et du desespoir . 



Trieste, Trente, Botzen, Fiume, le Tessin 

La vie des peuples dépend de bien plus de choses que du 
caractère national et de sa satisfaction. Quelquefois même 
on meurt de cette satisfaction-là et cette occurrence s ac- 
compagne quelquefois d'une intrigue très compliquée entre 
l'hvpocrisiela plus sordide et l'idéalisme le plus azuré. 

Par exemple l'annexion de Trieste représente un gros 
gain pour Venise, car Trieste, privé de l'arriere-pay 
tchèque, autrichien, hongrois, qui la nourrissait, dépérit 
sans arrêt depuis 1914 au profit de Venise. L'annexion a 
ITtalie de Trieste « italienne » a porté le coup de grâce a 

, C'est un Hollandais, le D- Zimmermann, qui exerça le rôle de com- 
j£iïgZr*t de U Société des Nations en Autnche. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



CVII 



la malheureuse cité- Le précédent de Salonique (1913) aurait 
dû pourtant avertir du danger, car entre Salonique, débou- 
ché de la Macédoine et le Pirée, il y avait une concur- 
rence analogue, qui, poursuivie par les mêmes moyens 
nationalitaires, aboutit aux mêmes lamentables résultats. 
Depuis qu'il n'y a plus de Macédoine, Salonique meurt. 
Ces rivalités, mal avouées, ont des ricochets quasi-mécani- 
ques. Par exemple, s'il veut, dans les rangs annunziesques, 
(1919) puis fascistes (1922) tant deTriestinspour redresser 
la nationalité de Fiume, le désir d'arrêter net l'essor d'un 
port concurrent, fut-il tout à fait absent des motifs, par 
ailleurs idéalistes et généreux, qui leur mit les armes à la 
main ? 

Un des résultats les plus clairs de la guerre de 1914 a 
été d'introduire des députés protestataires dans des Parle- 
ments qui n'en avaient pas encore. De tousles Etats conti- 
nentaux, vainqueurs, ou bénéficiaires, la France est la 
seule qui ne connaisse pas cette disgrâce. En tout cas 
depuis le règlement de la paix, il y en a par exemple au 
Parlement danois (1920), qui en était dépourvu ; il y en a 
aussi, depuis les élections de novembre 1919 au Parlement 
italien, pour la région de Botzen, cette partie du Tyrol 
méridional qui pour des raisons stratégiques fort compré- 
hensibles, a suivi le sort de Trieste. Les nations qui accu- 
sent la France d'impérialisme feraient bien de jeter un 
coup d'œil sur les débats parlementaires de leurs Chambres. 

La question de Fiume, dans un sens différent, provoqua 
des violences caractérisées et des troubles internationaux. 
Sans contester le moins du monde le caractère italien de 
quelques endroits de la côte dalmate, laissés, par les 
traités de Saint-Germain et de Trianon, au pouvoir des 
Yougo-slaves, il convient d'observer que les trois quarts 
du tumulte provoqué, durant l'été de 1919, par d'An- 
nunzio et ses bandes, doivent leur origine à la difficulté, 
pour les officiers démobilisés, de trouver un emploi aussi 
rémunérateur que celui qu'ils devaient quitter. La conquête 
de Fiume qui ajournait à quelques mois la solution de 



CVII1 PREFACE 



ce difficile problème, eut dès l'abord la sympathie des smo- 
bilizaiti les plus besogneux. . 

Comme à Tchita, comme à Vilna, l'énergie d un seul 
homme, d'Annunzio, modifia profondément les frontières et 
les situations (1919). Son initiative souleva l'enthousiasme 
des foules et le gouvernement italien dut à la longue 
faire siennes la plus grande partie de ces revendications. 11 
fallut un an et demi de pourparlers difficiles entre Home 
et Bel-rade, pour aboutir, lors du traité de Rapallo (tin 
19^0) à une solution, au moins théorique, du malentendu, 
orâce à l'institution de Y Etat Libre et indépendant de Fiume 
& Les troubles et la tension n'en continuèrent pas moins et 
se transportèrent de Fiume à Soussak. Néanmoins, le 
20 mai 1922, fut conclu, à Santa Margherita, un accord 
relatif à l'exécution du traité de Rapallo, sur la base de 
l'indépendance fiumaine. 

Moins heureuse qu'à Fiume l'agitation de dAnnunzio, 
en 19^0 pour exciter l'italianité du Tessin contre la Suisse, 
n'aboutit qu'à un échec. Notons pourtant que l'Italie a 
créé à l'université de Pavie, des cours spéciaux, ou, par 
l'enseignement du droit helvétique, elle attire les étudiants 
tessinois. 

La nationalité albanaise entre les Serbes, les Italiens 
et les Grecs 

Non loin de Fiume, il est un pays à constitution vague, 
à frontière flottante l , à régime indéterminé, l'Albanie. 

Conquis par le Turc, de nom plus que de fait, l'Alba- 
nais n'a commencé que tout récemment, vers 1870, à orga- 
niser sa nationalité. A cette date quelques jeunes gens, 
influencés par les aspirations balkaniques voisines, fondè- 
rent à Gonstantinople un journal et une maison d'édition. 
Mais il fallut, là comme ailleurs, la menace et le danger 
pour que le mouvement se dessinât. 

1. « Ligne automobile, ligne élastique... ligne hypothétique », dlMj. Mi- 
dhat Frasheir, le 18 novembre 1921 au Conseil delà Société des Nations. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAT RE CIX 



C'est en 1878, lorsque le Congrès de Berlin attribua au 
Monténégro les deux cantons albanais de Goussina et 
Plava qu'une Ligue albanaise, dirigée par Ab-ul-Fend bey 
Frakheri, se forma et obligea l'Europe à revenir sur ses 
décisions. Mais Abd-ul-Hamid eut peur et la Ligue tut 

dl Reliés en août 1908 aux Jeunes-Turcs, les chefs de clan 
albanais s'effrayèrent bientôt de l'unitarisme officiel et c est 
même un Albanais qui fonda la fédéraliste Union libérale 
Abd-ul-Hamid, prompt à utiliser toutes choses, se servit 
de ce mécontentement et ce fut la garde albanaise qui, le 
13 avril 1909, balaya les Jeunes-Turcs et rétablit 1 ancien 

régime. , .. 

La revanche fut âpre et rapide : Constantmople rompit 
avec l'Albanie, et se décida à la dompter, mais une pre- 
mière campagne de Djavid pacha (mai-septembre 1909) 
n'eut d autre résultat que d'irriter les Albanais Plus tard 
on tenta de les surprendre, de les désarmer. 11 fallut mobi- 
liser 40.000 hommes, entamer une lutte féroce. En mai 
1910 on négocia. C'était s'avouer vaincu. Deux ans plus 
tard (octobre 1912) la ruée balkanique bouleversait 1 his- 
toire et fondait, par ricochet, l'Albanie. 

Proclamée à Valona le 28 novembre et le 20 décem- 
bre 1912 au moment de l' effondrement turc, l'indépen- 
dance albanaise fut confiée le 21 février 1914, à la garde 
du prince de Wied, qui arriva le 7 mars à Durazzo, 
flanqué d'une commission de contrôle. La guerre provoqua 
le départ des uns et des autres et le pays retomba dans 
l'anarchie. Essad pacha, créature des Serbes, expulsé en 
mai pour intrigues, revint en septembre, après le départ 
du prince, mais échoua (5 octobre) dans sa tentative d'éta- 
blir à Durazzo un gouvernement militaire, plus ou moins 
dirigé contre l'Italie. 

L'écrasement serbe de 1915 amena les Autrichiens en 
Albanie (janvier-février 1916) et des intrigues de plus en 
plus compliquées se nouèrent. Les Grecs occupaient depuis 
novembre 1914 l'Epire du Nord, autrement dit l'Albanie 



cx PREFACE 



du Sud avec le consentement de l'Entente: moyen élégant 
d'exciter les Italiens à la curée. Quand ils intervinrent à 
leur tour et accoururent disputer l'Epire aux Grecs 
(automne 1916) à l'exception du district de Korytza, 
occupé par les Français, la guerre faillit éclater entre 
Athènes et Rome. Tant il est vrai que l'Albanie ne cons- 
titue, politiquement, que l'annulation des riva ités, 
d'Athènes et de Rome, de Belgrade et de Sophial L Italie, 
sans qui la nationalité skipétare ne serait bientôt plus 
qu'un souvenir, mais qui a besoin de son existence pour 
soulager la mer Adriatique de la pression slave et grecque 
et maintenir le primat vénitien, proclama de nouveau 1 in- 
dépendance albanaise sous la protection de ses armées 
(3 iuin 1917) et un gouvernement provisoire tut installe a 
Durazzo. Par la suite l'Italie donna un peu plus de jeu a 
son influence, retira ses troupes, mais, lors du règlement 
de la paix obtint une sorte de mandat pour veiller a 1 inté- 
grité de l'Albanie. En janvier 1920 pourtant, au moment 
où les Alliés, occupés à l'affaire de Fiume, avaient mis pour 
ainsi dire les Yougo-slaves en demeure de choisir entre cette 
dernière ville et Scutari, les Yougo-slaves ayant refuse un 
pareil marché, l'Albanie traditionnelle subsista tant mal 
nue bien. Un gouvernement musulman s était organise a 
Tirana. C'est lui qui, depuis l'admission de 1 Albanie a la 
Société des Nations en décembre 1920 prétendant repré- 
senter tout le pays, porta plainte en juin 19*1 contre de 
nouveaux empiétements grecs mais surtout serbes 

En réalité les Mirdites catholiques s'étaient ^evo tes con- 
tre sa domination et il s'en était suivi dans le Nord des 
troubles dont les Serbes avaient avidement profite Une 
commissiond'enquête fut envoyée. L'Albanie s'installe dans 
son anarchie. Elle est en train de mettre an net sa nationalité. 

Grandeur et décadence du nationalitarisme grec. 

La Grèce fait, en plus grand et en V^ ***fâj£ 
expérience analogue. Pendant longtemps elle fut 1 entant 



LE MOUVEMENT NATION ALITAÏRE 



CXI 



chéri de la politique nationalitaire. Même vaincue, comme 
en 1896 en Thrace, ses défauts tournaient en agrandisse- 
ments territoriaux. Depuis 1912 elle recueillit de toutes 
mains, en Macédoine, en Thrace occidentale, dans les îles; 
la grande guerre lui valut des gains énormes en Albanie, 
en Thrace orientale, à Smyrme même, où, débarquées le 
15 mai 1919 les troupes helléniques se livrèrent aux mas- 
sacres les plus sauvages \ ce qui trahissait de la peur. 

Galvanisée par la politique impérialiste (à façade natio- 
nalitaire) de Venizelos et de lord Gurzon, la Grèce, associée 
depuis fin 1918 aux revendications arméniennes, rêvait une 
reprise, plus complète encore de l'Asie Mineure et la consti- 
tution, autour de Trébizonde, d'un royaume du Pont. 

Le nationalisme turc ruina ces espérances et compromit 
jusqu'aux réalisations. Lancés par Londres au printemps 
de 1921 à la conquête d'Angora, les Grecs furent arrêtés en 
septembre sur les bords de la Sakaria. Un an plus tard Mous- 
tapha Kemal les jetait à la mer et, le 23 septembre 1922 
une conférence internationale décidait de leur retirer F Asie- 
Mineure ainsi que la Thrace orientale avec Andrinople. 
Le traité de Lausanne (24 juillet 1923) a consacré cette 
défaite. 



L'Impérialisme tchèque et les Slovaques. 

Une expérience sans doute aussi déraisonnable s'effectua 
en Tchéco-Slovaquie. Sous couleur d'authentifier un peuple, 
on a fabriqué un Etat difforme qui, avec sa tête tchéco- 
allemande, son corps moravo-slovaque, sa queue ruthène, 
n'est qu'un Empire bohème mal équilibré dans les eaux du 
centre européen, où il flotte lourdement comme un poisson 
léthargique. 

Aussi bien les dirigeants de Prague ne tardèrent-ils pas 

1. L'enquête Carnegie — dont aucun grand journal français ne parla, — 
instituée pour tirer au clair les responsabilités des massacres balkaniques 
en 1912-1913, avait conclu que les plus sauvages des Balkaniques étaient 
les Grecs. 



rxII PREFACE 



a démontrer de quelle façon ils interprétaient leur naissance 
et comment l'Autriche-Hongrie, mise à mort pour crime 
de lèse-nationalité, revivait en eux plus particulièrement 
encore que dans les autres Etats successeurs, pourtant riches 
en tiraillements nationalitaires. . . . 

Au mépris des textes les plus formels du traité de baint- 
Germain (10 septembre 1919), qui prévoyait une collabora- 
tion en règle des minorités sur le pied de l'égalité, l'Assem- 
blée nationale provisoire, instrument purement tchèque, 
ajourna les élections jusqu'après le vote de ^Constitution 
Celle-ci qui fut bâclée en deux séances (27-28 février 1920) 
fut promulguée le 29. Entre autres dispositions intéressan- 
tes, elle stipule qu'elle ne pourra être modifiée que par une 
majorité des trois cinquièmes, investit la langue tchèque du 
monopole de la tribune parlementaire, prévoit même des 
décisions sans débat. Ajoutez à cela que la circonscription 
presque exclusivement tchèque de Prague est hypertrophiée 
de mandats à pourvoir. Alors que les proportions pour les 
autres parties de la République sont de 14 députés pour 
22 395 habitants et de 14 sénateurs pour 38.684, la circons- 
cription de Prague élit, pour 19.469 habitants, 45 députés 
et 23 sénateurs pour 33.036. C'est qu'il importe, coûte que 
coûte d'assurer aux Tchèques, dans un empire où ils sont en 
minorité, une prépondérance artificielle. Voilà une des nom- 
breuses impasses où conduit le principe nationahtaire. 
Détruite parce que non conforme à ses désidérata, F Autriche- 
Hongrie voit se relever sur ses ruines des constructions 
soi-disant plus correctes qu'elle, en réalité moins bien équi- 
librées qu elle-même. L'ennui, en Europe centrale, est de 
compter désormais plusieurs Autriche-Hongrie au lieu d une. 

Le décompte par nationalités de la population (16.000.000) 
accuse en effet les chiffres suivants : Tchèques 6.800.000, 
Allemands 3.600.000 S Slovaques 3.500.000, Hongrois 
1 000 000, Ruthènes 450.000, Polonais 300.000. Ce qui fait 
une propo'rtion de 42,50 »/ 0 pour les Tchèques, 22 % pour 

1 Une certaine émigration vers le Reich - et des statistiques plus sou- 
ples - ont réduit ce chiffre, en 1922, de 500.000 unités. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



CXIII 



les Allemands, 21,87 % pour les Slovaques, 6.25 % pour les 
Magyars, 2 °/ 0 pour les Ruthènes, 1,87 % P°ur les Polonais. 

L'Etat tchéco- slovaque, élevé par l'idéologie nationali- 
taire, tourne donc, de ce point de vue, à sa dérision. Sans 
revenir sur ce qui a été dit plus haut, la même opinion 
pourrait prévaloir au sujet de l'Etat yougo-slave, où les 
Croates, réunis aux Serbes pour des raisons nationalitaires, 
réclament maintenant, en grande majorité leur indépen- 
dance, pour des raisons à la fois religieuses, économiques, 
agricoles et fiscales. 

La signification de la « Petite Entente ». 

La disparition de l'empire austro-hongrois a laissé vide 
dans l'Europe centrale une place que la simple addition des 
Etats nationalitaires successeurs n'a donc pas suffi à gar- 
nir, ce qui prouve qu'en politique le nationalitarisme n'est 
qu'une préface, un palier, un expédient ou un prétexte. 

Aussi, dès 1920, un mouvement de rassemblement, pure- 
ment politique, il est vrai, à l'origine, s'est produit au sein 
de cette masse amorphe, mouvement qui, à la suite de cinq 
traités successifs aboutit en 1921 à former la Petite Entente 
et à grouper, pour des fins communes, 75 millions d'hommes, 
amorçant déjà du côté grec, du côté bulgare et du côté 
autrichien des agrégations subsidiaires. 

Traité tchéco-slovaque-yougo-slave, (1920) destiné à 
maintenir le traité de Trianon; traité polono-roumain (1921) 
contre une agression russe, traités roumano-tchéco-slova- 
que, et roumano-yougo-slave contre une agression hongroise; 
traité polono-tchéco-slovaque contre une agression alle- 
mande, la Petite Entente, espèce de circuit fermé ou plutôt 
de morceaux de circuits amalgamés tant bien que mal, témoi- 
gne d'une loi profonde de l'Europe centrale qui, dans Tétat 
de morcellement nationalitaire où elle se trouve naturelle- 
ment ne peut s'organiser que sur la prééminence d'un 
groupe de nationalités. 

A la prééminence austro-hongroise, plus ou moins en 



~~ , . ....... , succédé depuis 1918-1919-1920 la 

\l.,c«s-L.™n.., ne .«ni V- senfem.nl '•»« 

^rX^lZ.^ Europe et 
auÏn stnge surtout à l'Europe centrale, on ne doit pas 
oublL qu°e cette immense région réagit naturellement dans 
r ens anti-nationalitaire, soit que l'autorité dune maison 
1- e symbole d'une certaine économique danubienne cen- 

ÏZZ r façonne 

1 expansion ae nationalités. Depuis 

37a - Europ^ ^ cirages, c'est-à-dire depuis 
?e refoulement de. Turc au rt" siècle, l'histoire ne cesse 
d'attirer notre attention sur ce lait primordial. 

L'Empire anglais en proie a l'idée de nationalité 

Il s'en faut donc de beaucoup que les résultats de la poli- 
n»t nnalitaire soient cohérents ou répondent aux anti- 
ions qut e 6 faisait d'eux. A cet égard la politique 
brCmque toute entière doit taire l'objet d'une revision 

SP Îf ne 'saurait faire le moindre doute que l'attitude de 
Y An "leteîre ne soit - et avec raison - dominée par oes 
Lotifs Impérialistes. Vivre ou mourir se traduisent, pour es 
hommes de Londres, par cette formule : maintenir 1 asso- 

„«« rfire car là que cette tutelle ne soit très nécessaire. 
1. Je ne veux Pas dire P£ ^ e >coentuaUon de l'ingérence étrangère 
^^1" SAm^son ignobie armée rouge, source .ntans- 
sable de scandales et de dépenses. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAIRE 



CXV 



dation — pour user d'un terme vague et bénin — avec le 
Canada, les Indes, l'Afrique du Sud, l'Australie, ou la lais- 
ser se dénouer. Le choix ne saurait être douteux. Une fois 
effectué, ce choix implique une série de conditions qu'il 
faut vouloir, coûte que coûte : supériorité navale, domination 
de l'Orient, éparpillement des puissances européennes. Il est 
étrange que les politiciens britanniques aient joint à ce pro- 
gramme des déclarations nationalitaires, comme adjuvant 
général. 

On conçoit bien que, sous un certain jour, le nationali- 
tarisme, à titre de dissolvant, puisse êtse de quelque utilité 
pour combattre 1 des empires ennemis, >els que le furent, à 
partir de 1914, l'Empire allemand, l'Empire turc et l'Em- 
pire austro-hongrois. On comprend également qu'il serve de 
couvert pour mériter l'appui des petites nations récentes, 
mal assises, menacées ; on admettra aussi, corollairement, 
qu'il aide le Foreign Office à semer la zizanie entre les 
puissances continentales, et, à ce titre, à garantir la Médi- 
terranée, la Manche et la mer du Nord d'une emprise trop 
absorbante. De fait, depuis 1824, que dis-je, depuis 1804 
l'Angleterre n'a cessé de se déclarer le champion des libertés 
nationales, dans tous les sens du mot. 

Mais s'est-on toujours bien rendu compte, à Londres, des 
périls qu'entraînent, pour les possessions britanniques, une 
semblable généralisation ? Ne risquait-on pas, ce faisant, 
de disjoindre la base même de l'Empire? Pendant long- 
temps, les politiciens anglais jouèrent hardiment, pêle- 
mêle, tous les atouts à la fois, l'atout impérialiste, l'atout 
nationalitaire, et, au moment même où M. Asquith à la 
fin de 1914 claironnait urbi et orbi les buts de guerre de la 
Grande -Bretagne, où les nationalités jouaient un rôle impor- 
tant, il faisait préparer par ses bureaux le texte d'un pro- 
tectorat à l'esbrouffe qui allait être, en décembre, imposé 
à la nation égyptienne. 

L'histoire ne montrait pourtant aucune tendance pour ce 
pluralisme politique, et M. Asquith aurait dû se souvenir 
de quelle façon, cent trente ans plus tôt, s'était opérée la 

• 



cx y, PRÉFACE 



sécession américaine et quelle répercussion elle avait eue 
aussitôt en Irlande : il avait fallu reconnaître .formellement 
l'indépendance irlandaise, et rassembler à Dublin nn Parle- 
ment. Mais cette leçon cuisante n'avait guère eudelendemain 
et la nature semblait avoir décerné à l'Angleterre le privi- 
lège de l'illogisme impunissable. Devenue très rapidement 
encombrante, l'indépendance irlandaise ava^ 
sans dommages au bout de quelques années (1782-1798) 
et tout le long du x.x° siècle le cabinet de Londres ava, 
pu déchaîner en Europe un nationahtar.sme idéal, allant 
jusqu'à se dépouiller des îles ioniennes pour en faire cadeau 
à la Grèce, sans que ces excès de sensibilité pratique eussent 
eu des conséquences autrement regrettables. 

Sans doute l'agitation féniane et la révolte des c.payes 
jetaient une ombre au tableau, mais elles pouvaient s ex- 
pliquer l'une et l'autre à la rigueur par des raisons écono- 
miques ou religieuses plutôt que nationa itaires et, en tout 
cas! elles n'avaient pas eu de lendemain. L'étrange agi- 
tation qui se manifestait aux Indes, depuis le début du 
xx - sîècle, et qui, en 1914, avait déjà fait l'objet de bien 
des enquêtes, de bien des mémoires, et à propos de laquelle 
sir Valentine Chirol, dans son Indian unrest, avait dia- 
gnostiqué une affection nationalitaire de 1 espèce la plus 
virulente, nourrie de dogme et de folklore à économique 
et de philologie, n'avait pas encore franchi la limite des 
attentats individuels. Quant au Sinn-Fem ir andais, qui 
n'avait pas encore dix ans d'existence, ce n était quun 
nom, le nom d'une association d'originaux, un peu fana- 
tiques mais impuissants. j>Tj*„i 
Peut-être était-il légitime, pour des hommes d Etat, 
c'est-à-dire pour des esprits habitués à ne considérer que 
des enchaînements à petites mailles et des répercussions a 
court terme, de raisonner de la sorte. Un voyant, un agi- 
tateur-né, un philosophe n'auraient pas suivi sur ce terrain 
les spécialistes, pourtant réputés, du Foreign Office. 

Il va de soi qu'aujourd'hui, où les résultats nationahtaires 
de la grande guerre s'étalent de tous côtés, le doute nest 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



CXVII 



plus guère possible. L'était-il autant que cela en 1917-1918 ? 

Quoiqu'il en soit la Grande-Bretagne poursuivit, sans sour- 
ciller, sa politique pleine de contradictions, à double orien- 
tation, nationalitaire et impérialiste, politique déterminée 
au jour le jour par les nécessités de sa situation. 

Considérons plutôt à cet égard le statut réservé aux 
Dominions. Depuis 1917 et surtout depuis 1921 on parle 
couramment de la nationalité des Dominions : Dominions 
as Nations, a dit le Times dans des articles remarqués. En 
1914 ce fait n'était pas pleinement reconnu. 



L'ÉVOLUTION NATIONALITAIRE DES DOMINIONS 



A cette époque l'histoire des Dominions attestait, par 
des marques encore toutes fraîches, le long effort qui, la 
plupart du temps, avait été nécessaire pour arracher leur 
indépendance à la mère-patrie. Le premier de tous, le 
Canada, n'avait consolidé son autonomie qu'en 1867, puis, 
très loin derrière lui, venaient l'Australie (1901), la Nou- 
velle-Zélande (1907) et l'Union sud-africaine (1910) qui, 
seule du premier coup avait acquis l'indépendance. 

Indépendance toute relative, dont la guerre, avec ses 
corollaires d'armements navals etde politique étrangère, était 
exclue. Même à l'intérieur de l'Empire il existait des ques- 
tions réservées au veto londonien, par exemple l'attitude à 
observer vis-à-vis des Indes et des colonies de la couronne. 
Bref toutes les grandes questions vitales échappaient au 
contrôle des intéressés. Ainsi lorsque, en 1914, le conflit 
éclata, ce fut la seule décision du cabinet de Saint-James 
qui jeta dans la guerre pêle-mêle Indous et Australiens, 
Néo-Zélandais et Canadiens. 

Cette guerre, qu'ils n'avaient pas déclarée, devait pourtant 
consacrer leur libre statut, en se prolongeant au delà des 
prévisions britanniques. « La résolution votée par la Confé- 
rence impériale de guerre, de 1917, fut un grand pas vers 
ce but. Elle acceptait le principe du Commonwealth bri- 



CXVnl PRÉFACE 



tannique organisé en associations d'Etats animes et 
reietait implicitement l'idée d'un Sur-Etat tederal. line 
Sait le principe d'égalité de nationalité dans ce Com- 
X lu/ t en posant le principe de consultation cons- 
nt I ndiquaHcomment il devait sedévelopper. Lorsque 
rSbinet impérial de guerre de 1917 fut convoque, les 
ÏoSnloS, plia première fois dans leur 
traités sur le pied de complète association avec leRoyaume- 
Unfdans la direction de la politique étrangère. La deci- 
Son de 1917 que la réunion d'un Cabinet Impérial, 
4t-à dire des ministres desDominions, aurait .eu annuelle- 
ment suivie par la décision de 1918, que les premiers 
Sinistresdes Dominions auraient ledroit, pendant la guerre, 
de nommer des ministres résidents pour les 
conférences tenues entre les sessions plemeres, constituaient 
des progrès d'une importance capitale. . . 

"lorsque s'ouvrirent les négociations de la paix, es 
premiers'ministres des Dominions -mpr-rent immédiate- 
ment que l'occasion s'offrait à eux d'établir non plus en 
uXrie mais en fait, le principe de l'égalité de nationalité 
Ce fut le Canada qui prit la tête de ces revendication. 1 
fut immédiatement suivi par l'Afrique du Sud A peine fut- 
1 aùestion de la réunion prochaine de la Conférence de la 
Pak que le premier ministre du Canada souleva la question 
de là représentation de son pays. Ses propositions pour 
fa représentation des Dominions sur le pied J^te 
acceptées. Il en fut de même lorsqu il s ,ag t 
sion sur le pied d'égalité comme membres de J a 
Nations. Sir Robert Borden (premier ministre du « Canada) 
rédigea nn mémorandum extrêmement importan . Il y 
S sur ce que le principe d'égalité de nationaMe ^ 
litv of nationhood) rendait essentiel 1 abandon du vieux 
système par lequel le Royaume-Uni avait jusqu'alors signe 
et ratifié les traités au nom des Dominions 

. Au cours des débats qui suivirent, dans les parlements 
du clada et de l'Afrique" du Sud, le sens de ce te ^ octrin 
fut précisé formellement et à plusieurs reprises par leurs 



LE MOUVEMENT N ATION ALIT AIRE CXIX 



gouvernements. Celui du Canada insista pour 1 enregistre- 
ment matériel et formel de cette nouvelle formule constitu- 
tionnelle, et, chaque fois, il la précisa par un Ordre en Con 
seil avisant le Roi d'agir « pour le gouvernement du Canada 
« et au nom de ce gouvernement ». L'accord conclu en mai 
1920 entre les gouvernements britannique et canadien, par 
leaue'l était reconnu à ce dernier le droit de nommer un 
ambassadeur canadien à Washington, donnait ce qu on pour- 
rait appeler la dernière touche au nouveau statut interna- 
tional des Dominions. Il déclarait que la nomination serait 
faite « par Sa Majesté sur l'avis de ses ministres cana- 
diens 1 ». 

Le nationalisme aux Indes 

Parmi ces dominions ainsi promus à la dignité de nations 
impériales - car je ne vois guère d'antre terme à employer 
- l'un d'eux, l'Empire des Indes, se trouve dans une situa- 
tion particulière. La nature de sa population, la complexité 
de sa direction politique l'empêchent de prendre place a 
côté de ses grands frères, en tout et pour tout : il serait a la 
fois trop sauvage et trop puissant. Le représentant des 
Indes n'en prend pas moins place, par une vague analogie 
de situation plutôt qu'à raison d'une identité de droits 
à côté des ministres élus et responsables de 1 Ans rahe ou 
du Canada, et l'Inde a sa place à la Société des Nations. 

Depuis la guerre le régime des Indes a pourtant subi des 
modifications, qui, sans aller aussi loin que celles des autres 
participants de l'Empire, témoignent d'un progrès sensible 
dans la direction de l'autonomie nationale, si tant est que 
ce mot, appliqué aux races multiples de l'énorme presqu île, 
puisse avoir quelque sens. , 

En 1915 1916 1919 trois A els successifs ont accuse dans 
un sens indigène la physionomie des Indes. Désormais le 
vice-roi est flanqué d'une Assemblée législative de 140 mem- 

1. Correspondant, 25 août 1921. 



cxx 



PRÉFACE 



bres, dont 100 élus et 26 nommés pour trois ans, présidés 
par un délégué du vice-roi, ainsi que d'un Conseil d'Etat 
de 60 membres dont 20 élus pour cinq ans. 

Les pouvoirs du gouverneur général restent très étendus. 
D'accord avec le Parlement de Londres il aie droit de pren- 
dre des mesures repoussées par les Chambres indiennes et 
parmi les onze départements — ou ministères — dont l'en- 
semble forme le Conseil exécutif, il contrôle directement et 
personnellement les affaires étrangères et l'intérieur (Foreign 
and political department). Pour le reste la compétence de 
ces embryons de Chambres s'étend à tous les habitants de 
l'Inde britannique, à tous les sujets britanniques à l'inté- 
rieur des Etats indigènes, et à tous les indigènes sujets du 
roi dans le monde entier. Inutile de dire combien est res- 
treint le collège électoral. 

Ce qui est plus grave, c'est sa dissonance avec l'état 
du pays et ses possibilités de développement. Pour com- 
prendre la genèse des réformes de 1919, il est nécessaire de 
remonter à la façon dont l'Angleterre a organisé l'instruc- 
tion publique aux Indes .Cette instruction est donnée de telle 
sorte que, de tous les élèves faisant leurs études, il y en a 
1 sur 1.600 dans le Royaume-Uni qui reçoit son instruc- 
tion dans une Université. Depuis l'introduction de l'occiden- 
talisme qui suivit la répression de 1857, il y en a, dans 
l'immense province de Bombay : 1 sur 168. Ce petit fait 
aide à comprendre combien, parmi les 1.250.000 Hin- 
dous initiés à la culture britannique, sont nombreux des 
déclassés intellectuels. Ils forment une intelliguentsia misé- 
rable et envieuse, sonore et intrigante, toujours à l'affût 
des troubles, agissant comme un ferment acide à l'intérieur 
de cette énorme masse de 320 millions d'hommes dont 99°/ 0 
ne savent pas l'anglais, dont 95 % sont illettrés, et qui redou- 
tent surtout la tyrannie de la caste des brahmanes, toute-puis- 
sante avant l'arrivée des Anglais et très intellectualisée 
aujourd'hui. 

C'est cette infime minorité qui a fourni les matériaux 
pour la constitution d'un des nationalismes les plus viru- 



LE MOUVEMENT N ATIONALÏTAIRE 



CXXI 



lents du monde, à forme politique en même temps que 
religieuse, sociale et mystique à la fois. Avant la guerre le 
mécontentement de ces déclassés s'exprimait surtout par des 
conspirations sanglantes, dirigées contre les fonctionnaires 
anglais et hindous, ou encore par la propagande plus ou 
moins occulte, plus ou moins avouée en faveur du Home 
Rule ou Swarajia, selon qu'il s'agissait d'extrémistes ou 
de modérés. 

Depuis la guerre l'agitation est devenue vraiment collec- 
tive et publique. La transition, il est vrai, ne fut pas brus- 
que et l'agitation de 1905-1911 contre la scission du Ben- 
gale, de la « Nation Bengali » en deux provinces, qm finit 
par avoir raison de l'administration britannique, ou l'acti- 
vité de la société les Serviteurs de la Kaaba, fondée lors de 
la guerre des Balkans en 1912-1913, société musulmane 
destinée à venir en aide aux Turcs, échantillonnent assez 
bien le genre d'obstruction auquel se trouve en butte au- 
jourd'hui le vice-roi de Sa Majesté. N'oublions pas non plus 
l'agitation liée à l'activité du Congrès national, organisation 
politique, à tendance révolutionnaire, dissoute à Suvat en 
1907, mais tolérée par la suite. La réunion annuelle du 
Congrès rassemble jusqu'à 20.000 et 25.000 délégués, 
venus de tous les points de l'énorme péninsule. 

Il y avait donc environ une vingtaine d'années que de 
sourds grondements agitaient les Indes, mais jusqu'à 1916 
les personnalités responsables s'étaient plutôt tenues à l'écart 
du mouvement protestataire. Cette année-là se nouèrent, 
ou plutôt se renouèrent, les relations politiques entre la 
Ligue musulmane, organisation sans caractère politique à 
l'origine, mais peu à peu entraînée dans le tourbillon par 
l'habileté de chefs hindous comme Gandhi, et le Congrès 
national hindou (qui fut la véritable cheville ouvrière de 
l'alliance). 

De la sorte prenaient contact, en vue d'une action con- 
certée contre le régime britannique, deux groupements 
représentant, ou prétendant représenter, l'un 220 millions 
d'Hindous, l'autre 68 millions de Mahométans. 



-, PRÉFACE 



Le résultat ne se fit pas attendre. En octobre 1916 au 
mom ent où les nouvelles armées britanniques combattait 
Z la Somme, 10 membres du Conseil du vice-rox <a cette 
à côté du ConwiV proprement dit, de 6 ou 7 mem- 
bres figurait un Conseil législatif de 68 membres, en par- 
en partie nommés) exposèrent à brûle-pourpoint 
„ne série de revendications qui devaient about.r al expul- 
sion des Anglais sous peu de temps. 

Il est hors de doute que ces revendications, qui eurent 
aussitôt dans les milieux libéraux de Westmms er une 
^percussion énorme (savamment préparée par les po hticiens 
hindous), émanaient presque exclusivement de cette véri- 
table caste de déclassés ambitieux et inassouvis, dont le 
contact avec l'Inde est petit et qui trouve sa force prmci- 
oaîe dans l'idéologie des milieux démocraties ang aïs. 
P Ceux-ci furent immédiatement favorables à la parlemen- 
tarisation graduelle de l'Inde. « Des représentants de 

à Londres pour exposer leurs vues devant un Comité parle 
mentaire mais pas un seul témoin ne parlant anglais ne 
Tufen endu, et aucun représentant des clou» génères ne 
û autorisé à émettre son avis. Le Bill donnant a 1 Inde 
me Constitution occidentale compliquée fut dresse Ce 
S dangereux fut présenté en hâte au Parlement e défendu 
^ nvoqu nt deux raisons principales, fausses toutes de- 

«1- Il fut exposé que la superbe contribution des c as.es 
verrières à la guerre nécessitait, comme recompense de 
irdes concessfons politiques. (Notez que «gjj^" 

Omettront i^^^^f^J^SS^ 
[Au surplus ^remarquons que ^les classe ,u pend . 
rent 700 000 hommes dont 400.UUU se reci u 
S et que le Bengale, la province la plus avancée de 1 Inde 

. n„i sur 50 millions d'habitants, fournir qu un seul 
Mou ïi^véra d'ameu. ^a^du « ^ 
« 2* U fut représenté que le vote du Bill retamn 

tr Iquillité dan/l'lnde. En réalité, cela 

aliment à l'agitation anti-britannique sous toutes sestorm 



LE MOUVEMENT NATION ALIT AIRE CXXIII 



« . Le Government of.India Ad de 1919 marque le triom- 
phe d'un petit nombre d'Indiens ayant reçu l'éducation 
occidentale, triomphe rendu possible par l'appui de gens 
bien intentionnés, se figurant que des institutions, qui, en 
Occident, sont la résultante de siècles d'évolution politique, 
peuvent être applicables à l'Orient. 

« Les élections eurent lieu en janvier 1920. V Assemblée 
de toute rinde(A\\ India Assembly) fut élue par 180.000 voix, 
sur une population s'élevant dans l'Inde britannique, à 
250 millions. [La population des Etats indigènes est de 
70 millions.] Pour la nomination des Conseils provinciaux, 
1 votant, sur 4, alla aux urnes. La population rurale, 
comptant 230 millions d'âmes, ne peut espérer exercer 
aucune influence réelle sur les affaires indiennes l . » 

Aussi bien le geste des 19 conseillers du vice-roi avait-il 
déjà porté ses fruits. Il coïncidait avec une agitation vio- 
lente, dirigée contre le Rowlatt Ad. Cet Ad avait été éta- 
bli comme conclusion au rapport du Sédition Committee, 
rassemblé en 1915, dont faisaient partie des Hindous distin- 
gués et dont le nom indique suffisamment le rôle. On a 
prononcé beaucoup de grands mots à propos du Rowlatt 
Ad, et notamment dans la presse libérale d'Europe et 
d'Asie. Il était appelé en réalité à simplifier et à accélérer 
la procédure légale dans les cas de crime anarchiste et révo- 
lutionnaire. Il ressemble tout-à-fait à nos lois de 1894. « Il 
ne menaçait en rien, dit lord Sydenham, les citoyens res- 
pectueux des lois et ne pouvait être employé par le gou- 
vernement que dans les endroits où se produisaient des 
troubles sérieux. » Les politiciens surent en tirer un parti 
considérable. 

En tout cas c'est à la suite de sa promulgation que Gan- 
dhi organisa (1916) son mouvement de non-coopération, de 
Satyagraha, ou résistance passive au Rowlatt Ad, au cours 
duquel l'agitation délaissa le cercle des sociétés secrètes 

1. La Grande-Bretagne en péril dans l'Inde, par lord Sydenham. Revue 
de Paris, 15 avril 1922. Article excessivement remarquable. 



CXXTV PRÉFACE 



pour s'affirmer en une série ininterrompue de meetings , 
^travaillèrent énergiquement l'opinion : « La position des 
Copéens dans les points isolés de l'Inde devint précaire 
Zent en butte à de grossières insultes ; leurs serviteu 
leur furent enlevés, et ils éprouvèrent les plus grandes 
difficultés à se procurer les choses nécessaires a la vie. Les 
J £e britanniques de districts ne purent plus circuler 
lïrement au milieu de leurs administrés et se virent dans 
lisibilité de remplir leurs fonctions les plus essen- 

tie De S ; événements graves, tels qu'on n'en avait pas signalé 
depuis IzMutiny de 1857, marqueren 1 année 1919. A cette 
éooaue un grief nouveau, à l'usage plus spécial des musul- 
mans était venu s'ajouter aux autres. Il était tiré de 1 état 
T'ab ec Soûles Alliés, et nommément l'Angleterre avaien 
réduit la Turquie. A vrai dire les musulmans de 1 Inde 
n'ava eut durant la guerre, sur le canal de Suez, en Syrie, 
L Mésopotamie, aux Dardanelles, manifesté aucune répu- 
gnance à combattre les troupes turques, de même religion 
au'eux pourtant. Mais à la suite de l'armistice, une propa- 
Se mélodique, vite utilisée par les Hindous pour emou- 
vok leurs compatriotes musulmans, s'était emparée de 1 argu- 
mènl turc pour en tirer toute la nocivité anti-britannique 

q tn é mlTC9 de u C ne nte v^table révolution, préparée 
de Lre m in éclata au Pendjab, déjà précédemment 
Îroublé^ deux réprises. « Le complot, dit lord Sydenham 
Ïétendait sur une'grande partie de l'Inde 
et était beaucoup mieux organisé que la grande Mutiny. 11 
devït y avoir un soulèvement général aidé par la revo e 
del réiments indiens. Les chemins de fer devaient être 
ÎoLés aux points stratégiques. Simultanément devait ecla- 
erTne insur ection afghane. L'énergie du g°uvernemen 
du Pend,ab put tout juste éviter une grande catastroph 
oui eût coûté des milliers de vies ; de nombreux meurtres 
durent toutefois commis et de nombreuses propriétés 
Ïétru tes. Amritsar, choisie par les rebelles en raison de 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



CXXV 



son titre de Ville sainte des Sikhs, devint le centre du 
mouvement. Seules, des mesures promptes et énergiques 
purent sauver la situation. 400 individus, poussés à la vio- 
lence par des agitateurs, furent tués. De ceux-ci, 370 furent 
fusillés parles ordres du général Dyerqui, avec 50 cipayes, 
se vit en face d'une foule de 10.000 insurgésdéjà maîtresse 
d'Amritsar. » 

Tel est le point de vue de la droite anglaise. Les libé- 
raux, qui, soit consciemment, soit inconsciemment, font 
le jeu du nationalitarisme indien, sans nier la réalité du 
complot, l'expliquent par la provocation du Rowlatt Act,et 
présentent la répression — qui rétablit l'ordre, le fait est 
hors de question — comme une boucherie. 

Un autre Anglais, Fauteur d'une enquête célèbre, parue 
bien avant la guerre, sur les troubles des Indes [indian 
unrest), attire l'attention sur le « massacre » de Jallian- 
wala Bagh, vaste espace découvert, mais presque clos de 
murs, situé au milieu de la ville d'Amritsar, et où l'on ne 
pénètre guère que par une ruelle étroite. 

Quand le général Dyer s'y présenta, cette place était 
noire de monde. Alors, « sans un mot d'avertissement, 
dit sir Valentine Chirol, le général Dyer ouvrit le feu à une 
distance de 90 mètres sur une foule compacte, principale- 
ment réunie dans la partie la plus basse et la plus éloi- 
gnée de l'enceinte autour d'une estrade où parlaient des 
orateurs. La foule a été estimée par lui à 6.000 personnes, 
par d'autres à 10.000, mais sans armes et tout à fait sans 
défense. La multitude, frappée de panique, chercha à 
s'enfuir, mais pendant dix minutes consécutives, il conti- 
nua une fusillade impitoyable, — en tout 1.650 cartouches 
— sur cette masse grouillante de créatures humaines, prises 
comme des rats dans un piège, se ruant en vain vers les 
sorties peu nombreuses et étroites ou se couchant à plat 
ventre sur le sol, pour échapper aux balles qu'il dirigeait 
personnellement vers les points où la foule était le plus 
compacte » (13 avril 1919). Bombay, Ahmenabad furent 
également troublés. 



i for^ devant une commission 

haines de race » l . nubliciste anglais libéral 

par le général Dye r tout Hmdo p_ ^ ^ ^ 

où des actes de violence ava eu armes 

f autj oindrelamamère mepr.au ^ ^ 

vie chère et le landlordisme font le resto g 

Sur ce point très complexe Gandhi et ^ ? al u . 
ont développé une espèce de cro^ade «tf . 

tico-économique très semblab au Sm n Fem g 

l'Angleterre ne ^^SÎw^ ™ Uait to ^ 
et le 10 octobre 1921 Gandin e n P & européenne. Un 
à un monceau de vêtement de fa ™£ Bombay 
m ois plus tard Lj P nn J Oj^Jï. des 'magasins, arrêt 
(17 novembre) Un ' a / ^ u tourna a l'émeute : les 
de toutes les affaires) ^ décrète ^ centre 

faitsfurentcachésaupubbc mais abom y 

de Foccidentalisme aux Indes Jj^^^,. Ce ^ a / 

jours et 5.000 P^o^esfurent taws 0 u ^ 

'sinistre accompagna le P nnM " Jf' garnir les 

ou dut demander le 

fenêtres et les trottoirs. A Calcutta les ma 

été très hostiles. 

t . corre^o^nt du 2 5 novembre ml. La Situation aux Indes. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



CXXVlï 



Après avoir blâmé la répression militaire on s'aperçut 
que les concessions libérales attisaient l'incendie qu'elles 
prétendaient éteindre. Arrêté en avril 1919 par le gouverne- 
ment d'Amritsar, Gandhi avait été relaxé par le gouver- 
nement de Bombay, qui fit appel à son esprit de concilia- 
tion. On vit le moment où Gandhi allait être investi du 
soin d'introniser les pratiques autonomistes aux Indes, 
comme les sinn-feiners en Irlande. Il promettait solennel- 
lement la « liberté » pour le 1 er octobre 1921. 

L'imminence de la catastrophe fit revenir à la manière 
forte : en septembre on arrêta deux des complices les plus 
célèbres de Gandhi, les frères Ali, et lui-même, après avoir 
adressé au gouvernement anglais, en février 1921, un inso- 
lent ultimatum, fut incarcéré et condamné, le 11 mars, 
à six ans de prison. En même temps que lui le directeur 
du journal nationaliste, Young India^ M. Shanker lai Ban- 
ker, était condamné à un an de la même peine. 

Par un mouvement de bascule assez habile le gouvernement 
du vice-roi jetait du lest, en recommandant ostensible- 
ment à M. Lloyd George des ménagements à l'égard des 
Turcs (fameuse dépêche du 7 mars 1922 qui provoqua la 
démission de M. Montagu, ministre pour l'Inde). 

En principe d'ailleurs les Anglais font profession de ne 
pas s'opposer aux désirs d'indépendance — relative — des 
Hindous. Déjà, lors du Durbar Royal de 1911, une com- 
munication du gouvernement de Flnde disait: 

« La seule solution possible de nos difficultés est de cons- 
tituer des self-governments provinciaux. » 

On a laissé passer le moment d'appliquer ce judicieux 
remède. C'est maintenant le sort de l'Inde entière, consi- 
dérée dans sa tête, qui est débattu et en 1920 le Congrès 
national des Indes définissait ainsi son rôle : 

« Le but du Congrès national des Indes est l'obtention, 
par le peuple des Indes, du Swarajya (Home-Rule) par tous 
moyens légitimes et pacifiques. » Cette queue de phrase 
n'est que pour la forme et cache les pires sous-entendus. 
Le Government of India Act prévoit une révision de la 



CXXVIII PRÉFACE 



Constitution en 1929, mais déjà l'Assemblée législative 
déploie tous ses efforts pour avancer le terme et hâter 
VVipure de l'autonomie. 

Quel que soit l'avenir réservé à l'Empire britannique ses 
beaux jours sont finis aux Indes et l'on ne reverra plus ce 
cl "d œuvre d'administration qui permette a une peUte 
nation de 10 million* d'âmes d'en régir une autre de 320 mil- 
lions par l'intermédiaire de 1.200 fonctionnaires civils 
Ïont'une moyenne à peine de 900 en service actif, appuyés 
par 80.000 hommes de troupe. 

Faut-il dire que ni les Allemands, ni depuis 1917 les 
Russes ne sont étrangers aux difficultés J 
l'Angleterre aux Indes? Les premiers troubles du Pendjab 
furent dirigés par des fonctionnaires de Guillaume II éta- 
blis à San Francisco et à New -York '. ; 

Quant aux Soviets, le 7 septembre puis le 12 décembre 
1921, le gouvernement britannique leur reprochait leurs 
menées aux Indes : « Le gouvernement des Soviets, disait 
une note britannique officielle, ne peut mer a présence 
à Moscou de 19 révolutionnaires indiens bien connus, 
q ui furent ses hôtes pendant trois mois et étudièrent les 
moyens de fomenter la révolution aux Indes. » 

De toute façon l'agitation présente ne forme qu un début. 
Une fois livrée aux nationalités, l'Inde, qui en compte 
peut-être 50, trouvera de l'occupation Pour te moment 
d'ailleurs le mouvement de non coopération a tait tiasco. 

L'Irlande de 1914 a 1922 

Plus tard venue aux Conseils de l'Empire, l'Irlande a 
néanmoins marché plus vite que les Indes, P^' f ^ 
décembre 1921, il ne lui manque aucun des a tribu cons- 
titutionnels, qui distinguent le Canada ou 1 Union Sud- 
africaine. Funèbrechronique, pleine de massacres et de guer- 
res, que celle des démêlés anglo-irlandais. Ils seraient sans 

l.Lord Sydenham. Art. ctïe.p. 685. 



LE MOUVEMENT NATION AL1TAIRE CXXIX 



doute réglés à l'heure qu'il est sans la question de 1 Ulster. 

Planté de protestants anglais depuis le début du 
xvn e siècle l'Ulster possède pourtant une majorité catholique 
et nationaliste. « Sur 1.580.000 habitants, la province comp- 
tait en 1916, 690.000 catholiques ; aux élections de 1J1S, 
sur 17 sièges, l'Irlande nationale en avait 15 pour elle. Trois 
comtés, sur neuf que compte la province, sont presque exclu- 
sivement catholiques ; dans deux autres catholiques et pro- 
testants s'équilibrent. Il n'en reste que quatre : Down, Ar- 
magh, Antrim et Derry, où la majorité soit protestante . » 

A la veille du conflit de 1914 la question du Home Rule 
tenait tout suspendu. C'est le 28 septembre 1913 que sir 
Edouard Garson proclama le Covenant par où FUlster s en- 
gageait à se défendre, par tous les moyens, contre le Home 
Raie' En conséquence, on s'arma, on s'organisa, tant et si 
bien qu'en avril 1914, l'Ulster unioniste avait à ses ordres 
cent mille volontaires parfaitement équipés, encadres et 
disciplinés. Bienvenue au Kaiser, disaient alors des arcs de 
triomphe, lors de la visite de M. de Ruhlmann. 

Directement provoqué, Dublin avait de son côte 
(26 novembre 1913) rassemblé à son tour des volontaires 
nationaux qui, en juin 1916, arrivent à faire équilibre aux 
formations ulstériennes. Le Parlement avait néanmoins 
voté le Home Rule, mais M. Asquith promit aux Orangistes 
que avant d'être appliquée, la loi serait modifiée en leur faveur 
par'bill spécial. Gela ne faisait guère les affaires des natio- 
nalistes, pour qui V Act de 1914 ne suffisait déjà pas. 

Parmi les raisons qui poussèrent l'Allemagne à 1 agres- 
sion, la croyance que l'Angleterre, occupée par les oran- 
gistes, ne pourrait intervenir, figure en bonne place. Néan- 
moins une espèce d'union sacrée intervient, et, de 1914 a 
1916, 200.000. Irlandais joignent volontairement les iorces 
de la Couronne. 



1. L. Paul-Dubois. Le drame Irlandais, Revue des Deux-Mondes^ sep 
tpmbre 1921 

2. Au xviû- siècle l'Ulster était à la tête des provinces irlandaises poui 
réclamer la liberté à l'américaine. Comme on change ! 



CXXJC PREFACE 



Q„o faisait l'Angleterre? Le 18 septembre 1914 elle pro- 
mulguai! le ffo/ne Rb/«, mais en subordonnant son application 
k la fin des hostilités, et, par une série de mesures iniques, 
manauait de parole aux volontaires nationalistes de la taçon 
la plus impudente. A Londres l'Ulster seul est écoute, a 
telle enseigne que lorsque, en 1915, se forme le ministère 
de coalition, sir E. Carson, le leader protestant en fait partie. 

Le mouvement du lundi de Pâques 1916 fut peu de chose : 
1 000 hommes à peine y participèrent, mais une pareille 
rébellion empruntait aux événements une signification capi- 
tale Sa répression fut terrible. Tout un quartier de Dublin 
fut détruit, 3.000 personnes furent arrêtées, 200 furent con- 
damnés, 1.600 à 1.800 furent internées en Grande-Bretagne. 
En juin le Home-Rule revient sur l'eau : Redmond, le che 
nationaliste, accepte un compromis, proposé à Londres et 
fondé sur l'exclusion temporaire des six comtes ulsteriens. 
Mais les orangistes font tout échouer par intransigeance : 
ils veulent que l'exclusion soit définitive 

En 1917, Lloyd George qui, depuis décembre Ulo, a 
succédé à M. Asquith, reprend ces propositions et parle de 
la convocation d'une Convention, qui, de fait, se réunit a 
Dublin le 25 juillet 1917. Au bout de huit mois une majo- 
rité nationaliste modérée, unioniste du Sud et travailliste se 
dé-agea sur un projet de large autonomie à la manière des 
Dominions avec Parlement unique. Lloyd George entoure 
d'oransistes, refusa d'accepter cette solution. C était taire 
le jeu des extrémistes, qui, simple noyau à peine forme 
en 1914, gagnait du terrain à chaque nouvelle obstruction 
de l'Ulster. La mort de John Redmond', le che natio- 
naliste, en mars 1918, avant la fin des travaux de la Con- 
vention, leur laissait au surplus le champ libre. 

L'extrémisme avait d'ailleurs de profondes racines dans 
le pays \ Rappelons l'insurrection de 1798 avec Wolfe Tone, 

1. Il descendait d'un Raymond Le Gros, l'un des premiers Normands, 
au xii* siècle, à s'établir en Irlande. ; 
2 Cf. Paùl-Dubois. Le drame irlandais, Revue des Deux-Mondes, 

1" octobre 1921. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAT RE 



CXXXI 



la conspiration d'Emmet, le soulèvement de la Jeune-Irlande 
en 1818, enfin le Fenianisme, qui survivait encore dans 
l'Irish republican brotherhood, en relation avec les Irlan- 
dais d'Amérique, les plus fanatiques, n'ayant rien à risquer 
que des idées et de l'argent. 

Mais tout cela s'efface devant le Sinn-Fein, ou plutôt con- 
verge de son côté. Le Sinn-fein, c'est Nous-mêmes, c'est la 
répudiation du parlementarisme redmondiste, du nationa- 
lisme anglicisant, qui reconnaissent la légitimité de l'acte 
d'Union de 1800 ; c'est une concentration sur soi, un retour 
aux origines, un exercice de nettoyage et de purification. 
« Plus de députés irlandais à Londres, mais une assemblée 
nationale à Dublin. Plus d'enrôlements dans l'armée britan- 
nique. N'allons plus aux tribunaux royaux, mais à des cours 
irlandaises d'arbitrage. Refusons l'impôt anglais. Recons- 
tituons sur des bases nationales, nos écoles, notre indus- 
trie, notre commerce ; libérons-nous de la sujétion écono- 
mique de la Grande-Bretagne, et, comme disait déjà Swift, 
brûlons tout ce qui nous vient d'Angleterre, hors le charbon, 
Faisons une Irlande... sans les Anglais *. » 

Le Sinn-Fein ne fut d'ailleurs pour rien dans la rébellion 
de Pâques 1916 et l'établissement de la République de six 
jours, c'est cette rébellion qui l'a créé entant que force révo- 
lutionnaire, les extrémistes désabusés se réfugiant dans son 
sein après la répression. Le gros du pays suivra. Dès novem- 
bre 1917 1.200 clubs sinn-feiners fonctionnent. Griffith, 
le fondateur, l'homme des idées, cède la place à Valera, 
l'homme d'action. Aux élections générales de décembre 1918, 
il triomphe avec 73 élus contre 25 unionistes et 7 redmon- 
distes. Le voilà au pouvoir, il est devenu républicain et 
révolutionnaire. 

Dès le 21 janvier 1919 la Bail Eireann, 1 Assemblée 
nationale, se réunit à Dublin. Sur les 73 élus, 36 sont en 
prison et 4 sont exilés. La trentaine de députés présents 
(des jeunes gens sans expérience pour la plupart) vote 



1. L. Paul-Dubois. Art. cité. 



CXXXII 



PREFACE 



d'abord une solennelle Déclaration d'indépendance, puis une 
constitution provisoire avec un ministère de cinq membres. 
Dissoute en septembre elle se réunit en secret. La lutte 
s'engage avec Londres, lutte étrange, compétition et riva- 
lité plutôt que guerre en forme. 

« Le gouvernement républicain s'occupe d'abord du bien- 
être économique du pays ; il travaille à créer des indus- 
tries nouvelles, une flotte de commerce ; il lutte contre 
l'émioration. contre l'alcoolisme, contre l'abus des impor- 
tations anglaises et des exportations de denrées alimen- 
taires ; il émet un emprunt en Irlande, un autre en Amé- 
rique Puis il met la main sur l'administration locale: aux 
élections de janvier et juin 1920, les assemblées de comtés, 
de districts, de villes, passent en grand nombre au Smn- 
Fein • elles s'affilient à la Bail et affectent d'ignorer les 
autorités britanniques. Enfin il institue dans une bonne 
partie du pavs une justice et une police qui arrivent à fonc- 
tionner passablement. On voit des Anglais recourir à cette 
juridiction illégale, mais honnête et impartiale. L'agitation 
agraire avait commencé à se donner carrière à la faveur des 
troubles : les cours d'arbitrage répriment le désordre... A 
Birn le 8 juin 1920, on pouvait voir un juge royal siéger 
dans un tribunal vide, tandis que, de l'autre côté de la rue, 
une cour républicaine jugeait les affaires inscrites w rôle 
du premier. Il arrive ainsi qu'au printemps de 19JU, en 
bien des régions, l'autorité de la couronne n'est plus qu un 

mot l . » _ . , 

Au dehors on effectue une propagande intense pour 
obtenir des appuis de l'étranger. Les Etats-Unis, ou les 
votes irlandais ont tant de poids, ne restent pas sourds. 
Le 4 mars 1919 la Chambre des représentants vote une décla- 
ration intercédant pour l'Irlande auprès de la Conférence 
de Paris, et le 4 juin le Sénat de Washington se déclare 
favorable à la volonté de l'Irlande d'avoir un gouvernement 
de son choix. Vains efforts ! L'article 10 du Pacte de la 



1. L. Paul-Dubois. Art. cité. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



CXXXIII 



Société des Nations, qui consacre le statu quo territorial et 
politique porte un coup terrible à la thèse irlandaise. 

L'Angleterre cache alors son visage nationalitaire et 
montre sa face impérialiste. Le moment est venu du recours 
aux armes, sans ménagement. Oh ! le joug britannique 
pesait déjà lourd ; pour 1917 seulement les sinn-feiners 
relevaient à leur détriment 340 arrestations politiques, 
24 déportations, 2 meurtres de civils, pour 1918 1.106 arres- 
tations politiques, 77 déportations, 5 meurtres de civils. 

L'Irlande se décide alors à se défendre et en janvier 1919 
le premier policeman est tué. 11 y en aura une quinzaine 
cette année-là. 

La guerre civile s'organise alors en grand, avec expéditions 
punitives, raids incendiaires, assassinats mystérieux, dans 
les cadres de la société civile. Le « Château » interdit 
(septembre 1919) toutes les associations politiques irlan- 
daises. De janvier 1919 à mars 1920 il exécute 22.279 raids 
sur les maisons, 17 meurtres, 2.332 arrestations arbitraires, 
251 déportations. De côté et d'autre on procède par sur- 
prise, anonymement. Les Sinn-Feiners disposent, prétendent- 
ils, de 200 bataillons, forts de 100 à 1.000 hommes chacun, 
sous les ordres du généralissime Michael Collins. L'argent 
vient d'Amérique ou des vols sans cesse perpétrés, par 
ruse ou par main armée, dans les caisses de la Couronne. 
Quant aux soldats ils surgissent de terre. Le jour où fut 
pendu le petit Kevin Barry, âgé de dix-sept ans, plusieurs 
centaines de jeunes hommes s'enrôlèrent à Dublin. 

Systématiquement l'on prive de ses moyens la puissance 
anglaise en Irlande, on brûle les casernes, les postes cen- 
traux, les bureaux de poste, on enlève les officiers, les 
magistrats, les landlords, on tue partout, dans la rue, en 
ram, à domicile. La police officielle, terrorisée, se dissout. 
Le « Château » fait appel alors à des engagés douteux, 
les Black and Tans, et à des Auxiliaires ex-officiers de la 
guerre qui campent en Irlande comme les Allemands en 
Belgique et se comportent comme eux. De son côté le 
gouvernement de Londres fait voter un Peace Restoration Act 



CXXXIV PRÉFACE 



nV>0) qui supprime le jury et organise les cours martiales. 

1) H; le'sud-Ouest même le pouvoir est transmis (decem- 

bre 19201 au commandement militaire. 

Le violences, de part et d'autre, sont sinistres. A 

Dublin, le 21 novembre 1920, douze officiers britanniques 

sont assassinés dans leur lit, sous les yeux des leurs affole . 
Ce fu le dimanche rouge. Les Black and Tans riposten • 
Le 11 décembre 1920, Cork est mis à sac, ils tirent a tort et 
à tivers incendient la bibliothèque Carnegie cinquante 
immeubles privés, bref font sep millions de l^es de 
déeâts pillage non compris. D'avril a juillet 1920, soixante 
XIL le même sort. Dans la campagne i s v. nt 
à réduire la population à la famine, par la _de s ruct.on 

If Ere 4 10/0 f^ZlZ 
Is^P^r^l fin du terrorisme 
militai Le Château » se décide a sévir un peu eon 
ses troupes et organise lui-même des raids officiels, après 
av s préalable aux habitants. Le «otif ordma.remen 
invoqué est un attentat sinn-feiner, commis a P™*«mte 
des maisons, fermes ou villages à détruire De janvier a 
mai 1921 il ; eut ainsi 185 immeubles anéantis, contenan 
T ont nÙ. C'est le vieux système , appliqué au Tjmjud 
en 1900, du farm barning, et qui indignait si fort ML o à 
George. A peu près ^'£^S£ S Ï 

S mort de" civils sans armes et 115 assassinats de pn- 
sonniers au détriment des Irlandais. 

S °De toutes parts les protestations surgissaient en Amé- 
rique surtout et jusqu'en Aug leterre : << C ^ 
entretenons en Irlande, -nvait ' ton ^ 

une auerre à a prussienne. » Que pondit r 
g"onv rnement I En juin 1921 il avoua son 
fallut se résoudre à traiter, à convoquer officiellement 



LE MOUVEMENT N ATI 03N ALITAI RE 



CXXXV 



représentants de ce « ramassis d'assassins ». Il en sortit la 
trêve du 10 juillet 1921, qui, après un flux et reflux d'échecs 
et de compromis, aboutit au traité de paix de décembre 1921. 
La Conférence impériale du mois d'août n'avait pas été étran- 
gère à ce résultat. Devenus nations, depuis 1917 les Domi- 
nions aspirent par instinct à augmenter, au sein de l'Empire, 
les organismes autonomes. L'Afrique du Sud et l'Australie 
surtout pesèrent énergiquement sur la décision de M. Lloyd 
George. Le bon sens des derniers délégués sinn-feiners 
fit le reste. 

L'accord fut signé le 6 décembre 1921, à 2 heures du 
matin, après un ultimatum de M, Lloyd George. Aux termes 
de ce traité, en général fort obscur « l'Irlande, sous le nom 
d'Etat libre d'Irlande, obtient le statut de tout Dominion 
impérial, avec un Parlement et un Exécutif responsable 
devant le Parlement. Les rapports entre l'Etat libre et la 
Couronne, notamment quant à la nomination du gouver- 
neur général, seront ceux de la Couronne avec le Canada. 
Un serment, que devront prêter les députés irlandais, 
exprime et précise cet état de choses. L'Irlande assume sa 
part dans la dette de guerre... Les forces impériales assurent 
la défense côtière de l'Irlande jusqu'au moment où, dans 
cinq ans au plus tard, elle en prendra sa part. L'Irlande, 
en temps de paix, ouvre quatre ports, avec aérodromes 
adjacents, aux forces impériales ; en temps de guerre telles 
autres facilités dont elle est requise. Elle entretient une 
force armée proportionnelle à celle de la Grande-Bre- 
tagne. 

« Dans le délai d'un mois après la ratification l'Irlande du 
Nord (Ulster orangiste) aura le droit de déclarer qu'elle 
refuse d'entrer dans l'Etat libre, et, en ce cas, elle retombe sous 
la loi de partition (1920); mais alors une commission, com- 
posée d'un Irlandais, d'un Ulstérien et d'un citoyen de 
l'Empire britannique, président, refondra les frontières de 
l'Ulster dissident « en déférant aux vœux des habitants, 
« autant que le permettront les conditions économiques et 
« géographiques ». Parlement impérial et Parlement de 



CXXXVI PRÊTA CE 



l'Irlande du Sud seront convoqués pour approbation K >> 
Une nouvelle expérience nationalitaire commençait qui 
allait mettre en lumière que tel statut, bon pour des popu- 
lations anglo-saxonnes, divisées seulement par la distance, 
l'habitat, les intérêts, ne pouvait convenir à des adversaires 
irréductibles; d'autre part elle allait montrer jusqu'à quel 
point de sauvage fureur peut conduire la frénésie nationa- 
litaire, une fois qu'elle est déchaînée. 

Dès le 9, M. de Valera, flanqué d'Austrin Stack et de 
Gathal Bruga, notifia au pays qu'il allait combattre à la Dail 
la ratification du traité. Par contre Michaël Collins, le géné- 
ralissime de l'armée irlandaise, l'approuvait ainsi que Grif- 
âth, le fondateur du Sinn-Fein. Ouverte le 19, suspendue 
le 22, reprise le 3 janvier 1922, la discussion aboutit, le 8, 
par 64 voix contre 57 à une ratification. Notons que Col- 
lins lui-même faisait dans sa décision la part de l'extré- 
misme : « A mon avis, avait-il dit, le traité nous donne la 
liberté — non pas cet ultime degré de liberté que toute 
nation espère — mais la liberté pour atteindre ce but. » 
C'était là, comme le remarque finement M. Chamiré, le 
langage d'un républicain à retardement. Y avait-il au sur- 
plus tellement de profondeur dans le fossé qui sépara les 
frères désormais ennemis ? Le serment, visé par le traité, 
promet l'allégeance à l'Etat libre et la fidélité au roi, en 
vertu de la concitoyenneté commune à l'Irlande et à la 
Grande-Bretagne, in virtue ofthe common citizenship of Ire- 
land with Great Britain et de l'adhésion des Irlandais à 
l'Empire. Celui de Valera portait fidélité et allégeance à la 
constitution de l'Irlande, au traité d'association entre l'Ir- 
lande et l'Empire, et la reconnaissance du roi comme chef 
des Etats associés. 

Pour venir à bout du différend, un pacte de coalition fut 
esquissé entre Collins et Valera, sur la base d'élections arti- 
ficielles, préparant une assemblée constitutionnelle où, 



1. Roger Chamiré. L'Irlande devant le traité de Londres. Mercu 
France, 1" août 1922. 



LE MOUVEMENT N ATI ON ALITAI EE 



CXXXVII 



d'avance, le s partisans et les adversaires du traité devaient être 
représentés dans la proportion de cinq à quatre. Soumise à 
M. Lloyd George, cette combinaison parut incompatible 
avec les termes du traité. On la toléra malgré tout. 

En fait les élections du 16 juin furent un désastre pour 
les républicains, qui, sur 128 sièges, n'en obtinrent que 36. 
Les vrais triomphateurs du scrutin furent les travaillistes. 
Mais le moment approchait de débats plus cruels. 

Dès son arrivée au pouvoir régulier, Gollins avait imprimé 
au gouvernement un caractère profondément national. Par 
exemple renseignement de l'irlandais devint obligatoire 
dans les écoles. Puis, lorsque le moment fut venu de dis- 
cuter des frontières de PUlster, rebelle comme toujours à 
l'union irlandaise, on vit les hommes de Dublin s'insurger 
contre un tracé inique et réclamer sans merci les comtés 
de Tyrone et de Fermanagh, la ville de Derry, partie des 
comtés de Down et d'Armagh, « tout ce qui est anti-oran- 
giste dans le Nord, et sans quoi le Nord ne peut vivre » (Cha- 
miré). Au surplus « Auxiliaires et Black and Tans éva- 
cuaient les villages qu'ils avaient si longtemps terrorisés, 
la Police Royale était remplacée par la police républicaine, 
régiment après régiment s'embarquaient au son du vieil air : 
QuErin se souvienne de nous! » 

Tout aurait pu s'arranger. Tout s'envenima — fait qui 
semble bien prouver que, dans certains cas, le nationalita- 
risme ne trouve son équilibre que dans le massacre ou l'anéan- 
tissement. D'une part des Orangistes continuaient à moles- 
ter les catholiques. A Belfast les fusillades continuaient. 
D'autre part, le 7 février 1922, des bandes de Sinn-Feiners 
avaient franchi la frontière ulstérienne et emmené en otage 
un grand nombre d'orangistes. Les forces gouvernemen- 
tales accoururent à la rescousse pour expulser les rebelles 
et libérer leurs prisonniers. Le centre de la résistance à 
l'Angleterre et au nouveau régime de conciliation se groupa 
autour de M. de Valera et d'un officier républicain de haut 
rang, Rory O'Connor. Suivi d'un certain nombre de ses 
camarades, Rory O'Connor déclara publiquement ne plus 



CXXXVII1 PRÉFACE 



obéir au quartier général, recruta des hommes, qu . il entre- 
tint au moven de contributions forcées et finalement (14 avril) 
se retrancha insolemment dans les Four Courts Palais de 
justice) de Dublin. Le lendemain M. de Valera attestait sa 
connivence dans le mouvement de rébellion, en lançant une 
proclamation, pour recommander à ses partisans de rester 
fermes dans leur décision d'établir une république en 
Irlande Pendant un mois la situation se maintint ainsi dans 
1 équivoque. Toujours désespérés Valera et O'Connor enta- 
mèrent le 20 mai une offensive en règle contre 1 Ulster dis- 
sident Le gouvernement légal semblait impuissant et ce 
furent les troupes britanniques qui leur infligèrent une rude 
leçon à Pettigo et à Belleck (4-8 juin). 

A Londres on était partagé entre le dépit de voir 
la lutte s'éterniser et la joie de sentir brisée Unité 
irlandaise. Le 22 juin, l'assassinat du maréchal sir Henry 
Wilson, en plein Londres, par deux Sinn-Feiners, - pré- 
lude d'un autre attentat encore plus horrible, 1 assassinat 
de Michael Collins (23 août) par une bande d'irréguliers - 
marqua le retour au règne de la barbarie. Exaspère par les 
Luisions en Ulster et le scandale des Four Cour s U. Wins- 
ton Churchill avait intimé l'ordre (31 mai et 26 juin) au 
gouvernement de Dublin de débarrasser l'Irlande du gou- 
vernement occulte des extrémistes, faute de quoi les i batail- 
lons anglais viendraient ressaisir ce qu'ils avaient aban- 

d< Cette mise en demeure déclencha la guerre civile. Sommé 
d'évacuer les Four Courts, O'Connor s'y refusa.il fallut met- 
tre en œuvre la mitraille et le canon (28 juin). Au bout de seize 
heures de combat Rory O'Connor et une centaine de surv, 
vants durent se rendre sans condition. Valera et Austrm 
Stack, l'ex-ministre de l'Intérieur, avaient pu s échapper 
Catha Bruga, un des héros de la révolte de P^^JJj 
succomba à ses blessures (7 juillet 1922). Ecartée de Dublin 
(5 juillet), la lutte se poursuivit dans les comtes Néan- 
moins Cork et Limerick âprement disputés finirent par se 
rendre (15 juillet-12 août). Le jour de la prise définitive 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



C XX XIX 



de Cork, Arthur Griffîth, président delà Bail Eireann, fon- 
dateur du Sinn-Fein, mourait. Dans son testament il adju- 
rait ses concitoyens de rester fidèles au traité du 6 décembre. 

Ratifié en novembre par le Parlement, ce traité entra en 
vigueur le 5 décembre. L'Ulster ayant refusé de s'entendre 
avec le Sud, il y a désormais deux Irlandes, l'Irlande du 
Nord, dont la capitale est Belfast, l'Irlande du Sud, dont la 
capitale est Dublin, sœurs ennemies que déchirent les factions. 

Aprement combattu par les républicains, le nouveau Pré- 
sident, M. Cosgrave, les repousse avec les mêmes armes que 
celles dont l'Angleterre faisait usage. Arrêté le 10 no- 
vembre, le chef républicain Erskine Childers, Anglais d'ori- 
gine (ce qui montre à quel point sont parfois arbitraires 
les conflits de nationalités), fut exécuté à Dublin le 24. 
Bientôt quatre autres de ses collègues, dont le fameux Rory 
O'Connor, subissaient un sort pareil (8 décembre). Sur quoi 
la résidence de M. Cosgrave fut incendiée. Le régime sau- 
vage des attentats continue, accompagné d'une énorme des- 
truction de biens et de vies humaines. Seulement le scan- 
dale est vif de voir maintenant les Irlandais aux prises avec 
d'autres Irlandais sous le régime éternel de la loi martiale 
et des tribunaux militaires. L'arrestation, en 1923, de M. de 
Valera, au moment où il haranguait une foule d'électeurs, 
a porté un coup sérieux aux forces républicaines. On ne 
saurait dire pourtant que la lutte fratricide est terminée. 



L'Égypte 

Telles furent les expériences tour à tour glorieuses et 
sinistres, et toujours angoissantes, de la nationalité irlan- 
daise depuis la guerre. A un autre bout de l'Empire, l'Egypte 
en instituait d'analogues. 

On sait que, occupée depuis 1882 par les troupes britan- 
niques sans titre juridique 1 , l'Egypte avait fini, le 18 dé- 

1. « Le gouvernement britannique entend évacuer l'Egypte aussitôt que 
le permettra l'état de ce pays », disait, le 3 juin 1883, lord GranviUe aux 
Puissances. 



\ 



PRÉFACE 

(.XI. 



cembre 1914, par passer sous le protectorat britannique, 
proclamé umîatéralement. Réfugié à Constantinople le Khé- 
dive Abbas Hilmi est déposé, et ses pouvoirs passent au 
Î nec Hussein Kamel, à qui l'on donne le titre de su tan. 
Les traités de 1919 consacrent cet état de choses, juste au 
moment où il va prendre fin. 

Dès le lendemain de l'armistice Rouchdi pacha, le 
premier ministre, demanda à l'Angleterre un certain nom- 
bre de concessions : remise en vigueur de la loi organique, 
éWssement des pouvoirs de l'Assemblée législative, 
créée en 1913, dont la compétence était purement con- 
sultative, dxminution enfin du contrôle exercé par les con- 

"ÏÏ^go^vtnement britannique refusa de discuter avec 
Rouchdi pacha qui prétendait envoyer des représentants 
ThoZvel pour traiter avec M. Lloyd George ; sur quoi 
Rou ha^acha démissionna (1- ™« 191 y\ C f 
fut suivie, peu après, de la déportation a Malte (5 avril) 
des quatre principaux représentants du part, nationaliste, 
auxeuel des passeports avaient été refusés quelques 
"Ses auparavant" : Saad pacha Zaghloul, an«en pro- 
fesseur à l'Université d'El-Azhar, devenu ministre de 1 Ins- 
ruetion publique et de la Justice sous le prmcipat de lord 
KÏÏ.LJl Sidkv pacha, Mohammed Mahmoud pacha 
et Ham d pacha El Bassel, chef des bédouins égyptiens 

Des troubles violents éclatèrent, où le sang coula Le 
étudiants, les enfants des écoles, les femmes prenaient part 
à ce ex ès. Dans certains endroits on organisait une ven- 
ante chasse à l'Anglais. La situation *™™^™X 
nable qu'en Irlande. On délivra les pachas. On laissa la 
délégation égvptiennese rendre en Europe. 

Une importante mission, présidée par lord Mdner, fut 
de plus envoyée au Caire, pour étudier la situation et enquê- 
ta Fouine des troubles. Bravement, lord Milner qm 
pourtant avait été mal reçu, se mit en rapport (août 1920) 

1. L'état actuel de 1. question d'Egypte. Revue de Par», 1" avril 19SÎ. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAIRE 



CXLI 



avec la délégation nationaliste qui, envoyée pour présenter 
ses doléances à la Conférence de la Paix, n'avait jamais pu 
se faire écouter. L'entente parut se faire assez vite et Ton 
élabora même un projet d'accord, qui faisait de l'Egypte 
une monarchie constitutionnelle, liée à l'Angleterre par un 
traité d'alliance offensive et défensive. Mais au dernier mo- 
ment les négociations échouent et lord Milner rentre à 
Londres les mains vides. Cependant il préconise une ma- 
nière plus douce. Le Foreign office travaillait depuis six 
mois à mettre sur pied une solution, quand, le 26 février 
1921, le maréchal Allenby adressa au Sultan une lettre où 
il déclarait que le gouvernement britannique, éclairé par 
lord Milner, envisageait la substitution, au protectorat, d'une 
«relation qui, tout en sauvegardant les intérêts spéciaux de 
la Grande-Bretagne, et en la mettant à même d'offrir des 
garanties suffisantes aux Puissances étrangères, s'harmoni- 
serait avec les aspirations légitimes de l'Egypte et du 
peuple égyptien». 

Le ministère de transition, présidé par Tewfik Pacha 
Nessim, était dépassé. Le Haut-Commissaire tendait direc- 
tement la perche aux nationalistes. Le 16 mars 1921, Adly 
pacha forma un cabinet, avec Rouchdi pacha et les hommes 
de 1919, avec, pour programme bien arrêté, la conclusion 
d'un accord qui mettrait loin de doute l'indépendance de 
l'Egypte. 

Les manifestations redoublèrent d'ardeur et touchèrent 
au délire quand le premier ministre fit nommément appel 
«à la collaboration delà Délégation, présidée par Saad pa- 
cha Zaghloul, en vue d'arriver à l'accord prompt». 

Zaghloul, qui se trouvait alors à Paris, accourut aussitôt, 
fut reçu avec des transports religieux (5 avril) et prétendit 
diriger, du côté égyptien, les travaux de la Commission. 
Cette intransigeance étonna et le premier ministre nomma 
(19 mars 1921) une autre Commission, dont il se réserva 
la Présidence. Là comme en Irlande, les questions de per- 
sonnes compliquèrent tout. 

On le vit bien, lorsque, le 23 mai, des manifestations san- 



CXLI1 PRÉFACE 



liantes éclatèrent à Alexandrie, au cours desquelles six 
européens trouvèrent la mort. Là comme aux Indes les 
concessions britanniques enhardissaient 1 espnt d indé- 
pendance. Néanmoins les négociations commencèrent a Lon- 
dres en juillet. Conduites par lord Curzon elles ne pouvaient 
guère aboutir. Le projet d'autonomie, proposé par ses 
bureaux, avait surtout pour but de faire de 1 Egypte un 
paravent commode pour les forces impériales : le nouvel 
Etat n'aurait pas même eu droit à une politique extérieure 
nationale. L'indépendance agitée n'était qu'une annexion 
partielle et limitée. 

Remis le 10 novembre 1921 à Adly pacha, le projet de- 
lord Curzon, intitulé traité d'alliance, exceptait des affaires 
remises à la discrétion égyptienne non seulement la diplo- 
matie, mais les finances. De plus, la Grande-Bretagne se 
réservait le droit de maintenir des forces militaires « dans 
les lieux et pour les périodes déterminés de temps en temps, 
et toutes facilités pour l'acquisition et l'usage de casernes, . 
champs d'exercices, aérodromes, arsenaux et ports i navals ». 
Les délégués égyptiens virent à bon droit dans ce traite «un 
pacte perpétuel de soumission qui maintiendrait en tutelle 
le pays dont il proclamait la souveraineté ». Les pourparlers 
furent rompus, lord Allenby écrivit derechef au sultan, mais 
cette fois sur un ton très raide, Adly pacha démissionna 
l'Egypte resta sans gouvernement, et, les troubles ayant 
repris Zaghloul fut embarqué avec quelques-uns de ses par- 
S'è A'den d'abord, puis aux Seychelles (f ^™ 
1921) Grèves, bagarres, tout recommença Le Wafd el 
Masri (délégation égyptienne) fut reconstituée. Elle préco- 
nisa la non-coopération, comme aux Inde,. 

Il se produisit alors quelque chose d'analogue a 1 évo- 
lution irlandaise. Se sentant les moins forts les Anglais 
capitulèrent, par tactique, à la suite d'un voyage de lord 
AUenby à Londres, en février 1922. Le maréchal, con- 
verti une fois de plus à la thèse des libertés égypt.ennes, 
Té I re qu'il ne retournera au Caire que s l'on donne gain 
de cause à laplupartdes revendications des Jeunes-Egyptiens. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



CXLIII 



Après quelques jours de tension, lord Gurzon et M. Lloyd 
George cédèrent. 

A partir du 15 mars FEgypte, de par la volonté britan- 
nique, est devenu un pays souverain et indépendant, 
gouverné par un roi, le roi Fouad I er . La loi martiale devra 
être abolie. Néanmoins il est déclaré que les questions 
suivantes feront Fobjet d'un accord à débattre entre les 
deux gouvernements. 

1° La sécurité des communications de FEmpire britan- 
nique et de l'Egypte (protection du canal de Suez). 

2° La défense de l'Egypte contre une agression ou une 
intervention étrangère directe ou indirecte. 

3° La protection des intérêts étrangers et des minorités 
en Egypte. 

4° La question du Soudan 4 , conquis, postérieurement à 
l'occupation anglaise, par les troupes conjointes du Khédive 
et de la reine Victoria. 

Ce nouveau régime, accepté par la partie la plus modérée 
de la population, s'est heurté, comme à Dublin, au veto des 
intransigeants. La délégation égyptienne, ou plutôt les débris 
qui en restaient, protesta contre les retours offensifs possibles 
de la Grande-Bretagne, mal dissimulés par des concessions 
de pure forme. Enfin elle réclama la mise en liberté de 
Zaghloul, malade et toujours déporté aux Seychelles (il a 
plus de 70 ans). 

Une fois encore la sincérité nationalitaire de l'Angleterre 
fut mise à une rude épreuve. Les sept membres de la délé- 
gation, signataires de cette protestation, furent déférés en 
conseil de guerre et condamnés à mort. Le maréchal Allenby 
commua cette peine en sept années de travaux forcés et 
5.000 livres d'amende. Peu après Zaghloul reçut la per- 
mission de se rendre à Gibraltar et même, en mars 1923, 
on le libéra complètement pour raison de santé. Cependant 
la loi martiale reste en vigueur. 

1. Ce n'est qu'en avril 1923 que Londres consentit à envisager pour le 
Soudan anglo -égyptien un autre régime que le régime purement impérial. 



CXLIV rREF ACE 



LE NATION AL1TAKISME JUIF : LE SIONISME 

Que d'arbitraire dans une pareille attitude '. Et comme le 

na S aît" Réapparaît bien sous la forme 

A tnnia ^ d'ailleurs plus visible encore en Palestine, 

où T^V^L les problèmes les plus capti- 

vants de l'imbroglio nationalitaire actuel. 

Il met en une lumière crue ces trois questions 

!» Du rôle de la volonté individuelle dans la fondation 

d ' "nature de la prescription en matière nationa- 

Ut ?Du traitement à réserver aux minorités religieuses ou 

6t ctauT^onfère au sionisme, à cet égard, un cachet extra- 
Ce qui corne ffre de natlona hte et de 
ordinaire, c est le dit M. Georges 
Suit' j£ KS ce phénomène, unique dans les 

du principe national. Nous „^ /iWM /fo«we*. » 

d'une religion ^^"^^^^ d > être nuancée. Il appa- 
Cette réflexion est exacte, a enarge d'utilité 

coj.ot, U religion, •\ tes "°; * '1 to»». de.' «ilte 



LE 



MOUVEMENT 



NATION ALIT AIRE 



CXLV 



à qui la croyance naïve ne suffisait pas, et qui s'était affran- 
chi de la discipline talmudique >, devait « résoudre à son 
point de vue l'accord entre le passé et le présent ». 

C'est probablement aux environs de 1878 que le jeune 
juif viennois, Théodore Herzl, décida que les juifs devaient 
se ressouvenir de leur « nationalité juive » et choisit pour 
lui-même le rôle d'excitateur, mais ce n'est qu'en 1885, à 
Paris, qu'il écrivit son fameux livre, 1' Etat juif, essai d'une 
solution moderne de la question juive. Deux ans plus tard, 
il la recommandait lui-même, cette solution, à quelques 
centaines de militants, convoqués au Congrès de Bâle. 
« Mais l'Etat juif, dont il rêve, n'a pas, même en songe, 
de domicile : déçu par les promesses du Sultan, Herzl ac- 
cepta les pis-aller de l'Argentine et de l'Ouganda » l , mais 
en conservant pour Sion ses préférences intimes. Il mourut 
en 1904, sans pouvoir en pressentir la réalisation matérielle, 
mais après avoir inauguré un mouvement d'idées impéris- 
sables en Israël. 

La guerre allait se charger de hâter les choses. Depuis 1895, 
quelques financiers juifs s'étaient intéressés au problème 
de l'Etat juif, ou encore se trouvaient en butte aux récri- 
minations de ceux des leurs que l'idéal sioniste avait con- 
quis. Lorsqu'en 1917, la guerre soumit les belligérants à 
une épreuve qui menaçait de durer, et qu'il fallut chercher 
de l'argent partout où il s'en trouvait, il semble bien que 
des bailleurs de fonds israélites avaient mis comme con- 
dition à leur concours l'octroi de certains privilèges natio- 
naux pour leurs coreligionnaires. 

En tout cas, c'est sur une intervention expresse de lord 
Rothschild que le ministre anglais des Affaires étrangères 
prenait (2 novembre 1917) l'engagement officiel de favori- 
ser l'établissement en Palestine d'un foyer national pour 
le peuple juif (a national home for the jewish people). En 
l'absence de toute consultation parlementaire, cette décla- 

1. De Monzie. L'Impromptu du sionisme (Monde nouveau, août-septem- 
bre 1922). 



./ 



CXtVl PRÉFACE 



nation reçut l'adhésion formelle de l'Italie, puis, le 27 dé- 
cembre 1917, celle de M. Stephen Pichon, alors ministre 
de. Affaires étrangères du cabinet Clemenceau. 
Il faudra cependant attendre deux années encore pour 
crue le principe passe dans les faits : ce fut seulement dans 
/e protocole de San Remo (24 avril 1920), préparatoire au 
traite de S èvr es que le foyer national juif sortit des limbes 
dïonitiaues à charge d'approbation parla Société des 
Sons S approbation elle-même tarda deux autres an- 
nées à venir (24 juillet 1922) et encore la question des Lieux- 
S, touchée par l'article 14 du mandat britannique sur 
fa Palestine fut'elle ajournée.à raison des protestations de 
l a France de l'Italie et du Saint-Père (4 juin 1922). 

Depuis' 1918 en effet, l'installation de l'Angleterre 
Jérusalem s'était accompagnée d'incidents et de manifesta- 
tions tel quele sionisme apparaissait de plus en plus comme 
Tll eur souverainement perturbateur et révolutionnaire. 

Pou gouverner la Palestine, dont le caractère chrétien 
(ou musulman) est pour le moins aussi éclatant dans le pré- 
sent que le caractère Israélite peut l'être dans un très lom- 
tain passé, l'Angleterre a fait choix d'un juif pour haut- 
commissaire, sir Herbert Samuel. 

«Le gouvernement britannique ayant solennellement 
Dt omis dans la déclaration Balfour de ne porter aucune 
E au, droits civils et religieux des collectives nonju, 
Z existant en Palestine (c'est-à-dire, m plus m > moins de 
la population indigène), il eût été équitable de ne pas sou 
mettre ces populations à une administration presque exclu- 
aient judaïque, mais de faire largement appel a leur 
ol boration. Qu'a fait l'Angleterre? Elle a installe une 
suorématie juive aussi odieuse aux musulmans quaux 
E^Dèi la an de 1919, les charges et j-gftP^ 
étaient en majeure partie aux mains des juif s En ■ 
un correspondant juif écrit de Jérusalem a 1 Univers israe 
Ute que lis fonctionnaires sont presque tous juifs anglais 
Trois lances sont désormais officielles : l'anglais, 1 arabe et 
ÏLébr "un hébreu qui ne correspond à rien et qu'on ares- 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE CXLVII 



suscité pour des fins politiques. Aux termes du mandat 
V organisation sioniste de Palestine est reconnue comme la 
collaboration officielle de l'administration anglaise, dans 
toutes les questions économiques, sociales et autres, suscep- 
tibles d'affecter rétablissement du foyer national juif et 
les intérêts de la population juive en Palestine : distribu- 
tion des terres, entreprise de travaux publics, immigration 
et acquisition des droits de citoyen palestinien. 1 » 

Cette partialité manifeste a exaspéré chrétiens et musul- 
mans de Palestine, elle a même indigné les vieux juifs, 
précédemment fixés dans le pays. Après les bagarres de 
Jérusalem, entre juifs et musulmans, en avril 1920, il 
y eut de nouveau, en 1921, attaques de colonies juives parles 
Arabes, troubles à Naplouse, émeutes graves à Gaiffa et 
à Jaffa. Enfin en août 1922 l'annonce de l'approbation des 
mandats britanniques par la Société des Nations détermina 
une grève générale durable parmi les Arabes. 

Il est hors de doute que, depuis 1918, grâce à M. Lloyd 
George, à M. Clémenceau et au président Wilson, la 
nationalité religieuse des israélites constitue une nationalité 
nettement privilégiée. „ . . 

Non seulement elle dispose d'une patrie en Palestine, 
mais les différents traités fixant le statut des nouveaux 
Etats de l'Europe centrale lui réservent, sur place, un traite- 
ment de faveur. C'est la Pologne qui la première a étrenné 
(28 juin 1919) ce régime incroyable, étendu depuis a la 
Roumanie, à la Tchéco-Slovaquie, à la Hongrie, à l'Autri- 
che à la Bulgarie. Parmi les diverses clauses où s'affirme ce 
droit nouveau, il en est une, qui vise les Juifs, mais dont la 
portée dépasse le cas d'Israël, c'est celle qui établit le prin- 
cipe de la répartition proportionnelle des fonds publics 
(nationaux, municipaux ou autres) aux écoles des minorités 
de langue ou de religion. Cette disposition, nationahtaire au 
premier chef, doit être mise en plein relief. Elle faisait dire 
à M Clémenceau (lettre officielle du 24 juin 1919) quelle 



1. J. Huby, art. cité. 



CXLVII1 



PRÉFACE 



ne contenait rien « qui ne soit déjà prévu pour les insti- 
tutions d'enseignement dans beaucoup d'Etats modernes 
bien organisés. Il n'est pas incompatible, ajoutait-il, avec la 
souveraineté de l'Etat de reconnaître et de subventionner 
des écoles où les enfants subiront l'influence religieuse à 
laquelle ils sont habitués chez eux ». Paroles mémorables, 
les plus importantes peut-être qui aient été prononcées 
depuis l'armistice. 

Toujours est-il que, grâce au biais de leur religion les 
Juifs disposent de deux nationalités : celle de l'Etat dont 
ils ressortissent et la nationalité juive. On en revient avec 
eux à un système analogue à celui de la personnalité des 
lois, qui fleurit sur les ruines de l'Empire romain, sauf 
que', au lieu de se diviser entre les individus, la loi se 
cumule sur la tête de certains d'entre eux. 

Cette bizarrerie a une cause matérielle. La Palestine, 
pays pauvre, exigu, déjà peuplé de quelques centaines de 
mille habitants, ne saurait abriter, même dans un avenir 
lointain, les treize ou quatorze millions de Juifs avoués 
par les statistiques \ Comme on voulait à toute force 
reconnaître juridiquement et caser quelque part la nationa- 
lité israélite on a eu recours aux subterfuges les plus divers. 
Tout en sachant fort bien d'une part que la Palestine, abs- 
traction faite des souvenirs historiques qui s'y attachent, 
est, par sa population, une terre arabe, musulmane et chré- 
tienne, d'autre part que, même si on la vidait de cette 
population, jamais les Juifs du monde entier, à supposer 
par impossible, qu'ils consentissent tous à cette transplan- 
tation, ne pourraient y tenir, et de beaucoup, les sionistes 

1 L'Univers israélite du 9 janvier 1920 a publié, du publiciste sioniste 
David Trietsch, spécialiste en la matière, une statistique du peuple juif 
qui se monte à 15.430.000 (dont 3.300.000 pour la Pologne, 3.300.000 pour 
l'Ukraine 3.100.000 pour les Etats-Unis, 900.000 pour la Russie, 650.000 
pour la Roumanie, 540 000 pour l'Allemagne, 450.000 pour la Hongrie, 
450 000 pour la Ïchéco-Slovaquie, 300.000 pour les Iles Britanniques, 
300.000 pour l'Autriche, 200.000 pour la Yougo-Slavie, 150.000 pour la 
France, 100 000 seulement pour la Palestine, etc...). L'Univers Israélite 
trouve d'ailleurs ces chiffres trop forts. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



CXLIX 



n'en poursuivent pas moins avec acharnement la dénatio- 
nalisation de la contrée et son expropriation, de telle sorte 
que, sous couleur de nationalitarisme, l'Angleterre a pris 
à tâche l'extinction ou Féviction d'un peuple au profit d'un 
autre. 

On a dit que vingt familles juives, restées fidèles à Jérusa- 
lem, avaient suffi pour empêcher la prescription de courir 
contre Israël. En réalité il s'agit d'une véritable recons- 
truction, qui n'est pas sans analogie avec l'Etat de Liberia, 
inventé par les Etats-Unis, au xix e siècle, pour y installer 
les noirs qui les gênaient. Cet expédient n'a rien résolu. A 
Libéria même il a superposé une tyrannie noire américaine 
à l'antique servitude noire d'Afrique et c'est tout. 

A Jérusalem l'opération s'annonce moins facile. Soutenus 
par 150 millions des leurs les Arabes s'organisent et ils 
font cause commune, sur ce terrain, avec les chrétiens, qui 
ne sont pas non plus sans appui. Néanmoins, jusqu'à pré- 
sent, l'obstination de l'Angleterre à implanter artificielle- 
ment, sur un sol dont la proximité du canal de Suez fait 
tout l'intérêt, une nationalité qui lui doive tout, et qui, 
jalousée par tous ses voisins, ne puisse se maintenir une 
seconde sans son soutien, a réussi à bafouer les efforts con- 
joints de l'Islam et de la chrétienté. 

La querelle des langues en Belgique 

On voit combien profonde a été l'influence nationalitaire 
de la Grande Guerre. Tout près de chez nous, en Belgique, 
elle a intensifié la querelle des langues. Au sud les Wal- 
lons parlent français, au nord les Flamands du peuple par- 
lent flamand, tandis que leur élite parle français depuis le 
xii 6 siècle; bref la Flandre est bilingue, la Wallonie uni- 
lingue. 

Devenue libre, la Belgique ne connut qu'une langue offi- 
cielle, le français, et ce n'est qu'à partir de 1873 qu'appa- 
raissent les premières lois destinées à établir l'égalité entre 
les deux idiomes. En 1889, grande victoire pour les Fia- 



PRÉFACE 

CL — 

mands • leur langue devient obligatoire en matière judiciaire 
rita'l et l'on énumère officiellement les communes fla- 
maÏdes du royaume. Depuis 1898 toutes les lois doivent être 

P t^r ^ ceÏT dÏ rnationaUtarisme flamingant 
s'affirm de plus en plus et cherche des sujets de combat 
sur oùrsur le P terrain scolaire. Depuis 1910 pour 1 enseign - 

versite uam*" , légères atténuations, 

finalement acceptée, en 1923, avec de Ae g er 3 
La même pression s'exerce sur Farinée. Une loi de md 

rite esoéraient pouvoir en tirer parti, lors de 1 invasion 

A_iSx_toss=ï^fi 

tive, Bruxelles devenant le siège de l' a ^ m *"* stratl Q^ 
Namur celui de l'administration wallonne. On sait que 
?5 person alités, tant flamandes V*"^sJT££Z 
rent contre cette machination auprès du chancelier impérial 
Tt dé avouèrent les esprits brouillons et exal es qui sous 
le nom d'activistes avaient accepté de faire partie du ton 
seil des Flandres. 



LE MOUVEMENT NATIONAXITAIRE CM 



Quand le gouvernement légal rentra en Belgique il eut 
néanmoins beaucoup à faire pour venir à bout de la discorde 
introduite par les Allemands. Ajoutez à cela que par suite 
de la marche de l'invasion, la Wallonie s'était trouvée subi- 
tement annihilée et les rudiments d'armée, qui avaient pu 
échapper à l'envahisseur, étaient surtout composes de fla- 
mands, qui, à leur grand désagrément, eurent pour chets 
durant toute la campagne, des officiers wallons ou flamands 
de langue française. 

Une espèce de franc-maçonnerie flamingante naquit, pen- 
dant la guerre, au sein des combattants, le FrontparUj, qm, 
même après mars 1918, alla dans la voie du particularisme 
jusqu'au défaitisme et, rentrant en Belgique à la suite du 
gouvernement du Havre, se mit en rapports avec les acti- 
vistes, qui, moins compromis, n'avaient pas cru devoir tuir 
en Allemagne ou en Hollande. Les querelles davant-guerre 
reprirent donc avec plus de violence. A l'heure qu il est les 
Flamingants, même modérés, réclament la flamandisation 
complète de la Flandre, dans l'enseignement, la justice et 
les administrations, la division de l'armée en unités flamandes 
et unités wallonnes, la revendication de Bruxelles et de 
ses faubourgs pour la région flamande. 

Il ne faut pas se faire d'illusion : le Frontpartij et 1 acti- 
visme sont à la Belgique ce que le Sinn-Fein est a 
l'Angleterre, avec en moins la persécution d un cote et les 
crimes de l'autre. « En cela, dit M. Savary, il est injuste 
et injustifié, car il n'est pas vrai que la Flandre ait une 
revanche à prendre sur la Wallonie ou sur la France, 
anti-patriotique, car ses promoteurs s'appuient sur 1 étran- 
ger Il tend au déchirement de la patrie belge. » Recouvre- 
t-il une lutte de classe ? Peut-être. Il traduit la haine d une 
certaine démocratie pour une classe plus cultivée. « Un 
France les primaires n'aiment pas le latin ;en Flandre c est 
le français qui leur déplaît. » Si le programme flamingant 
se réalisait, près d'un million de Flamands de langue iran- 
çaise, l'élite de la race, passeraient au germanisme intellec- 
tuel. 



CLII 



PREFACE 



En attendant, le flamingantisme n'en est plus à compter 
ses victoires. Encore en juillet 1922 une nouvelle loi impo- 
sait l'usage du flamand dans toutes les administrations 
des provinces de Flandre occidentale, de Flandre orientale, 
d'Anvers et de Limbourg, dans l'arrondissement de Lou- 
vain et dans celui de Bruxelles, sauf l'agglomération bruxel- 
loise pour leurs services intérieurs et la correspondance 
entre elles et les services centraux. En conséquence la con- 
naissance du flamand est exigée de tous les fonctionnaires 
de l'administration centrale. 

Cette extension politique du flamand contraste avec sa 
décadence naturelle dans les régions de libre concurrence. 
En août 1922 on annonçait en effet qu'à la suite de statis- 
tiques communales, établies par les services de la ville de 
Bruxelles le français avait fait depuis 1910 les progrès sui- 
vants : 

1910 1920 

Bruxellois ne parlant que le français. . . 47.385 50.787 
Bruxellois ne parlant que le flamand. . . 29.081 12.700 
Bilingues se servant plus fréquemment du 

français. 42.132 50.564 

Bilingues se servant plus fréquemment du 

flamand. . . . . . 50.157 36.196 

L'avance du français en dix ans a été environ de 38 %. 



L'Islande % 

On voit à quelles profondeurs la dernière guerre a 
remué les pays belligérants. Le mouvement d'idées, ranimé 
par elle, s'est d'ailleurs étendu aux races et aux contrées les 
plus lointaines. En 1922, par exemple, une délégation de 
noirs est venue demander à la Société des Nations la ges- 
tion des colonies allemandes d'Afrique. 

Plus près du lieu du conflit, aux confins mêmes de l'Europe, 
un nouveau pays s'est détaché de la métropole : l'Islande. 
Indépendante de 930 à 1263, l'Islande reconnut à cette 



LE MOUVEMENT NATIONALITAIRE 



CLIII 



époque la souveraineté de la Norvège, puis, en 1381, du 
Danemark, lorsque la Norvège passa sous la couronne des 
souverains danois. La séparation de ces deux pays, en 1814, 
ne troubla pas son statut. 11 fallut le remue-ménage natio- 
nalitaire du xix e siècle, accéléré en 1917 par les intrigues 
des Allemands, qui avaient besoin de l'Islande comme d'une 
base à sous-marins, pour relâcher une union plus de six fois 
centenaire. 

A la suite de démêlés longs et confus FIslande est devenue, 
à la date du 1 er décembre 1918, un Etat de nature très 
spéciale. Elle reconnaît pour roi le roi de Danemark et les 
deux pays s'octroient réciproquement la parité des droits 
civils, mais les citoyens de l'un sont dispensés, vis-à-vis de 
l'autre, de tout service militaire. La politique étrangère est 
commune et la clause de la nation la plus favorisée joue 
entre les commerces des deux pays. En dépit de ces accom- 
modements, le Danemark reconnaît l'Islande comme un 
Etat souverain. 

La Chine découvre le patriotisme 

Quant à la Chine, elle a été profondément bouleversée. A 
vrai dire la difficulté n'est pas petite de faire, chez elle, le 
départ de ce qui concerne la politique proprement dite, 
c'est-à-dire les vicissitudes de la souveraineté, et le natio- 
nalitarisme. 

Cantonné dans l'esprit de famille, le Chinois, quoique 
violemment caractérisé, quoique éminemment xénophobe, 
manque à peu près totalement de l'élément sans lequel il n'y 
a pas de nationalitarisme possible, le patriotisme. A force, 
cependant d'être disputé entre la Russie, le Japon, l'Angle- 
terre, le Chinois au surplus délivré du joug mandchou depuis 
plus de vingt ans déjà (1912), le Chinois touché enfin par 
l'argument d'autochtonie qui se trouve au fond du bolche- 
visme — et Ton sait que depuis 1919, Moscou n'a pas man- 
qué de travailler fortement la République du Milieu, — le 
Chinois semble s'élever à la conscience de son originalité. 



PRÉFACE 



Le iouroù cette conscience sera parfaite, la Chine pren- 
dra peut-être l'aspect récemment acqnis par la Russie. La 
de 1912 a mis en liberté part.culansme le 
plus violents : « Elle adopta comme emblème, ™*J*£ 
P Fabrègues le drapeau aux cinq couleurs, voulant desi- 
gner parla les'cinq races qui composent le peuple , chinm. 
Le rou-e symbolisait les Chinois ; le jaune les A artares 
mandchous ; le bleu, les Mongols ; le blanc, les Tibétains ; 

16 Si£5S«- joutent plusieurs autres races 
de moindre importance, tribus abongènes Béantes - les 
Lolos, les Miaotzes, les Ikias, les Hakkas, es Haklos es 
Yao la tribu des Li, les Mosos, les Lisus, les Minkias les 
ÏÏL dans le Sud les Tonguses, p,^^ 
dans le Nord. Elles ne sont pas négligeables. Le dialecte 
des Hakkas est parlé par A millions de personnes ; celui 

deS , ^X~niblent bien d'après Jupgdj 
leurph— 

sont au nombre de 15 a X) millions. i 
trois provinces : le Chensi (4 millions), le Kan Sou (o), 
Y un Nan U). Les autres sont disperses. » , o18fi1 à 

Us se sont déjà révoltés deux fois au xix' -ele de 1861 a 
1878 au Kan Sou (et leur rébellion ^S^ 1 ™ ™ 
morts, autant que la Grande Guerre) et de 1866 ^ 
Yun Nan. Jetez l'étincelle nationahtaire to^y 

population, avec cinq races principales, aussi différentes 

, La Chine actuelle dans Bévue te P.ris, 15 cet. ^ 
TLte ovation est oue.ouefois ^ «doute mais génèrent 
reçue. Dans ce totall. Mongol» co»P* P ou Q 2 £ M M an ' dcho urie ponr 
chinois ponr 1.J00.000, ta ïh.bet po«^«»-™. gé Tchouen , avec 
8.500.000. La plus peuplée des province 



68.134.000 habitants. 



LE MOUVEMENT N ATIONALITAIRE 



CLV 



entre elles que les Latins le sont des Germains et ceux-ci 
des Slaves, sans parler des Chinois du Sud qui se distin- 
guent de ceux du Nord, comme les Espagnols des Français 
S Depuis la Révolution, qui débuta le 10 octobre 191 1 t 
la proclamation de la République (12 février 1912), la Chine 
n'a plus de gouvernement effectif; entre la dispersion - 
rfeile - et l'unité — théorique, - tout ce qu on peut faire 
'e t corner une série de diastoles (en 1911, 1913, 1916 
1917) et d P e systoles (1912, 1913, 1916, 1922) où marquent 
surtout la première Révolution du Sud, très brève, en juil- 
let 1913 l'élection à la Présidence de Youen Che Kai (7 oct. 
1913) son évolution vers la monarchie constitutionnelle en 
sa faveur (1915), son échec (22 mars 1916) et sa mort 
(6 iuin 1916), tout cela doublé d'une seconde insurrection 
du sud (janvier-juin 1916), la restauration du jeune Empe- 
reur (1- juillet 1917), qui ne dura que douze jours, mais 
provoqua une scission de cinq ans entre Pékm et Canton, 
suivi du Yun Nan, du Kouang Si, de Koue! Tcheou, du Fou 

Kl Ce qui prévaut en réalité, c'est la tyrannie provinciale 
des gouverneurs militaires. 

«Un mouvement pour l'indépendance de chaque province 
avec une constitution similaire est déjà commence dit 
M René Lays '. Il se poursuivra jusqu'à ce qu'une fédéra- 
tion autonome des provinces soit établie. Le Sétchouen, le 
Hounan, le Yunan, et le Kouei Tchéou se sont nettement 
déclarés en faveur de l'indépendance provinciale avec créa- 
tion d'une République fédérative. Le docteur Sun-Yat-ben 
comprit to it de suite les avantages que son gouvernement 
pourrait en retirer et il se déclara hautement, pour la 
constitution, à Canton, d'un gouvernement fédéral des pro- 
vinces indépendantes. L'Assemblée provincial du Kwansi 
adressait le 8 juin dernier (1921) un télégramme circu- 
laire à toutes les provinces de la Chine pour leur annoncer 
son indépendance. Cette Assemblée déclarait que la cons- 



1. Grande Bevae, juin 1922. 



CI. VI 



PRÉFACE 



titution de Pékin était lettre morte et que des troubles exis- 
tant dans le pays à l'état latent, l'unification n'était plus 
possible. De plus, elle insistait sur le fait que les provinces 
devaient être des unités indépendantes, desquelles le gou- 
vernement central devait dépendre à l'avenir... On ne peut 
nier, ajoute M. René Lays, qu'il existe un esprit de solida- 
rité entre les habitants dune même province, ressemblant 
étrangement à ce qu'on appelle en France : l'esprit natio- 
nal. » Le P. Fabrègues est plus explicite : « Peu à peu, 
affirme-t-il, au contact des idées occidentales, un esprit nou- 
veau s'est formé, et nombreux sont ceux qui présentement 
sentent au plus vif de leur cœur les injures causées à leur 
patrie. Au moment de la guerre sino-japonaise, l'immense 
majorité de la nation se désintéressait des questions ter- 
ritoriales, et toute concession à ce sujet leur paraissait 
une affaire de l'Empereur, qui était libre de céder son bien. 
Présentement ce n'est plus cela, et à chaque empiétement 
correspond un mouvement profond de protestation, qui 
prend son origine dans les écoles, puis s'étend parmi le 
peuple, et cause quelquefois un boycottage tenace du com- 
merce de l'usurpateur. Il y a là un fait nouveau... L'amour 
de la pairie se développe. » 



Nationalitarisme et nationalisme aux Etats-Unis. 
La question noire. Porto-Rico. Haïti. Le Ku-Klux-Klan 

Les Jaunes sont donc entamés. Les Noirs le seront peut- 
être un jour et ce jour pourrait bien luire d'abord aux Etats- 
Unis. Ils verront les Noirs revendiquer pour leur « natio- 
nalité » le droit à l'autonomie, à l'indépendance. De 757.208 
en 1790 ils sont passés au chiffre de 9.827.763 en 1910. A 
l'heure actuelle il y en a bien 11 ou 12 millions. 

Leurs progrès ne se comptent plus. En 1860 les citoyens 
n'étaient parmi eux que 488.070. La libération de A mil- 
lions d'esclaves fit passer ce chiffre à 4.880.000 dix ans 
plus lard. De 1866 à 1920 la proportion des illettrés est 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



CLVII 



descendue de 90 % à 20 °/ 0 » tandis que le nombre des éco- 
les publiques pour Noirs passait de 100.000 à 2.000.000, 
celui des maîtres de 600 à 40.000. En 1900 il y avait 
2 banques nègres, en 1915, 72. Aujourd'hui les Noirs 
détiennent 20 millions d'acres de terre, c'est-à-dire une 
superficie égale à celle des Etats de la Nouvelle- Angleterre, 
moins le Maine. De 1900 à 1910 la valeur des propriétés 
noires montait de 177 millions de dollars à 492. 

Peu après la guerre on a vu qu'ils étaient capables de 
violence. Ils naissaient par ailleurs à l'organisation. Il suf- 
firait d'un hasard, de quelque infortune publique pour que 
les minorités ethniques dont fourmillent les Etats-Unis se 
groupent plus ou moins autour de ce puissant noyau pour 
moucheter la bannière étoilée d'astres monstrueux qu'elle 
n'avait pas prévus. 

La politique nationalitaire de Washington irait elle jus- 
qu'à faire de Chicago, par exemple, la capitale d'un Etat 
allemand d'Amérique ? On peut en douter, car il n'y a guère 
d'administration plus hypocrite en cette matière que l'ad- 
ministration américaine. 

Encouragée sans doute par l'exemple britannique en 
Egypte, l'Amérique, non contente d'occuper contre tout 
droit (nationalitaire) Porto-Rico, les Philippines, établit 
en effet, sous la forme pudique d'un traité (valable jusqu'en 
1927) que les « Chambres » haïtiennes approuvèrent en 
novembre 1915, son protectorat virtuel sur Haïti. 

Du point de vue des « principes », c'est un pur scandale, 
contre lequel tonne par exemple le sénateur Borah. Sous 
Wilson la pression militaire et financière exercée sur ce 
petit peuple sans défense toucha les bornes de l'infamie, 
A la fin de 1921 la question devint si brûlante qu'une 
commission sénatoriale d'enquête se rendit sur les lieux. 
Elle conclut au maintien de l'occupation. 

11 paraît d'ailleurs exact que la venue des forces améri- 
caines (depuis 1919) a trouvé des causes réelles dans l'état 
d'anarchie où la République était tombée : « Quand les 
Français, dit un journal américain, évacuèrent l'île en 1804, 



PRÉFACE 

CLVIIX 



,11«, dirigé», »«■» " . "ITt. à 1861 el «> trouve 
K ,-Klux-Klan, dont 1 »7'™„ "™°°',it po» but d» 
étreitement lié k 1« q»=*'»« »•"«• "*'' £ » 1, dignité de 
„„ „,„„!.. »»»'• °™î*"Tié7rï. ! Et.t, du Sud, 

— rr"puSé „. y- • » 

JUtamt d'un. «to*~ b ™ 'f U h „* ibk. ,«. 1. 

société secrète. A la fin de 1915, ms> 

son rénovateur M W.-J. bimm v ^ égide 

tion aux pars Américains de : se J?roup ^ ^ ^ 

pour procéder à ^onj ton t - J ' les ja unes, 

quelconque étranger. J ' es de la Ctercfc of 
les noirs, les orthodoxes, 

England. maT1 ifeste « par des réunions 
L'organisation, qui se mam este « £ colHne la plus 

tenues à. minuit sur * m ^ e nne croix flamboyante 

^f.Taes P^es immédiats et 

2. Correspondant, 10 septembre 1922. 



LE MOUVEMENT NATION ALITAI RE 



CLIX 



foudroyants. Du nombre de 34 à la fin de 1915 elle vit 
passer ses adhérents à 500.000 en 1921. 

11 faut voir dans ce succès la réaction d'un nationalisme 
ultra-ombrageux, qui, par exemple, s'inquiète de voir 
3 millions et plus d'Israélites accaparer 1 mtellectualite 
américaine {le Collège de la Cité de New- York comptait 
90° / de Juifs), et de constater que dans certains Etats, comme 
la Caroline du Sud, le Mississipi, il y a respectivement 150 
et 145 noirs pour 100 blancs, 90 en Louisiane, 88 en 
Géorgie. Le K.-K.-K. demande la suppression de leurs droits 
électoraux. 

Néanmoins le but dépasse la mesure et les crimes trop 
réels, commis par le K. -K.-K. depuis 1921, ont soulevé de 
vives et légitimes réprobations contre cette forme dégoû- 
tante, mais significative, d'un nationalisme qui bégaie 
encore. 



Le nationalisme nègre 



Par un contraste assez piquant, mais compréhensible, il se 
pourrait que de tous ces débats sortît, un jour, un natio- 
nalisme nègre assez gênant pour les vieilles puissances 
coloniales. On connaît Y Association universelle pour V avan- 
cement de la race noire, qui fut fondée en Amérique et qui 
compte plusieurs millions d'adhérents. En septembre 1922, 
quatre délégués vinrent en son nom à Genève s'aboucher 
avec le secrétariat de la Société des Nations afin d'obtenir 
l'administration des anciennes colonies allemandes. 

Cette demande invraisemblable masque-t-elle l'offensive 
de capitalistes américains d'origine germano-sémite ? 
L'hypothèse ne doit pas être écartée a priori. 



Paris, octobre 1922-fin mars 1923. 



LIVRE PREMIER 

DÉFINITION ET MÉTHODE 



CHAPITRE I 

LE MOT 



I. — Le mot de nationalité vient de national qui vient 
de nation. Nation vient du latin natio, apparenté à nasci, 
naître. Chose digne de remarque : nation n'est pas un dé- 
rivé populaire, mais un terme de fabrication savante. Dérivé 
populaire il eût donné naison, et non nacion, forme la plus 
ancienne sous laquelle le vieux français nous le livre. Mais, 
bizarrerie nouvelle : alors que le natio latin offrait un sens 
fort comparable, sinon tout à fait identique, à celui de notre 
mot actuel de nation (c'est à savoir celui de race, d'es- 
pèce)\e vieux français nacion une fois introduit, ouréintro- 
duit dans l'usage, rétrograde spontanément vers son sens 
étymologique le plus pur (que les Latins ne paraissent avoir 
retenu que dans le nom de la déesse Natio, que nous révè- 
lent les lexicographes) de naissance », de descendance, 
d'origine, tout en conservant par ailleurs celui qui lui est 
le plus ordinaire. 

C'est ainsi que dans l'Histoire de Metz (1326) on trouve : 
« ... qui nommeront... le plus apert homme du commun et 
tel qu'il soit de la nation de ladicte citeit. » Je choisis entre 

i. Comme en espagnol dans l'expression, toujours en usage, de ciego de 
nacion, aveugle de naissance. j 



2 DÉFINITION ET METHODE 



vingt autres cet exemple dans Godefroy. L'idée de com- 
munauté d'origine subsistera. La dernière édition du Petit 
Larousse illustré qui résume assez clairement deux ou trois 
traditions lexicographiques dit encore : « Nation — Réu- 
nion d'hommes habitant un même territoire et ayant une 
origine et une langue communes, ou des intérêts depuis 
longtemps communs. » Déjà le Dictionnaire de Trévoux 
(édition de 1771) déclarait : « Ce terme dans sa signification 
primitive désigne un nombre de familles sorties d'une même 
tige ou nées dans un même pays. » 

C'est donc cette idée de communauté d'origine qui dis- 
tingue d'abord la nation du peuple. La nuance est bien 
indiquée dans Littré quand il énonce au mot nation : « Réu- 
nion d'hommes habitant un même territoire, soumis ou non 
à un même gouvernement, ayant depuis longtemps des 
intérêts assez communs pour qu'on les regarde comme appar- 
tenant à la même race. » C'est déjà la nationalité. 

Cette définition nous permet, au moins provisoirement, 
de préciser les différences qui séparent le peuple, groupe 
d'hommes soumis à une même autorité, de la nation, groupe 
d'hommes de même origine ou rassemblés par de très anciens 

intérêts ». . . , 

Nous verrons d'ailleurs que ces définitions, si simples 
enapparence, résultent plus ou moins de théories fort sa- 
vantes et souvent fort arbitraires et il y aura lieu de les 
reviser, de les compléter, de les refondre. Nous verrons 
aussi qu'elles ont varié. Quand le Dictionnaire de l'Aca- 
démie française définit la nation «la totalité des personnes 
nées ou naturalisées dans un pays et vivant sous un même 
gouvernement » il se fait l'écho d'un sens, classique aux 
xvn q et XVIII e siècles, qui eut à cette époque une impor- 
tance historique considérable, mais qui s'efface de plus en 
plus 

1. Littré dit encore : « nation marque un rapport commun de naissance 
d'orifrine et peuple un rapport de nombre et d'ensemble. » 

2 C'est dans ce sens qu'il est souvent question aux xvn« et xvm' siècles 
des peuples de la nation française, peuples ayant alors un sens ethnogra- 
phique et nation un sens politique. 



LE MOT 



qu'en vertu de telles et . telles lois ^ 
ST^^ et^in espLe î- le terme 
¥& coneret politico-ethnographique. Nationalité 
signifie aLrs groupe humain formant ou propre a former 

^c!l a de n uf si sont relativement récents ; il v en a un 
t ^ nlus ancien et dont nous n'avons plus guère cons- 

excès de nationalisme, etc. G est dans ce sens 4 

Hugo, dans sa conclusmn du Jlfan, dit des Eta s-Ums que 

leur nationalité est un affront PT^^SSSS /M»*- 
Tr,trn^nit dans le Dictionnaire de l Académie * 

en Sllot de ^^^?^£ÏÏ2 
avec cette référence inattendue . « i-es r i a v 

^fptsTe natalité. 

SsoudreÎ Bonaparte veut sans doute dire que la naUon 

fra S e d'11n:STM^d e ; Staél qu'on fait l'honneur de 
IWn ion du mot. Elle l'aurait employé la prendre > dans 
sonTvre Z)e V Allemagne (1810), au sens précisément qm 

nous que l'idée que ce mot exprune est récente? Non. 



DÉFINITION ET METHODE 



existe même une preuve matérielle que le terme de nation 
recouvrait assez souvent jadis l'idée de nationalité : quand 
il s'agit par exemple de rendre un texte étranger, antérieur 
à 1800, où nation est employé, le traducteur actuel n'hésite 
pas, quand le sens l'exige, à recourir avec raison au terme 
de nationalité. J'ai relevé deux cas de ce genre, l'un dans 
une traduction de l'allemand, l'autre dans une traduction 
de l'anglais. 

Le premier concerne Herder : « Entre tous les glorieux, 
lui fait dire M. Lévy-Bruhl, le glorieux de sa nationalité 
me paraît un sot accompli » ; le texte original porte nation. 
De même M. Jusserand, quand il se trouve en présence, 
dans les Letters from an american {armer, de cette phrase, 
où il est parlé d'une famille, dont le grand-père était Anglais, 
la mère Danoise, et dont le fils a épousé une Française, 
« whose présent four sons have now four wives of différent 
nations », se sert tout naturellement du seul terme possible 
dans 1 état actuel de notre langue, et c'est le terme de na- 
tionalités. 

Mieux, le savant traducteur de Strabon, M. Tardieu, a 
recours lui aussi à ce vocable. 

Pour en finir avec ces préliminaires, il reste un mot à dire 
des termes de nationalisme et de nationaliste. Le mot de 
nationaliste a été vulgarisé sous le Second Empire par Prévost 
Paradol 1 pour désigner les tenants du principe des nationa- 
lités ; il a tellement évolué qu'aujourd'hui (depuis 1892), il 
signifie partisan d'une politique strictement nationale. Par 
un curieux retour des choses, bien des partis nationalistes 
répudient le principe des nationalités comme moteur de 
leur action. 

1. Le mot existait avant Prévost Paradol, mais peu employé, dans un 
sens voisin de libéral, de patriote. Dans un volume édité à Pans en 1837, 
chez A Philippe et intitulé : Les légitimistes et les orléanistes, auteur 
M A Siguier, préconise, dans le langage assez vague où se complaisaient 
les publicistes d'alors la formation d'un nouveau parti, qu il appelle 

na < UO No a ui St S ommes orléanistes, dit-il, suivant le véritable esprit de juillet, 
c'est-à-dire suivant l'esprit nationaliste. » 
Ce pourrait bien être là le premier exemple du mot. 



LE MOT 



Cette acception nouvelle m'a ob igé en 1918 de forger 
les deux termes qui ont été généralement adoptes, de na- 
KonaZaire et àe nationalisme, indispensables pour éta- 
blir ce S connexion avec le principe des nationalités que 
fe mots de nationalisme et de nationaliste n'expriment plus 
en français depuis 1892, à la faveur de circonstances que 

Tes 6 moT^ni en effet avec les événements et celui 
de nationalité se trouve engagé dans tellement de sy stème 
historico-idéologiques qu'avant d'aller plus loin ,1 convient 
de jeter un coup d'œil sur ces derniers. 

ethnographique. 



CHAPITRE II 



LA CHOSE 



I. — Gomme les jugements humains varient ! « Le prin- 
cipe des nationalités, tel qu'il se présente actuellement 
dans la conscience humaine, est une notion très simple et 
très claire. » Qui fait cette déclaration? M. Emile Bou- 
troux. A cette assertion d'un philosophe, un historien, 
M. Hauser, répond par une assertion exactement opposée: 
« Le principe des nationalités, qui est à la base de la guerre 
actuelle, dit-il, est le type de ce qu'on peut appeler une 
fausse idée claire 1 . » 

L'un et l'autre ont raison, mais principalement M. Bou- 
troux n'a pas tort. Revenons à Littré : « Le principe des 
nationalités, dit Littré, est le principe d'après lequel les 
portions d'une race d'hommes tendent à se constituer en 
un seul corps politique.» Voilà qui est net, simple et clair. 

1. Il semble que ce jugement soit en faveur chez les historiens, si 
sensibles aux contingences. Par exemple, M. Toynbee n'hésite pas à 
déclarer que « avec exactement le même groupe de facteurs » la natio- 
nalité peut apparaître ou non, ce qui l'obscurcit dès son origine et 
M. Ramsay Muir (Nationalisme et internationalisme) y voit « une idée 
trompeuse ». 

De même M. de Morgan, qui a étudié à fond la nationalité armé- 
nienne : « Le terme de nationalité, dit-il, dont on fait de nos jours si 
grand usage, souvent, hélas ! à tort, demeure vague et ne représente que 
des conceptions imprécises, les bases sur lesquelles il repose manquant 
elles-mêmes de solidité, par suite du grand nombre de facteurs, sur les- 
quelles est établie sa stabilité. » 

Certains philosophes, moralistes comme Santayana, sont durs pour la 
nationalité, où ils ne veulent voir qu'une illusion. Les ethnographes 
tâchent parfois — et très heureusement — de concilier la part d'arbi- 
traire et la part de nécessité que renferme toute nationalité, en mettant 
en relief son élément psychique. 



LA CHOSE 



~ ^~Z^Zea d'autres termes, exige que 

Le priucipe des ua tionah tes end a connaît re qu'un 

l'Etat et la Nationalité ° trace des frontières 

seul Etat, qui est 1 Etat nationa k 
qui sont fixées non plus d après le ou ^ ^ ^ 

raison de -'«P^^ A pa's tor't d'introduire les 
De son cote, M. Hauser n y de er 

serves qu'il a g^^^^'i^p- à,p* 
son expression. Historien, pu , réten tions nationa- 

débats pleins de sang donnent 1»^»P comp0 rte des par- 
litaires et, convaincu que leur prmcip £ ^ de 
ties ténébreuses, il va jusqu a le 

fausse idée claire. nl . inc ine nous l'avons vu, est 

C'est une exagération. Le P™«Pf' ^ être un Eta t. 
limpide : là où il y a une nahonahte la d , , La 

Fort bien. Mais à quoi reconnaître une 

nalité ce n est pas le rôle , pou q s t reco n- 

cini dans son fameux discou d ou verture ^ 
droit international à l'Université de lunn ' k même 

i Prelez oni parues a INapies n» 

». Dan, un ouvrage t^™ 6 ^^^ 
nationalité^ une ^litéinsa-s ^ , «complètement la nature 



8 



DÉFINITION ET MÉTHODE 



humaine naturelle, fondée sur l'unité de territoire, d'ori- 
gine, de mœurs et de langue, la nationalité mancinienne 
s'épanouit dans une communion parfaite de vie et de c 
cience sociales. 

IL — Son origine livresque n'est pas bien diffici 
trouver. 11 suffit de se reporter àlaPréfaceque M me de S 
écrivait en octobre 1813pour son livre de V Allemagne : 
différence des langues, écrit-elle, les limites nature] 
les souvenirs d'une même histoire, tout contribue à créer 
parmi les hommes ces grands individus qu'on appelle des 
nations ; de certaines proportions leur sont nécessaires 
pour exister, de certaines qualités les distinguent... » Cette 
nation staelienne dérive à son tour du contenu ordinaire 
mis par les lexicographes du xvm e siècle dans le mot de 
nation, de certaines idées germaniques (exprimées surtout 
par Herder) sur l'origine des peuples et des Etats, enfin 
d'une tradition très complexe élaborée en France. 

Nous aurons l'occasion de fouiller dans ce passé extrê- 
mement meublé, touffu, déterminé. Respectons en attendant 
la tradition qui attribue à Mancini la première définition de 
la nationalité moderne. Il mérite cette paternité par la pré- 
cision de ses termes, leur cohérence, leur caractère non plus 
littéraire ou historique mais politique et juridique. Sans 
doute, la nationalité mancinienne s'applique davantage à un 
idéal qu'à une réalité. Telle quelle, nous ne la rencontrerons 
nulle part sur la terre. Plus même qu'un idéal, plus qu'un 
sujet de droit, c'est une catégorie intellectuelle à la recherche 
d'une incarnation, — disons-le, une catégorie italienne, une 
arme politique aux mains de Yitalianità encore asservie 
mais déjà menaçante. S'il fallait nous en convaincre davan- 
tage nous n'aurions qu'à nous souvenir de ce fait : l'Au- 
triche essaya de faire interdire les cours de Mancini et le 
roi de Naples confisqua ses biens. 

III. — La première définition formelle de la nationalité 
— celle qui domine une grande partie de l'histoire au 
xix e siècle — dépend donc étroitement d'une certaine con- 
ception de la politique, d'une philosophie de l'histoire par- 



LA CHOSE 



ticulière. Grâce a son ^ '^^^t 

m oins fortune un peu pa rtout J formu l e 

professeurs de droit, docdes . a répandre V h eu ^ 

d'un confrère. Dans son Preas de drorf P« î 

« socia/e, de quelques années postée ur ^ 

de Mancini, Prad ier Fodere e once « Une 

réunion en société des habitants d u viden _ 

le même langage, régis pa les mêmes l d f ilions 

l'état de nation. » , ni arbitraire, elle 

S'il n'y avait en ^- n hasard ^ ^ ^ 

serait quasi parfaite Te le quel! a ■ A&s ^ 

veilleuse et la plupart des publicistes na 
et xx' siècles n'ont guère fait que la commenter, u 

Les éléments qui constituent et mai ™ en °. ^ 
dualité nationale sont : l'unité ^'^^J e et 
phiques, la langue ,1a religion, 1 unité .poliuq , 
Ls traditions, la littérature, la ^merede vv re 
manif estation^ . culturelles ] — ses org a- 
rL m s a ot±,:?;We sentiment national qui l'amme 

M SuÈ— , l'épanouissement le plus heu- 
re^ de la définition mancinienne de la nat.onal.te 

IV - C'est cette notion-là, plus ou moins ne ^e plus 
ou moins sincère, qui, au siècle passe, PJJ^éïSo 
versement européen. On la trouve quelquei ms « 
une autre conception, moins physiologique p lus p q 
de la nationalité, venue de très loin, comme nous 



|0 DÉFINITION ET METHODE 

rons, venue peut-être de la philosophie scolastique, favo- 
risée par la Réforme, précisée en tous cas par les légistes 
français, soit qu'ils fussent hostiles à l'absolutisme, soit 
qu'ils en fussent partisans, infectée par certaines thèses 
historiques, gonflée éperdument par les encyclopédistes, 
crevée et répandue avec fracas par la Révolution et dont la 
définition la plus complaisante a été donnée par M. Emile 
Ollivier au tome premier de son Empire libéral (1895). 
Elle n'a pas le mérite de la brièveté : 

« La théorie des nationalités... ne relève pas de Tordre 
du sentiment ; elle réside en un principe juridique absolu- 
ment intellectuel... Ce principe est que toute association 
d'hommes nommée peuple est une individualité indépen- 
dante, libre, souveraine, jouissant du droit imprescriptible 
de disposer d'elle-même, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur; 
à l'intérieur de s'organiser à son gré, de changer ses insti- 
tutions pacifiquement, ou à la suite de luttes intestines et 
de révolutions ; à l'extérieur de s'allier à qui il veut, aux 
conditions qu'il juge les meilleures, de contracter même des 
liens plus étroits d'annexion, de constituer avec d'autres, 
s'il est petit, de puissantes unités... La volonté des popu- 
lations produira probablement... de grandes agglomérations; 
rien ne s'oppose néanmoins à ce qu'elle en maintienne 
ou qu'elle en constitue de petites. La théorie des nationa- 
lités s'accommode d'une combinaison aussi bien que de 
l'autre, elle n'est inconciliable avec aucune d'elles. Dans 
la politique des nationalités... il n'y a pas de limites natu- 
relles. Les véritables frontières sont celles que constitue la 
volonté des populations, les autres sont les murs d'une geôle 
qu'on a toujours le droit de briser. » 

V. — Sous une forme plus accommodante, M. Emile Durk- 
heim traduisait la même idée dans un opuscule paru en 
1915 : « Une nationalité, y disait-il, est un groupe humain 
dont les membres, pour des raisons ethniques ou simple- 
ment historiques, veulent vivre sous les mêmes lois, for- 
mer un même Etat, petit ou grand, il n'importe ; et c'est 
aujourd'hui un principe, parmi les nations civilisées, que 



LA CHOSE 



11 



là sans quelque «^^^S d u sujet. M. Hao- 
elles n'en espnment q» m ^ ^.^Le formule 
ser, dans le même ordre d idées n P col _ 

lapidaire ^^ï/^ spirituel » jadis 

ïïgne ^nanTla formation des Etats nationaux 

^pt^t a bout eette tendance, = 

avol r constate que « m du celle 

langue, m celle de la re ng « . , de Vftme » 

d6S T^iCdti ^tSlité, niais qu'il j faut 
ne suffisent pour prouu . m de ratult signale 

ce quelque chose de p us »d . le const ituent, 

ÎraTs SuîS d'orig J, d'évolution et de dege- 

wffl nous le décrit ^ ^ ^ ^^nvc age 

dont les d-rs types ( ^ ^ 

en commun, à indicati ons rudimentaues. 

V-l IrïÏs^pôlesque nous venons de gjjto 
tonte une gamme ^P = ^ 

ment spécialisées : la science 1 1 truche . 

droit, la géographie M.de Rto«.t 

ments favoris ou leurs sectateurs ^u 

Wit (l f 6 le d s an mo atsT 1 L natlon^é, soutiendra par 
tances toutes morales ». ; bassin. » 



L2 



DÉFINITION ET METHODE 



« la nationalité est une réunion d'hommes organisés socia- 
lement alin de réaliser la meilleure expression de la loi 
morale qui, seule, peut satisfaire les éléments constitutifs 
de l'homme. » De même M. Ferrero-Gola lustre la défini- 
tion manciniennede la nationalité d'une sorte d'éclat méta- 
physique en la basant « sur la conscience d'une prédestina- 
tion à la suprême union sociale dans l'Etat ». 

Enlin signalons ceux qui, à l'imitation de l'école wallin- 
gante, délinissent, avec M. Colleye et le comte Albert du 
Bois, la nationalité (dont ils font un synonyme de nation) : 
« Un groupe d'hommes de même race, de même langue, de 
même religion, ayant mêmes mœurs, même histoire, mêmes 
lois, et qu'unit la volonté de vivre en commun. » 

VIL — Au point de vue pratique, il faut noter la distinc- 
tion relevée par beaucoup d'auteurs entre la nationalité et 
l'Etat. C'est surtout en Allemagne ou chez les écrivains de 
l'école allemande, que cette précaution est remarquable. 
Ainsi Bluntschli, définissant la nationalité, dans sa Théorie 
générale de l'Etat, après avoir insisté, comme primordiale, 
sur la conscience des liens de culture et d'origine, a soin de 
dégager cette conscience de toute compromission adminis- 
trative : « abstraction faite, dit-il, du lien politique ». 
Niebuhr, son prédécesseur dans cette voie, allait peut-être 
encore plus loin : « la nationalité commune, enseignait-il 
dans un de ses mémoires politiques (le Droit de la Prusse 
contre la cour de Saxe) est plus haute que l'union politique 
qui lie et sépare les hommes. Elle fait naître entre eux par 
la grammaire, la langue, les mœurs, les traditions, la 
littérature, une confraternité qui les sépare des souches 
étrangères et leur rend odieux le lien qui les attache à un 
peuple qui n'est pas le leur ». De là cette prédilection pour 
la nationalité racique affichée par tous les adhérents des 
théories allemandes (y compris Mancini) depuis plus d'un 
siècle. De là aussi, mais moins exclusivement, ce carac- 
tère d'organisme naturel célébré dans l'Etat nationalitaire, 
par opposition aux groupements forgés par la violence ou 
l'artifice, caractère mis dans tout son jour par M. Carnazza- 



13 

LA CHOSE 



^ ^^T^es, dans ses Eléments de droit 

international. ^ se h t un u j 

• V t "' fi* M Jean Brunhes, spécialiste de la quest on. 
toutes, ligure m. j. Atrans-er aux préoc- 

surnotresujetdes l" 3100 ^?" juridiquement 
dans un vocabulaire , « jto ^^Un gue dans 1 natio- 

3^ fu r g r^™q^cne a se 

naïue « u" 5 r d'autres termes et toujours 

ffiSn Tel =S=iiM3- «res .eunes, voire 



mê Se en qu:Ïe;cette définition nous incline aux idées de 
M T Deniker qui, dans son ouvrage sur les races et les 

ce tumulte un signe vraiment conducteur. 

IX _ Pour en sortir, pour le dominer, il taut peut eire 
Jmover une autre méthode que celle qui a été en usage 
dTpùis y un sfècle en cette matière. Jusqu'à présent on s est 
Sèment efforcé de faire prévaloir une certaine idée de la 
EL telle ou telle autre qui la conejre^ 
à erand renfort de textes, de témoignages et de raisonne 
m!nL Parmi les derniers écrivains qui se sont occupes de 
Question, aucun ne semble admettre qu'on puisse mar- 
cher par une autre voie du côté de la vérité. 



14 



DÉFINITION ET MÉTHODE 



Pourtant, si quelque chose doit frapper d'abord l'enten- 
dement, c'est le caractère même du sujet. 

La nationalité, et surtout le principe des nationalités, 
sont des notions, des idées, qui mettent en jeu des forces 
psychiques et qui, en dernière analyse, relèvent de la psy- 
chologie de l'assentiment. La première condition pour y 
voir clair c'est donc d'appliquer à l'idée de nationalité la 
méthode d'investigation qui est de mise avec toute autre 
idée, lorsqu'on en veut exprimer le sens par le dégagement 
de ses origines. 

Il convient avant tout d'établir Funité ou la diversité 
de développement de l'idée nationalitaire ; de dresser sa 
ou ses généalogies ; d'expliquer son apparition, sa qualité 
parla nature du milieu qu l'a produite" de rendre compte 
de ses variations par la loi de Fintérêt. 1 ns le domaine des 
idées, plus qu'ailleurs peut-être, Vis fecit cui prodest ne 
manque pas d'utilisation. 

Comme on admet généralement que l'idée de nationalité 
a trouvé en France son terrain de prédilection, notre pre- 
mière besogne sera de rechercher quelle était en France la 
nature de l'atmosphère nationale à Fépoque où le fait natio- 
nalitaire prit forme et s'affirma. 



LIVRE II 

LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



CHAPITRE PREMIER 

DE L'ANTIQUITÉ DU SENTIMENT NATIONAL 
EN FRANGE 



ï. — Le sentiment national est le plus souvent impos- 
sible à discerner du patriotisme pur et simple. Il n'en dif- 
fère d'ailleurs que par une nuance à peine saisissable qui 
tient plutôt à sa cause qu'à son contenu ou à ses effets, s'il 
est vrai que le sentiment national soit un patriotisme fondé 
sur la conscience d'appartenir à une même origine ou d'avoir 
les mêmes intérêts profonds que les autres habitants du 
même sol, et non plus un patriotisme seulement et vigou- 
reusement impératif, sentimental ou disciplinaire. 

IL — Les historiens ne s'accordent pas sur la date d'ap- 
parition du sentiment national en France. Le plus hardi de 
tous, Augustin Thierry, n'hésite pas à remonter auix 6 siècle 
pour signaler l'aurore naissante de la nationalité française. 
Prenant acte du dernier démembrement de l'empire caro- 
lingien, en 888, il voit cette nationalité préformée dans son 
territoire qui alors s'organise : « Le système des lois per- 
sonnelles, remarque-t-il, reçut le premier coup par la fon- 
dation de nouveaux Etats où la nationalité résultait non 
d'une complète unité d'origine, mais de l'unité territoriale 
et des convenances géographiques. » Et plus loin : « De ce 



16 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



demie, deme— ^J^^^' à 

le \ c di dut national », élu au détriment de l'héritier legi- 
« me Ï germanique. Pour Augustin Thierry Je P^c 
lin -ion' représente le parti de 1 étranger, celui d Eudes, le 

*t SSt — !" «Utf de Hugues Capet g87) 
lui permet d'assurer avec pins de raison cette fois. « C est 
P *„ du règne des Franks et la substitution d une royauté 
nationale au gouvernement fondé par la conquête Des lors 
en effet 1 histoire de France devient simple ; c est toujours 
un même peuple qu'on sent et qu'on reconna tt .a ; ks 
chamrements qui surviennent dans les mœurs et la civilisa 
2TEÏÏS2 nationale est le fondement sur leque re- 
pose, depuis tant de siècles, l'unité de dynastie > Renan 
L-tà-e cet avis : « Dès le *• siècle, observe-t- 1, la bran 
cil ■ 'est toute nationale. » En gros, Brunhes suit Renan. 

Pour M Longnon (Origines et formation de la nationa- 
/J^^'dontSanion mérite une attendu toute 
narticulière, il faut attendre le début du Ml siècle pour 

pour " appeler de son nom, du patriotisme français, lo s- 
Su'en 1124 le roi anglo-normand Henri I- s^llie contre 
Louis le Gros avec ? empereur d'Allemagne Henri V. La 
£££ qu'une armée allemande menace la ^nUere occ, 
dentale du royaume y cause le plus ^Z' [P £ Or- 
forces militaires de la France proprement dite LFans, Ur 
e ns Amiens, Laon, Reims] se groupent sans re Urf ange, 
du monarque capétien ; elles se réumssent à Reims prêtes 

, L'idée de race sur laquelle se fondait Augustin Thierry pour établir 
dait dune '^«^g^fâ^Zar*** ^ »e téo- 
Francia dans ses histoires. 



DU SENTIMENT NATIONAL EN FRA 



17 



à repousser l'invasion, et, devant ces préparatifs, l'empe- 
reur se retire prudemment ». 

La plupart des historiens, toutefois, fixent de préférence 
II Bouvines, en 1214, la naissance du sentiment national 
français : «Ce fut vraiment, dit M. Babelon {Le Rhin clans 
V histoire) y une victoire nationale, le triomphe de la race 
française sur les Allemands... Désormais le nom de France... 
s'étend à toute la monarchie et englobe les grands fiefs eux- 
mêmes. La douce France tend à reprendre les limites de 
l'ancienne Gaule». Ranke, Duruy adoptent un point de vue 
analogue. Pour M. Flach, Bouvines est « la clef de voûte 
de l'unité française ». 

L'avènement des Valois (1328) qui coïncide avec le début 
de cette longue crise militaire, politique, juridique, patrio- 
tique, sociale, que fut la guerre de Cent ans, fournit une 
nouvelle occasion de fixer l'avènement du sentiment natio- 
nal. Parmi ceux qui adoptent ce système, Guizot paraît être 
celui qui s'entend le mieux à le développer : « Jusqu'au 
règne des Valois, observe-t-il, c'est le caractère féodal qui 
domine en France ; la nation française, l'esprit français, le 
patriotisme français n'existent pas encore. Avec les Valois 
commence la France proprement dite; c'est dans le cours de 
leurs guerres, à travers les chances de leurs destinées que, 
pour la première fois, la noblesse, les bourgeois, les pay- 
sans, ont été réunis par un lien moral, par le lien d'un 
nom' commun, d'un honneur commun, d'un même désir 
de vaincre l'étranger. » 

Précisant davantage, certains, comme Michelet ou M. Hau- 
ser, rassemblent autour de Jeanne d'Arc les premiers linéa- 
ments précis et définitifs de la nation française. Au fond 
ces divergences de choix ne traduisent que des différences 
de critérium. Suivant que l'on envisage le territoire, les 
mœurs, la religion, l'organisation politique, la diplomatie, 
ou le développement des idées, toutes choses qui ont leur 
répercussion sur la nature du sentiment national, et selon 
qu'on le colorera de préférence des couleurs de l'une d'elle, 
on sera porté à accélérer ou à retarder son éclosion. 



18 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



C'est ainsi que des écrivains, protestants ou libéraux, 

attributions royales. U est ainsi enco 1 , p ■ 

la tmestion nationalitaire comme M. 1 aima (Uel rrxn 
de la gestion ^ caraclère des traltes 

C 7v Ve nh ah c 0*8) qui,» distribuant l'Europe en grosses 



hésitation cette théori^ ^ le 8en timent na- 

Uorr -i dans toute sa pureté, distinct do loyalisme 
- 1p rni et fleur d'un patriotisme très réfléchi. 

, uans »n sens analogue : « La patrie n'existait presque pas avant 
Louis XIII » (A. de Vigny). 



DU SENTIMENT NATIONAL EN FRANCE 19 



vers » il exprimait à la perfection le sentiment national 
dominant alors. Serait-il possible qu'en rétrogradant vers 
les principes on en trouvât une vulgarisation moins éner- 
gique et comme frustrée de son individualité ? G est ce 
au'une rapide enquête va nous permettre de vérifier. 

De siècle en siècle, en effet, il est possible de suivre, jus- 
qu'à son extrême pointe radicale, cette tradition du senti- 
ment national en France. Dans son cours général elle dit- 
fère peu de ce que nous la voyons être chez les patriotes 
jacobins. Inutile, pour le reste, de nous appesantir sur le 
xvm e siècle : il surabonde de témoignages. Le plus typique 
est peut-être celui de l'avocat Rossel qui publia en l;o9 
une Histoire du patriotisme français l . 

Les mots eux-mêmes de patrie, de patriote, de patrio- 
tisme se rencontrent à cette époque chez tous les écrivains : 
« La morale, la vertu et l'amour de la patrie sont notre 
unique affaire » dit Voltaire. Et Raynal : « Sans 1 esprit 
patriotique les Etats sont des peuplades et non pas des 
nations. » Lesage (1724) fait répondre dans Gd Blas a un 
vieil officier mutilé, don Annibal de Chinchilla, par le secré- 
taire du ministre : « Ne vantez pas tant votre zèle. Vous 
n'avez fait que votre devoir en vous exposant aux périls 
pour votre patrie. » . 

C'est même peut-être aux xvm e siècle que le mot le plus 
joli et le plus profond à la fois, le plus élégant, le plus 
français ait été prononcé à cet égard. Il est de 1 abbe 
Duclos, dans son Histoire des causes de la guerre de 17o6. 
Parlant des insultes de nos côtes, de la descente des 
Anglais en Bretagne et du combat de Saint-Cast, ou ils 
furent vaillamment rejetés à la mer (septembre l;o8), 
Duclos, après avoir cité quelques actions glorieuses de cette 

1 « Ou Nouvelle Histoire de France, dans laquelle on s'est principale- 
ment attaché à décrire les traits du patriotisme qui ont illustre nos rois, 
la noblesse et le peuple français, depuis l'origine de la monarchie jus- 
qu'à nos iours ». , , , -, 1 • 

Le premier exemple choisi par Rossel est l'établissement de la loi 
salique (487) « loi dictée par le patriotisme le plus éclairé ». 



OQ LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



journée « toute bretonne et toute française*, dit fort bien 
Sainte-Beuve, ajoute avec une vigueur d ironie tendre : 
« On vit dans cette occasion ce que peut la persuasion la 
dIuh Légère d'avoir une patrie ». . 

IV — Vu xvn" siècle, l'Académie enregistre dans la pre- 
mière édition du dictionnaire (1694) ce mot de patrie, que 
Pascal, que Corneille, que Bossuet ' que Fenelon, que 
La Bruyère avaient couramment employé, accompagne de 
ces locutions : servir la patrie, mourir pour lu patrie, le 
devoir envers la pairie est le premier des devoirs. 

A l'époque précédente, faisant une distinction nécessaire 
mais imparfaite, Richelieu avait eu, disait-il lui-même, pour 
premier but «la majesté du Roi; pour second la grandeur 
du royaume >. Et pourtant n'était-ce pas sous Richelieu 
que Corneille faisait dire à son Horace : 

Mourir pour son pays est un si digne sort 
Qu'on briguerait en foule une si belle mort ! 

Il ne dit pas : pour son rog. . . , 

Quatre ans plus tôt (1636), Voiture écrivait après la reprise 
de Corbie sur les Espagnols : « Lorsque dans deux cents 
ans ceux qui viendront après nous liront notre histoire 
s'ils ont quelque goutte de sang français dans les veines et 
quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-i s 
lire ces choses sans s'affectionner à lui ? » Les deux cents 
ans sont plus qu'écoulés. Dirions-nous mieux que Voiture ! 
Pour ne pas sortir du grand siècle, dirions-nous mieux que 
M" de Maintenon, laquelle, dans une de ses lettres, 
s'écrie: « Vive Saint-Cyr ! Prions Dieu pour qu il vive 
autant que la France et la France autant que le monde!» 

La France, le pays, la patrie, telles étaient, alors comme 
aujourd'hui, les préoccupations dominantes. Derrière le roi, 
derrière le rovaume, plus haut qu'eux, nos pères distin- 
guaient d'emblée le pays, comme plus tard on le d.stin- 

,. „ Tout l'amour qu'on a pour soi-même, pour sa ™ 
amis se réunit dans l'amour qu'on a pour sa patne » Bossuet (PohUque). 



DU SENTIMENT NATIONAL EN FRANCE 21 



Suera de l'Empire ou de la République: « Il y avait la 
France », dira le duc d'Aumale dans une séance fameuse, 
et le comte de Plélo, cent quarante ans plus tôt, se sacri- 
fiant à Dantzig pour arrêter la déroute de ses bataillons, 
décriait, dans un transport égal : « Où est l'honneur de 
la France ?» 

V — H est donc difficile de trouver entre notre patrio- 
tisme et celui du xvn e ou du xvi.r siècles une différence 
bien sensible \ Le xvi e siècle signale -t-il un recul ou une 
moindre perfection ? Certes les misères les plus affreuses 
ne lui manquèrent pas. Déchirée de toutes parts, la tunique 
française tient bon néanmoins. Trahie, la France subsiste: 
« Il n'y a pas de pitié à avoir de moi qui meurs en homme 
de bien. Mais j'ai pitié de vous qui servez contre votre prince, 
votre patrie, et vos serments », déclarait fièrement au con- 
nétable de Bourbon Bayard mourant. Et La Noue éprou- 
vait « de l'horreur » à l'idée de combattre des adversaires 
« qui n'estoient ni Italiens, ni Espagnols, mais François ». 

Le xvi e siècle, en dépit des événements qui le traversè- 
rent, éprouva aussi vivement que nous la douceur et la 
noblesse du sentiment national. « La patrie est un beau 
mot >y remarque Baïf, et du Bellay parle du devoir « en 
quoi je suis obligé à ma patrie ». D'ailleurs on ne sépare 
pas la patrie de la nation française, célébrée par la Satyre 
Ménippêe comme « la nation la plus généreuse, la plus 
brave et la plus impatiente de la domination étrangère ». 
N'est-ce pas en 1526 que les Etats de Bourgogne refusèrent 
de se séparer de la France, en dépit de François 1 er qui 
avait cédé leur province à Gharles-Qumt ? 

Au surplus nous voyons en ce temps même naître et se 
propager le mot de patriote. Il apparaît d'abord sous la 
forme de patriot avec le sens de compatriote, mais sa 
signification actuelle ne tarde pas à se dégager. Dès 1578 un 

1. Les railleries mêmes ne lui manquent pas, sûrs contre-épreuve. Ce 
mauvais sujet de Saint-Evremond raille le patriotisme comme indiscret, 
et peu élégant, à peu près comme pourra le faire de nos jours un Kemy 
de Gourmont. 



22 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 

pamphlet publié en Flandre sous le titre de : Lettre d'un 
bon patriot aux bons palriots, permet de le constater. G est 
au moment de la lutte des Gueux contre 1 Espagne Très 
vile le mot lit fortune. Le Secret des Finances, publie en 
1580 par le Français Froumenteau l'emploie dans 1 accep- 
tion de citoyen alîectionné à sa patrie, ennemi des abus, 
partisan des réformes populaires. C'est le sens qu'il aura 
de 1815 à 1848 ! « Ce maistre eschevh^dit encore Garloix, 
mourut en bon et vrai patriote. » 

La poésie n'est pas moins probante, et Ronsard à lui 
seul nous offre une vraie mine de citations déjà corné- 
liennes : 

Ce n'est pas une terre allemande ou gothique 
(Test celle où tu naquis, qui, douce, te reçut, 

reproche-t-il à Théodore de Bèze dans les Misères de ce 
temps. Dans les Remontrances au peuple français, il déclare 
aux capitaines : 

Que chacun à la mort fortement s'abandonne 
Et de ce jeune roi redressez la couronne ! 
Redonnez-lui le sceptre et dun bras indompté 
Combattez pour la Francs et pour sa liberté. 
N'épargnez votre sang, vos biens ni votre vie : 
Heureux celui qui meurt pour garder sa patrie. 

On croirait entendre Corneille, Ghénier, Déroulède ou 

Pe pour s'édifier pleinement sur la force du sentiment 
national en France au xvf siècle, il n'est que de parcourir 
cet admirable Traité de la Constance et Consolation ès 
calamités publique, écrit par Guillaume du Vair pendant 
le siège de Paris de 1590 : « Un jour pendant ce siège que 
Paris a enduré avec tant de misères, je me promenais tout 
seul en mon jardin, pleurant du cœur et des yeux la for- 
tune de mon pays...» Mais il faudrait tout citer de ce noble 
entretien, les cris du cœur (Non, non 1 Je suis Français, je 
suis natif de la ville que jevoy périr. Croyés que pour avoir 



DU SENTIMENT NATIONAL EN FRANCE 



23 



à cette heure les yeux secs, il faudrait avoir le cœur de 
pierre), comme les copieux raisonnements, lesquels ouvrent 
toujours la porte à l'espérance « du salut de ma pauvre 
France et de mon pauvre Paris ». Dans la Préface de son 
Francogallia{\.ml)M protestant Hotman, réfugié a Genève 
après la Saint-Barthélemy raconte pareillement ses angois- 
ses, gémit sur les misères de sa patrie (miseram et infortu- 
natam patriam) et adjure tous les patriotes (patriœ com- 
muais amantem) d'accueillir avec bienveillance ses études 
sur un passé réconfortant. Quelques vingt années plus tard 
mourait Pierre Pithou dont le testament porte : Palnam 
unice dilexi. ... 

Vl.-Voilà pour le xvi" siècle. Quant au xv", c est le siècle 
de Jeanne d'Arc. N'en disons pas davantage. Le sentiment 
national ressort de partout. Jeanne d'Arc c'est le sentiment 
national héroïsé. Aussi quel écho profond éveille-t-il dans 
la nation ! Quand le siège d Orléans est levé et que 1 avis 
s'en répand, La Rochelle se met en fête, Monpelher décide 
d'élever une chapelle des bonnes nouvelles. Vins tard, quand 
Jeanne est trahie, Tours prend le deuil : une procession 
parcourt les rues, pieds nus. 

Une pareille émotion n'offre rien que de naturel, quand 
on pense au rôle de Jeanne d'Arc. C est elle à ce qu il 
semble, qui a prononcé l'une des première le mot de la patrie 
Dans son interrogatoire du 12 mars 1431, on ht quelle dit 
au roi, à Chinon, « de la mettre à l'œuvre et que la patrie 
serait bientôt soulagée » (et palria slalim alleviata). Quel 
mot peut s'enorgueillir d'un berceau plus illustre que la 
bouche de Jeanne ? Vingt ans après sa mort, il était déjà 
passé en proverbe, un proverbe que cite le chromqueur 
Jean Chartier : // est licite à un chacun et louable de com- 
battre pour sa patrie. C'est ce que se disait sans doute un 
des compagnons de Jeanne d'Arc, un des hommes d armes 
du sire de Baudricourt quand il s'écriait avec colère et ter- 
reur : « Faut-il donc que nous devenions Anglais 1 » 

Grave pressentiment que le xiV siècle avait entretenu 
comme le xv e et auquel il avait répondu par la même éner- 



24 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 

gique dénégation. Le désastre de Poitiers avait excité la 
nation contre l'imprudence des hommes d'armes et une 
complainte s'adresse au jeune régent: 

S'il est bien conseillés, il n'obliera mie 

M jner Jacques Bonhomme en sa grand' compagnie ; 

Guères ne s'enfuira pour ne perdre la vie. 

Les milices n'eurent aucun succès, mais le sentiment, 
comme on dit, y était. Quand le traité de Brétigny (1360) 
eut livré aux Anglais la moitié de la France, il se produisit 
un sursaut de révolte chez les sacrifiés. Déjà les trois ordres 
avaient refusé de ratifier le projet de traité conclu à West- 
minster par le roi Jean et qui cédait aux Anglais la France 
presque entière, en déclarant « qu'ils auraient plus cher à 
endurer et porter encore le grand meschief et misère où 
ils étaient que le royaume de France fût ainsi amoindri et 
défraudé » 

A Brétigny, il fallut bien se soumettre : ce ne fut pas sans 
révolte. Des seigneurs du Languedoc, les comtes de Péri- 
gord et de Comminges contestèrent au roi de France le 
droit de les passer à un autre suzerain. Dans le Poitou, 
l'Aunis, la Saintonge, chevaliers et bonnes villes rivalisaient 
de loyalisme national. Ceux de La Rochelle mirent plus 
d'un an à laisser entrer les Anglais chez eux, suppliant le 
roi par missives, qu'il ne les « voulût ni quitter de leur 
loi, ni éloigner de son domaine, et qu'ils avaient plus cher 
(aimaient mieux) à être taillés, tous les ans, de la moitié 
de leur chevance que ce qu'ils fussent ès mains des Anglais ». 
Il fallut que des commissaires spéciaux, dûment précédés 
de lettres patentes, vinssent mettre les délégués d'Edouard III 
en possession des pays cédés. A Gahors, les habitants pleu- 
raient. Les Ktats du Rouergue discutèrent trois fois avant 
d'obéir : « Nous avouerons les Englès des lèvres, dirent les 
Rochelois, mais li coers ne s'en mouvera jà. » 

Que peut-on désirer de plus net et de plus touchant ? La 
possession anglaise ne fut jamais paisible. En 1368, des 
seigneurs du Midi interjetèrent appel à Paris d'un fouage 



DU SENTIMENT NATIONAL EN FRANCE 25 



aue le prince de Galles prétendait leur imposer Ce fut un 
débat célèbre, moins par l'espèce que par le sentiment qui 
l'avait fait naître. Aux premières difficultés d'ailleurs, tout 
craqua. «L'archevêque de Toulouse, raconte M. Guibal dans 
son Histoire du sentiment national en France pendant la 
guerre de Cent ans, prêchait dans tout le Quercy une véri- 
table croisade patriotique. A sa voix, les villes de ce pays, 
Capdenac, Figeac, Gramat, Cahors, déclaraient hautement 
les sentiments qu'elles avaient constamment conservés au 
fond du cœur, et se redonnaient à la France. Dans la Picar- 
die, plusieurs clercs et prélats, entre autres Guillaume de 
Dormans, le futur chancelier de France, ne déployaient pas 
moins de zèle et n'obtenaient pas un moindre succès. » 

Hélas ! le sentiment ne prévalut pas sur les bandes 
anglaises, mais avec du Guesclin la reconquête commence, 
relativement facile, car elle conspire avec les désirs cachés 
de l'habitant, bourgeois, vilains et roturiers. A Poitiers le 
peuple crie Montjoye Saint-Denis ! à l'approche des Fran- 
çais et contraint la garnison anglaise à se cacher dans la 
citadelle. Toutes les villes d'Aquitaine suivront ce sort et 
cet exemple, La Rochelle en tête. Comme on le voit, avant 
Jeanne d Arc, le sentiment national existait et travaillait. 
Les troubles de la fin du xiv e siècle et du commencement 
du xv° mettront bien le fait en lumière. « En temps de 
nécessité comme le nôtre, chacun doit employer et préférer 
la pitié du pays à toutes les autres. » Qui parle ainsi ? Le 
prévôt des marchands, les échevins, bourgeois et manants 
de Paris, aux maire, échevins, bourgeois et manants de 
Noyon en 1413. Jeanne d'Arc naissait à peine. 

VII. — Les écrivains de cette époque attestent de leur 
côté la vigueur du même sentiment, Eustache Deschamps, 
Robert Blondel dont les accents pathétiques s'adressent à 
la nation toute entière : 



François 1 François ! que faictes-vous ! 
Tout se pert, et vous périllez ! 
Ne dormezplus : réveillez-vous. 
Votre ennemi veille : veillez ! 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



Alain Chartier, qui se posant, pris de la même angoisse, 
les mêmes questions que Guillaume du Vair devait se poser 
deux siècles plus tard, y répond de même : « Vivras-tu en 
estrange Dation, regrettant la doulceur nayue du naturel 
pays qui toujours demeuré emprainte ou courage (au cœur) 
et plaindras à toujours la ruine de ta nation ... ? Quelque part 
que tu ailles, Y infortune du pays rabaissera ton loz et 
empeschera ta seureté ». Cet entretien méditatif s'élève 
aussi haut que la réflexion nationale peut atteindre. Dans 
son Quadriloge invectif il évoque l'image de la France en 
pleurs qui s'adresse à ses trois enfants, la noblesse, le clergé, 
le peuple pour tenir ce discours noble entre tous : « Après le 
lien defoy catholique prononce-t-elle, nature vous a, devant 
tout autre chose, obligez au commun salut du pays de votre 
nativité et à la défence de celle seigneurie, soubz laquelle 
Dieu vous a fait naître et avoir vie... Et puisque telle est 
la loi que Nature a establie, il faut dire que nul labeur ne 
vous doit être grief, que nulle aventure ne vous doit être 
étrange à soutenir pour celuy pays et celle seigneurie 
sauver, qui vous repaît et nourrit entre les vivants et entre 
les morts vous reçoit en sépulture. » Si au lieu de naître en 
1376, Alain Chartier était né en 1676, ou en 1876, aurait-il 
parlé avec plus de tendresse et de décision ? 

Que n'avons-nous ici la place de tout citer ! M. Lenient 
a pu écrire un ouvrage entier sur « la chanson patriotique 
en France au moyen âge ». 

VIII. — Le xm e siècle retarde-t-il sur son successeur ? On 
la prétendu, sans songer que le xni e siècle est le siècle de 
Bouvines. Or, Bouvines ne fut pas seulement une savante 
opération de diplomatie, ce ne fut pas seulement le point de 
départ d'un équilibre européen très étudié, ce fut une entre- 
prise profondément nationale par son but, ses manifesta- 
tions, ses entours. Tous les historiens ont noté ce caractère 
frappant. Si Ton voulait d'ailleurs mieux connaître l'inté- 
grité du sentiment national français sous Philippe-Auguste, 
on n'aurait qu'à prêter attention au fait suivant : le bourg 
de Sissonne, surnommé la Tioise, c'est-à-dire Y Allemande, 



DU SENTIMENT NATIONAL EN FRANCE 



27 



changea de nom pour devenir Slssonne la Française. Cet 
épisode nous montre de quelle susceptibilité le sentiment 
national était capable en France au début du xm a siècle. 

Il nous permet aussi d'apprécier la valeur de certains 
témoignages, de même que l'argument tiré parfois de leur 
absence. Le 22 avril 1917, la commune d'Allemant obtenait 
le droit de s'appeler Fieury-sur-Orne. De ce qu'elle avait 
passé mille ans d'agressions germaniques sans manifester 
le désir de réviser son baptême, s'ensuit-il que cette pa- 
roisse manquait de sentiment national ? Tel est le raisonne- 
ment, dans des cas analogues, de certains critiques. 

Les chansons de geste témoignent par ailleurs de l'àme 
nationale : faites pour un public déterminé, elles nous 
renseignent sur ses sentiments. Henry Houssaye a pré- 
cisément dégagé le contenu de la plus hautement nationale 
de toutes. 

« Lisez, dit il la Chanson de Ro'.and (xn e siècle). Dans ce 
beau poème qui, parles sentiments si français qu'il exprime, 
mérite si bien le titre d'épopée nationale, on ne trouve point 
le mot patrie; mais la France, devenue, par une sorte d'an- 
thropomorphisme, personne morale, personne vivante, y est 
indiscutablement synonyme de la patrie. Au moment où 
Roland se voit cerné par l'innombrable armée des Sarrasins, 
il dit : « A Dieu ne plaise que la douce France tombe jamais 
dans le déshonneur ! » Et quelques vers plus 1 >in : « La 
France ne perdra pas aujourd'hui son honneur. » Quand son 
compagnon Olivier tombe blessé à mort, il s'écrie : « 0 
douce France, tu vas donc être veuve de tes meilleurs sol- 
dats ! » Quand lui-même se sent mortellement blessé, il dit 
à sa chère épée Durandal : « Tu as longtemps été au poing 
d'un brave tel qu'il n'y en aura jamais en France, la terre 
libre... Que Dieu n'infiige pas à la France la honte de te 
laisser perdre. » Et, lorsque Charlemagne arrive devant le 
cadavre de Roland, il dit en pleurant : « Il est mort, celui 
qui était toujours à notre tête. Ah I douce France, te voilà 
orpheline l ■> 

Veut-on l'avis d'un autre spécialiste ? Qui sera plus auto- 



2$ 



I I. DEVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



risé que Gaston Paris? Lui aussi proclame que dès le milieu 
du m siècle Là patrie française était fondée : « Le sentiment 
national v existait dans ce qu'il a de plus intime, de plus 
noble, de plus tendre. On remarque chez elle le besoin de 
rendre les peuples heureux, malgré eux, à notre façon. » 

IX. — « Rendre les peuples heureux à notre façon, mal- 
gré eux » fut le travers'dela Révolution, si travers est un 
mot qui suffît là. Dans son essai sur le Patriotisme révo- 
lutionnaire, M. Lavisse n'en prétend pas moins que « le 
loyalisme de la noblesse, sentiment très noble, l'amour 
du peuple envers le roi, sentiment très touchant, avaient 
tenu lieu longtemps de patriotisme » et que « quand notre 
pavs se détacha de la royauté par la faute des rois, ce fut 
pour s élever d'un coup à l'idée de patrie ». Opinion qui 
cadre mal avec les faits. Si quelqu'un fut asservi par son 
peuple au service de la patrie, ce fut assurément le roi de 
France. Sans rappeller ici la liberté proverbiale avec laquelle 
son peuple l'abordait et qui, de siècle en siècle, jusque sous 
les derniers Bourbons, provoquait la stupéfaction des ambas- 
sadeurs étrangers (on en trouvera les édifiants témoignages 
dans le beau livre, un peu tendancieux parfois, mais si vrai 
dans son fond, de M. Funck-Brentano, sur le Roi), il faut 
absolument introduire une des observations les plus sagaces 
de Machiavel sur le caractère de notre ancienne monarchie. 

« Les monarques, écrit-il dans son Discours sur Tite- 
Live, ont besoin... de rappeler leurs lois à l'esprit de leur 
institution. C'est surtout dans le royaume de France que l'on 
découvre l'effet salutaire que produit cette conduite, son 
gouvernement plus que tout autre étant soumis à l'empire 
des lois et des institutions. Ce sont ses Parlements et sur- 
tout celui de Paris, qui en sont les conservateurs et les gar- 
diens. Les constitutions de l'Etat sont remises en vigueur 
toutes les fois qu'ils portent une sentence contre un des 
princes du royaume, et que leurs jugements atteignent le 
roi lui-même. » 

Non seulement donc le roi ne masquait rien, mais encore 
il se trouvait placé traditionnellement, vis-à-vis de la patrie, 



DU SENTIMENT NATIONAL EN FRANCE 



29 



dans la même condition que le plus humble de ses sujets. 
Qu'une pratique aussi diligemment suivie puisse se conce- 
voir sans la complicité d'un sentiment national extraordi- 
nairement fin et développé, c'est ce que personne de bon sens 
n'osera soutenir. Ce témoignage n'est d'ailleurs nullement 
isolé. Dans les rayons les plus intenses du soleil louis-qua- 
torzien, ne voyons-nous pas un Golbert arborer civiquement 
cette devise : Pro rege sœpe, pro patria semper ? Et Jeanne 
d'Arc ne faisait -elle pas la même distinction ? « Bientôt je 
serai livrée à la mort ; je ne pourrai plus servir le roi ni le 
royaume de France, » disait-elle. 

Deux siècles avant Jeanne d'Arc, saint Louis, tourmenté 
par un scrupule, décida de restituer à Henri III d'Angle- 
terre des provinces immenses gagnées trop facilement par 
son père, à son avis du moins. Croit-on que les Français 
d'alors, ces Limousins, Périgourdins, gens du Quercy et du 
Saintongeois ainsi transférés à un suzerain nouveau, accep- 
tèrent sans murmurer la décision qui les détachait de la 
patrie ? Non. Ils conçurent contre le roi un ressentiment 
profond qui s'exprima par la vengeance la plus piquante 
qu'on puisse exercer contre un saint. Une chronique manus- 
crite, citée par Maximin Deloche, nous l'atteste : « De la- 
quelle pais les Périgordins et leurs marchisans (voisins), se 
trouvèrent si marris, qu'ils n'affectionnèrent oncques puis 
le roi... et encore aujourd'hui, à cette cause, ès marches de 
Périgort, Quercy et autres d'environ, jaçoit (quoique) saint 
Louis soit sainct canonisé par l'Eglise, néanmoins, ils ne 
le réputenl pour saint, et ne le festoient point, comme 
on fait ès autres lieux de France. » 

On pourrait multiplier les textes décisifs où apparaissent 
non seulement la dualité du roi et du royaume, du souve- 
rain et de la patrie (Je prie Dieu de bénir Charlemagne et 
la douce France, lit-on dans la Chanson de Roland) mais 
encore la subordination de l'homme à l'idée, de l'institution 
à son but. N'en citons plus qu'un. Les vers suivants datent 
du milieu du xin° siècle et proviennent du Couronnement 
de Louis, où il est déclaré avec une certaine emphase : 



30 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



Roi qui porto la couronne d'or de France 

Doit être prud'homme et vaillant de sa personne, 

Et s'il est homme qui lui fasse tort, _ 

11 „e doit échapper à la vengeance, ni en bois, m en plaine ; 

El le roi ne doit s'arrêter qu'il ne soit mort ou demande grâce. 

S'il ne fait ainsi, h France perd son honneur, 

Et, — l'histoire le dit — il est couronné à tort. 

De môme, M. Aulard néglige tout cet ensemble national 
lorsqu'il insiste (notamment dans sa brochure de la Paix 
future) sur les particularismes sociaux et provinciaux encore 
vivaces à la veille de la Révolution : le Béarn se disant 
allié de la France, les villes de Marseille, d'Arles, la Pro- 
vence se déclarant co-Etats. C'est confondre l'unité avec 

l'uniformité. . . . 

X — On ne prétend pas qu'au xi' siècle le sentiment 
national fût aussi délié qu'aujourd'hui, ou aussi copieux 
d'expressions. Et pourtant ! _ 

Un document de la seconde moitié du xlf siècle nous 
renseigne sur la vigueur du sentiment national a cette 
époque et nous permet d'entrevoir que ce n était pas du 
tout en France un sentiment de nouvelle venue. Lorsque, 
en 1173, Ravmond V de Toulouse fut contraint de prêter 
hommage à Henri II d'Angleterre, duc d'Acqu.taine il se 
produisit un mouvement de révolte parmi la population. 
Depuis 1159 on avait pu d'ailleurs juger de la dévotion des 
seigneurs locaux pour le roi Louis VII. La preuve la plus 
explicite de cet état d'esprit nous est fournie par une lettre 
d'Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, au roi de France, 
pour protester contre le démembrement, lettre dont les 
termes avaient déjà intrigué M. Luchaire mais dont 
M Jacques Flach a récemment mis en relief 1 insigne ca- 
ractère Ermengarde fait d'abord part de son desespoir 
Imœslitia ineffabilis) que tous ses compatriotes [onmes 
compatriote nostri) partagent, « depuis la Garonne jusqu au 
Rhône ». Ils répugnent à voir passer sous la souveraineté 
d'autrui (sub altcrius dominio) une terre libérée par a 
royauté et redoutent qu'après l'esclavage des membres la 



DU SENTIMENT NATIONAL EN FRANCE 



31 



tête ne soit frappée à son tour (... ut, membris sub servi- 
lute redactis, caput ipsum facilius queat labefadari) l . 

Dans le dossier de la nationalité française, cette lettre doit 
prendre place à côté de la protestation des Alsaciens-Lor- 
rains de 1871. Elle n'en diffère que par l'organisation poli- 
tique dont elle émane : le sentiment est identique et s'ex- 
prime par des termes analogues. 

XI. — Parmi les protestataires de cette période, nous 
relevons encore le nom et la déclaration de l'évêque Pierre 
de Rodez. Ecrivant à Louis VII, au lieu de l'appeler, sui- 
vant le protocole le plus ordinaire, rex Francorum, il le 
nomme rex Galliae. Symptôme remarquable. Depuis le 
moment (iv e siècle, où la Francia nous apparaît sur la carte 
de Peutinger comme désignant la contrée d'Utrecht, elle 
s'était étendue peu à peu vers le Sud jusqu'à occuper l'es- 
pace qui va de la Bretagne à la Franconie, gardant son unité 
à soi, qui n'était pas celle de la France future. 

Or, au xi" siècle, un accommodement, une fusion, une 
confusion définitives s'opèrent entre la Francia et la Gai- 
lia, l'une devenant synonyme de l autre, et signifient avec 
sûreté que le sentiment national français moderne, en for- 
mation depuis au moins trois siècles, est éclos.ll naît d'ail- 
leurs en pleine abondance, car en recouvrant la Gaule la 
France hérite idéologiquement de son unité, unité des plus 
puissantes, puisque, d'après César, la Gaule ressemblait à 
un organisme, doué d'une circonférence et d'un milieu con- 
sacré par la religion, qui se trouvait dans le pays des Car- 
duques. 

Le rôle plastique du souvenir gaulois dans la formation 
de notre patrie est immense, et les Capétiens qui mirent à 
son service, pendant mille ans, leurs ressources inépuisa- 
bles de tact, d'intelligence, d'activité, de bon goût, lui 
devront aussi une part de leur gloire et de leurs succès. 
S'il n'y avait pas eu d'unité gauloise, englobée dans l'Em- 

1. Voir à la fin du tome quatrième des Origines de l'ancienne France 
de M. Jacques Flach. 



32 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



pire romain et garantie par lui, la patrie française aurai 
Lbablement tâtonné davantage pour trouver ses bornes et 
sa route. Cette unité gauloise remonte elle-même a l aube 
de notre histoire nationale. On ne la trouve pas seulement 
dans les marais d'Avaricum, sur le plateau de Gergovie ou 
derrière les tranchées d'Alésia, mais quand César laisse 
fomber ces expressions répétées : totius Ofw^m ornru 
Gallia, que Strabon reprendra un siècle plus tard, .1 nous 
enseigne'pourquoi de toutes les nationalités européennes, la 
nationalité française est la plus forte. 

Capel suppose Charlemagne qui suppose César qui sup 
nose les vieux héros Bellovèse et Ambigat. C est la surete 
d celte chaîne qui a permis au sentiment national rançais 
d'éclater dès le xii° siècle dans ce vers solennel de la Chan- 
son de Roland: 

Damnedieus perre nen laissiez honir France ! 

XII - Si nous voulions, peut-être pourrions-nous por- 
ter le "regard plus loin même que la Gaule, parmi ces popu- 
lations h,uriennes, qui, avant les Gaulois, scellèrent de 
l urs efforts, aux temps préhistoriques, l'unité a venir d 
notre hirt^ et de notre terre. Qui sait ? L'unie gauloise 
devait peut-être sa vigueur à l'unité ligurienne. Mais qu im- 

P tvec Maurice Barrès,nous pouvons dire en tout cas sans 
dépasser, ne serait-ce que d'un cheveu, la ligne ou 1 h s- 
foTre se nuance par trop de patriotisme ou d'hypothèse 
< La France existait quand il n'y avait pas encore un sen- 
Lient allemand, nn sentiment italien, anglais; nous som- 
mes la nation qui, la première de toute l'Europe, a eu 1 dee 
qu'elle formait une patrie '. » Nous savons que ce te idée 
ne présentait de récent que l'aspect et que des millénaire 
de passions et de raisonnements ava.ent contribue a la pro- 
duire. 

1. Maurice Barrés. Les traits éternels de la France. 



DU SENTIMENT NATIONAL EN FRANCE 



33 



Mais le sentiment national français n'a pas d'original que 
l'ancienneté, il a aussi la continuité. Depuis l'aube de notre 
histoire, il subsiste intègre, sans défaillance, sans carence, 
rivé aux vicissitudes de la dynastie indéfectible, penché sur 
l'inquiétude des révolutions. Quel contraste avec les vides 
et les trous affreux de telle nationalité voisine, condamnée 
à une succession de spasmes et d'évanouissements ! Aux 
pires tournants de nos désastres, quand Bourges est tout 
juste assez spacieux pour servir de monture à la Couronne, 
le sentiment national éperdu conserve à travers le terri- 
toire les espoirs majeurs de l'avenir. Dans FAllemague 
émiettée par les traités de Westphalie tout disparaît, il ne 
reste rien rien que ce pauvre Leibniz courant de princes 
en princes pour leur rappeler la patrie et se heurtant à une 
indifférence plus cruelle au cœur que toutes les haines. 

L'antiquité du sentiment national français ainsi établie, 
reste à savoir quelle notion se faisaient nos pères de cette 
nationalité. C'est ce que les chapitres suivants nous appren- 
dront. Ils pourraient s'intituler : Francs et Français à la 
recherche d'une identité historique, politique et sociale, 
car la nationalité, c'est cela, la conscience d'une perma- 
nence autour d'un noyau originaire. 



i 



CHAPITRE II 

L'IDÉE DE NATIONALITÉ FRANÇAISE 
DES ORIGINES A BOULAINVILL1ERS 



I. _ Chaque peuple se fait une idée spéciale de sa person- 
na ité ; cette" idée est plus ou moins spontanée ph» ««« 
fondée sur l'histoire ; elle est plus ou momsd ^ ss «° 

g: z sfflï-i'S 

d'avoir ou de se croire une ongine humble oubrill «^e - 
heures de crises nationales, quand le regard se tourne vers 
le nasse pour y trouver réconfort, il est bon, comme chez 
SiCC d y rencontrer des légendes divmes et des se- 

C t é -Ss U eïnement communément », > aujourd'hui^ 
France nous donne comme ancêtres les Gaulois au em 
desquels se seraient fondus les Francs. Cette conception 

n 'Vy a Vc^:rt:;-ies ^ .«---s 

nos ancêtres étaient les Francs, ou François On avait soin 
dans les publications officielles, telles que VA Imanach de 
Gotha de suivre ces François auss! loin que possible et 1 on 
Situait dans la généalogie de nos rois celles qui avaient 
ré^né en deçà ou au delà du Rhin. 

Deux cents ans plus tôt, la différence eût été encore plus 
sens bTe. Ces variations ont été signalées à b^g^ 
notamment par Augustin Thierry, qui s en est fait 1 histo 
Hen. Malheureusement il a mis dans ses recherches une sé- 



DES ORIGINES A BOUEAINVILEIERS 35 



rie de préventions d'ordre politique, qui l'ont prédisposé 
soit pour soit contre les écrivains dont il relatait les concep- 



Le'fait qui domine les origines de la nationalité française 
consiste dans un oubli. Installés en Gaule, les Francs per- 
dirent toute mémoire de leur ascendance germanique. Sans 
doute Grégoire de Tours (qui connaît les Troyens puisqu 1 
se sert de leur nom, d'après Virgile, pour corser quelque 
part un tableau pittoresque) pas plus que ses P^cesseur 
ne fait mention de leur origine troyenn. 11 se bo ne a ^signa- 
1er sans plus leur apparition. Peu après ^°f *™™™^ 
crits mérovingiens sont déjà mieux renseignes • ^ iegende 
trcyenne s'établit et les Francs se croient tous i.ls de 

P Cette illusion vaniteuse ne devait disparaître qu'à la Jin 
du xvr> siècle. Elle fut entretenue par l'historiographie offi- 
cielle pendant sept ou huit siècles avec le plus grand soin 
comme avec la bonne foi la plus entière. Les moines de 
Saint-Denis, vigoureux compilateurs, appuyèrent en effet la 
légende du poids de leur autorité Quand leurs Chromes 
poussées jusqu'au règnede Louis XI, parurent enfin en 1476 
sous le nom de Grandes Chroniques de France, on y pou- 
vait lire que non seulement les Gaulois (par un certain Bru- 
tus fils d'Enée) mais les Francs (par Francus ou Francien 
fils d'Hector) descendaient de Priam et de ses barons. Il 
faut bien relater cette folle créance, qui remplit d aise le 
cœur de nos aïeux. Réfugié dans la petite Scythie, Francien 
fonda une cité, Sicambriè, où les siens habitèrent mille cn,q 
cent dix-sept ans. De là, ils partirent à la conquête de 1 Al- 
lemagne. Comment ils déconfirent les Romains comment 
ils fondèrent Paris, le moine Aimoin et ses continuateurs 
nous le racontent en détail. 

HI _ Ce qui nous intéresse dans ce récit, c est qu il cons- 
titue "sous ses dehors mythiques, la première théorie de la 
nationalité française. Dans sa grossièreté, elle ne diffère pas 
essentiellement des synthèses qui, à partir de la fin du 
xvi- siècle, vont se succéder et se combattre. A quoi tend 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINC1 



le compilateur de Saint-Denis? A prouver l'unité de la na- 
tion i tans ce dessein, il recourt à un procédé primitif, hérite 
des anciens, celui de la généalogie. Quand le chroniqueur 
mérovingien mentionnait l'origine troyenne des Francs, il 
obéissait machinalement aux lois de l imitation et de 1 in- 
térêt en se gardant surtout de déprécier sa race. 

Or la tradition avec laquelle il était tenu de rivaliser lui 
présentait du côté de Rome une origine troyenne célébrée 
par le plus touchant des poètes, le plus magnifique des his- 
toriens et le plus éloquent des orateurs. Du côté de la 
Gaule c'était encore la même chose. On ignore généralement 
que les Arvernes se vantaient eux aussi de descendre 
d'Ilion. Sidoine Apollinaire et Lucain nous 1 attestent 

P0 Dans t des conditions pareilles, il était difficile de ne pas 
suivre le courant. D'autre part, membre d'une nation déjà 
unifiée, mais au passé rempli de heurts, enclin à faire de 
ce passé un miroir du présent, désireux aussi d atténuer les 
anciens ravages, d'estomper l'idée de conquête, d ailleurs 
peu compréhensible, le chroniqueur capétien ne pouvait 
mieux réaliser ces multiples desiderata qu'en faisant sortir 
Gaulois, Romains et Francs d'une même souche. De Ver- 
cingétorix à Clovis, notre histoire se convertit ainsi en ber- 
quinade — une berquinade un peu mouvementée, mais 

délicieuse. .. , 

Il serait intéressant d'établir par une confrontation des 
manuscrits à quelle date précise cette pseudo-tradiUon se 
perfectionne de la sorte. Nous y trouverions 1 indice le 
plus sûr de la formation de notre unité nationale. 

Quoi qu'il en soit de l'origine troyenne des Français — 
inutile de noter que cette prétention spéciale ne trouve plus 
aujourd'hui de partisan, - elle reste populaire jusquau 
milieu du xvi' siècle. Bien avant la publication des Grandes 
Chroniques, le chroniqueur Robert de Glary, venu en Grèce 
à la suite de la quatrième croisade, et passant devers Iroie, 
note « qu'elle fut à nos ancêtres et ceux qui en échappèrent 
s'en vinrent demeurer là d'où nous sommes venus, et pour 



DES OaiGINES A BOULAINVILLIERS 



37 



ce qu'elle fut à nos ancêtres, nous sommes venus ici con- 
quérir ie pavs. » Combinaison ingénieuse du droit histo- 
rique et du principe des nationalités 1 

En 1492," maistre Nicole Gilles publiait à son tour 
des Annales et Chroniques dont j'abrège le titre pom- 
peux et qui, plus modernes de ton que leurs devancières, 
Néanmoins propageaient encore la vieille légende L ouvrage 
de Nicole Gilles eut un succès magistral En 1566, on le 
rééditait encore sous ce titre : Les Chroniques et Annales 
de France, depuis la destruction de Troye jusques au Roy 
Loys unziesme. . 

IV. - Cependant, dès cette époque, la tradition se trouvait 
battue en brèche. La manière d'écrire l'histoire se modifiait. 
Un Véronais,Paul Emile, avait introduit en France le genre 
italien de Guichardin et de Machiavel, à la fois plus an- 
tique, plus naturel, plus rationnel que celu. des humbles 
chroniques, avec son De rébus gestis Francorum publie en 
1500, et qui fut de bonne heure traduit. En même temps 
on exhumait des pouillés, chartriers et archives publiques 
ou particulières les documents originaux pour les impnmer 
et les répandre. L'esprit critique s'éveillait. 

Avant de mourir pourtant, la tradition troyenne eut avec 
Ronsard son chant du cygne. Ce n'est pas un hasard qui 
fit célébrer par ce poète patriote cette légende naïvement 
et fièrement nationale. Ronsard y retrouvait sa ^re anti- 
quité. Il ne se fit pas faute d'en user, lorsque, en 15/2, U 
publia les quatre premiers chants de sa Franciade, les seuls 
qui virent jamais le jour : 



Muse enten-moy des sommets de Parnasse 
Guide ma langue et me chante la race 
Des rois françois issus de Fi-ancion 
Enfant d'Hector, Troyen de nation, 
Qu'on appeloit en sa jeunesse tendre 
Astyanax et du nom de Scamandre. 
De ce Troyen conte-moy les travaux, 
Guerres, desseings, et combien sur les eaux 



38 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



Il a de fois (en despit de Neptune 

Et de Junon) surmonté la fortune 

Et sur la terre eschappé des péris (périls) 

Ains (pie (avant de) bastir les grands murs de 



Faut-il l'avouer ? Les laborieuses imaginations de Ron- 
sard sont loin d'offrir le charme des vieilles chroniques. 
Réfugié en Epire après la chute de Troie, Francion est 
excité par les dieux à reprendre sa route. 11 obéit, mais 
Neptune soulève contre lui une tempête qui disperse ses 
navires. Six d'entre eux abordent en Provence. Toutes ces 
machines, péniblement imitées de Virgile, ne nous émeuvent 
pas. Les deux filles du roi Dicée, qui rencontre les nau- 
fragés, ont beau tomber amoureuses à la fois de Francion, 
Francion a beau se battre avec un géant, il a beau le tuer, 
Clymène a beau mourir de jalousie,, nous restons aussi 
froids à la lecture de ces péripéties que Ronsard devait 
l'être en les écrivant. Il abandonne vite cette tâche ingrate, 
que l'esprit du siècle ne soutenait plus. Quelques passages 
politiques ou philosophiques méritent seuls de survivre. 
Ils se ressentent parfois des troubles de l'époque. 
Ce sont ces troubles, combinés avec l'éveil de l'esprit cri- 
tique et le progrès social qui devaient ruiner à la longue, 
malgré les préjugés populaires, fort violents, la conception 
que°nos ancêtres se faisaient alors de leur ascendance. 

V. - On ne parvint pas d'ailleurs à substituer à celle 
qu'on ridiculisait sans ménagement une théorie unique. Un 
seul fait ne tarda guère à s'imposer à l'élite érudite et let- 
trée • ce fut que les François, comme on disait toujours, 
provenaient de l'autre rive du Rhin. Mais l'unanimité s'ar- 
rêtait là. Tout de suite une question troublante se posait, 
question de race qui allait peu à peu se compliquer des pro- 
blèmes sociaux les plus ardus pour aboutir au xviir 9 siècle, 
l'une portant les autres, au cataclysme révolutionnaire. 

Tandis que, en effet, — continuant sous un aspect nou- 
veau la vieille tradition unitaire de l'abbaye de Saint-Denis 
— Jean Bodin dans son Methodus ad facilem histonarum 



DES ORIGINES A EOULAINVILLIEM 



30 



/i"iV\ »i Ftienne Forcadel dans son De Gal- 
eo ff ni/ion«m(lo66), et fctienneror dans k> 

J M m imjomo P*^*" J^^S regagnaient 
Francs des Gaulois "^^1^ « 

Ge SS encore, la situation^ J- sans ^ges. 
D'abord il ne faut ^ ^ .^aîSTlen» préten- 

S1 vi _ Comme je l'ai dit, deux soucis paraissent agiter 
noIwstorieT: ce ui de conserver à la France son unité 
au moyen d'un accommodement quelconque 1 autre qu 
IsTJait parfois à tirer parti des disparités de race pour 

«"Ï^; t^J?A «ablie maintes fo, 
dèheTébut'de la seconde moi tié duxv, -j*^ \ ^ 
dits d'abord, puis par des historiens, du HailUin dans son 
HK<otre cfeeWe des rot* de France (1576), du Wiet aans 
son Recueil des Boys de France (1577), Hotman surtout, 
grand jurisconsulte, qui dans sa Jtec}* t 1574) 
montra le précurseur incontestable de Mably. 
Ce nom même de Francogalha indique 1 émotion qui 



40 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



s'empara de nos historiens à l'époque où, l'origine des Francs 
réapparaissant, l'assiette nationale risquait de disparaître. 
A la même date, en effet, Claude Fauchet dans ses Antiqui- 
tez gauloises et françaises (1579) parle dans le même souci 
d'unification des « gentilshommes Gaulois Romains » et des 
auteurs « François Gaulois ». 

Chez Hotman, le souci est plus relevé. Partant de l'hy- 
pothèse parfaitement fausse d'un état latent de révolte des 
Gaulois de l'Empire, Hotman montre les Francs conspirant 
de longue date avec les rebelles et finissant au bout de deux 
siècles par les délivrer. La fusion des deux peuples marqua 
le début de la nation française qui, pour sceller son unité, 
procède par suffrage universel à l'élection de son premier 
roi Childéric. Hotman, qui était protestant, et partisan d'un 
parlement national, trouve à cette institution des ^antécé- 
dents aussi bien en Gaule qu'en Germanie et fonde l'histoire 
de France sur la souveraineté populaire et l'idée de con- 
trat. Cette conception sera féconde dans la genèse du prin- 
cipe des nationalités. 

VII. — La réaction contre Hotman est due à François de 
Belleforest qui, dans ses Grandes Annales et Histoire véri- 
table de France (1579), tout en rejetant la descendance 
troyenne, tout en admettant, comme Hotman, la réalité 
d'une fusion gallo-franque, la décrit sous un tout autre 
jour. Comme Bodin, comme Forcadel, il fait des Francs 
des Gaulois dépaysés, germanisés, bientôt repris par lq 
milieu ancestral. C'est ainsi qu'avec Hugues Capet, qu il 
nomme « premier roi d'entre les Gaulois sur la Gaule Fran- 
çaise *,fl célèbre la renaissance de la souveraineté nationale 
un instant obscurcie. Selon lui la Providence divine « vou- 
lait rendre aux Gaulois naturels la police et authonté de 
leur pays, et l'oster aux Alemans et François estrangers qui 
jusqu'à ce temps l'avaient usurpée. Car je suis logé là,... 
que Capet et ses devanciers ne furent jamais aultres que 
Gauloys, et issus du pays ». Absolutiste et unitaire, telle 
est la thèse de Belleforest, prédécesseur balbutiant de l'abbé 
du Bos. 



DES ORIGINES A BOULAINVILLIERS 41 



Ce souci d'écarter de la nation tout soupçon de pollution 
étrangère poussa d'autres historiens à utiliser les fausses 
antiquités gauloises, publiées à la fin du xv« siècle par An- 
nius de Viterbe et attribuées par lui à Berose. Jacques 
Charron fait ainsi de Louis XIII, dans son Histoire univer- 
selle de toutes les nations et spécialement des Gaulois ou 
François (1621) le cent quarante-et-unième de la lignée des 
Gaulois, Pharamond étant le soixante-dix-huitième. Scipion 
Dupleix,qui eut tant de vogue aux environs de 1630 versa 
dans les mêmes errements avec ses Mémoires des Gaules 
depuis le déluge jusqu'à rétablissement de la monarchie 

françoise (1621). , 

VIII. Tout le xvii s siècle allait retentir de cette con- 
troverse que les historiens sérieux comme Adrien de Valois 
(ou le P. Daniel au début du siècle suivant) n'eurent pas 
assez d'autorité pour résoudre. Par exemple Chantereau le 
Fèvre dans son Traité des fiefs et de leur origine (1662) 
nie que les Francs aient conquis la Gaule, mais voit en eux 
des Gaulois d'origine, revenus pour délivrer des Romains 
leurs compatriotes. De même Audigier dans son Origine des 
Français et de leur empire (1676). Le Père jésuite Lacarry 
fit même en 1677 l'histoire des colonies envoyées par les 
Gaulois à l'étranger. Leibniz, appuyé bientôt par dom Vais- 
sette, ne dédaigna pas d'entrer dans la lice pour soutenir 
la thèse de ses compatriotes qui depuis plus d un siècle ba- 
taillaient pour l'origine exclusivement germanique des 
Francs. Il publia sur ce sujet, Cn 1715, une dissertation la- 
tine Le P. Tournemine vola au secours du P. Lacarry. 
Augustin Thierrv a ridiculisé un peu ces braves gens. Il a 
eu tort. Leurs arguments méritent plus de considération 
qu'il ne pense. 

En somme, le xvn- siècle n'apporte aucun fait vraiment 
nouveau à notre dossier : la discussion, toujours vive roule 
sur des points déjà fixés au xvi\ Son historien le plus lu, 
Mézeray, prend à peine parti entre les divers opposants, 
dont il relate les arguments sans même les classer. Le titre 
d'un de ses meilleurs ouvrages, Histoire de France avant 



42 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 

Chvis, qui est surtout une histoire de la Gaule romaine, 
indique au surplus qu'une certaine confusion ne laissait pas 

de réfrner dans son esprit. , ,. . • t .„„ 

Cependant le xvil' siècle, par les publications magistra es 
de ses érudits, allait permettre au xvm° d'aborder derechef 
la question avec des trésors d'argumentation inconnus a 
l'âge précédent. Dès 1713 le P. Daniel, héritier du sérieux 
d'Adrien de Valois, donnait le type, malheureusement bien 
terne, d'une histoire exacte et scrupuleuse. 

Sans marquer nettement les conséquences nationales de 
l'invasion franque- comme son devancier il présente plutôt 
des faits que des théories, - il laisse ressortir neanmmns 
le caractère germanique des envahisseurs. Au début du 
Ïvm- siècle, c'est la tendance qui prédomine. On abandonne 
la théorie de leur gallicisation. . 

IX - Ne nous le dissimulons pas : l'acquisition, si lente, 
si prudente qu'elle ait été,' de cette vérité historique r . us 
ou moins approximative d'ailleurs, ne va pas *™ 
dangers : le plus évident, le plus grave aussi, est celui qui 
Lnace l'idée ï unitaire de nationalité. Soumise ^ 
ment rétrospectif, qui va s'envenimer des querelles poli- 
tiques et sociales les plus aiguës, la conscience nationa e 
couve une crise intime qui provoquera des accidents mons- 
trueux dans son progrès. 

Le pouvoir établi eut-il ™^ 
En 1714 le jeune Nicolas Fréret, élève ce 1 Académie des 
Inscriptions présentait à ses patrons un Mémoire ingénieux 
sur l'établi sèment des Francs au nord de la Gaule : il v 
démontrait avec plus de netteté que ses prédécesseur ori- 
rine purement germanique des Francs il insistait sur ce 
fait que ce n'était pas une nation ', ma.s une bgue ; il cri- 
tiquait enfin le sens traditionnel de libre donné a leur nom 
cour v substituer celui de fier et de féroce. 
P Uni lettre de cachet lui intima l'ordre de prendre logis 
à la Bastille. 

! L'arrivée des Francs en Ganle était considérée jusqu'à cette épo<u« 
comme la migration massive d'une nation constitué.. 



CHAPITRE III 

L'IDÉE DE NATIONALITÉ FRANÇAISE 
DE BOULAINVILLIERS A LA RÉVOLUTION 



1. — Jusqu'à un certain point, qu'il ne faut pas pousser 
trop avant, les théories sur la nationalité française suivent 
la courbe de révolution politique. A la royauté tradition- 
nelle, où se mêlent si harmonieusement les droits du père de 
famille, les privilèges de Fonction hébraïque, les devoirs du 
chef élu et la primauté des Césars, à cette royauté acceptée 
de tous correspond en gros la théorie troyenne de l'unité 
de race, soit que les Francs eussent absorbé les Gaulois, soit 
qu'ils leur fussent apparentés. Les dissensions du xvi e siècle 
favorisent l'introduction de notions plus exactes sur l'origine 
germanique des Francs, battues aussitôt en brèche par celle 
de leur gallicisation, retour vers l'unité plus ou moins en 
rapport avec l'établissement de l'absolutisme. L'absolutisme 
à son tour allait engendrer tant par réaction que par filia- 
tion une théorie autrement aventureuse et d'autrement de 
conséquences. 

La royauté bourgeoise et administrative, qui, fortifiée par 
Napoléon, gouverne encore les trois quarts de notre exis- 
tence, ce système de royauté de bureaux inauguré par les 
Bourbons, pour le bien, somme toute, de la majorité de la 
nation, n'alla pas sans causer un vif émoi. On a répété 
Jusqu'à la nausée le mot de Saint-Simon sur « ce règne de 
vile bourgeoisie » ; on connaît moins celui du marquis 
d'Argenson, plus exact, sur « cette satrapie de roture ». 
Eloignés du pouvoir, les chefs militaires traditionnels mur- 
murent, s'endorment et rêvent. 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



II _ Le rêve le plus cohérent qu'aucun d'eux ait jamais 
échafaudé se trouve enclos dans la théorie du comte Henri 
d, Boulainvilliers (1058-17-22) sur l'origine historique de la 
nation et de l'aristocratie françaises On a beauoo» q .médit 
de Boulainvilliers. Augustin Thierry, don le libéralisme exe- 
crait son svstème, a exécuté Boulainvilliers en deux mé- 
chantes lignes où il le représente comme « un homme d un 
sa vnir médiocre et préoccupé de regrets et de prétentions ans- 

10 QuetThL de Boulainvilliers - analysée du reste assez 
loyalement par Augustin Thierry - soit fausse e chimé- 
rique, c'est un fait, mais que son auteur ait été un igno- 
rant êt un mauvais citoyen, cette affirmation mente quon 
l'examine à deux fois. . , 

EUe eût étrangement choqué les hommes du xvm« siècle, 
dont plusieurs n'hésitèrent pas à usurper son nom univer- 
sellement estimé, même de ses contradicteurs pour procu- 
re à leurs théories une audience certaine Montesquieu 
qui dans ses grands ouvrages est loin de le suivre loue en 
?uù la simplifia franchise, et l'ingénuité de ancienne 
noblesse », ajoutant que * son savoir n'était poin^ mépm£ 
ble parce que de notre histoire et de nos lois, il savait très 
bien les grandes choses. » Saint-Simon lui attribue descon- 
na "sance's extrêmement étendues et une >-t^«*£ 
A vrai dire, Boulainvilliers n'eut jamais de chance . si son 
semble avoir été triste, sa i^^Jg^TL 
âge mûr et sa vieillesse, contemporains de la vieillesse de 
Louis XIV, se passèrent dans le regret de ce qu, n é tait 
plus dans la crainte de ce qui n'était pas encore, dan le 

dïo'ûî de ce qui etai^Qua ^^^ B ^nmisto 
pofr de ce qui pourrait être. Il le chercha dans 1 impossible, 
mais un impossible assez rationnel. 

Lui qui descendait peut-être des rois de Hongrie lu qui 
considérait dans le passé la noblesse comme art sane de 
la candeur nationale et du bien public, quoi détonnant 
Li ai cherché dans le relèvement de cette , nob^ rb 
secret de la renaissance du pays.de même qu .1 1 établissait 



DE BOULAINVILLIERS A LA RÉVOLUTION 45 



dans l'histoire comme le gond autour duquel tournaient le 
roi, le tiers et le clergé ? 

Quoi qu'en dise Augustin Thierry, probablement influence 
par le Chateaubriand des Etudes historiques, Boulainvil- 
liers convenait à cette tâche: élève de l'Oratoire, ou il avait 
écouté selon toutes probabilités Richard Simon, verse 
dans les recherches historiques par goût des genealog.es 
exactes, copieuses, flamboyantes, très distingué comme phi- 
losophe, il avait l'esprit pénétrant et la mémoire bien meu- 
blée M. Colonna d'Istria, qui attira naguère 1 attention sur 
ce grand oublié, a étudié en lui le philosophe, traducteur 
de Spinoza et propagateur occulte de sa doctrine 11 en fa t 
un cas qui n'est point médiocre. J'imagine que Boulainvil- 
liers _dont la foi religieuse semble avoir sombre de bonne 
heure et pour toujours - appréciait dans le solitaire d Ams- 
terdam sa façon hautaine de prendre la vie et de la mener 
11 y a une espèce de parenté intellectuelle entre Spinoza, 
Nietzsche, Gobineau et Boulainvilliers. 

A force de méditer sur la noblesse, sur son rôle, sur son 
originalité, ce dernier en vint à l'isoler dans la nation comme 
un corps étranger d'aspirations et de race. 

On conçoit qu'une pareille audace ait scandalisé les gens 
de robe. C'est chez eux que Boulainvilliers a trouvé les pires 
adversaires. Le sage président Hénault, dans une des ^ notes 
si pertinentes qui suivent chacun des chapitres de 1 Abrège 
Chronologique de son histoire de France par Noël, résume 
avec une joie mauvaise ce qu'il y a d'essentiel dans le tré- 
fonds de la théorie de Boulainvilliers sur l'origine de la 
noblesse : « Clovis, chef d'aventuriers germaniques, tait en 
Gaule une irruption subite et réduit tous ses habitants en 
servitude. » Il ajoute plus loin avec un air de provocation : 
« Nous n'avons garde de rien adopter de cet auteur. » 

III. — De fait, les conséquences générales développées 
par Boulainvilliers n'aboutissaient à rien moins qu'à boule- 
verser de fond en comble l'économie nationale et 1 idée 
traditionnelle de nationalité. Certes on avait noté avant lui 
la différence qui existait entre Gaulois et Germains, autant 



46 LE DÉVELOPPEMENT OU PRINCIPE 



du moins qu'on pouvait le faire à des époques où la notion 
t n'atteignait pas la précision quelle a reçue au 
1* siècle. Avant Boulainvilliers, le P. Daniel aval de son 
'coté développé cette idée d'une conquête brusque delà Gaule 
Par Clovis ; avant le P. Daniel, dès le règne d Henri IV, 
[oysean admettait la quasi-servitude des Gallo-Romains 
conqu s; avant Loyseau, dès le xn' siècle, une chronique 
citée par A. de Valois dans sa Notice des Ga «/« fondait les 
droits des nobles sur la conquête franque. Enfin Leibniz 
et Nicolas Fréret venaient de fixer définitivement le carac- 
1ère des Francs et l'origine de leur confédération, déjà 
indinuée par Adrien de Valois. 

^ personne avant Boulainvilliers n'avait inais e comme 
lui sur l'opposition nationale et sociale de Gaulo.s et de 
F ancs personne n'avait marqué comme lui la manifesta- 
tion éclatante de cette disparité dans l'op ration même de 
a conquête, personne n'avait donné à cette conquête une 
our„ur q e au si agressive, personne n'en avait prolongé le 
SanssUoin i aussi catégoriquement. Personne ^surfou 
n'avait groupé ces notions diverses, les renforçant 1 une par 
l'autre et les faisant concourir à un effet unique. 

Ce qu' 1 y a de plus personnel dans la théorie de Bou- 
lainvilHers/à savoir la primauté delà noblesse vis-a-vis du 
ro chef élù d'hommes libres, seuls souverains, comme vi -à- 
vi du Peuple multitude esclave, ne nous intéresse point ici 
I ectement. Cependant il faut en retenir la conclusion qu en 

démocratique vis-à-vis de la royauté, si elle était anstocra- 
firme vis-à-vis de la nation. , 

Le second point à retenir c'est l'orgueil de caste, de 
caste fondée sur la race, que manifeste Boulainvilhers. Par ses 
am liions sur les anoblissements qui contaminent le sang 



des vainqueurs, il annonce obscurément mais fortement 
t^S^ Ses démocratiques tant 
« serfs » a un rang q réclamait des eleo- 

1Y. _ Un f p6 j; nnblic ^ es nouveautés aussi surprenantes, 
mie occu te de libres 1 Boulainvilliers mourut 



48 LE DEV ELOPPEMENT PO PMNC»B Q;. r 

«Le et un biographe. Boulainvilliers porte la peine de sa 
3 udl et de I 'originalité Suspect abondé. ^ra 
tique « montante », mal vu du pouvoir sentant le fagot, 
n'ayant pour le soutenir qu'une aristocratie peu nombreuse, 
LpufssLe et inhabile à fonder une réputation littéraire 
voué depuis 1789 à la réprobation des libéraux arrives il 
reste en l'air.mal établi sur ses opinions saugrenues, exécute 
a our de rt e par tous ceux qui s'aventurent dans son voi- 
sine Je souhaite que ces quelques hgnes donnent a un 
rnrieux l'envie de le considérer de plus près. 

V - Dès leur apparition, les œuvres de Boulainvnliers 
suscitèrent une foule de contradicteurs dont un certain magis- 
rat de Rouen n'est pas le moins amusant, qui prouve que 
Îa seule noblesse est celle de robe et se soude peu de Mero- 

^C'est qu'il ne faut pas nous le dissimuler : toute ces dis- 
cussions se ressentent des intérêts particuliers La ver. é 
hïtÔrique, ou pour parier plus court, la vérité est le 
«oindre souci, sinon de la plupart, du moins d'un très grand 
nlbre de ces historiens. Ce n'est d'ailleurs qu une ques- 
tion de dosage : tous sont influencés par des préjuges poli- 
ces et souvent tel système chamarré d'érudition n est que 
^décalque ingénieux des aspirations de son auteur, corn- 
mandées par sa situation sociale. 

on ferait de l'agitation, et la distance qui sépare : 1 Essai sur 
Ta noblesse ^Contrai social est moms grande : qu on _ n 
nourrait croire. Après avoir servi la légende et la poes.e 
u xvr siècle" après avoir obéi à la rhétonque jus- 
Sux approches du xvm% l'histoire conclut ma.nten nt 
une association insigne avec la politique militante et 1 éru- 

^Ï^trruaversde ce labyrinthe broussailleux que 
deux idées parentes, encore uu peu indistinctes mais deja repa- 
rte" l'idée de race et l'idée de nationalité ont à se frayer un 
chemin Tous les auteurs que nous avons passes en revue 
es possédaient-ils bien nettement? Se renda.ent-ils compte 



DE BOULAINVILLIERS A LA RÉVOLUTION 49 



du contenu total de leur pensée ? C'est possible .mais ce 
n'est pas certain. En tout cas, ce qui est indubitable e est 
que cette controverse quasi millénaire sur 1 origine et la 
constitution du peuple français se colore de plus en plus des 
nuances nationales. , , ,, , 

De même que la nation s'était dégagée par la lutte, de 
même l'idée de nation se précise par la dispute, dispute 
acerbe qui va étourdir le xvm« siècle de ses éclats pour se 
perdre bientôt dans l'immense clameur révolutionnaire, bile 
prend corps par l'opposition de plus en plus accusée qu on 
établit entre la noblesse et le peuple, opposition de race, 
irréductible, qui vient doubler l'inégalité politique dont elle 
est la transposition idéologique. 

VI. — Le plus savant contradicteur de Boulainvilliers, 
l'abbé du Bos, devait accentuer encore ce trait peu rassu- 
rant pour l'avenir. A la différence de Boulainvilliers, 1 abbe 
du Bos est fort bien connu. Il a trouvé dans la personne de 
M. Lombard un biog.aphe diligent et un critique averu. 
Grâce à lui, nous pouvons en toute connaissance de cause 
apprécier les talents de diplomate, de critique, de philo- 
sophe, de littérateur et d'historien de l'ancien secrétaire 
perpétuel de l'Académie française, précurseur indiscutable 
de Savigny et de Fustel de Coulanges. 

A les bien prendre, les idées sur la nationalité française 
quf ressortent'des ouvrages de l'abbé du Bos (1670- iJM ! et 
notamment de sa magistrale Histoire critique de i établis- 
sement de la monarchie française dans la Gaule (Mil.) 
coïncident à peu de chose près avec celles qui ont cours 
aujourd'hui. Jusqu'aux environs de 1730, les divers sys- 
tèmes en vogue pouvaient se ramener à cette conception 
unique :1a migration des Français en Gaule avait abouti a 
l'absorption par eux des Gallo-Romains. Peu importait que 
Français et Gaulois fussent deux rameaux détaches du même 
tronc ; peu importait que l'absorption fût violente ou con- 
sentie : le résultat restait le même. Avec Boulainvilliers 
cette fusion -là disparaît, du moins en J; héorie - C° mme le 
diront plus tard ses disciples, Augustin Thierry, Montlosier, 



50 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



Guizot ou Balzac : il y a deux races dans la nation. Cette 
nouvelle idée de juxtaposition se retrouve dans l'abbé du 
Bos, mais maniée avec infiniment plus de souplesse et de 
sagacité que par son bourru devancier. A la juxtaposition 
hiérarchisée ou plutôt à la superposition persistante des 
Francs sur les Gallo-Romains exposée par Boulainvilliers, 
l'abbé du Bos substitue une juxtaposition exacte, égalitaire 
et provisoire, mère lointaine de la fusion, sous l'arbitrage 
du monarque franc. Son originalité consiste à reporter cette 
fusion à une date très postérieure, à faire de l'invasion non 
plus un coup de théâtre mais un long devenir, une période 
étendue. 

VU. Le côté politique de son œuvre n'était pas moins 

original : faisant de Glovis, suivant l'expression de Hénault, 
un charmeur qui séduisit les Gaulois, il l'associait à l'empire 
par une chaîne ininterrompue de traités, prélude d'une ces- 
sion en forme des droits impériaux sur la Gaule. Entrés 
dans le pays sous la double faveur des Césars et de leurs 
sujets, les Francs s'y établirent en de paisibles cantonne- 
ments'. On a reproché durement ses erreurs à Fabbé du 
Bos : la plus choquante se rapporta à cette malheureuse 
République armorique, véritable deus ex machina, qui sur- 
git chez lui à chaque instant pour justifier le hasard, l'ar- 
bitraire ou Tinconnu. Il a été aussi la dupe des apparences. 
Au fond, la situation des Romains en Gaule vis-à-vis des 
Francs ressemblait fort à celle des Turcs vis-à-vis des Aus- 
tro-Hongrois en Bosnie-Herzégovine. A s'en tenir à la lettre 
des traités de 1879, le sultan conservait tous ses droits, 
quitte à en confier l'exercice à son bon confrère l'empereur. 
Au xix e comme au V et au vi 9 siècles, la force jouait en ce 
monde un rôle primordial aussi poussé que l'art de sauver 

la face. . , , 

L'histoire des idées abonde en méprises de ce genre, il 
paraît bien aussi que des hypothèses inexactes, comme celle 
de la République armorique, servent à la formation des idées 
justes. L'impossibilité de maintenir ces hypothèses au con- 
tact des faits mieux connus oblige à les abandonner assez 



I 

DE BOULAINVILLIERS A LA REVOLUTION 



51 



vite, comme l'échafaudage qu'on démolit une fois la maison 
construite. Le progrès réalisé grâce à elles leur mériterait 
peut-être de l'indulgence. 

L'abbé du Bos reste donc un initiateur de premier ordre, 
d'autant plus méritant qu'il avait débuté dans sa jeunesse 
par suivre aveuglément Boulainvilliers ; ses idées sur la no- 
blesse, reprises ou peu s'en faut de nos jours par M. Flach, 
adoptent le contrepied de celles de Boulainvilliers; il en fait 
une usurpation pure et simple postérieure de plusieurs siè- 
cles à la conquête et sans rapport aucun avec elle. Ce fut 
une seconde conquête, mais une conquête civile et à Tinté- 
rieur, illégitime, dont les effets, contraires aux droits impé- 
riaux de nos rois, devraient être effacés par eux. Se doute- 
t-on que l'abbé du Bos, serviteur dévoué de l'absolutisme, 
était fils d'un bourgeois de Beauvais ? 

Son œuvre eut un énorme retentissement et trouva dans 
le Tiers Etat loyaliste une faveur sans précédent. Les Bé- 
nédictins, fiers d'un élève formé par leurs méthodes, lui 
conférèrent une sorte d'investiture. Il occupa en histoire au 
xvm e siècle la place quasi-officielle que M. Lavisse obtint 
de nos jours. C'est notamment dans sa théorie que le jeune 
Lo'uis XVI fut instruit. Dans le Discours sur V histoire de 
France, compilé vers 1770 par l'historiographe Moreau pour 
l'éducation du jeune dauphin, se trouvait développée la thèse 
favorite de l'abbé du Bos que les empereurs romains pla- 
naient au-dessus des lois et que les rois de France tiennent 
leurs droits des Césars. En face de lui, et bientôt contre lui, 
Louis XVI allait rencontrer une opinion publique férue de 
Boulainvilliers ',de Rousseau, de Mably et de Montesquieu. 

VIII. — Ce dernier fit beaucoup pour discréditer l'abbé 
du Bos, se souvenant peut-être qu'il était baron. A dire le 
vrai, vis-à-vis de l'abbé du Bos l'attitude de Montesquieu 
manque de franchise. M. Camille Jullian a prouvé qu'avant 
,1734 il s'avouait partisan de Boulainvilliers et de la distinc- 

1. Ses œuvres étaient alors tombées en discrédit mais il avait créé une 
atmosphère, un vocabulaire, une attitude qui subsistaient. 



52 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 

Z T~ „ nntinn noble d'avec une nation roturière (prc- 
%lïZ^T(£mdeur et Décadence,*™ que des Le, 
/> r M ).L'^n/ rf« foi* (1748) marque un abandon 
1 J nom de vue Tout en réfutant, tout en raillant même 
Sbbé du Bof- contribuant ainsi à la ruine de son système 
1 abbç du nos Montesnuieu lui emprunte néanmoins 

r;ût S un b e ,e ceûvr°e P ;ure l'absolutisme sortait a toutes 

la passion, 1* Jetonq P g0Q 

souci de la vente. M^u r r imita- 

nisme, on se met sous le couvert de tj outelde ^ 
teurs,tels que Garmer.ou $ ahhé . Bo ulain- 

Voltaire, seul prend en -m la de wi 

villiers reste V ^^ffiioM Sen donnent le marquis 
gouvernement monarchique ^vec^eme »J. ™ Uait 

devanciers, Hotman,au do*,» Ph - fn : rt > de France qui, 
w dans ses Observations sur l histoire ae rrant 4 , 
tout, dans be& j 11T . An + h l a protection de Choi- 

parues à Genève en 1765, durent a 1 F de Mably , 

seul de n'être pas supprimées. Le panégyriste 



DE BOULAINVILLIERS A LA RÉVOLUTION 53 



l'abbé Brizard, traduit fidèlement les erreurs de 1 opinion, 
quand il représente ce long pamphlet comme « le guide de 
tous ceux qui veulent étudier à fond notre histoire II y a 
Sus, continue-t-il, si jamais la France a son Tite Live et 
peut enfin s'enorgueillir d'une Histoire nationale est sur- 
don lans les écrits de Mably qu'il faudra puiser les pr.n- 
cipes sûrs, les idées justes, les vues patriotiques, etc » 

Cet abbé Brizard, dont l'Eloge de Mably date de 1787 
possède à fond déià le jargon révolutionnaire (en vente crée 
£ Mably autant que par Rousseau) et le manie d'une façon 
ri amusante que je ne résiste pas au pW de le citer en- 
ore Deux idles 'neuves, dit-il,et «^éri -t * 
signalées avant tout dans l'ouvrage de 1 abbe Mably . < La 
première est le tableau que l'auteur nous trace d une répu- 
blique des Francs, qui, quoi qu'on en ait dit, n est nullement 
imaginaire. On y voit la liberté sortir avec eux des forets 
dTfa Germanie, et venir arracher les Gaules à l'oppression 
et au joug des Romains. Clovis n'est que le gênerai et le 
premier magistrat du peuple libérateur ; et .c'est sur une 
Institution "libre et républicaine que Mably pla ce pour 
ainsi dire, le berceau de la monarchie. Cette découverte 
anime d'un intérêt jusqu'alors inconnu ces premiers temps 
si obscurs et si dédaignés, c'est un jet de lumière qui co- 
lore ce vaste horizon, autrefois perdu dans les ténèbres et 
dont la chaleur va fertiliser toutes ces landes de notre an- 
cienne histoire. , , . 

« La seconde est la législation de Charlemagne . c est a 
ce grand homme, qu'il regarde comme un phénomène en 
politique, que Mably s'est arrêté avec le plus de complai- 
sance II offre un modèle à tous les rois : il nous montre dan 
Charlemagne le philosophe, le patriote, le législateur. 11 
nous fait voir ce monarque abjurant le pouvoir arbitraire 
toujours funeste aux princes : Charles reconnaît les droits 
imprescriptibles de l'homme, qui étaient tombes dans 1 ou- 
bli Convaincu qu'il ne peut faire le bonheur du peuple .sans 
le faire intervenir dans la législation, il lui rouvre e Champ 
de Mars, fermé depuis si longtemps, et le rappelle à des 



54 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



assemblées de la nation dont les grands et le clergé l'avaient 

exclu. ». , 

X.— L'histoire ainsi composée (et Brizard n'exagère rien) 
rétrograde exactement de deux siècles. Que dis-je! Hotman 
remporte sur Mably, au moins par la sagesse. Pour trou- 
ver naïveté semblable, il faut remonter aux humbles chro- 
niques de Saint-Denis, lesquelles n'avaient pas de préten- 
tion. On trouvera peut-être qu'une œuvre aussi indigne ne 
mérite que le silence. Non. Si nous insistons sur Mably 
c'est que dans une étude de ce genre les hommes et les 
idées comptent moins par leur valeur que par leur influence. 
Celle de l'abbé Mably fut prodigieuse. Il a fourni aux révo- 
lutionnaires une bonne moitié de leurs clichés oratoires sans 
parler de suggestions plus actives. Sa lecture est indispen- 
sable à qui veut comprendre l'idéologie révolutionnaire, 
ses origines, ses tendances, sa courte vue. 

L'établissement des Français dans la Gaule s'accompagne 
pour Mably de toutes sortes d'insolences, mais les Gaules 
ne furent pas réduites en esclavage « parce que les Français 
n'avaient d'idée que de liberté... Non seulement, poursuit-il, 
les Gaulois eurent la satisfaction de conserver leurs lois 
nationales... mais ils se virent encore élever aune sorte de 
magistrature. » Au surplus il leur fut loisible « de s'incor- 
porer à la nation victorieuse et de se naturaliser François », 
avantage qu'ils paraissent d'ailleurs avoir méprisé. 

L'idée générale qu'on retire de la lecture de Mably est 
celle d'une absorption lente des Gaulois par les Francs. Là 
encore il rétrogradait singulièrement. Le vrai but de son 
ouvrage était de frapper l'opinion publique par le spectacle 
d'Etats généraux démocratiques aussi anciens que la nation 
même et inséparables de son progrès. 

Les Observations de Mably flattaient si bien les passions 
quelles obtinrent aussitôt l'assentiment de Dacier, de du 
Theil, de Bréquigny, de Gaillard. 0 contraste ! C'est l'histo- 
rien Gaillard, alors directeur de l'Académie, qui fut chargé 
de haranguer Louis XVI dans la cérémonie du sacre. Il lui 
récita du Mably. A la veille de la Révolution, ce fut l'abbé 



55 



Moreau, l'élève de du Bos, à qui le ministre confia la 
rédaction d'une Exposition et défense de notre constitution 
monarchique (1788), tout imprégnée d'absolutisme roma- 
niste. La guerre des idées comporte de ces épisodes repré- 
sentatifs. f . 

XI. — Au point où nous en sommes arrivés, c est-a-dire 
à la veille de la Révolution, les idées de Boulainvilliers 
démocratisées par Mably ont vaincu. Bien qu'atténuée par 
ce dernier, la notion de race s'allie à celle de nationalité. 
Quand Sieyès traduisit dans son appel fameux Qu est-ce 
que le Tiers Etat? les idées qui, on peut le dire, étaient 
alors celles de tout le monde et qui reposaient (au moins his- 
toriquement ) sur des erreurs, il produisit, entre autres argu- 
ments, celui de Boulainvilliers retourné contre Boulainvilliers 
même: « Le tiers, s'écrie-t-il, ne doit pas craindre de remon- 
ter dans les temps passés. Il se reportera à Tannée qui a 
précédé la conquête... Pourquoi ne renverrait-il pas dans 
les forêts de la Franconie toutes ces familles qui conservent 
la folle prétention d'être issues de la race des conquérants 
et d'avoir succédé à des droits de conquête?... La noblesse 
a passé du côté des conquérants? Eh bien! il faut la faire 
repasser de l'autre côté ; le Tiers deviendra noble en deve- 
nant conquérant à son tour. » 

La Révolution ainsi conçue tournait à une opération de 
nettoyage de la nationalité. Guizot, Balzac, Augustin Thierry 
à ses débuts la comprendront de la sorte : 1789 deviendra 
la revanche des vaincus. 

XII. — Mais alors, cette nationalité ainsi épurée, quelle est- 
elle? C'est forcément la nationalité gauloise. Par un autre 
chemin, on en revient donc à la théorie unitaire delà nationa- 
lité qui aux xvi e et xvn° siècles avait obtenu une si grande 
faveur et qui du reste n'avait pas du tout disparu au xvm\ 
L'abbé Velly, qui en 1755 publia une Histoire de France 
dont Bonaparte faisant autant de cas que de celle du pré- 
sident Hénault, restaurait la thèse d'une parenté franco- 
gauloise. Cette histoire de Velly se donne au surplus comme 
une histoire essentiellement nationale. Se prononçant avec 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



vigueur contre l'histoire-dates^'histoire-dynastie, l'histoire- 
bat ailles, l'abbé Velly promettait de fournir pour la première 
fois « avec les annales des princes qui ont régné celles de 
la nation qu'ils ont bien ou mal gouvernée ». Peu après 
Velly en 1768, Millot parlait derechef de cette communauté 
de race gallo-franque dans ses Eléments d'Histoire de France 
qui se sont réédités jusqu'en 1823. 

Nous n'en sommes pas encore à cette étape. Au début 
de la Révolution, l'idée de race gauloise comme fondement 
de la nationalité française (indirectement favorisée par du 
Bos qui justifiait la douceur des Francs, leur esprit d ac- 
commodement et de fraternisation par leur long voisinage 
sur les frontières et leur imprégnation par la société gallo- 
romaine) reprend une vigueur singulière. Quand la ques- 
tion de la rive gauche du Rhin se posa en 1795 et qu on 
institua des prix pour la traiter, il se trouva des auteurs 
qui insinuèrent parmi une foule d'arguments réalistes, celui 
de la race : « Je le répète donc, s'écrie un des lauréats, point 
de sûreté, point de tranquillité, ni pour les peuples conquis, 
ni pour la République française, tant que le Rhin ne ser- 
vira pas de ligne de démarcation entre nous et les puis- 
sances allemandes. Il faut cet élan robuste pour rétablir la 
Gaule dans ses premières limites, et lui rendre, avec un 
meilleur régime, son ancienne prospérité... Quelles res- 
sources la République ne trouverait-elle pas en s'adjoignant 
un nouveau peuple de frères 1 ? » 

XIII. — Ainsi envisagée, la question en revient pour beau- 
coup à une question de mots. Les appellations jouent un 
grand rôle dans les questions de nationalité. Pour les Grecs 
modernes par exemple, nous sommes toujours des Gau- 
lois et la France reste la Gaule. L'homme d'Athènes qui 
lit les dépêches de Paris ou de Berlin se trouve en pré- 
sence de Germains et de Gaulois, comme au temps ou 
Atticus v promenait son dilettantisme et où César repous- 
sait les bandes d'Arioviste. Un hasard qui nous eut permis 

1. Le contexte ne permet pas une autre ^r*^ 
frères de race, l'auteur les jugeant incapables de profiter de la liberté. 



DE BOULAINVILI.IERS A LA RÉVOLUTION 57 



de conserver cette dénomination aurait probablement influe 
beaucoup sur nos discussions naUonal.ta.res, tout le reste 
de notre histoire effective subsistant comme û s est produit. 

Le nom de Français, en l'emportant sur celui de Gaulois, 
entraîna ipso fado bien des contestations et des méprises. 
C'est ainsi que nos anciens historiens lisant dans les chro- 
niques que Charlemagne se servait de 1 idiome franc 
c'est-à-dire d'un dialecte germanique - écrivaient tranquil- 
lement que Charlemagne « parloit françois ». Mais au temps 
de Charlemagne, le français c'était le roman! Or le roman, 
au ix- siècle, c'est déjà (au moins en Lorraine) la langue de 
la Gaule « gallica lingua ». Oui, un hasard aurait pu nom- 
mer gauloise la langue que nous parlons. 

Un grand progrès, fondé sur la distinction mieux re- 
connue des races, s'est produit néanmoins en histoire, au 
point de vue national, le jour où l'on a commence - a 
l'époque de Boulainvilliers - à distinguer les Francs des 
Français. Rien n'est plus déconcertant aujourd hm que de 
trouver ces mots de François Ripuaires ou François Sahens 
dans les très vieilles histoires. On a renoncé à cette habi- 
tude, au moins partiellement, dès la seconde moitié du 
xvu- siècle. Ce fut, pour commencer, d'une façon bien in- 
génue. Tillemont, dont V Histoire des Empereurs est a che- 
val sur le xvn* et le xvm» siècle, le tome I" ayant paru en 
1695 et le tome V en 1720, écrit naïvement à ce sujet : 
« Avant leur établissement l'usage est de les appeler tou- 
jours Francs, aussi bien que ceux qui ne passèrent point le 
Rhin mais depuis Pharamond et l'établissement de ces 
peuples en deçà du Rhin, il ne faut plus nommer Francs, 
mais François, ceux qui le firent. » C'est à peu près 1 usage 
suivi par Cordemoy dans son Histoire des Francs. L abbe 
du Bos, Montesquieu, pour toute la période des inva- 
sions, disent Francs. Mably, toujours en retard, revient a 
l'appellation de Français '. En 1789, tout le monde distin- 
gue les Gaulois, les Francs et les Français. 

1 II en avait besoin pour sa thèse. Son but visant à ^P ublic i ani . s " i 1 « 
royaume et sa "hTse reposant sur l'existence originaire d'une répubhque 



5g LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



XIV - On les distingue sous le bénéfice des théories qui 
ont intérêt à les confondre ou qui se croient fondées à le 
faire. La chose ne fut pas purement platonique II se trouva 
à la Convention un député pour demander l'abolition .du nom 
de Français, qui rappelait, prétendait-il, 1 injuste tyrannie 
d'une race sur une autre. Proudhon, soixante ans plus tard 
prétendit à son tour que l'abolition de la noblesse aurait 
dû automatiquement rétablir les prétendus Français dans 
leur nom et leur qualité de Gaulois. 

Bien des gens, en 1795, partageaient cette opinion C est 
ainsi que le frontispice de La rive gauche du Rhin limite 
de la République française, qui forme le recueil des dis- 
cours les meilleurs relatifs à cette question, représente une 
France bien drapée, appuyée sur un faisceau q« Bunncmte 
le coq gaulois; elle tient parle bras un Empire d Allemagne 
très résigné et lui montre une carte de la région rhénane 
que soutiennent gentiment deux angelots. La légende très 
significative qui accompagne cette gravure déclare : « Les 
descendans des Gaulois redevenus leurs maUres reprennent 
leurs anciennes limites. Leur intérêt veut qu ils les ; ga dent 
et leur courage saura les garantir. » Plus tard, en 17US, 
Lsque les Rhénans, incorporés en 1795 sans a pintade 
des droits civils, demandèrent l'isonomie par voie d adresses 
collectives, cet argument sera repris maintes fois. 

XV - Au moment donc où la nationalité française tra- 
versai! une de ses crises de conscience les plus «gués, au 
moment où se formulait par ses soins le principe . gênerai 
des autres nationalités, elle concevait sa natio nah te pr 
comme appuyée sur le fond résistant de la Gaule et de ses 
peuples et la regardait comme inséparable à jamais des 
Es naturel fixées par la tradition et entérinées par 
l'idéologie. 

régressive. 



CHAPITRE IV 



LES ORIGINES PRINCIPALEMENT FRANÇAISES 
DU PRINCIPE DES NATIONALITÉS 



I. — Combien antique s'avérait au xvnr 3 siècle le senti- 
ment national français, avec quelle vigueur s'affichait notre 
personnalité nationale, c'est ce que prouvent les deux cha- 
pitres précédents. Ce patriotisme robuste forme le fond 
général où le principe des nationalités, tel qu'il s'élabora 
chez nous dès le xv e siècle, va évoluer jusqu'à sa perfec- 
tion. En même temps que le fond il en constitue aussi la 
nourriture. Le principe des nationalités, comme toutes 
les idées-forces, aura beau tendre à une abstraction de plus 
en plus rigoureuse, il ne pourra jamais se dégager du milieu 
concret où il aura pris naissance. Toujours nous retrouve- 
rons en lui les traits de son origine et quand il tentera de 
s'élever vers les nues de l'absolu juridique, ou bien il re- 
tombera de tout son poids vers la réalité, ou bien, pour 
progresser, il devra ruser avec elle. 

II. — Avant d'aborder cette question, nous devons re- 
monter à l'époque où les nationalités de l'Europe moderne 
commencent à s'ébaucher. Que l'existence des nations soit 
chose assez ancienne, nous nous en douterions rien qu'à 
nous représenter par l'esprit les ruines de Sagonte ou les 
débris de Corinthe. Depuis sa sortie d'Egypte, le peuple 
juif ne nous offre t-il pas le type anticipé d'une nation très 
moderne? Et M. Camille Jullian n'a-t il pas raison d'affir- 
mer que lorsque les Romains se répandirent dans le bassin 
de la Méditerranée ils rencontrèrent, notamment à l'occi- 
dent, des nations déjà très reconnaissables ? Allons plus 



GO ORIGINES FRANÇAIS ES DU PRINCIPE _ 

loin encore et admettons, avec Bagehot, que les^ groupes 
nationaux sont aussi anciens que l'histoire et qu « Héro- 
dote les trouva presque aussi nombreux et presque aussi 
bien caractérisés que nous les voyons de nos jours ». 

III — Les nations d'aujourd'hui, dans leur très grande 
majorité, proviennent du démembrement de l'Empire des 
Césars sous le choc des invasions. Au régime uniforme de 
la loi romaine, succède, à partir du V siècle le système 
nationalitaire de la personnalité des lois, qui (j expose lar- 
gement la théorie) détermine le statut juridique de chacun 
par son origine et sa « race », secundum nationem suam. 

Le chaos que cette législation symbolise met des siècles 
à s'organiser. Le tassement de territoires que réalise la 
féodalité tend peu à peu cependant à fonder ou a rétablir 
les unités nationales, et jusqu'au xin' siècle on les voit 
émerger avec lenteur de l'harmonieux ensemble du catho- 
licisme. . , 

L'emboîtement des suzerainetés les unes dans les autres 
et leur encastrement ultime dans la majesté du roi coa- 
gulent juridiquement les nations modernes dans leur inté- 
grité naissante. La France donne le signal de cette innova- 
tion qui contribue à la sauver de plus d'un démembrement. 
Pour préciser un exemple déjà fourni, lorsque Raymond de 
Toulouse dut prêter hommage lige à Henri d'Angleterre, il 
n'y consentit que sous la réserve de la fidélité due au roi, 
salva Me Ludovici régis Francorum. Comme Henri 111, 
en tant que duc d'Aquitaine, reconnaissait (ainsi que le fera 
en 1188 Richard Cœur de Lion) lui aussi la suzeraineté 
française, Raymond se trouvait arrière-vassal du roi ce qui 
lui permit, en 1188 et en 1192, de lui demander légalement 
secours. « Plus tard la condamnation de Jean Sans Terre 
supprima l'intermédiaire anglais et le comte de Toulouse se 
trouva le vassal direct du roi français » (hlach). 

On voit donc par quel biais la féodalité sauvegarde ou 
favorise la croissance de la nation. C'est grâce à ses insti- 
tution* féodales que les Etats généraux de 1360 s opposent 
au démembrement de la France. 



LE DÉVELOPPEMENT DU PR NCIPE Cl 



IV — Par ce procédé et par d'autres analogues, les Etats 
d'Europe s'arrondissent du xiii* au xV siècle, moulés dans la 
plupart des cas sur des modèles nationaux antérieurs a 
TEmpire romain. L'économie politique nationale se met a 
balbutier. Des révoltes dogmatiques, des schismes tradui- 
sent à leur tour la verdeur batailleuse de ces nouveaux inté- 
rêts agglomérés. Le gallicanisme annonce la Réforme.^ 

Ce sont des théologiens formés par notre université de 
Paris qui déterminent pour beaucoup le mouvement hussite, 
affirmation violente du particularisme national tchèque : «Les 
Tchèques, disait Jean Huss, doivent être les premiers dans 
le royaume de Bohême, comme les Français dans le royaume 
de France, ou les Allemands en Allemagne » (1409). ^ 

On a rarement mieux exprimé le caractère et les consé- 
quences de la Réforme imminente que Charles Maurras : 
« La chrétienté du moyen âge, observe-t-il, enveloppait les 
langues diverses, les nationalités ennemies. L'Angevin qui 
passait du sceptre anglo-normand à la couronne capétienne, 
le Toscan ballotté entre communes guelfes et barons gibe- 
lins se savaient membres d'une association supérieure et 
plus vaste, capable de régler leur sort. L'humanité avait 
alors pour garantie la chrétienté. Depuis que la Réforme a 
coupé en deux notre Europe, la chrétienté n'existe plus. 
Où est le genre humain, pour chaque homme ? Dans sa 
patrie. Prenez les relations scientifiques, littéraires ou mer- 
cantiles entre les peuples, les traités d'arbitrage, les con- 
ventions postales : ces biens précieux ne valent, si on les 
analyse, que ce que vaut chaque race qui les soutient. » 
L'histoire nous confirme ce tableau. 

V.— Dans ses prodromes comme dans ses effets, la Ke- 
forme,dans l'Europe centrale, s'annonçait comme un mouve- 
ment nationalitaire. Ulrich de Hutten rétrécit la notion de 
chrétienté àl'horizon national quand il s'adresse « en première 
ligne à la patrie de la nation allemande », zuvoran dem 
Vaterland teutscher Nation. C'est le pendant du relinquat 
Romanos Germania par lequel Agrippa de Nettesheim pré- 
lude au los von Rom moderne. Hutten a tellement con- 



62 ORIGINES FRANÇAISES DU PRINCIPE 



science de son originalité qn'il s'excuse d'avoir écrit en 
latin. 

Ietzt schrey ich an das Vatterlandt 
Teutsch Nation, in ihrer Sprach. 

« Maintenant, dit-il, je crie à la patrie, à la nation 
allemande, dans sa langue. » On connaît le manifeste de 
Luther « à la noblesse chrétienne de la nation allemande ». 
« Quant à la Réforme de Zwingle, observe M. Hauser, 
à qui nous venons d'emprunter ces derniers exemples elle 
est deux fois nationale : elle est une révolte contre Rome 
et une protestation contre le service étranger, elle enseigne 
aux Suisses qu'ils doivent leurs forces et leur sang à la 
patrie suisse, au groupement qui s'est constitué à la^du 
xni- siècle, de lafaçon la plus noble, par le serment. » Partout 
où la Réforme s'étendit, elle se manifesta par des nationalisa- 
tions, notamment la « nationalisation de la prière », en pro- 
duisant des traductions en langue vulgaire de 1 fcenture 
sainte en Allemagne, en Flandre, en Ecosse, en Angleterre, 

partout. p rincipe a pp ar ût nettement, il fallait une 

autre modification, ou tout au moins une tendance vers une 
autre modification de la constitution politique, c'est a savoir 
le greffage dans la conscience laïque du concept contrac- 
tuel de l'Etat, déjà familière à la pensée scolastique. On en 
aperçoit nettement la première idée dans les discours révo- 
lutionnaires du seigneur bourguignon - notons ce point 
— Philippe Pot, aux Etats Généraux de 1484. Le moment 
ne devait pas tarder où, de cette même Bourgogne, le prin- 
cipe des nationalités, très reconnaissable cette fois, allait 
iaillir et se formuler. 

Comme on s'en doute un peu, c'est à l'occasion des trans- 
ferts de souveraineté que la question a le plus de chance 
de se trouver débattue. La force des choses réunit la 
l'expression la plus touchante du sentiment national avec 
l'énoncé juridique de ses protestations quand il juge a pro- 
pos d'en élever une. Une génération s'était à peu près 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



63 



écoulée depuis les propos menaçants de Philippe Pot quand 
la défaite de Pavie remit la France dans une situation très 
analogue à celle de 1380. La conclusion en devait être la 
même : comme autrefois Jean IL, François I er consentit des 
cessions de territoires, il aliéna la Bourgogne. 

Cette vieille terre française avait eu beau, avec les des- 
cendants de Philippe le Hardi, poursuivre des desti- 
nées particulières, à la mort du Téméraire (1477) elle avait 
fait retour à la couronne, non pas simplement, mais en 
vertu d'un contrat. Dans son histoire du Traité de Madrid, 
M. Hauser a mis en relief tous ces points-là. Très française, 
la Bourgogne refusa de reconnaître la suzeraineté de Charles 
Quint, arrière-petit-fils pourtant de son dernier duc. 

Allait-elle, comme jadis La Rochelle ou le Quercy, mar- 
quer son mécontentement par des protestations retentis- 
santes, mais sans portée juridique? Non. 11 se joua autour 
de ce drame, dans la coulisse, une comédie de haute allure, 
dont les protagonistes furent d'habiles gens : les légistes 
royaux. 

Stylés par eux, les Bourguignons s'agitent pour ne pas 
tenir la parole de François 1 er . On met en lumière un point 
de toute première importance et qui est le suivant : la 
Bourgogne ne peut être cédée sans que les Bourguignons 
soient consultés. On devine les résultats de cette consulta- 
tion. Réunis à Dijon le 4 juin 1526 les Etats refusent so- 
lennellement d'être séparés de la France. M. Hauser a rai- 
son de négliger la spontanéité plus ou moins marquée — 
réelle dans quelques-unes de ses parties très profondes — - 
de cette manifestation. Il a raison de dire « ce qui nous 
intéresse dans cette affaire c'est précisément que l'on ait eu 
l'idée de recourir à cet argument ». Néanmoins, on ne peut 
pas ne pas noter que dès la première et plus authentique 
apparition du principe des nationalités, conçu à la manière 
française et révolutionnaire, il se joue une comédie dont les 
ficelles sont tenues par Louise de Savoie, du Prat, et les 
légistes, une comédie dont le but est de garder à la cou- 
ronne les biens qu'elle a acquis et qu'en somme, en tout 



64 ORIGINES FRAN ÇAISES DU PRINCIPE 

ceci le principe des nationalités apparaît comme un expé- 
dient, propre à renflouer des réalités autrement solides, 
sérieuses et importantes. . . 

Charles-Quint n'accepta pas sans réserves la décision 
des Etats. Une controverse s'ensuivit au cours de laquelle 
le roi de France eut l'occasion de faire déclarer : 

« 11 est fondé en droit qu'on ne peut nulles villes ou 
provinces contre la volonté des habitants et sujets trans- 
férer en autre, sinon par leur consentement exprès. » 

La Révolution n'ira pas plus loin dans ce sens ; et même 
elle rétrogradera en admettant qu'on peut s'annexer des 
territoires contre le vœu de leurs habitants. 

VU — On peut donc admettre que le principe des 
nationalités a pris dès le commencement du xvi° siècle 
une tournure définitive. Dans le cas de la Bourgogne 
son emploi était tout indiqué. Les Bourguignons en effet 
pouvaient dire : « C'est en vertu d'un contrat que nous 
sommes devenus Français. L'un seul des contractants ne 
saurait le rompre. » Un peu plus ; tard en 1552 lorsque 
Henri II annexa les Trois Evêchés, l'éveque de Metz, 
Robert de Lenoncourt, dit à ses ouailles « que le roi de 
France était venu en libérateur, qu'il voulait traiter les 
bourgeois comme de bons Français et que, bien éloigne 
d'user de mesures de rigueur, il en appelait au vote libre 
du peuple ». Un vote sanctionna-t-il le transfert de souve- 
raineté ? Je l'ignore. 

Quand on y réfléchit un peu, on se rend compte que le 
droit féodal favorisait cette conception. Ce qui le caractérise 
en effet, c'est une soudure entre la terre et son occupant, la 
suprématie, à cet égard et dans ces bornes, du « réel » sur 
le « personnel ». Du jour où une évolution, très discernable 
aux xV et xvi- siècles, affranchit le « personnel » du joug 
du « réel », si la soudure qui les joint subsiste, le principe 
nationalitaire apparaît par renversement. Ce sera 1 occu- 
pant qui détiendra le sort juridique de la terre. 

Cette explication rend mieux compte que d autres du 
côté particulariste, sécessionnaire, du principe des nationa- 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



65 



lités. Que ce soit en vertu d'axiomes généralisateurs sur 
droit des peuples et la loi contractuelle qu'il s'exerce, la 
chose est possible, mais contradictoire avec son application. 
Le droit féodal évolué, mieux que le droit classique et révo- 
lutionnaire, où prévaut la séparation du « personnel » et du 
« réel », avec prédominance du premier sur le second, per- 
met de légitimer les protestations dune province cédée à 
l'ennemi par le vote régulier du reste du pays, comme ce 
fut le cas chez nous en 1871. Le droit révolutionnaire con- 
damne avec sévérité des rébellions de cette nature contre 
la volonté générale. Et il ne faut nullement s'étonner de 
voir les légistes français, imbus de droit féodal, formuler 
au début du xvi a siècle les revendications nationales avec 
cette sécurité. 

VIII. — Au surplus, c'est à cette époque que la notion 
de frontière linguistique paraît se répandre en France pour 
la première fois, inspirée sans nul doute par les difficultés 
avec l'Empire. Aux siècles précédents la lutte contre l'An- 
gleterre n'avait pu aboutir à cette idée, la noblesse et la 
royauté anglo-normandes n'étant pour ainsi dire qu'une 
exportation de notre nationalité. L'Allemagne, plus diffé- 
rente, nous somme de préciser notre conscience nationale. 
C'est en 1551 que les princes protestants invitent Henri II 
à « s'impatroniser au plus tôt dans ces villes d'empire (les 
Trois Evêchés) qui n'étaient pas de langue germanique ». 
Un peu plus tard, le chroniqueur Paradin, relatant dans ses 
Annales de Bourgogne (1566) les efforts des seigneurs 
locaux pour échapper à la mainmise que l'empereur Con- 
rad II exerçait sur leur pays à raison du testament de 
Rodolphe III le Fainéant (1032), rapporte qu'ils ne voulaient 
pas « d'un prince étranger duquel ils n'entendaient pas la 
langue, remontrant que c'est une des malédictions que Dieu 
donnait aux méchants peuples ». 

Henri IV, Arnauld, Sully, Louis XIV, auront soin de 
traditionniser cette idée, si propre à faire ressortir les na- 
tionalités. 

IX. — La Renaissance influa sur elles de bien des 



6G ORIGINES FRANÇAIS ES DU PRINCIPE 

sortes. En Italie, le spectacle de l'antiquité galvanisa na- 
turellement les énergies nationales dans le sens de 1 unité 
et faillit même avec Rienzi révolutionner la péninsule au 
xiv» siècle. Pétrarque et Machiavel assurèrent 1 avenir 
de ces espoirs. Au dehors, la pensée romaine semble avon- 
agi de deux sortes, corrélatives à sa double polarisation 
Par suite d'accidents historiques, sa littérature est en effet 
favorable à l'idée républicaine, son droit, de formation tar- 
dive (m- siècle), aux revendications impériales. Des lors la 
question se pose ainsi : dans les pays où 1 opinion dépend 
des légistes la tendance sera vers l'absolutisme ; dans ceux 
où les lettrés purs auront le pas, vers la démocratisation 
En France, de 1550 à 1789, l'opinion passe lentement de 
la direction des légistes à celle des lettrés purs Si 1 on 
voulait trouver le point de transition c'est probablement a 
Montesquieu qu'il faudrait s'adresser. . 

Ce mouvement fut loin d'être autonome et bien des acci- 
dents le traversèrent. Au xvi' siècle, les controverses poli- 
tiques soulevées par laRéforme protestante favorisaient deja 
Intendance à la consultation populaire, surtout en France 
et en Suisse. « Le régime presbytérien dans lEg ise con- 
duisait tout droit au régime représentatif en politique » 
(Hauser). D'autre part les sujets protestants du roi, quand 
ce dernier leur était peu favorable, faisaient as sez facile- 
ment passer le droit du peuple avant f™^™^™ 
avons vu Hotman reconstituer toute une histoire de France 
sur l'hypothèse de la souveraineté nationale. Il en va de 
même chez Théodore de Bèze Pour «es jurisconsultes pro- 
testants, un contrat en forme lie le roi a la na ion dont les 
dro s apparaissent comme supérieurs et antérieurs aux 
siens. Les alternatives politiques firent passer cette théorie 
Ls le camp de la Ligue. Henri IV dut l'accept e, Bodm 
du reste l'avait développée dans son livre de La Repu 

6 X -En même temps que la Réforme, la Renaissance pousse 
les esprits, par l'histoire, dans un chemin analogue. Un des 
pays les plus tiraillés par les velléités nationalitaires fut 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



67 



assurément celui où elle prit sa course, l'Italie. Aux vi* siècle 
c'est déjà une tradition chez elle, une tradition qui peut se 
prévaloir des noms les plus sonores, que de réclamer son 
unité. Au moment où Machiavel adjure Laurent le Magni- 
fique, à la fin de son livre du Prince, de délivrer la patrie 
des barbares, il y avait presque deux siècles que Pétrarque, 
son inspirateur, était mort (1374) et que le tribun Rienzi 
avait été assassiné (1354). Aussi bien, les termes dont se 
sert Machiavel méritent d'être soigneusement pesés : « Si 
votre illustre maison, déclare-t-il, veut imiter les grands 
hommes qui, en divers temps, délivrèrent leur pays, ce 
qu'elle doit faire avant toutes choses, ce qui doit être la 
base de son entreprise, c'est de se pourvoir de forces natio- 
nales, car se sont les plus solides, les plus fidèles, les meil- 
leures». Bien mieux, l'une des caractéristiques de la théorie 
nationalitaire, cet appel aux masses, cette confiance, vraie 
ou feinte, mais nécessaire, dans le peuple, se discerne très 
nettement chez Machiavel : « Je reste convaincu, écrit-il 
dans son Discours, que les peuples sont sujets à moins d'er- 
reurs que les princes et qu'on doit se fier à eux bien plus 
sûrement qu'à ces derniers. » 

Ce qui ne l'empêchait pas, pour des raisons analogues à 
celles que Sismondi exposera deux siècles plus tard à Maz- 
zini, de mettre ses espoirs dans une dynastie. Ce qu'il vante 
à Laurent c'est la carrière ouverte au galanfuomo par les 
soins de Garibaldi : « Avec quelles larmes de joie il serait 
reçu dans toutes les provinces ! Quelles portes resteraient 
fermées ? Quels peuples refuseraient de lui obéir ? Quel Ita- 
lien ne l'entourerait de ses respects ?» 

XI. — La doctrine nationalitaire démocratique devait subir 
>dans sa croissance un temps d'arrêt marqué par le progrès 
ide l'absolutisme au xvn e siècle. Pourtant, dans ses Mémoires, 
(Sully engage le conquérant à « n'entreprendre pas légère- 
jmentde conjoindre en un corps d'Etat ceux qu'une aversion 
Id'esprits ou contrariété de langues, lois et usances peut 
(rendre comme incompatibles ». Plus loin, il ajoute que « les 
'dominations les plus heureuses et les mieux assurées sont 



(33 ORIGINES FRANÇAISES DU PRINCIPE 



celles dont les sujets obéissent volontairement, franchement 

et payement ». 

En écrivant ce passage, Sully se remémorait-il les décla- 
rations faites par Henri IV aux députés bressans lors de l'an- 
nexion (1601) de leur pays ?« Je veux bien, leur déclarait le 
Béarnais, que la langue espagnole demeure à l'Espagnol, 
l'allemande à l'Allemand, mais toute la française doit être 
à moi ». 

A la même époque, Antoine Arnauld, examinant dans 
sa Première savoisienne (1601) la « justice et utilité de 
la conquête et conservation de la Savoie », fait valoir 
entre autres arguments (frontières naturelles, possession 
antérieure) celui de la nationalité linguistique et même de 
la nationalité tout court : « Dieu, déclare-t-il, a regardé de 
son œil de pitié ces pauvres peuples de la Savoie, qui sont 
de même langue que nous et nos vrais compatriotes. » II! 
expose aussi, sous une forme qui, pour n'être pas très juri- 
dique n'en est pas moins saisissante, la théorie du con- 
sentement quand il affirme que les Savoyards, qui, de 
1536 à 1559 avaient été sujets de François I er et Henri II, 
« n'appréhendent aujourd'hui rien tant au monde que 
d'être remis sous la superbe domination des Piémontais, 
qu'ils haïssent autant comme ils aiment et honorent les 
excellentes vertus de leur vrai Roi. » 

XII. — Le tassement des grands Etats, durant la guerre de 
Trente Ans, allait aboutir en 1648 à un acte dont on a fait 
souvent dater — à grand tort — l'inauguration du principe 
des nationalités en Europe, le traité de Westphalie. La con- 
fusion vaut d'être relevée car chez certains auteurs elle 
est perpétuelle. Ainsi Proudhon partage l'histoire du 
monde en deux périodes, la première qui finit en 1648, 
caractérisée par l'unique juridiction de la force, ce qui est 
d'ailleurs faux, la seconde qui s'ouvre en 1648 et qui inau- 
gure avec le régime de l'équilibre le régime des nationa- 
lités. Méprise essentielle qui consiste à prendre l'Etat pour 
la Nation, deux réalités qui s'accompagnent quelquefois 
mais qui peuvent fort bien se passer l'une de l'autre. Mé- 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 69 



prise grave qui pousse à conférer à l'idée de Nation une 
qualité et une couleur juridiques qui n'appartiennent — il 
ne faut pas se lasser de le répéter — qu'à la seule notion 
d'Etat. L'Etat est une réalité de droit, la Nation une réalité 
de fait. Et quand je dis nation, je devrais dire nationalité. 

Ce que le traité de Westphalie a inauguré non en fait 
(dès le xir et le xm« siècles nos rois le pratiquaient), mais 
en droit, c'est le système de l'équilibre entre Etats euro- 
péens, système dont il n'y a pas à faire l'éloge mais dont il 
faut marquer les traits. Or le trait le plus caractéristique 
de ce système, c'est detre une parfaite négation de la na- 
tionalité. Mieux que la négation de la nationalité, c'en est 
l'ignorance. L'idée dirigeante des traités de 1648 c'est 
l'établissement d'une balance de forces, entre Etats orga- 
nisés. Il n'y en a pas d'autres et l'on ne se soucie que 
d'une seule nationalité, la sinistre nationalité allemande, 
mais c'est pour la rompre. 

Proudhon n'a cependant pas tout à fait tort, ou plutôt sa 
méprise est explicable. A ne considérer que les faits, et en 
insérant le traité de Westphalie dans une autre série que 
celle du droit, on peut et l'on doit le considérer comme une 
victoire pour les idées nationalitaires. Dès lors, en effet, 
qu'on renonce officiellement à la fantasmagorie d'une monar- 
chie universelle, dès lors qu'on institue, à sa place, un sys- 
tème qui implique d'abord une multiplicité, dès lors que 
cette multiplicité d'Etats a droit, en tant que telle, à la vie, 
le traité de 1648 peut être regardé comme capital dans 
l'évolution du principe des nationalités, dans la mesure, qui 
est une mesure de fait, non de droit, où ces Etats reposent 
eux-mêmes sur une nation constituée. Pour beaucoup il en 
allait de la sorte et c'est dans ce sens, qu'on peut, histori- 
quement, faire ressortir l'importance des traités de West- 
phalie. 

XIII. — Aussi bien, suffit-il de se remémorer un instant le 
caractère des transferts de souveraineté postérieurs à 1648 
pour mettre une fois de plus en relief l'erreur où tomba 
Proudhon avec bien d'autres : le roi a recours, comme ses 



70 ORIGINES FRANÇAISES DU PRINCIPE 



ancêtres, pour ses acquisitions territoriales, à la même foule 
hétéroclite et bigarrée de droits, que ses légistes, les plus 
habiles gens du monde, ne sont jamais en peine de lui 
forger 1 : droits stratégiques, droits d'héritage, droits histo- 
riques de la couronne, frontières naturelles, frontière lin- 
guistique, liberté de conscience, usages provinciaux, tout 
leur est bon. 

Ce sont ces légistes, sous l'influence desquels, au témoi- 
gnage de M. Victor Bérard, la royauté française se maintint 
constamment la plus moderne de toutes, ce sont ces artistes 
consommés en réalisme qui ont imaginé le principe des 
nationalités électives. Nous les avons vus à l'œuvre en 1526, 
nous les avons surpris en plein travail. 

Notons d'ailleurs que le roi ne reste pas insensible au 
bien fondé de quelques-uns de leurs dires. Parlant dans ses 
Mémoires de l'acquisition de la Franche-Comté, Louis XIV 
spécifie que cette province, par sa situation, « par sa langue » 
devait faire partie du royaume. C'est le même argument 
que celui d'Arnauld pour la Savoie. 

XIV. — La nationalité se rassemble donc de plus en plus 
docile à l'appel de nos souverains. C'est s'en faire une idée \ 
bien maigre que de parler, avec M. Hauser, de Yéclipse de 
l'idée de nationalité au xvn 8 siècle, et la républicaniser indû- 
ment. L'absolutisme marque au contraire une systole de 
l'idée nationale, reconnaissable en Europe à bien des traits. 
D'abord l'absolutisme en soi ne contrarie la nationalité que 
s'il la contrecarre avec succès. S'il la sert, il en décuple les 
forces de développement. Dans son essai, rempli de vues et 
de suggestions, En torno al casticismo, qui est le bréviaire 
de la conscience castillane, Miguel de Unamuno démontre 
que « le roi sans phrases », si l'on peut dire, el rey neto, 
constitue l'une des plus hautes valeurs nationales de la 
péninsule. 

1 On a prétendu quelquefois que l'acquisition de Strasbourg, en 1681, 
ayant été consentie par le « Magistrat » élu, relevait du principe natio- 
nalitaire. Nous verrons, à la fin de ce volume, ce qu'il convient de penser 
de cette théorie. 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



p„ K ranC e l'absolutisme bourbonien, qui, malgré ses ten- 
aaies uXistes, exagérées depuis 

Dar l'Empire, se refusa toujours à supprimer du tout au tout 
Fes oSalités loeales, fut profondément populace et ne 
s'étabR qu'avec la complicité déclarée de la nation. C est 
; Capétiens, sortis des ^Y^Sus^Z 

SSr^aïSti^^ V* le peuple 

pour contester la légitimité de poire 

?871 _ se renforça sensiblement sous Louis XIV, si même 

u na r le comte de la Vauguyon. 

POl v v en Le développement national de l'Angleterre ne 
forcée 1 ;: notre Z contraste .J-g^J^ 

cessèrent en etletd être goirve ^ .-V, Aussi leur natio- 

, a bien des «prises .es rois de France ont déciare <,»'« ne dépen- 
dait pas d'eux d'abroger ou de modifier ces ta. 



72 ORIGINES FRANÇAISES DU PRINCI E 

au xvii 0 siècle les nations anciennes à prendre de leurs des- 
tinées une conscience nette par l'absolutisme, l'Angleterre 
fait seule exception pour cette raison-là. 

Tout la préparait, semble-t-il, au siècle précédent, à 
ramasser ses forces dans l'absolutisme. Sans l'accident qui 
s'appelle Henri VIII, « the mighty lord that broke the bond 
of Rome» 1 , les tentatives protestantes allaient subir chez elle 
le même sort qu'en Autriche, ou en France. Tout changea 
par son reniement. L'histoire religieuse de l'Angleterre au 
xvi* siècle nous montre d'ailleurs un peuple subissant avec 
une indolence, j'allais dire une veulerie, qui tient du miracle, 
les fantaisies dogmatiques et cultuelles de la cour. Tous les 
deux ou trois ans les croyances traditionnelles variaient 
par ukase sans que le pays, dans son ensemble, offrît la 
moindre résistance. Quel contraste avec les rébellions poli- 
tico-religieuses du xvn e siècle ! C'est que les Tudors (1485- 
1603) créateurs et bienfaiteurs d'une noblesse dé promotion 
récente, représentaient aussi, malgré leur origine galloise, 
ce dont la couronne d'Angleterre dispose de plus natio- 
nalisé en fait de rois. Les Stuarts, nouvellement descendus 
d'Ecosse (1603), ranimèrent les préjugés nationaux et l'An- 
gleterre évoluera du côté parlementante. Cependant elle 
voulut, elle aussi, goûter de l'unitarisme absolutiste : 
Cromwell, le seul souverain absolu que l'Angleterre ait 
connu jamais, fut également son seul directeur indigène 
depuis la bataille d'Hastings. 

XVI. — Les pays Scandinaves, si suggestifs par leur déve- 
loppement social et politique, montrent, plus encore peut* 
être que la France, où le changement s'établit sans secousse, 
le caractère national de l'absolutisme. Chez eux, ce fut une 
crise, une révolution, le peuple descendant dans la rue, pour 
réclamer un roi, absolu, héréditaire, presque comme la 
Roumanie de 1866 ! 

Certes je n'ignore pas les pourparlers occultes qui mar- 
quèrent les journées d'octobre 1660 à Copenhague, entre 



i. « Le puissant Seigneur qui brisa la chaîne romaine »> 



HT 

LE DÉVELOPPEMENT DU PRIN'CIPE 



la cour et les chefs populaires Svane et Nausen (le contraire 
eût été surprenant !) ; ni les encouragements donnes de 
France à Frédéric III ; ni l'antagonisme social des bour- 
geois et de l'aristocratie qui déchaîna la catastrophe Les 
événements historiques n'arrivent pas tout seuls, i s ont cha- 
cun leur monture, la « loi royale » de Danemarck, comme 
les autres, sans que cela nuise à leur caractère. En Suéde, 
la révolution de 1680-1682 complète le tableau par la par- 
cipation des paysans, qui réclamèrent, contre le voeu des 
nobles, la formation d'une armée permanente. Aussi le duc 
de Saint-Simon fait-il dans ses Mémoires \z même reproche 
à Charles XI qu'à Louis XIV, celui d'installer dans les 
grandes charges des « gens de rien >. ... 

XVII — Avec l'absolutisme, l'un des traits les plus sensi- 
bles de la «nationalisation » s'accentue, c'est-à-dire une cer- 
taine unification. En France comme en Suède, les nobles 
sont soumis, à la fin du xvn' siècle, à l'impôt gênerai de la 
capitation, moins facile à percevoir qu'à inventer mais qui 
atteste une nouveauté nationale et prélude à d autres re- 
formes du même ordre. Les grandes Ordonnances de 
Louis XIV (1669 et années suivantes) annoncent les Codes 
de Napoléon. . 

S'il fallait caractériser l'absolutisme du point de vue na- 
tional, on pourrait dire qu'il signale la victoire de 1 intelli- 
gence dans la nationalité tandis que la démocratie marque 
celle des éléments affectifs. C'est pourquoi dans la forma- 
tion de cette idée - si l'on descend un peu plus creux 
que les mots - Domat prend place avant Jean-Jacques, et 
les Loix civiles à côté du Contrat social. Lequel des deux 
servit mieux notre progrès ? Le politiciste (car 1 œuvre de 
ce jurisconsulte, pour lequel Pascal avait tant d estime 
est bien cela, un politicisme, un primat de la politique et 
de l'intelligence dans la société) ou l'homme sensible f Au- 
tant demander à la Moscovie si elle sereconnaît mieux dans 
iPierre le Grand que dans Lénine! Le principe des nationa- 
lités ne pourrait bien être qu'une confiscation de 1 idée 
d'Etat par l'émotion démocratique. 



74 ORIGINES ;RANÇAISES DU PRINCIPE 



XVIII —C'est pourtant sous lerègnede Louis XIV que la 
« liberté » nationalitaire, un peu délaissée depuis François I», 
conquiert une place importante - et méritée - dans e 
droit des peuples. Les anciens transferts de souveraineté 
refusent aux annexés la permission de conserver leur na- 
tionalité, par une manifestation quelconque du vouloir. 
Considérés comme accessoires de la terre, ils en suivaient 
le sort, corps et âme. On reconnut bientôt, avec la nationa- 
lisation croissante des Etats, ce qu'avait d'inhumain d incom- 
mode et d'excessif, cette manière de procéder, et, , s ita Un 
du règne de Louis XIV, les traités de Ryswick (1697) et 
d'Utrecht (1713) dans leurs articles 17 et 14 réservèrent aux 
intéressés le droit de conserver leur nationalité antérieure 
par l'émigration. Le « droit d'option > était fonde, mesure 
Pleinement juridique, qui entra vite dans les mœurs et est 
devenue de style aujourd'hui. 

XIX — L'ancien régime ne devait pas aller plus loin 
dans cette voie. L'agitation intellectuelle qui caractérisa 
d'ailleurs le xvm' siècle et qui devait à la longue renouve- 
ler l'idée nationalitaire commença, dirait-on, par 1 aftaiblir. 
Ce que vénèrent les hommes du xvm' siècle ce nest pas 
d'abord la Nation, c'est l'Humanité, c'est la Nature. Aussi 
quelques auteurs, dont Renan, voient dans ces généralités 
philosophiques la négation même ou tout au moins 1 insou- 
ciance de l'idée de nationalité et en ajournent 1 apparition 
anx années 1815 et suivantes. Ce n'est qu'une apparence 
Augustin Thierry ne s'y méprend pas, et il dégage bien 
l'application nationalitaire qu'on fera de ces principes, par- 
ticulièrement en France, quand il montre la Révolution 
proclamant « les droits des individus comme supérieurs a 
ceux des sociétés, et les droits des sociétés comme supé- 
rieurs à ceux du pouvoir social ». Barrés exprime a mer- 
veille cet enchaînement quand il dit • : « La phte P J 
du xvm- siècle et la Révolution... posèrent e droit des 
peuples à se gouverner eux-mêmes. Comment en ont-Us 
usé ? En appliquant le principe des nationalités ». 
1. Dans l'appendice de Scènes et doctrines du Nationalisme. 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 75 



XX - En fait, les hommes du rvm* siècle nont pas 
privé la Nation dn cnlte rendn à l'Humanité et à la Nature 
fj" de leurs spécimens les plus remarquables le marqua 
VXrLZn l'ami de Voltaire, nous en fournit, dans ses 
MÎSsîùn exemple qui n'a rien de banal. Ce n'était pas 
i l em è e fois qu'on se mêlait de démembrer la Turquie. 
DepuT le xiv siècle, hommes d'Etat et théoriciens avaient 
ÏSl une cinquantaine de projet, Celui • de *'Argja- 
son (1738) est le premier de la série qui compte les vassaux 
du uîtan' non plus pour de vagues chrétiens qu'on peu 
découper au hasard entre les puissances européennes, mais 
comme des nationaux dont il sied de reconstituer la patrie 
orkmaire • « Vous feriez, dit-il, un roi de Grèce, un roi de- 
Macél ne", un empereur de Constantinople, qui aurait 
S e Mineure, et qui serait le plus P-^VaTestoe 
rois de nouvelle promotion. Vous feriez un roi de Pales me 
et de Syrie, un roi d'Egypte, un roi de Barbarie, un roi de 



D'Argenson, an surplus, ne cantonnait pas son zele uni- 
quement chez' le Grand Seigneur ; il prétendait ^aussi for- 
mer en Europe « une République ou Associât éternelle 
des puissances italiques, comme il y en avait une Germa 
nique, une Batave, une Helvétique », - tentative » frand - 
ment nationalitaire qui lui valut son expulsion du pouvo r 
février 1747) comme incapable*. Que n'était-il ne un siècle 
et démi Plus tard 1 11 aurait fourni à Napoléon III e ministre 
de se? affinités! Adversaire implacable de l'Autriche (qu on 
se rappelle son rôle en 1745) il eût illuminé pour Sadowa. 

XXI - Ces indices du progrès du nationalitansme dans 
la pensée du xvm- siècle ne se rencontrent pas & fortuite- 
ment. Us expriment son essence, en dépit de la Nature , et 
de l'Humanité. Ne savons-nous pas au surplus qu en idéo 
logie les mots n'ont que le sens de leur milieu de sugges- 

1. Ne le prenons pas pour nn sot | Cet homme 
«ut celle d'un « sous-secrétaire d'Etat des forces aériennes ». 



ORIGINES FRANÇAISES DU PRINCIPE 



tion ? Tenant compte de ce fait, on s'apercevra vite que non 
seulement la philosophie du xviii 6 siècle ne contrarie pas les 
aspirations nationales, mais que les hommes d'alors ré- 
pugnent instinctivement à se mouvoir en dehors d'elles. 

Considérons plutôt leur attitude vis-à-vis de la religion. 
Depuis Bayle qui déclarait le christianisme « incompatible 
avec le gouvernement des Etats » comme destructeur de la 
force des nations ; depuis Locke qui défend aux princes 
« de supporter aucun dogme qui soit contraire à la société 
civile », tous sont d'accord pour réserver à l'Etat national, 
en matière de religion, une compétence qu'ils refusent dans 
son sein à la religion universelle. Qui fait exception à cette 
règle ? Est-ce Pufendorf ? Mais il punit l'athée des « plus 
rigoureux supplices» à titre de « mauvais citoyen >! Serait- 
ce Raynal ? Raynal ne reconnaît « rien de droit divin que 
le bien de la République ». Et Mably, qui affirme que « le 
gouvernement doit être intolérant » et condamne le simple 
déiste à la prison ! Et Rousseau, le théoricien de « la reli- 
gion civile », qui frappe l'hérétique « non comme impie 
mais comme insociable », Rousseau qui n'accorde en chaque 
pays qu'au seul gouvernement le soin « de fixer et le culte 
et le dogme »! Tous en sont là. Les ennemis nés de Jésus- 
Christ, d'Holbach en tête, dans son Christianisme dévoilé, 
n'en veulent tant à cette religion que parce qu elle exclut, à 
leur gré, « la puissance et la conservation des Etats ». 
Aucun n'a oublié les récriminations, à ce sujet, du nationa- 
litaire Machiavel. 

Ce sont parfois des vestiges perdus qui mettent le mieux 
sur la piste. Il y a, comme cela, dans la Lettre à d'Alem- 
bert, un de ces tout petits mots de rien du tout qui ouvrent 
d'immenses perspectives. Parlant de l'humanité en général, 
Rousseau se laisse aller : « L'homme est un, je l'avoue...» 
Comme ce je l'avoue nous en apprend davantage que d'in- 
terminables enquêtes! Et Rousseau de poursuivre « ... mais 
l'homme modifié par le climat, par les mœurs, par les reli- 
gions... » Et le reste. Cela dit tout. 

XXII. — Le xviii' siècle au contraire marque en idéolo- 



LE DÉVELOPPEMENT DU^RINCIPE ^7 

Cl qui s'affaisse, ce qu, se T^^^^àa 
cours de cette ^penod a P lu grav e q ce 
ait traversée depuis 1 etabl,sseme ™ . d base a l'ordre 

f idée d, N...0 ■ d, 1760. 

r: q So!.f m! ?,T',u, J. ..... oh.» ,» 

^ Ain, lorsqu'il engageait son royal eleve a ménager 

I. Ce caractère d'évolution tré, 
De là la virulence de l'idée de nation. Que de chemin p am 
pens de la visibilité des origines depuis ^ ^ ™ e supré m a tie. 
exerçait vis-à-vis des rcffuf. régionaux (tx-xl siècle) 
(édérative de caractère impérial 1 



78 



ORIGINES FRANÇAISES DU PRINCIPE 



humeurs opposées de tant de divers peuples qui composent 
cette nation belliqueuse et remuante ». 

Aux xvii 6 et xvm e siècles, Peuple s'oppose donc souvent 
à Nation comme aujourd'hui Nation s'oppose à peu près à 
Peuple. C'est Peuple qui symbolise alors la communauté 
d'origine et c'est Nation qui se réfère à l'organisation poli- 
tique, ainsi que le confirme cette citation du Dictionnaire 
de Trévoux : « Les Bourguignons, les Champenois, les 
Picards, les Normands, les Bretons, sont autant dépeuples 
qui forment la nation française, » 

XXIV. — On s'explique dès lors le succès du mot au 
xvin* siècle. Il exprime en effet l'oubli des réalités consti- 
tutives du pays, il incarne ce qu'il y a de moins tradition- 
nel, de plus rationnel, de plus idéisé, de plus déshistoricisé, 
de plus anti-historique dans la patrie et nous découvre 
comment l'Idée de Nation > liée étroitement à l'idée d'Etat, 
va présider au bouleversement mondial qui lui empruntera 
son nom. 

En 1754, le marquis d'Argenson insérait dans son Jour- 
nal, à la date du 26 juin, cette réflexion topique : « Lés 
opinions nationales prévalent et peuvent mener loin. L'on 
observe que jamais l'on n'avait répété les noms de nation 
et d'état comme aujourd'hui : ces deux noms ne se pronon- 
çaient jamais sous Louis XIV, et l'on n'en avait seulement 
pas l'idée. L'on n'a jamais été si instruit qu'aujourd'hui 
des droits de la nation et de la liberté. Moi-même, qui ai 
toujours médité et puisé des matériaux dans l'étude sur 
ces matières, j'avais ma conviction et ma conscience tout 
autrement tournées qu'aujourd'hui. » 

XXV. — Des textes comme ceux-là sont les fusées éclai- 
rantes de l'Idéologie. Sans doute, ce qui nous confondra 
longtemps — pour employer le terme dont se sert M.Lévy- 
Brùhl, dans un des ouvrages les plus sagaces que l'idée de 
nationalité ait produits 1 — c'est l'assurance avec laquelle, 
au xviii 6 siècle, on résout par la logique les questions d'ori- 



I. L'Allemagne depuis Leibniz. 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



79 



gine. Le progrès idéologique, apprécié à son importance, 
diminue notre stupéfaction. Il nous montre dans les théo- 
ries des captives qui s'ignorent, que mènent la tradition 
idéisée et le besoin aveugle. Gênés par l'absolutisme bureau- 
cratique, les esprits se reportent sur les insurrections ou 
les stylisations du sens propre : Locke et sa philosophie, 
Bougainville et ses sauvages, les lois fondamentales et 
leurs commentateurs, les débats sur l'invasion françoise, 
les souvenirs de Brutus, tout cela constitue un ensemble 
idéisé, issu d'événements certains et certainement mal 
connus. Pour résoudre correctement les questions d'ori- 
gine, faut-il encore être à même de les apprécier dans leur 
intégrité complexe et arbitraire. Ce n'était pas le cas au 
xvm a siècle, dans ce sens que certaines erreurs tradition- 
nelles, fondées sur des ignorances invincibles et des pré- 
jugés de combat, saturaient encore l'atmosphère. 

Les questions d'origine, ramenées en fait à des évé- 
nements tels que la révolution de 1688, les conquêtes de 
Clovis, les accidents politiques de la Réforme, les conflits 
du souverain et des Parlements, excitées au surplus par la 
gêne d'un régime foncier cordialement impopulaire, tour- 
naient quasi-fatalement à des discussions d'autonomie et de 
libération. Des ouvrages comme les Principes du Droit 
naturel, de Burlamaqui (1747) ou le Contrat social (1762) 
sont en réalité les commentaires flottants d'une histoire 
)idéisée, mais qu'on reconnaît encore très bien par transpa- 
xence. On s'étonne moins dès lors que les mots de Nature 
et de naturel servent à peu près partout et à peu près tou- 
jours de synonyme à Raison et à rationnel et que celui 
^Humanité exprime la moyenne des droits et des senti- 
ments auxquels le Tiers-Etat rêvait d'associer ses réformes 
oinificatrices. Le jointidéologique permet, mieux que d'autres, 
'd'analyser toute cette interdépendance qui en définitive 
! aboutit au rebondissement et à la réincarnation d'une idéo- 
logie déjà très « temporelle » où nous voyons, par et contre 
l'Histoire, la Nation faire partie de la Nature et de l'Hu- 
manité libérée. 



80 ORIGINES FRANÇAISES DU PRINCIPE 



vvvi — Pour en éluder les conséquences, il aurait fallu 
aux dirigeants et aux dirigés de cette époque une connais- 
sance qu'ils ne possédaient pas, des lois régulatrices de la 
SanC ' q Il l««r aurait fallu en conséquence lutter 




chargés de cette négociation importante qui allait 
^<S^ÏÏK pas moins affecter le régime de 

qu i est sensible aussitôt. ^ a ?reu 

daïTqui peu, passer pour son chef-d'œuvre. Si jamais 

- !„ 1* suooose, l'auteur des notes /u'sfo- 
1. S'il est du moins, comme je le S ^P 0S yent son E loge de Mably 
riques (dont celle-ci . est la prem^r qu ™ i™t ^ (j 
placé en tête de l'édition des œ™ r » c ™* ^ ^ & Upe 

Lis servi de la seconde édition ^^[^ au deV ant du panneau 
•Brizard y félicite en ^ d ^nèe - combien tradition, 

^^XoZ^^m^ spontanément pour le roi de 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



81 



on se proposa un but réaliste, ce fut bien dans ce Droit 
public de l'Europe (1748) auquel il annexa (1757) en ma- 
nière d'introduction des Principes des négociations qu'on 
ne peut encore lire sans agrément. Malgré tous ses efforts 
pour réduire la politique internationale à un jeu serré de 
freinage, de compensation, et de bascule aussi peu senti- 
mental que possible, il trahit à chaque pas ses préférences 
pour une politique déjà teintée de nationalitarisme : oppo- 
sition des rois et des peuples (les princes, plus grands 
parce que leurs sujets étaient plus petits...), erreurs idéo- 
logiques d'évaluation (les négociations, faites pour sup- 
pléer à la force...), conception formaliste de la politique 
(la science, le fil systématique des négociations...) et des 
Etats (chaque Etat tient de ses lois, de ses mœurs, de sa 
position, une manière d'être qui décide seule de ses vrais 
intérêts...), dédain du principe expérimental de Féquilibre, 
qui « réduit toute la science de la politique à ne savoir qu'un 
mot, et flatte également l'ignorance et la paresse », tout 
cela, y compris l'admiration de la Prusse, qui chez Mably 
tient du prodige, annonce les théories nationalitaires du 
xix° siècle. 

Les hommes de lettres, précurseurs de nos incompétences 
parlementaires, envahissent donc à qui mieux mieux l'es- 
pace réservé jadis à la haute politique et spécialement à la 
politique nationale. On ne sera consacré grand homme en 
ce genre qu'après avoir fourni en bonne et due forme une 
constitution à un peuple nouveau ou malheureux. Locke a 
ouvert la marche avec sa Constitution fondamentale de la 
Caroline, Mably et Rousseau s'exerceront à sa suite sur les 
fantômes de la Pologne, de la Corse, des Etats-Unis. 

XXVIII. — La philosophie kantienne, cette synthèse de la 
pensée occidentale de Fénelon à Rousseau et de Berkeley 
à Hume, la philosophie kantienne, qui déterminera tant 
d'actes publics au xix" siècle, permet de ressentir à son tour 
comment le principe nationalitaire répond aux anxiétés les 
plus sacrées du xvni 0 siècle : « Le ciel étoilé au-dessus de 
ma tête (~ Newton), la loi morale au fond de mon cœur 

6 



82 origine; françaises du principe 

(= Rousseau)... », ce double aspect, où Kant lui-même la 
résume ne fig Ur e-t-il pas les deux pôles entre lesquels va 
oscX 'la méditation 'contemporaine balancée mlassab le 
°*ent de l'immanence au scientisme ? Voyez-en plutôt les 

SP r;tt°^ sang n'est pas seulement romantique > Yethno- 
a^nhTe J t pas seulement de la science : toutes deux sont 
9 f noires au premier chef et c'est pourquoi la philoso- 
a l 1 £A contient par avance les atlas pangerma- 

de 1811 et les appels aux peuples de 1792, Lénine et uuu 
faume H, Bismarck et sa victime, parce quelle confent 

? t /l sôn côté dans ses Coras^'r-a^orcs j^ojra- 
L„ d, siècle .... de t»eb„x F»"»^ 

des origines. . 

, x P >rUr de M e„dro i( Jj^^^i^^ 
« B »... cette Ph"se passe-partoat qm a remp siècle jusqu'à nos 

service dans 'es tra;tès conclus depms la tm ^ ^ ^ ^ plus 
jours, a Buache pour inventeur et pour rep 
aujourd'hui aul bassins. 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



83 



Historiens, philologues, archéologues se précipitent sur 
les genèses nationales : Herder, Lessing en Allemagne, 
Maffei, Muratori en Italie, Peltzel, Balbin, Voigt, Hunger 
en Bohême, l'école de Blay pour la Dacie (on ne disait pas 
encore la Roumanie). C'est en 1760 qu'on publie en Alle- 
magne la première mythologie Scandinave. C'est en 1762 
qu'un moine orthodoxe, le P. Paisi, publie son Histoire 
Slave-bulgare du peuple des tsars et des saints de Bulga- 
rie, qui refera tout un peuple. C'est en 1758 qu'un Suisse 
anonyme publie Von dem NationalHolze, (de l'orgueil 
national). L'idée de race (de « race historique ») sortira 
toute armée, au xix 8 siècle, de ces recherches sur les cou- 
tumes et les mœurs et modifiera l'équilibre du vieux monde. 
La France mériterait d'obtenir la première place dans cette 
énumération, par la qualité de ses érudits et la priorité de 
leurs travaux, bien antérieurs à la seconde moitié du 
xvm e siècle ! Mais chez elle l'idée ethnographique de nation 
se débattait dans les difficultés que nous savons. Ce fut 
l'idée d'Etat, d'Etat national autrement illustre et visible, 
depuis qu'un Louis XIV l'avait incarnée et un Domat 
décrite, l'idée d'Etat, d'ailleurs seule éclatante dans un 
empire aussi évolué, qui subit le contre-coup de la médi- 
tation des origines. L 'Esprit des lois de Montesquieu (1748) 
et le Contrat social (1762) marquèrent chez nous cette 
époque décisive, qui va idéologiquement du Contrat social 
au Mémorial de Sainte- Hélène. 

XXXI. — La révolte des colonies américaines (1775), où 
le vieil esprit de la Réforme donnait la main à nos jeunes 
philosophes, permet de mesurer leur influence, celle de Mon- 
tesquieu surtout, le véritable ordonnateur de la nouvelle 
constitution. Le moyen âge seul avait connu jusqu'alors ces 
vastes établissements politiques, qui, faisant table rase du 
passé, promulguaient sur un pays rénové un statut plein 
d'harmonie. Mais quel abîme juridique entre les Lois du 
Conquérant ou les Assises de Jérusalem et ce serment fédé- 
ratif (1776-1778) d'où jaillissait une nation, sous les aus- 
pices de la philosophie la plus rationnelle ! 



opinion publique, ce qu fl n était qu P croi une vic . 
/es nationalités yen» de '*»P 0 ^éia la déorire . 
toire insigne, la P^^tô^oS sur la langueur le 
Très nettement, la ^f 1 ™ 16 ',? nation est un orga- 
territoire. Il est déjà »^^» 4 ^ de la volonté, de 
nisme. D'autre par > elle jVacX Manifestement, il y ayait 

la volonté P ure ' a ^ on 7''. 0 S u a r ° 0 ù i passerait à l'applica- 
la l'origine de conflits dujou ou ^ P plus 

âpre, qu en 1789 une na ti 0 nales, à savoir que la 

dessus de toutes les dis ^ s j 10n uvrait la tragédie aboim- 
Nation, historique ou ideisee recouvr B 

nable d'une J Ofeef»^ 



CHAPITRE V 

LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS 
ET LES DESTINÉES DE LA RÉVOLUTION 



I m _ Du Contrat social à la Déclaration des Droits de 
l 1 homme il n'y a pas loin à aller. Les deux articles de cette 
dernière, qui nous intéressent le plus, en proviennent 
directement : ce sont ceux où il est proclamé que la 
souveraineté réside dans la nation et que la loi est l'ex- 
pression de la volonté générale. Il s'ensuit que la volonté 
générale, seule détentrice de la loi, a compétence pour dé- 
finir sa souveraineté. Faire application de ces axiomes 
à Tidée de nationalité c'était conférer au principe une portée 
indéfinie. 

II puise désormais en effet sa raison d'être dans la propo- 
sition la plus vaste du droit public. Il en jaillit sans effort, 
directement. Il porte en soi d'immenses possibilités d'appli- 
cation. De même qu'il naît d'une déduction, par d'autres 
déductions il peut procréer à son tour. En même temps, il 
fait place nette autour de lui. La condition restreinte que 
les légistes — race prudente et circonspecte — lui avaient 
ménagée s'est démesurément agrandie. // est., il est, il est, 
il est éper dûment ! 

IL — De fait, ce sera à lui, à lui seul, que les Consti- 
tuants demanderont la clef des deux problèmes redoutables 
qui vont s'imposer aussitôt à leur examen : la révolte d' Avi-; 
gnon et l'affaire des princes possessionnés d'Alsace. En 
d'autres temps ces deux questions délicates auraient été 
traitées posément, en vue d'aboutir au résultat le plus 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



avantageux pour toutes les parties : le respect des traités 
aurait pesé d'un poids décisif. Certes les Constituants les 
plus notoires saisiront bien les difficultés de ces deux affaires, 
ils s'opposeront aux décisions dogmatiques précipitées, ils 
mettront la réalité en travers de la logique. Leurs efforts se- 
ront vains. Le principe des nationalités s'introduira entiers 
dans la discussion, il écartera les compromis. 

C'est pourtant sous sa forme la plus avenante qu'il appa- 
raît dans les délibérations officielles. On discutait le droit 
de paix et de guerre. Le 22 mai 1790, en dépit des efforts 
de Mirabeau, l'Assemblée suivit Robespierre qui lui deman- 
dait de « déclarer que ia France renonçait aux conquêtes 
et qu'elle regardait ses limites présentes comme posées par 
les destinées éternelles. » 

Des considérations assez terre à terre paraissent avoir 
déterminé l'assentiment de la Constituante. L'armée se dé- 
sorganisait par l'émigration. Les députés crurent habile de 
parer aux dangers de cette débâcle par une déclaration for- 
melle d'impuissance. On adopta donc la motion robespier- 
riste à laquelle la Constitution de 1791 fit un sort à son 
titre VI : « La nation française renonce à entreprendre au- 
cune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et n'em- 
ploiera pas ses forces contre la liberté d'aucun peuple. » 
Dans son ambiguïté finale ce texte doucereux annonce en 
réalité le décret agressif de l'année suivante. 

111. — Pour le moment (1790), on n'en était pas encore 
là. On faisait passer dans la pratique ce qu'il pouvait y 
avoir de décoratif dans la notion de contrat social. La France 
sortait des ténèbres de l'inconscient pour se fédérer au grand 
jour. Une frénésie de jurisme l'envoyait passer son statut 
immémorial par devant notaire. Telle fut la signification 
idéologique de la fête de la Fédération (14 juillet 1790). On 
en vit tout de suite les conséquences. 

S'il y avait en 1790 une province francisée par excellence, 
c'était bien l'Alsace. En 1709, le roi de Prusse faisait ré- 
clamer, par son ministre à la conférence de La Haye, la res- 



LE PRINCIPE ET LA RÉVOLUTION 87 



titution à l'Empire de la Franche-Comté et de la Lorraine 
afin de mieux contenir le loyalisme français de l'Alsace ! 
On parle dans ce document de Y adoration des Alsaciens 
pour le roi de France. 

Or le 14 juillet 1790, voici comment la Fédération de 
Strasbourg s'exprimait par l'organe du ministre luthérien 
Blessig, évoquant les circonstances de la conquête de la ville 
par Louis XIV et Louvois : 

« C'est sur la chaussée qui traverse cette plaine que 
s'avancèrent il y a un siècle un roi redouté et un ministre 
sanguinaire, pour ordonner par leurs menaces à la ville de 
Strasbourg de se réunir à l'Empire français... Que les pha- 
langes qui couvrent aujourd'hui cette plaine sont différen- 
tes de celles qui alors nous investirent !... Dieu tout puis- 
sant jette un regard favorable sur cette armée. Elle va s'unir 
par le pacte le plus sacré. » 

La notion élective de la nationalité aboutissait donc a 
sacrifier en Alsace un siècle de la vie française la plus fer- 
vente. Je ne méconnais pas du reste ce qu'il y avait de 
patriotisme actuel dans les paroles du ministre Blessig, à la 
fois ridicules, touchantes et remarquables. Maison y observe 
du même coup les convulsions où les idées démocra- 
tiques font se débattre l'idée de nationalité : en la révisant 
elles en énervent les racines. Puisqu'il n'est plus besoin 
que de la volonté pour reconnaître la nationalité, à quoi 
bon invoquer d'autres raisons qu'elle ? Une pareille doc- 
trine peut mener loin. Elle mènera la République à la 
guerre, c'est une question qu'aucun historien ne met plus 
en doute. Mirabeau l'avait dit, redit et prédit. A sa suite, 
les observateurs impartiaux en conviennent. Albert Sorel, 
Emile Bourgeois, Edouard Driault dénoncent ce que conte- 
nait d'agressif la mentalité française d'alors. Mais fait-on 
toujours remonter cet esprit d'agression à sa véritable 
source ? Au lieu de rechercher le spectacle dune Consti- 
tuante, d'une Législative et dune Convention captives des 
anciennes pratiques malgré leur esprit nouveau, finissant 
par mettre les procédés de force traditionnels au service 



LE DÉVELOPPEMENT OU PRINCIPE 



des doctrines révolutionnaires pour en assurer le triomphe 1 , 
et déclarant la guerre pour sauver la vie au pacifisme, que 
ne considère-t-on les événements d'un autre biais ? 

IV. — Cet autre biais, nous le trouverons en nous ins- 
tallant dans l'idée de nationalité, et en regardant de là se 
dérouler l'histoire. Avignon et l'Alsace vont nous instruire. 

Ils nous instruiront surtout par contraste avec deux au- 
tres affaires contemporaines et dont l'analogie serait par- 
faite si elles mettaient aussi en jeu le principe des nationa- 
lités. Mais ni l'incident de la baie de Nootka ni la révolution 
belge ne soulevaient ce levier puissant. Aussi furent-elles 
vite réglées. Les voici très sommairement éclaircies : les 
Anglais prétendaient contre tout droit s'emparer de la baie 
de Nootka en Californie. L'Espagne, avant de s'engager 
dans une campagne, s'informa auprès de la France si elle 
observerait en sa faveur les clauses du pacte de famille qui 
avaient si heureusement joué une douzaine d'années aupa- 
ravant contre l'Angleterre et d'où la république américaine 
était sortie. Il ne s'agissait que de faire honneur à un traité : 
la Constituante refusa. C'est même à cette occasion que la 
discussion du droit de paix et de guerre amena le vote du 
décret du 22 mai. Sept ou huit mois auparavant, l'aristo- 
cratie belge s'étant révoltée contre Joseph II, qui mécon- 
naissait ses privilèges, avait proclamé la République 3 . Solli- 
citée de venir en aide aux insurgés, la Constituante avait 
refusé même de reconnaître le nouvel Etat. 

V. — Les passions vont être autrement excitées par les 
affaires d'Avignon et d'Alsace qui, elles, mettent en jeu 
l'idée de nationalité, qui depuis des années et des années 
prime tout dans la conscience publique. Pacifiste, la Cons- 
tituante l'avait été tant qu'il ne s'agissait que d'affaires ne 

1 La thèse d'Albert Sorel, construite en dehors de l'idée de nationa- 
lité, aboutit assez bizarrement à rompre la tradition la plus assurée de 
la nationalité française et à la priver de toute dxrection géograph que 

2. C'est le 11 janvier 1790 que les députés des Pays-Bas autrichien» 
sidèrent à Bruxelles l'acte fédéral des Etats-Unis helgtques. En décem- 
bre 1790 les troupes de Vienne réoccupaient le pays. 



LE PRINCIPE ET LA RÉVOLUTION 



89 



concernant en apparence que les intérêts diplomatiques. 
Avignon et l'Alsace vont exciter ses sentiments belliqueux 
parce qu'elle y aperçoit la nation engagée. 

Le traité de Westphalie, en réglant à notre profit la 
question d'Alsace, par un reste d'une de ces pratiques mé- 
diévales qui excellaient à tout embrouiller, avait réservé les 
droits féodaux d'une grande quantité de princes allemands. 
Le droit foncier germanique continuait à régir ces enclaves 
qui dépendaient politiquement de la couronne de France. 
Véritable mine à procès, où des professionnels pouvaient 
faire leurs délices des nuances qui séparaient le supremum 
dominium de la siiperioritas regia! L'ancien régime s'ac- 
commoda de ce compromis scabreux. 

Survint la Révolution, survinrent la nuit du 4 août et 
l'abandon des privilèges féodaux, survint la fête de la Fé- 
dération, survinrent les protestations des princes possession- 
nés en Alsace qui prétendaient voir là des res inter alios 
actas étrangères au maintien de leur statut. Ils avaient évi- 
demment raison à ne consulter que le bon sens et les trai- 
tés ; un minimum de sagesse servi par un minimum de 
dextérité suffisait à régler l'affaire. Elle s'envenima. 

Pourquoi ? Parce que dès le début cette gigantesque 
idée-force du Principe des nationalités dénatura ce débat 
pratique. Se mouvant dans l'absolu, l'idée de nationalité 
avait bien cure des traités, de la prudence, de l'intérêt 
public I 

C'est en vain que les diplomates, en vain que Mirabeau, 
Merlin de Douai lui-même cherchèrent un accommodement. 
Le Principe fut le plus fort. Au bout d'une lutte de deux 
ans il l'emporta. 

VI. — Dès le début, les termes du conflit sont bien posés. 

Le pacte conclu entre l'Alsace et la France, ce pacte dont 
parlait le ministre Blessig, renouvelle toute la question. 
Devenue française l'Alsace dépend uniquement des lois 
françaises. Les princes possessionnés doivent y obéir comme 
les autres citoyens : c'est ce que Merlin de Douai, chargé 
par le Comité diplomatique de la Constituante d'un rapport 



LE DÉVELOPPEMENT DU 1 RINCIPE 



sur la question, énonça le 31 octobre l790 par une formule 

saisissante : 

« Le peuple alsacien, dit-il, s'est uni au peuple français 
parce qu'il Va voulu; c'est donc sa volonté seule, et non le 
traité de Munster, qui a légitimé Punion. » 

La conclusion s'imposait dès lors de considérer le traité 
comme nul et non avenu. Cependant, Merlin de Douai, tour- 
nant court, concluait « qu'en considération du droit ancien, 
la sagesse conseillait d'écouter les avis d'une équité douce 
et bienfaisante et de ménager les voisins ». Il en fut ainsi 
décidé, et le 4 décembre on offrit aux princes une indemnité. 
Ils la refusèrent. Encore un coup, c'était leur droit. 

La Constituante se sépara sans avoir réglé la difficulté. Avec 
la Législative, tout un personnel nouveau, brouillon, bohème, 
hâbleur, agressif, s'immisce dans les affaires publiques. 
Mirabeau est mort. Les affaires se compliquent. L'empereur 
s'entête, avec sa loyauté bien germanique, intrigue, excite 
des cerveaux déjà trop excités : « En de telles conditions, 
écrit fort bien M. Driault, on ne pouvait s'entendre. La 
guerre était inévitable par l'opposition des deux principes 
qui exprimaient, l'un tout l'ancien régime, l'autre tout le 
régime moderne. Et par là l'affaire d'Alsace — qui fut une 
des origines essentielles de la guerre — a toute une valeur 
de symbole. » Le 20 avril 1792, la République déclara la 
guerre, « guerre aux rois », prétendit-elle, guerre de con- 
quête en réalité, dont Waterloo devait marquer la triste 

fin. . _ 

L'étonnant, c'est qu'elle ait tant tardé à sévir. On ne 
l'ajourna que par une série d'infidélités au Principe, par 
lui-même hostile aux négociations, étant incapable de nuance 
et d'accommodement. Comment les princes possessionnés 
auraient-ils d'autre part cru à la bonne foi de l'indemnité 
puisque le même Merlin de Douai en la proposant observait 
avec soin qu'ils n'y avaient nul droit, les autres féodaux 
de France n'en ayant point reçu? En réalité loin d'être des- 
servie par les survivances traditionnelles, la paix précaire 
nuise soutint de 1790 à 1792 ne dura que par la quan- 



LE PRINCIPE ET LA RÉVOLUTION 



91 



tité d'ancien régime qu'on réussit à infuser encore aux 
délibérations nationales et aux pourparlers diplomatiques. 
Au point de vue logique, la guerre existait virtuellement de- 
puis la fête de la Fédération, cette grande crise de l'idée 
nationale en France. 

VIL— Dès cette même époque, le Principe des nationalités 
nous accablait d'une autre guerre, religieuse celle-là, sortie 
des révolutions de Provence. Le conflit entre la Révolution 
et la Papauté fut à vrai dire plutôt accéléré que causé par les 
passions nationalitaires. S'il fallait en croire le dernier his- 
torien de cette crise à tout jamais regrettable, M. Mathiez, 
le Souverain Pontife, peu sensible aux razzias schismatiques 
opérées par la Constituante dans le domaine religieux, n'au- 
rait rompu avec la France que par dépit de prince lésé dans 
son temporel. On a réfuté justement cette thèse du côté 
catholique. Il en reste néanmoins quelque chose, et ce quel- 
que chose c'est l'importance assumée ipso facto dans toutes 
ces querelles par le Principe des nationalités. Pour peu 
qu'il avoisine un litige, ce litige se contamine aussitôt, ré- 
siste à toute médication et conduit aux extrémités. 

On sait que le mouvement révolutionnaire n'avait épar- 
gné ni Avignon ni le Comtat-Venaissin, terres papales à 
des titres différents depuis le xm* et le xiv e siècle. Dès août 
et septembre 1789, des émeutes s'y produisaient. Bien qu'as- 
sez francisés (Avignon surtout), les sujets de Pie VI protes- 
tèrent d'abord et longtemps de leur fidélité au siège de 
Pierre. Chose remarquable et qui montre combien en ma- 
tière nationalitaire la volonté qu'on dit souveraine est 
chancelante, ces protestations, du côté des Comtadins, 
s'accompagnèrent d'une légalisation de leur loyalisme 
suivant les idées du jour : « Considérant que le seul 
fondement légitime de toute acquisition et revendication de 
la souveraineté est le consentement libre du peuple et que 
sa volonté doit être manifestée avant de passer sous une 
autre domination, etc.. », en conséquence de quoi ils affir- 
maient, confirmaient et solennisaient leurs féaux sentiments. 
Rome refusa néanmoins les Etats généraux réclamés. 



02 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



Peu après ce refus, Avignon et le Comtat se débarras- 
saient du gouvernement pontifical (début de 1790). La 
querelle allait évoluer très vite, au milieu d'une foule d'ac- 
cidents et de contradictions, Avignon et le Combat, terres 
ennemies et qui le resteront avec violence même après l'an- 
nexion, répugnant à observer la même attitude. Le 11 juin 
1790, Avignon votait sa réunion à la France, et expédiait à 
la Constituante une délégation pour obtenir ratification. 
Sagement la Constituante évita de se prononcer et décida 
même de recevoir les députés non à sa barre comme les dé- 
légations ordinaires, mais à l'intérieur de la salle, comme 
« les envoyés d'un peuple à un autre». Par contre, la garde 
nationale avignonnaise fut admise à la fête de la Fédéra- 
tion (14 juillet 1790). 

Comme Fa remarqué le plus récent historien des affaires 
alsaciennes, M. Pierre Muret, les deux abcès d'Alsace 
et d'Avignon se rejoignent par l'idéologie. Les princes alle- 
mands engagèrent même le pape à faire cause commune 
avec eux, menacés qu'ils étaient par des doctrines identiques. 

Le 24 août, l'affaire revint à la Constituante. Le rappor- 
teur de la commission, Tronchet, un juriste, se prononça 
contre l'annexion pour les raisons fort intéressantes que 
voici : terres faisant partie des Etats du pape, elles ne pou- 
vaient légitimement s'en séparer sans un vote conforme de 
leur co-nationaux d'Italie. De plus, le vote avignonnais, 
émis en temps de troubles, encourait le grief de suspicion. 
Une fois encore l'Assemblé ajourne sa décision (27 août). 
Le 6 octobre, les patriotes avignonnais reviennent à la 
rescousse, obligeant l'Assemblée, le 16 novembre, à envi- 
sager de nouveau l'affaire. Dans toutes ces discussions, 
la gauche et l'extrême gauche sollicitées par le pacifique 
Piobespierre, par Pétion, par Barnave, se font les avocats de 
plus en plus pressants de la réunion au nom du Principe 
des nationalités. Sans Mirabeau l'annexion eût été votée. 

Cependant l'agitation — une agitation nullement spon- 
tanée — s'étendait. Le Comtat qui s'administrait en Répu- 
blique indépendante se vit envahi en janvier 1791 par les 



LE PRINCIPE ET LA REVOLUTION 



93 



révolutionnaires d'Avignon sous la pression desquels fut 
votée, le 14, sa réunion à la France. Nous apercevons là dans 
son jeu intime le rôle comminatoire de la force qui n'est jamais 
absente de ces tragédies ou de ces comédies à idées pures. 
Le Gomtat parvenant à se ressaisir, une guerre civile éclata, 
ou plutôt reprit, avec une violence barbare. Le 4 mai, la 
Constituante repoussait encore la réunion, à une majorité 
de 171 voix. La gauche, les arguments nationalitaires de la 
gauche prenaient néanmoins le dessus. Le 24 mai, I voix 
seulement empêchaient sa thèse favorite de triompher. Des 
médiateurs furent expédiés de Paris. Gomme bien on pense 
cette intervention détermina un vote général de la popula- 
tion en faveur de l'annexion définitive que la Constituante 
ratifia le 14 septembre peu de jours avant de se séparer. 
Le Principe avait vaincu. 

VIII. — Il avait vaincu aux dépens de la sagesse et des 
traités. La Constituante qui avait violé le Concordat, pro- 
mulgué la Constitution civile, dépouillait maintenant le Saint 
Père de son patrimoine. Un pareil sans gêne — qui fut 
moins le fait des hommes que des principes qui les agitaient 
— édifiait suffisamment l'Europe et notamment les princes 
possessionnés dont les réclamations attendaient toujours a 
cette date leur règlement. Ils eurent dans Fattitude de la 
Constituante vis-à-vis du Pape un avant-goût de ce qui les 
attendait eux-mêmes. A quoi bon insister davantage ? 

Qu'on l'envisage comme on voudra, cette affaire d'Avi- 
gnon précipita la rupture avec Pie VI ; elle la précipita 
pour des motifs nationalitaires. Or ce fut peut-être « l'évé- 
nement capital de la Révolution française, car de cette 
rupture sortit la révolte des catholiques contre le nouveau 
régime et, par voie de représailles, la Terreur, suivie elle- 
même de la longue réaction qui aboutit, après bien des 
soubresauts, au Consulat et à l'Empire ». Dans ces paroles 
M. Mathiez résume l'avis de « la plupart pour ne pas dire 
tous les historiens » qui se sont occupés de Pie VI et de 
ses rapports avec la France. 
Là, comme en Alsace, le principe nationalitaire, rebelle 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



à toute transaction — il ne peut pas en consentir étant la 
vérité absolue 1 — s'est fait l'artisan de dévastations in- 
dicibles. 

Voilà par lui la France en guerre, une guerre qui sera 
d'abord victorieuse. Gomment va-t-elle l'utiliser? 



CHAPITRE VI 



LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS 
ET LES CONQUÊTES RÉVOLUTIONNAIRES 



I. — On peut raisonner de deux façons à propos des idées 
pures. On peut d'abord marquer leurs relations théoriques 
avec les idées voisines, rapports de filiation, de codépen- 
dance et ainsi de suite. On peut encore les confronter avec 
les faits qui contribuèrent à les produire ou qui en décou- 
lèrent nécessairement. Cette dernière façon de raisonner, 
quand elle s'adapte aux faits loyalement, soutient le discours 
abstrait. Le développement historique, dans la mesure où 
il concerne les idées, constitue lui-même un discours irré- 
préhensible et met irréfutablement en lumière les tendances 
douteuses ou cachées. Après tout, qu'est-ce que raisonner, 
en cette matière, sinon supposer des événements, sinon, 
par une hypothèse plausible, suppléer aux réalités man- 
quantes, sinon anticiper idéalement des possibilités en 
réserve? Faire cette constatation, c'est reconnaître que la 
Téalité vaudra toujours mieux à ce'point de vue que les réa- 
lisations logiques les plus ingénieuses. Elle est à soi-même 
sa propre preuve et grave en traits profonds ce qui n'était 
pour Fesprit que filigranes entr'aperçus dans le chatoie- 
iment des virtualités. 

Cette méthode appliquée au principe des nationalités nous 
a révélé un certain nombre de faits capitaux. D'abord il 
procède chez nous d'un patriotisme très violent et formé 
depuis des siècles. Il s'appuie sur une nation riche en tradi- 
tions et consciente de son originalité. Il est à peu près insé- 



06 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



parable d'une notion très concrète de la liberté et de 1 op- 
pression, faite ponr frapper les imagination» es moins 
créatrices en ce qu'elle s'incarne dans des réalités immé- 
diates telles que l'organisation sociale et foncière environ- 
Dante Il a été formulé d'abord sous forme d'axiome abs- 
trait par des juristes qui ne l'ont employé que rarement 
bon escient. La révolution intellectuelle du xvm- siècle, 
en le rattachant au principe absolu de la souveraineté natio- 
nale fait pour ainsi dire exploser ses réserves générali- 
sâmes. A son tour, la Révolution politique et sociale, en 
le mettant à même d'exercer sa puissance lui livre les 
destinées de la Nation. La guerre en résulte. Nous sommes 

_ Trois actes importants interviennent cette année- 
là C'est d'abord, le 20 avril, le rapport de Merlin de Thion- 
viïle : « guerre aux rois, paix aux nations », suivi par le 
décret qui spécifie que « la nation française ne soutient point 
une guerre de nation à nation» niais défend justement un 
peuple libre de « l'injuste agression d'un roi ».C est enfin 
U décret du 19 novembre où la Convention dec.de << au 
nom de la France « d'accorder fraternité et secours a tous 
"es peuples qui voudront recouvrer leur liberté et charge 
e pouvoir exécutif de donner aux généraux es ordres ne- 
cessaires pour porter secours à ces peuples et défend e les 
citoyens qui seraient vexés pour la cause de la liberté. » 

La signification idéologique de ces manifestations est que, 
la victoire aidant, les théories de Mably vont s imposer aux 
nations voisines de la France. La France armée va étendre 
au tour d'elle, sous le nom de liberté un sortilège gouver- 
nemental fondé sur un principe fait à la mesure de son me- 
contentement et de ses rêves. La transposi ion, de nous a 
2 voisins, de cette idéologie s'oppose tel ement a leur 
nature que, de défensive, la guerre tourne vite a la guerre 
de Enquête, et la guerre de conquête à la guerre de ven- 
geance de rapt et d'asservissement. , . . 
g 1U iDès 1792, dès l'expédition de Custme sur le Rhin, 
dès son entrée à Mayencequi est du 21 octobre, on put s aper- 



LES CONQUÊTES RÉVOLUTIONNAIRES 



9 



cevoir que, en dépit de la bonne volonté révolutionnaire 
des populations, il était incommode de modifier le gouverne- 
ment établi et que les idées françaises n'étaient pas toujours 
interchangeables. 

Il fallut, pour qu'on s'en convainquît tout à fait, à peu près 
autant de temps qu'on en avait mis pour passer du pacifisme 
à l'agression, deux ans à deux ans et demi. Le jour même 
où la Législative déclarait la guerre « au roi de Bohême et 
de Hongrie », l'exposé de Condor cet spécifiait encore « que 
chaque nation a seule le pouvoir de se donner des lois, le 
droit inaliénable de les changer, que vouloir le ravir par la 
force à un peuple étranger c'est annoncer qu'on ne le res- 
pecte pas dans celui dont on est le concitoyen et le chef, 
c'est trahir sa patrie, c'est devenir l'ennemi du genre hu- 
main. » Bien mieux, un an plus tard, presque jour pour jour, 
lorsque l'Angleterre, justement émue des applications pos- 
sibles que des populations mécontentes pouvaient donner 
aux décrets du 20 avril et du 19 novembre, accusa la Révo- 
lution d'intervenir indûment chez les tiers, Danton fit déci- 
der par la Conventionné 13 avril 1793, « que la République 
ne s'immiscera en aucune manière dans le gouvernement 
des autres puissances. » 

De même Carnot, dans les instructions qu'il rédige pour 
le comité diplomatique, déclare : 

« Les nations sont entre elles, dans l'ordre politique, ce 
que sont les individus dans l'ordre social ; elles ont comme 
eux leurs droits respectifs... Or la loi naturelle veut qu'on 
respecte ces droits. » 

En conséquence, Carnot poursuit et précise, à propos de 
l'annexion, qu'elle ne doit être accordée qu'aux « communes 
qui l'ont demandée par rémission d'un vœu libre et formel... 
Puisque la souveraineté appartient à tous les peuples, il ne 
peut y avoir de communauté ou de réunion qu'en vertu 
d une transaction formelle et libre ; aucun d'eux n'a le droit 
d'assujettir l'autre à des lois communes sans son exprès 
consentement. » 
Et plus loin : 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



« Nous avons pour principe que tout peuple, quelle que 
soit l'exiguïté du pays qu'il habitent »ï>sol«ment nuute 
chez lui ; qu'il est égal en droit au plus grand et que nul 
autre ne peut légitimement attenter à son indépendance. » 

tv -Cette théorie correspondait bien peu a la pratique 
déjà en usage. Tandis que le général Gustine, conformément 
\ a déclaration de guerre du 20 avril, menait sur le Rhin 
son expédition mémorable, dans le Sud Montesquieu enva- 
hissait la Savoie (22 sept. 1792) sans avertissement comme 
ans motif. Cette facile campagne de Savoie, généra ement 
négligée par les historiens qui préfèrent s'appesantir sur 
L vicissitudes belgo-rhénanes, mérite une mention spéciale 
car c'est en Savoie* que, pour la seconde fois.la Repnbhqpe 
expérimente le procédé de la votation populaire,»» au ser- 

Vi D\fl'ènTrra 0 eMontesquion à Chambéry (24 septembre), 
les clubs disséminés par tout le pays se comportèrent exac- 
ement comme dans le Comtat. Ils réclamèrent la reunion 
à Z France et prirent soin de veiller eux-mêmes sur les 
scrutins municipaux d'où devaient sortir les nominations 
des délégués chargés d'opiner. De son côté la Convention 
fé lara tlux Savoyards que si l'incorporât.»» n'était pa 
V oïée « les Français respecteront jusqu'à votre aveng ement 
It n 's'occuperont que de leur propre sûreté^ >> A 1 action 
énergique des clubs, remarque le dernier historien de la 
Savoie M.Louis Dimier,« on ne crut pas tantale de joindre 
d'autaès précautions. Vingt jours avant le vote, Montesquieu 
demandait à Paris 19.000hommes pour maintenir la Savo e 
4 000 devaient occuper MontmeiUan, Chambéry et entrée 
des diverses vallées,>>«r conserver, disait-il, au parti popu- 
laire la prépondérance que nous lui ^désirons » 

Fait remarquable et qui indique e peu de confiance a 
mettre dans ces consultations soi-disant souveraines, la 
Z S des communes seulement chargea ses délègues de 
polr à Chambéry le oui qu'on exigeait; les autres ks pe- 
sèrent libres de se prononcer à leur guise. Le 21 octobre 
suivant, l'assemblée des délégués proclama que sur 608 oom- 



LES CONQUÊTES REVOLUTIONNAIRES 



99 



munes, 583 demandaient la réunion à la France. En réalité 
les neuf dixièmes de la population demeuraient fidèles à 
l'ancienne dynastie. A Nice, où le général Anselme s'était 
précipité le 28 septembre, on se contenta, pour légitimer la 
réunion d'une motion où le club demandait le retour du 
pays à sa patrie primitive (21 octobre). En 1793, à Genève, 
Soulavie, représentant de la Convention auprès de cette Re- 
publique, installa simplement par l'émeute le gouverne- 
ment jacobin (19 juillet). ; 

V. — Avant Genève, après la Savoie, la Belgique avait 
donné lieu à de pareilles scènes. Les Picards du Hamaut, 
français depuis toujours (la petite vilk< d'Enghien, près de 
Paris, fondée en souvenir mélancolique de l'Enghien du 
Hainaut que ses seigneurs, les Montmorency, les « premiers 
barons de France », avaient dû abandonner, de corps mais 
non d'âme, à la suite des revers du roi Jean), mais français 
de la vieille roche, répugnaient aux procédés nationalitaires. 
(« Nous municipalisons à force », écrira de Mayence, au 
mois de mars, Merlin de Thionville, et des émeutes signa- 
lèrent le scrutin de Mons, — d'ailleurs unanime /) 

Par contre, à Liège, l'ordre le plus civique rehaussa la 
cérémonie. Un véritable plébiscite — le premier, je pense, 
de son espèce — attesta, le 11 janvier 1793, par 11.000 voix 
— tous les citoyens majeurs — contre 40, que cette cite 
de 48.000 âmes restait aussi française qu'elle l'avait été 
sous Louis XL Cette ville de France — M. Golleye, un 
Belge, fait bien de le rappeler — remplit dans le Paris ré- 
volutionnaire — Théroigne était liégeoise — une fonction 
au moins égale à celle de Marseille. Après Nerwinden, on 
décida que 4.000 réfugiés liégeois y seraient entretenus aux 
frais de la République. 

VI. — Bien différente s'annonçait alors la réunion future 
de Montbéliard. Cette principauté d'idylle, rattachée à la 
maison de Wurtemberg par un fil patriarcal, reçut, le 10 oc- 
tobre 1793, la visite d'un des plus cyniques missionnaires 
de la Convention, Bernard de Saintes, dont M. Armand 
Lods a étudié la carrière : « Je vous apporte la liberté, 



100 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 

cria-t-il à Ferrand, maître-bourgeois en chef, qui lui pré- 
sentait les clefs. — Mais nous l'avons, et aussi complète 
qu'il est possible, lui fut-il répondu avec stupeur. » 

La plus fructueuse exploitation commença aussitôt, très 
sensible derrière le jargon nationalitaire de Bernard : 
« Citoyens, proclama-t-il le lendemain 11 octobre, en an- 
nexant le pays au nouveau département de la Haute-Saône, 
votre réunion à la République française eût été imparfaite 
si elle vous eût laissé végéter sous des lois qui n'étaient 
pas l'expression du vœu libre du peuple ; si elle eût laissé 
subsister au milieu de vous une administration vicieuse, 
contraire à celle que se sont donnée les Français. Il était 
de mon devoir de franciser les administrations... etc., etc. » 
Nous sommes fixés. 

De pareilles pratiques, qui exaspéraient les populations, 
devaient pourtant aboutir à des attitudes fort dissemblables 
suivant l'occurence. Tandis que Mayence se révoltait à l'ar- 
rivée des Impériaux, le jour même où les cent députés de 
la Convention rhéno-germanique avaient à l'unanimité voté 
l'incorporation du pays à la France, les malheureux citoyens 
de Montbéliard, restés en dehors des fluctuations militaires 
mais non des déprédations civiques, finissent, en février 
1794, par implorer de la Convention leur réunion solen- 
nelle' pour échapper, s'il était possible, au régime colonial 
inauguré par Bernard. 

On les lanterna de longs mois, d'accolades en accolades. 
Leur vœu — combien sincère ! — ne fut jamais pris en 
considération et c'est par un traité, bien fâcheux pour les 
droits de l'homme, conclu à Paris, le 7 août 1796, avec un 
représentant du duc de Wurtemberg, que le Directoire 
acquit comme un vulgaire troupeau d'ancien régime, cette 
honnête population qu'il avait ruinée par ses représentants, 
ses impôts, ses garnisaires et ses juifs, mais que ses affini- 
tés francisèrent aussitôt en dépit du nationalitarisme \ 



1 M. Lods, qui relate sans indulgence les exploits de Bernard et les 
,'poorisies des conventionnels comme celles du Directoire, se félicite de la 



LES CONQUÊTES RÉVOLUTIONNAIRES 101 



VU _ C'est qu'à cette époque on avait déjà percé à 
iour la pellicule de l'idéologie nationalitaire. En un seul 
mois de l'année 1793, on s'aperçut que ces brillantes 
façades, si laborieusement édifiées, tombaient au son des 
trompettes ennemies comme autant de murailles de Jé- 
richo. Carnot, très réaliste, adressa aux généraux (30 sept. 
1794), à la suite de Jean Bon Saint- André (15 sept. 
1793)' l'ordre de « renoncer à toute idée philosophique, 
adoptée dans la vue de faire sentir aux nations étrangères 
le prix et les avantages de la liberté. » Déjà on était revenu 
sur les motions du 20 avril et du 19 novembre comme trop 
idéalistes, et, le 15 décembre 1792, on avait mis, non sans 
phrases, la conquête à Tordre du jour. L'exagération de 
nos succès en 1792-1793 comme l'éclat de nos revers en 179J 
eurent sur le principe nationalitaire la même influence pur- 
gative. En août 1793 et dans les mois qui suivirent, au 
spectacle des populations soulevées contre les rapines répu- 
blicaines, on s'aperçut que formuler des droits, faire accla- 
mer des principes sont des besognes faciles, assez distantes 
des réalités. Un retour bienveillant de la fortune nous permit 
d'asseoir sur des bases non plus pseudo-juridiques, non plus 
idéologiques, mais stratégiques, mais politiques, mais ter- 
ritoriales, la statue de la nationalité française, dressée pour 
implorer protection. 

VIII. — Le problème se posa dans toute son ampleur en 
vendémiaire an IV, à la Convention. Deux traités, celui de 
Baie avec la Prusse, celui de La Haye avec la République 
Batave avaient, dans la première moitié de l'année 1795, 
poussé jusqu'au Rhin les frontières de France. La Conven- 
tion les ratifierait-elle? 

Les plus connus des représentants avaient déjà opiné 
publiquement pour la ratification : « Le 31 janvier, résume 
M. Lote, Danton s'écrie que les limites de la République 
sont marquées par la nature, à l'Océan, au bord du Rhin, 

réunion nécessaire de Montbéliard à la France. Son étude, la dernier* 
sur ce sujet, a paru en 1888. 



J02 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



aux Alpes, aux Pyrénées. La même idée, plus ou moins 
net te s'affirma dans une série de mémoires ou de discours, 
le 7 octobre 1794, sous la plume de Merlin de .Douai, dans 
sa Lettre aux représent mis en missionà l'armée de Dugom- 
mier le 17 du même mois dans un discours de Tallien, le 
3 novembre dans les Réflexions sur la paix, de Duhem, 
adressées au Comité de Salut public, le 9 novembre dans 
un mémoire d'Eschassériaux aîné intitulé : Des droits des 
vendes. En janvier 1795, les instructions données par Cam- 
bacérès et Reinhard à Barthélémy, notre plénipotentiaire a 
Bâle et à Grouvelle, notre ministre à Copenhague ne laissent 
aucun doute sur les visées de la Convention. Cambaceres 
parle encore dans la séance du 5 mars. i\^/f^l 
l'Europe sur les bases de la justice et se défend de toute 
ambition contraire au droit des peuples. Puis il continue 
La paix doit détruire les germes des guerres ff^-^ a 
République... se trouve contiguë dans le nord a des pos- 
sessions étrangères, dont la démarcation et des gouverne- 
ments jaloux ont causé des siècles de guerre... Vous exa- 
gérez si les conseils de la nature et l'expérience des 
7ècles ne demandent point que vous traciez d'une main 

2 les limites de la République. Le même jour Dubois- 
Crancé.dans la proposition de décret qu il 

aux armées révolutionnaires de couvrir le Rhin . la Nature, 
Tvœu des peuples et l'intérêt de la République exigent 
luecepaysl, rive gauche du Rhin) reste à jamais conquis 
Tla llrté. Ainsi pense également Sieyès dam ; \ePro^ 
de traité de paix qu'il présente en avril au Comité de 
Salut public. » Intérêt, nature, expérience, nous sommes 
foin de la volonté libre, seule et pure. Nous sommes loin du 
temRs ( 792.179») où de Savoie, de Belgique, de Rhename 
sur ou les demandes d'annexion affluaient de municipalités 
nteïhgemment sollicitées par des représentants du genre 
de Merlin de Thionville, du temps où la Convention décré- 
tait par séance, suivant les arrivages 1 incorporation de 

3 ' de 66, de 88 communes, dont on fabriquait ensuite, 
quand il y en avait assez, des départements nouveaux. 



LES CONQUÊTES RÉVOLUTIONNAIRES 103 



Alfred Rambaud a narré cette histoire Après une messe 
Y nlT-n ma rs 1793, les cent membres de la Conven- 

"ontre l'occupation française prit un caractère atroce 

sefl mites û qu'au bord du Rhin ? » Ce fut un de ses co - 
Lr-uèsTle Bœhmer, qui publia l'année suivante le 

recueil des mémoires suscités par cet appel. 

Le discours prononcés en vendémiaire à la Convention 
auraient pu en majorité y figurer. On se débarrasse vite 
du décret du 22 mai 1790 en l'interprétant comme il con- 
Ïent Le texte qui nous intéresse le plus, un texte capital 
est dû à Merlin de Douai quand il déclara : << La ReP^£ 
française peut et doit, soit retenir à titre de conquête, soit 
accSir p'r des traités, des pays qui seraient à sa conve- 
nance, sans en consulter les habitants. » 

Cette doctrine, appuyée par Carnot par Roberjot par 
Roissy d'Anglas, fut consacrée par la Convention qui reu- 
nît purement 0 et 'simplement la Belgique dont la plupart des 
habLnts «'avaient jamais sollicité l'annexion ou qui y 
étaient franchement hostiles (notamment dans le Limbourg 
ou le Luxembourg) et réserva aux Rhénans un régime d at- 
tente Pa^ulkr ;> ^ ^ n , util . sera plus k referen . 

dum nationalitaire qu'à sa convenance, comme un moyen 
de sauver la face. Il y eut bien en 1798 une espèce décote 
des populations rhénanes désireuses d'acquérir la total té 
des droits civils et politiques qui leur manquait encore. 



|04 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



M Philippe Sagnac, qui a étudié de près, dans la Revue des 
Etudes napoléoniennes y cette consultation officieuse et irré- 
^ulière qui varia, de canton à canton, aussi bien de for- 
mules que de collège électoral, reconnaît que la majorité 
se montra indifférente, et que la plupart des opinants fon- 
dèrent leur acquiescement ou leur désir sur des raisons 
plutôt réalistes : besoin de paix, intérêt de l'industrie, avan- 
tages fiscaux du nouveau régime. Très peu rééditèrent les 
formules retentissantes de l'an premier. 11 y eut bien aussi 
un plébiscite à Genève, la même année, pour réclamer la 
réunion à la France. Ce fut une comédie infâme. 

XI — Pour nous rafraîchir la vue, on nous présente, il 
est vrai, la saynète champêtre de Mulhouse, égarée dans 
ces sauvageries, comme une rêverie du promeneur solitaire 
qu'un relieur distrait aurait encartée dans un Traite du 
géomètre Legendre. On amène à notre barre ces hommes 
sensibles et enrubannés que l'amour de la Liberté consume, 
et qui, vivant si près de la France, aspirent à nouer avec 
leurs frères des liens indissolubles. Ils adjurent le Direc- 
toire de prendre en pitié leurs principes ennemis de la cor- 
ruption. Un plébiscite, dont on consentit à ratifier la déci- 
sion eut raison à la fin des scrupules directoriaux, si faciles 
à effaroucher, et, pour consommer cette nouvelle défaite 
des aristocrates, le commissaire de France fit son entrée à 
Mulhouse, le 25 mars 1798, entouré d'un apparat que m 
Hugo ni Grillparzer n'eussent désavoué. 

Que de larmes nationalitaires vous répandîtes alors, ver- 
tueux citoyens de Mulhouse, quand vous regardâtes arra- 
cher les bannières et les armes de votre vieille cite, sym- 
boles des ténèbres féodales! Comme vous applaudîtes, quand 
on enterra au pied de l'un des arbres de la Liberté le glaive 
de Justice et vos anciens statuts ! Avec quel civisme vous 
conservâtes, au recreux le plus cher de vos pénates domes- 
tiques, cette médaille commémorative où le burin de a 
Liberté grava sur le bronze de la Souveraineté nationale 
cette devise véritable que Sparte eût enviée : « La Repu- 
clique de Mulhouse repose dans le sein de la Nation fran- 



LES CONQUÊTES RÉVOLUTIONNAIRES 



105 



çaise I » Et qu'il fut réconfortant pour les mœurs de voir 
se balancer, au-dessus de la houle claire et noire des coif- 
fures, que les cocardes jacobines trouaient de leurs yeux 
d'Argus, ce drapeau où la main de la Fraternité avait ins- 
crit, pour terrifier à jamais les suppôts de la Servitude : 
« La République de Mulhouse se donne librement à la Ré- 
publique française. » 

Bref, l'épisode de Mulhouse, en 1798, est allégué comme 
une vigoureuse survivance de la bonne époque, comme une 
preuve aussi, qu'à l'occasion, ce pauvre Directoire^ ne de- 
mandait pas mieux de s'attacher aux principes, et l'on pose 
sur une étagère ostentatoire, dans le musée de l'idéalisme 
révolutionnaire, cette boîte à musique, historiée de couleurs 
tendres, zézayant l'air fané de Jeannot et Colin, parmi les 
hurlements de la Carmagnole et du Ça ira, 

XII. — Soulevons pourtant le couvercle, démontons le 
mécanisme et examinons ses ressorts. Horreur ! Nous re- 
trouvons encore la marque de la Bête, comme la tache de 
sang sur le trousseau de clefs de Barbe-Bleue. La Force, 
une°fois de plus, s'est asservi l'Idée, et cette représentation 
de patronage, qui plaît tant à M. Hauser, masque une tra- 
gédie savante digne des artistes les plus consommés. 

En effet, derrière ce rideau forain, dont M. Christian 
Pfister a si joliment décrit le pittoresque, il se passe dans 
la nuit terrible des coulisses, un marchandage de doit et 
avoir, que M. Charles Schmidt a élucidé. 

Ville libre, alliée aux cantons suisses, ville aussi d'in- 
dustrie, enclavée dans le Haut-Rhin, affreusement gênée 
bientôt dans son commerce (notons que le parti français 
d'Avignon avait, pour bailleurs de fonds, les fabricants de 
soieries désireux d'affranchir leur industrie d'un réseau 
gênant de douanes) par l'expansion française victorieuse, 
isolée, sans appui, soumise depuis 1795, de la part du Di- 
rectoire, à une gamme très nuancée de pressions écono- 
miques, entremêlées d'ouvertures et de négociations pro- 
metteuses, comment Mulhouse, comment les Mulhousiens, 
.n'auraient-ils pas, de guerre lasse, recouru, eux aussi, à 



10G LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



l'expédient de la réunion, consacré par la mode et qui sau- 
ISZs coffres et leur pot-au-feu, sans répugner prof n 
dément à leur goût ? On comprend que M. Schmidt, avec la 
Î Sr exa'éraUon du découvreur, ait inbtulé son étude 
' t co^Ste douanière : Mulhouse, qui maintient le débat 

"Tin' - Qui a tort ? M. Pfistet ? Qui a raison 1 M. Hau- 
ser ' M Schmidt < L'annexion de Mulhouse et sa cordiale 

ncLaUon dépendent, a due le vrai, de 
culentes que les roueries Conventionnelles et les parades 
SnalitLes. Elle forme l'un des chapitres ^ 
xés de cette « grammaire de l'assentiment », eparse a tra 
.ers l'histoire, où la Force, le Droit, le Jurisme, le Senti- 
ment [idéologie et la Terre et la Race et le Hasard et la 
Volonté entremêlent leurs sèves avec plus de mystère que 
tous les théoriciens ne le rêveront jamais. 

D'ailleurs, le siège de la République était fait * , ongue 
date sur ce point-là : lorsque Danton avait repris \e Pouvmr 
en avril 1793, pour négocier une paix de conciliation i 
avait eu bien soin (7 juin) de notifier à l'Europe qua la 
itur la France rincerait 
toutefois Mulhouse et d'autres 

lue à conserver. Il y avait là au moins de la franchie 
Dès cette époque, le germe des procèdes futurs est en 

pleine action et annonce les ignominies , to-tagta £ 

défilent maintenant sous nos regards, dans un attreux de 

S L'idée de Nation, qui fut belle, 

nous commeun fruitde forcené, touche par un vent mauvais 
XIV. - Toutes ces créations de Républiques, romaine 

(15 ev 1798), helvétique (12 avril), ces coups de force qm 

l'on Uvrenï le's gouvernements des **F^Z£$££ 
batave, rebutent l'intelligence. Dans le cas de la Jtfepubl que 
helvétique, imaginée pour la confiscation, on saisi mieux 
qu'ailleurs le procédé favori du Directoire d «cite Jes 
Lubies démocratiques pour mettre en mouveme t armée 
française On sort de cette histoire le cœur plein d amertume. 
T ceUe phase, la nationalité française, soi-disant egab. 



LES CONQUÊTES RÉVOLUTIONNAIRES 



107 



taire jusqu'en 1794, franchement égoïste jusque vers 1798, 
devient odieuse par son expansion déraisonnable. Le principe 
des nationalités n'a pas gardé longtemps son équilibre. En 
surexcitant le sens national français jusqu'à l'ivresse il 
devient avilissant, vexatoire et semble disparaître dans son 
dégoûtant triomphe. 



0 soldats de l'an deux 1 Nations ! Epopées i 



\ 



CHAPITRE VU 

LE MYSTÈRE DE LA REVOLUTION 
ET DE L'EMPIRE 



1 — Toute idéologie transpose un milieu et anticipe un 
intérêt. Les apparences seules la montrent détachée de la 
matière historique, se combinant avec l'impart.ali e d une 
chimie dans le désert de la pensée absolue. En réalité, une 
idéologie n'est que de la matière en suspension et souvent 
en suspension maladroite, car les milieux évoluent et les 
intérêts véritables échappent parfois à la perception, tan- 
dis que l'idéologie, une fois créée à leur ressemblance et a 
leur service, ne change plus ou change trop tard A 1 heure 
de sa naissance, son adaptation au milieu pouvait contenter 
l'esprit, sa ressemblance avec lui P^V^^Su 
années plus tard la situation se sera modifiée. Le milieu 
originaire n'existe plus, mais l'idéologie qu'il a excitée .con- 
tinue sans souci à se frayer un chemin dans 1 intellect col- 
lectif, commande des gestes périmés, introduit dans la so- 
ciété une incoordination qui la détraque II en va de même 
si l'intérêt qu'elle croit servir a été mal d.scerné. L idéo- 
logie fonctionne alors au rebours de sa signification et 
aboutit au suicide de la cause où elle se dévoue. 

IL - L'idée nationalitaire depuis deux ou trois siècles 
n'échappe en France ni à ces critiques ni à ces dangers. Fille 
de l'orgueil livresque, elle apparaît au moyen âge comme des- 
tinée à rehausser l'opinion que les Francs se f™t d eux- 
mêmes, en leur créant une généalogie aussi brillante que 
celle d'Enée et de Romulus. Plus tard elle renforça, en se 



LA RÉVOLUTION ET l'e MPIRE 109 

perfectionnant, l'unification française épanouie sur l'Europe 
des xn- et des xiii» siècles. Avec les légistes et sous une 
forme inattendue, elle sauvegarde 1" acquisitxons de a 
couronne. Vienne le régime administratif des Bourbons e l e 
quitte son ancienne ornière pour prendre position contre 
iTurs méthodes avec le comte de Boula.nv.lhers do, ,1 in- 
fluence ne saurait être trop mise en relief sur les destinées 
européennes. Avec Mably (1765), Rousseau (le Contrat So- 
«a/ est de 1762) prend possession de cette idéologie déjà 
très originale et lui ménage des échos générahsateurs. La 
Révolution française se fit le soldat de Boulainvilhers et de 

M On y ne s'est jamais demandé pourquoi. Et pourtant la 
question vaut qu'on la pose. Pourquoi ce succès sans pré- 
cédent réservé dans la France de la fin du svm- siècl a 
l'idéologie encyclopédiste.en fait de nationalité? Sans doute 
'éducation classique, le besoin d'en finir avec le reg me 
féodal, cent autres motifs expliquent la révolution mteUec- 
tuelle et la révolution sociale. Ils ne rendent pas compte 
de la politique étrangère extraordinairement active inau- 
gurée par la Législative. Pour en trouver la raison il con- 
vient de parcourir un tout autre plan que ceux que nous 
avons envisagés jusqu'alors. . . 

III _ Une remarque préliminaire s'impose ici. Pour peu 
crue l'on se familiarise avec la littérature nationalitaire si 
abondante en Europe depuis un siècle et demi, on est vite 
frappé de son insincérité quasi-totale. Tous ces gens-la 
qu'ils soient de France, d'Allemagne, d'Italie ou d ailleurs 
masquent des appétits (quelquefois légitimes) derrière des 
théories plus ou moins adroites. Je ne connais pas d ou- 
vrage nationalitaire qui ne tende, par des voies ordinaire- 
ment sinueuses, à réclamer un agrandissement de territoire, 
et l'on peut poser cet axiome corrobore par histoire 
les phénomènes nationaux sont de s phénomènes d expansion 
par rapport au centre choisi. Un second axiome éclaire 
le premier : les phénomènes nationaux sont des phéno- 
mènes de plus grande personnalisation que manifeste 



HO LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



d'abord un intense besoin de se délimiter. Tout être sain 
tendant à persévérer dans son être et à l'accroître, ces deux 
caractéristiques se tiennent. 

Or la France du xvin 0 siècle, grâce à la politique des 
Bourbons et de leurs ministres, occupait une place d'où 
elle rayonnait sur toute l'Europe : notre langue, nos arts, 
nos mœurs, notre littérature, nos idées trouvaient partout, 
notamment sur nos confins, des partisans, voire des sec- 
taires. Une partie notable de l'occident se francisait. 

Gela étant, une doctrine nationalitaire comme la doctrine 
roussienne devait flatter les instincts du peuple français en 
progression. Penché de toutes parts au-dessus de ses fron- 
tières, il devait nécessairement considérer comme de son 
intérêt d'adopter une théorie qui par la voie du moindre 
effort, par la voie du simple consentement, tendait à l'en- 
richir en territoires et en compatriotes, et à doubler pour 
le moins ses forces l . Le sens profond du mot liberté n'est 
guère différent de celui d'expansion française, dans la 
bouche de nos révolutionnaires. Avec une insistance fa- 
rouche, ils veillent à ce que les scrutins d'Avignon, de 
Savoie, du Rhin et de Belgique ne fassent pas tort à la 
vérité. 

IV. — Il se trouva, que par son mécanisme même, 1 idéologie 
roussienne porta le trouble dans la coordination des Etats 
et des diplomaties si savamment équilibrés par Richelieu 
et ses successeurs. Il se trouva que cette idéologie paci- 
fique et de moindre effort conduisit tout droit à une guerre 
de vingt ans qui nous épuisa. Il n'en va pas autrement 
pour l'idéologie du Progrès qui aboutit à des régressions 
monstrueuses par les actes qu'elle détermine. C'est, on 
peut le dire, le cas inévitable de presque toutes les idéolo- 
gies. A l'heure où j'écris ces lignes, le marxisme affame le 
prolétariat de Russie et lui prépare une servitude renforcée. 

1 N'oublions pas non plus que personnellement Rousseau tenait pour 
la frontière du Rhin et que la théorie nationalitaire qui calquait notre 
personnalité collective sur celle des Gaulois, considérés comme nos purs 
ancêtres, doublait ce sentiment d'une force singulière. 



LA RÉVOLUTION ET LEMPIRE 



111 



peuples magnétisés de faciles victoires. 

Les nations, reines par nos conquêtes, 
Ceignaient de fleurs le front de nos soldats, 

h l'un des plus répugnants badauds du siècle passé. 

Ch Quand a naturel fiUes nations, fecit nationes, et les 
fit divers es reprit le dessus en 1793 par des révoltes d une 
v olence extrême, bouscula les « idées philosophas » de 
Ca oret desauires et mit l'idéologie en ^— e pos 
ture il se produisit en France un retour a 1 équi ibre, au 
lo„'sens, P à la coordination qui déconcerte les ecnvams 
révolutionnaires et scandalise les iberaux. 

En effet les Conventionnels prirent très vite leur parti 
de"Îlesregles du 3 eu: « Nous faisonsla g™« 
aux beaux temps de Rome », s'écriera Baudot, et 1 ordre 
«donné aux armées en 1794 de ^ 
de saisir des otages, de désarmer les habitaui s d « enr 
chir la République » à leurs dépens. Albert So el, .qox a , mt 
son magistral ouvrage pour démontrer que la Révolution 
succomba pour avoir faussé compagnie à ses principes, se 
vodeTa face devant cet abandon. Emile Ollivier ne trahit 
pas moins de mélancolie. Selon eux et selon une vmg ame 
Knïe. historiens, en répudiant l'idéol W 
en revenant au système pur et simple de la force e ; de 
l'intérêt national,la Convention rétrograda, pour son mal- 
heur, dans un passé ténébreux. Ils ne peuvent prendre leur 
parti de ces deux attitudes « contradictoires ». 

VI _ Nous stigmatisons avec eux les volenes impudentes 

descommissaires etdes généraux, leurs exactions, leurs injus-. 



112 LE DÉVELOPPEM ENT DU PRINCIP E 

Vices Quant à voir une contradiction inexplicable, agrément 
nlus baS ses considérations, dans la volte-face 

ZZ^^-*™- au sujet de ridéologie nati0: 

haut que cette date pour 

, j^r^ à rœUVre - LeS affair6S f Avign °^ 

S ^tusmontrentla gauche avan^ 
X la Constituante (presque tous de futurs conventionnels) 
fïu 2 ^«oe, de r'ousseauisme et dW— e. 
Cest l'homme des frontières immuables de a France Ro- 
besp erre, qui pousse le plus chaudement à IWporation i 
Tous en ont iu en seront là, Danton, Sieyès et les autres. 
Et n'oub ^ pas qu'avant d'instituer un débat académique 
sur le droit ou rincompétence des peuples à disposer d eux- 
mîmes Convention qui avait consulté (au moins en pein- 
3 les Savoyards elles Rhénans sur leurs pre erences, 
Iva aussi annexé sans discussion la Flandre hollandaise, 
Venloo, Maëstricht et la partie espagnole de Saint-Do- 

m VU - Ces scandales sont petits à côté des déconcertants 
avatar's de Merlin de Douai et de Carnot, les deux inter- 
prètes les plus cravatés du principe nationahtaire électif. 

élis" un peu côte à côte leurs déclarations succès- 
sives. Voici l'avis autorisé de l'organisateur de la victoire . 



« Puisque la souveraineté appar- 
tient à tous les peuples il ne peut 
y avoir de communauté ou de reu- 
nion qu'en vertu d'une transaction 
formelle et libre : aucun d'eux n a 
le droit d'assujettir l'autre à des 
lois communes sans son exprès 
consentement. » 

Instructions du Comité diplomatique 
rédigées par Carnot (1793). 



« Vous devez à nos frères de con- 
server à la France le prix flatteur 
de leur courage et de leur sang, et 
j'ose dire que sans cela on serait 
en droit de vous demander : où 
donc est le résultat de tant de vic- 
toires et de tant de sacrifices ? 

« 11 faut iaser la paix sur la na- 
ture même des choses ». 

Discours de Carnot à la Convention 
(octobre 1795). 



LA RÉVOLUTION ET l'eMPIRE 



113 



Merlin de Douai, n'est pas moins affîrmatif : 



« Le peuple alsacien s'est uni au 
peuple français parce qu'il l'a voulu ; 
c'est donc sa volonté seule, et non 
le traité de Munster qui a légitimé 
l'union. » 

Discours à jla Constituante (31 oc- 
tobre 1790). 



« Vous avez déjà senti que, pour 
s'indemniser des maux et des dé- 
penses de la plus injuste de toutes 
les guerres, ainsi que pour se mettre 
en état d'en prévenir une nouvelle 
par de nouveaux moyens de dé- 
fense, la République française pou- 
vait et devait, soit retenir à titre 
de conquête, soit acquérir par des 
traités, des pays qui seraient à sa 
convenance, sans en consulter les 
habitants. » 

Discours à la Convention (octobre 
1795). 



Des centaines d'autres députés, publicistes, administra- 
teurs, hommes d'Etat, suivaient les chefs de file dans leurs 
évolutions nationalitaires. En 1798, les Rhénans eux-mêmes, 
pour s'adjoindre à la France, invoquent surtout des raisons 
économiques, pratiques, tirées de l'intérêt et de la nature 
des choses : suppression des dîmes et corvées, avantage com- 
mun, protection du drapeau tricolore contre les horreurs 
de la guerre, désir de s'agréger à un Etat-colosse, capable 
de tenir ses voisins en respect : « Je n'hésite nullement d'ac- 
céder à l'adresse, déclare le grand fabricant de soieries de 
Crefeld, Godeschalk Floh, en répétant mon serment d'être 
fidèle aux lois de la République. Cela favorisera l'indus- 
trie. » On n'a qu'à se reporter aux formules idéalistes de 
la Convention de Mayence, citées plus haut. La différence 
saute aux yeux. 

VIII. — Qu'était-ce donc que ce nouveau langage, com- 
mun en certains cas aux annexeurs comme aux annexés ? 
Un abandon des principes? Une hypocrisie démasquée? 

Certes, ni Robespierre, ni Danton, ni Sieyès ne brillent 
par la candeur et M . Albert Mathiez nous a, depuis quel- 
que temps, fixés sur la valeur civique et morale de toute 
cette bande. Mais Carnot est un honnête homme et Merlin 
un esprit sagace 0 



114 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



Si Ton ne se résout pas à percer les apparences et à 
découvrir derrière la façade nationalitaire, quelle quelle soit, 
un fait d'expansion, consécutif à un fait de personnali- 
sation donc de délimitation, on risque de ne rien com- 
prendre à l'unité révolutionnaire et à gémir sur la fragilité 
des convictions. Loin de signaler dans la carrière nationale 
de la Convention un abîme qui se serait ouvert sous ses 
pas aux environs de septembre 1793 pour engloutir les 
immortels principes à jamais, il sied de relever le rétablis- 
sèment d'équilibre opéré alors par les Conventionnels. Ces 
hommes formés au réalisme par la monarchie (Merlin était 
un légiste de la vieille école et Carnot un praticien de 1 an- 
cienne armée) eurent l'énergie de contrôler par les faits 
l'idéologie nationalitaire ambiante et de la rejeter comme 
pernicieuse pour la nation. Ils comprirent que, dans sa réa- 
lité profonde, la fête de la Fédération réclamait pour con- 
clusion ou pour suite autre chose qu'une renonciation pla- 
tonicienne à des droits chèrement gagnés et ils fondèrent la 
gloire du jacobinisme sur une solide compréhension des 
intérêts permanents de la Patrie. , 

Qu'on suppose de leur part une attitude contraire. Qu on 
imagine Carnot, Merlin, Cambacérès, Barthélémy bref 
tous les auteurs de la paix de Bâle, s'inclinant devant 1 idéo- 
logie nationalitaire désadaptée. Qu'on se les représente sa- 
crifiant à des républiquettes et à l'Empire nos marches 
sacrées du Nord et de l'Est, c'est alors qu'il y aurait eu cas- 
sure et répudiation! C'est alors que le fait d'expansion na- 
tional, puissamment soutenu par la politique bourbonienne, 
aurait été trahi par ses continuateurs ! 

Le jacobinisme discerna le péril que l'idée de nationalité 
faisait courir à l'Etat français. Les Conventionnels détour- 
nèrent leur regard du mirage que des esprits timorés, du- 
rant ces trois jours de vendémiaire, firent chatoyer devant 
eux et ils restèrent fidèles à la politique des Capétiens et 
aux traditions nationales. Malgré ses excès, le Directoire 
n'eut pas le temps de trop bousculer leur œuvre et trans- 
mit au premier consul un Etat chaotique (dès 1798 en effet 



LA RÉVOLUTION ET l'eMPIRE 



115 



l'annexion temporaire des territoires continentaux de l'Etat 
sarde violait au Piémont le principe de nos frontières na- 
turelles et frayait le chemin aux abus) mais susceptible 
d'organisation. 

IX. Bonaparte simplifie la question mais ne la résout 

pas. On lui a reproché bien des fois d'avoir compromis les 
réalisations des rois et des jacobins. Sans méconnaître la 
triste éloquence de Waterloo, doit-on s'en tenir à cette seule 
vérité ? Avec le Directoire on s'acheminait rapidement vers 
un régime de pur brigandage où le national sombrait dans 
l'exploitation : « Faites-moi, disait Treilhard à Melzi, faites- 
moi le plan du bouleversement du Piémont et dans six 
mois ce sera une chose accomplie. » 11 ne restait plus alors 
que ce petit Etat de libre sur nos frontières. 

Bonaparte mit fin à ce système de désordre et nous préci- 
pita systématiquement dans un tourbillon nationalitaire ver- 
tigineux. M. Frédéric Masson a émis sur l'Empereur cette 
vue ingénieuse qui peut conduire à une vue profonde : il a 
remarqué qu'en quelques années, sous le fouet des événe- 
ments, l'Empereur avait parcouru pour son propre compte 
un cycle de réalisations nationales que les Bourbons avaient 
élaborées en deux siècles. Gomme les Bourbons, il a codifié 
et resserré notre unité administrative ; comme les Bourbons, 
il aménagea autour de la France un harmonieux glacis de 
dynasties familiales, garantes de sa sécurité. Nous allons 
faire en sorte de dégager la signification de cette conduite. 

X. — Les idées personnelles de l'Empereur, en fait de na- 
tionalité française, paraissent dépendre surtout du système 
gaulois: les deux historiens classiques du temps de sa jeu- 
nesse qu'il semble avoir pratiqués, Hénault et surtout Velly, 
tenaient en effet pour cette ascendance. Toujours est-il 
que jusqu'à 1802 il fait vigoureusement profession de s'en 
tenir au dogme des frontières naturelles. Quand il en sortit, 
ce fut, à la suite de Gharlemagne, de Charles VIII, de 
Louis XII et du Directoire, pour s'engager dans la Gaule 
cisalpine. Fâcheux présage 1 La première infraction du Con- 
sul à la tradition nationale fut pour annexer l'île d'Elbe 



116 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



ment et pourquoi 1 a t u oui :aéoloeicpie du cerveau 

réalisateur des idées, des tradxtxona et des^« og 

qué es ayant son entrée en scène qu J^gg^^ 

resse ici prodigieusement . la PM P assemb lage 

iSS^d.'tr^ Contraire, élément, de 
Cé 0n peut en effet rendre raison de ses actes par 



LA. RÉVOLUTION ET l'eMPIRE H7 



game qui déterminera en quelques mois le ncorso politique 
le plus fabuleux dont l'histoire fasse encore mention et qui 
va nous mettre sur la trace de la loi historique amorcée par 
M. Masson et par Proudhon. 

Xil - L'idée la plus voyante du système napoléonien est a 
coup sûr celle de l'Empire. H la devait bien plus aux Bour- 
bons qu'à des souvenirs de Rome, de Byzance ou de Franc- 
fort L'habitude remontait à plusieurs siècles de nommer 
empire l'Etat français et Louis XIV justifiait cet usage par 
une expresse réalité : « Les Empereurs d'Allemagne, ins- 
crivait-il dans ses Mémoires, dont il faut souligner le carac- 
tère pédagogique,... ne peuvent prétendre à aucune supré- 
matie sur les autres rois de l'Europe... La France seule et 
son roi pourraient revendiquer un pareil titre. » Les ecn* 
vains de la fin du xvif et du xvin' siècle emploient donc 
couramment pour la France la dénomination impériale. L un 
des innombrables écrits publiés en 1789 porte pour titre : 
Projet d'introduction à la constitution de l'Empire français 
proposé à r Assemblée nationale. Cet Empire pour lequeUes 
Constituants avaient légiféré, Napoléon l'organisa et c est 
ce qui le soude aux Bourbons. Il l'organisa — et c est ce 
qui l'en sépare — avec des éléments nationahtaires pla- 
qués sur le pacte de la famille Bonaparte. Tentative criante 
et surhumaine ! Sans jointure qui tînt, les moellons de cet 
édifice s'écroulèrent. 

Les précédents de Gustine, de Moreau, de Dumounez 
engagèrent l'empereur à régler par les armes les difficultés 
sans cesse renaissantes au sein de cette cohorte de nations, 
mal rivées à la couronne de fer ; les excitations britanniques, 
son génie, son bonheur inépuisables, tout cela l'asservissait 
à des victoires dont la série valut une défaite. A chaque 
nouvelle énigme du sphinx il rêvait de répondre France 
mais devait prononcer Europe K Son empire nationalitaire 

1. A Melzi, président de la députation italienne qui lui apportait la 
couronne l'Empereur répondait : « J'ai toujours eu l'intention de créer 
libre et indépendante la nation italienne. J'accepte la couronne je la 
garderai, mats seulement tout le temps que mes intérêts L'exigeront ». 



H8 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



lui interdisait de se restreindre et le poussait dans la lutte 
par toutes ses pentes. , 

Qui aurait le cœur de piétiner ce grand homme ? Apres 
avoir, de 1797 à 1802, réalisé les ambitions de dix siècles 
de royauté et parcouru en quelques étapes, de 1802 à 1808, 
le chemin dont les longs circuits avaient coûté aux Bourbons 
dans l'Europe occidentale, deux siècles d'une marche méti- 
culeuse, harcelé par l'activité de son système sans frein 
et sans repos, il força bien vite la mécanique nationali- 
taire et, par les annexions d'Italie, puis d'Allemagne, inau- 
gura brutalement un ricorso que Rome elle-même n avait 
abordé qu'avec précaution. La force de son génie déleste 
avait contraint Bonaparte à nationaliser l'empire bourbo- 
nien, puis à l'unifier a la romaine. 

Son cas nous met à même de discerner une loi historique 
qu'on peut appeler la loi des grands hommes et qui est 
d'accélérer révolution. Elle trouve dans Napoléon une appli- 
cation titanesque, foudroyante et démesurée. Mais le temps 
ne pardonne rien à qui le néglige. Quel contraste de cet 
empire plein de heurts et de ressauts avec la patiente har- 
monie de son modèle 1 

XIII. — L'Europe avait pris alors la forme la plus française 
qu'elle* eût jamais atteinte. Depuis les temps fabuleux du 
Celtcum, ni Charlemagne, ni les héros francs du xir siè- 
cle n'avaient ainsi plié le monde à leur courbure. En Espa- 
gne 4 , à Naples, à Parme, régnent paisiblement des cousins 
du Roi, ses alliés, ses proconsuls. Pape et sultan, absolu- 
tistes danois, républicains suisses, américains ou polonais, 
libéraux de Suède, protestants d'Allemagne, chrétiens 
d'Orient rentrent, d'accord ou tour à tour, dans la savante 
combinaison bourbonienne. Ce réseau, déchiré par la Révo- 

1. Mgr Baudrillart a montré quel espace remplit au xvin- siècle la volonté 
française dans la politique espagnole. Sait-on aussi qu au début de la Ré- 
volution le roi d'Espagne - qui se regarde toujours comme Français - 
fait ^étranges voyages du côté des Pyrénées, prêt manifestement à pas- 
ser la frontière pour arracher les rênes de l'Empire bourbonien à la 
« faction d'Orléans •> qui les convoite ? 



LA RÉVOLUTION ET l'eMPIRE 



lution, Napoléon, qui voyait juste, grand et beau, s'essaya 
en dix ans à le refaire. 

Dans ce duel gigantesque avec des ruines, qui se retour- 
naient contre lui, Napoléon succomba. Il avait la touche trop 
lourde et le jeu trop dur. Là où il suffisait d'un geste a 
l'héritier de cinquante rois bénéficiaire de cent traites, Napo- 
léon solitaire et fils du chaos, devait frapper ferme et ap- 
puyer fort. De là cet empire colosse, à gros traits, à couleurs 
violentes, jamais assis, toujours en mue et en croissance, 
trop compact, trop direct, trop cru, trop naïf. Il ne mar- 
chait que par saccades, et en grinçant. 

L'archet bourbonien animait avec plus de grâce une 
Europe mieux apprivoisée. Elaboration unique dans l'histoire, 
l'empire bourbonien, délié dans les domaines d'autrm, dynas- 
tique et diplomatique pour les trois quarts, fait de dosages, 
d'équilibres, de contre-parties, ménageait, à tous les carre- 
fours de la force, des intérêts solidaires de l'intérêt de a 
France. Manipulé par des spécialistes de premier ordre, le 
vieux monde mûrissait à nos couleurs. 

Traqué par son œuvre que ni la nature ni les siècles ne 
voulurent avouer, c'est en vain que l'empereur fit appel 
aux puissancesmystiques. Le Roi français, Père, Chef, César, 
presque Prêtre, que dis-je ! presque Pape, plongeait de toutes 
parts dans le plus robuste passé. Chef militaire, héritier des 
conducteurs francs, il disposait par l'hommage du guerrier 
et de ses armes ; César, par l'impérium,il régentait la Terre 
et rejoignait la Ville et la Cabane feuillue de Romulus; 
Oint du Seigneur, il donnait la main à David et les incan- 
tations de Samuel l'environnaient d'une auréole où brillait 
Dieu. 

Napoléon aussi était chef, mais il resta sans vraie famille, 
le chrême ne tint pas sur son front rebelle, il lâcha le globe 
et le sceptre. En vingt ans il avait poussé la Nation par 
les mêmes chemins où les monts et les fleuves, le besoin, le 
hasard, le dieu des gains et des batailles avaient précipité 
les Français après les Francs et les Gaulois avant eux. Il 
faut un empire à cette terre, et ses chefs, quand elle en a, 



120 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



le relèvent d'eux mêmes quand il tombe, à la mesure de 
leur savoir-faire et de leur bonheur. 

Napoléon ne méconnut point cette évidence que son génie 
lui dessinait en traits de feu, mais le temps lui coula entre 
les doigts, les outils lui manquèrent pour bâtir, la terre se 
déroba sous ses pas, et il se fracassa les reins sur un mon- 
ceau d'armes fumantes et pleines de sang. 

On trouve à Pompéi, dans la cendre durcie, le moule 
des belles italiennes, dont les corps se sont évaporés. Le 
cataclysme qui les tua conserve d'elles ce souvenir impal- 
pable et presque pieux. 

De même, les Révolutions refroidies livrèrent aux Napo- 
léons l'espace immense où s'était mû jadis l'empire bour- 
bonien. Leur génie l'admira, mais leur intelligence ne put 
en garnir les boulevards. Cet empire bourbonien resté 
vacant dans l'histoire, aussi creux qu'une armure qui ne 
sert plus, ils tentèrent d'en restituer la forme en le rem- 
plissant de matériaux nationalitaires, rebelles à la cohésion. 
Fidèle à cet expédient de famille, Napoléon III ne voulait- 
il pas faire d'Alger la capitale d'un « royaume arabe » ? 

« La France eût pu, par position, continuer Rome : elle 
a été bien au-dessous de la tâche », écrivait Proudhon, 
vieillissant, les yeux fixés sur le second Empire. Il eût mieux 
dit : elle fut, par la Révolution, détournée des voies impé- 
riales modernes et précipitée dans l'abîme de la politique 
d'envahissement. 

XIV. Comme toujours en pareille circonstance, un 

mot a joué, dans ce passage, un rôle extraordinaire, le mot 
d'Empire. N'en rejetez pas la trouvaille ou la récidive sur 
Bonaparte, il l'a récolté tout fait, dans l'héritage bour- 
bonien. 

Depuis Malherbe, Y empire, ce n'est pas seulement le 
pouvoir suprême de Henri IV ou de Louis XIII, c'est 
l'ensemble de leurs possessions, c'est la France et son 
territoire. Louis XIV certes ne fera pas de tort à cette 
haute signification, mais, ce qu'il y a de curieux dans 
l'aventure, c'est que plus on avance vers 1789, plus on 



LA RÉVOLUTION ET l'eMPIRE 



121 



parle de nation, plus les mots de France et d'Empire font 
alliance et ne se quittent pas. 

Les exemples foisonnent de cette lente et progressive 
suggestion, où le couronnement de 1804 est impliqué. 
Faut-il rappeler l'Histoire nationale ou Annales de Y Empire 
français depuis Clovis jusqu'à nos jours, parue chez Bigot 
en 1791, F « Année des Dames nationales, de Restif, ou 
Phistoire jour par jour d'une femme de Y Empire français 
(1791), ce « Projet d'introduction à la Constitution de 
V Empire français, proposé à l'Assemblée nationale » par 
un patriote, qui fît imprimer son ouvrage à Versailles ? 

Faut-il rappeler surtout la genèse républicaine du fameux 
chant: Veillons au salut de l Empire, publié le 28 décembre 
1791 dans Y Orateur de Peuple :. 

Veillons au salut de VEmpire 
Veillons au maintien de nos droits ; 

Si le despotisme conspire, 

Conspirons la perte des rois. 

Les gardes nationaux le chantaient fort, en 1792, et, 
lors de son procès, on reprochera beaucoup à Marie-Antoi- 
nette de leur en avoir gardé de la rancune. 

Napoléon n'aura donc qu'à recueillir ce legs, et, lorsque 
pendant la retraite de Russie, la musique de la garde 
laissera retentir des airs mélancoliques : 

Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? 
le vaincu vigilant n'aura qu'à se souvenir de sa jeunesse 
jacobine pour recommander : « Jouez plutôt : Veillons au 
salut de l'Empire ! » 

Mais il y a une minute, insigne entre toutes, où le mot 
d'Empire monte au Capitole pour y réclamer le triomphe, 
c'est lors du serment prêté par Louis XVI à la constitution, 
en pleine Assemblée nationale, le 14 septembre 1791. 
Ecoutez le Roi : 

Messieurs, 

Je viens consacrer ici solennellement l'acceptation que 
j'ai donnée à l'acte constitutionnel. En conséquence je jure 



]22 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



d'être fidèle à la nation et à la loi, d'employer tout le 
pouvoir qui m'est délégué à maintenir la constitution 
décrétée par l'Assemblée nationale constituante, et faire 
exécuter les lois. 

Puisse cette grande et mémorable époque être celle du 
rétablissement de la paix, de l'union et devenir le gage 
du bonheur du peuple et de la prospérité de Y empire ! » 

Dans sa réponse, Thouret, le Président de l'Assemblée, 
n'est pas moins significatif: 

« Sire, dit-il, ce que cette assemblée a décrété, 1 adhé- 
sion nationale le ratifie : l'exécution la plus complète dans 
toutes les parties de Y empire atteste l'assentiment 

général. » . 

Qui porte l'accent ? la nation ? l'empire ? Qui parle ? 
Thouret ? Cambacérès ? Louis XVI ? Napoléon ? 

XV. — Napoléon ! Gomme on peine à quitter des yeux 
sa courte stature, qui dépasse l'homme l Comme on sent 
que l'admiration, que le goût de l'Empereur, tiennent aux 
parties les plus indéchiffrables de notre nationalité ! Gomme 
on voudrait, pour s'agrandir, pénétrer sous les voûtes mon- 
tantes de ce large cerveau, dont le cintre parfois s envole 
si haut, si haut, qu'il se perd dans l'orbe du monde i — 
et en dénombrer les richesses — finalement. 

« Ma supériorité, disait-il, vient de ce que je pense plus 
vite que les autres hommes. » On ajoutera : « ... et je 
pense plus vite parce que je n invente pas. » C'est en eilet 
cette économie de temps faite sur l'invention qui explique 
cette vitesse du parti à prendre, et nous confirme, par un 
recoupement nouveau, la liaison du problème de 1 idéologie 
avec celui du moindre effort - même dans les intellects 
les plus actifs. 

A l'une des minutes décisives de son salut, quand il 
s'agit d'abandonner l'armée en Russie, comment va-t-il 
choisir son successeur ? Talents, prestige, popularité 
amour-propre, à coup sûr tout cela va peser longuement 
dans la conscience impériale. L'Empereur va réfléchir, con- 
sulter, passer des nuits sans sommeil, avant de risquer 



LA RÉVOLUTION ET LEMPIRE 



123 



si gros sur un nom. Napoléon est plus direct, plus ména- 
ger de son puissant esprit 1 L'ordre des préséances figure 
dans sa tête, au bon endroit, et il désigne avec la célérité 
de l'éclair, Murât. 

XVI. — L'Empereur ne perd pas une seconde à inventer. 
Il compte, classe, emploie. Il emploie l'artillerie de Louis XV 
sans essayer, lui artilleur, en vingt campagnes, de la per- 
fectionner ! — par la même opération électrique qui lui 
fait adopter les idées de Condorcet ou les procédés de 
Louis XIV, dont il bombardera l'Europe copieusement. 
Tout ce qui est France, tout ce qui est Empire est sien 
par droit d'idée, les abeilles de Ghilpéric comme le céré- 
monial de Charlemagne, le code de Justinien comme le lan- 
gage de Robespierre, Auguste et son laurier, Louis le 
Grand et son sceptre, tout, la nationalité de Rousseau, la 
constitution bourbonienne. 

Ces Bourbons, comme il les admirait, ses Maîtres, comme 
il les jalousait, ses Rivaux, comme il les copiait, ses Bien- 
faiteurs ! L'autre prendra leur défense discrètement, dans 
ses Idées napoléoniennes. Après quinze années de mimé- 
tisme, LUI n'aura de cesse de les avoir annexés, tant bien 
que mal, à son lit, par l'intermédiaire de l'Autrichienne, 
afin de mieux les tenir à sa portée — idéalement — comme 
ses Mamelucks ou ses Pandours. Il pouvait dire alors — et 
il disait, entre deux pincées de tabac ! — « Mon oncle... » 
Quel oncle ? Eh ! Louis XVI. 

XVII. — L'histoire pourtant gaspille les forces qu'elle 
déchaîne. Mû avec cette puissance par Vidée de Tradition, 
l'Empereur aurait dû fleurir au rameau le plus touffu d une 
royale généalogie. Alors, oh alors ! quel diorama de fable à 
pétrifier de jalousie, en plein triomphe, Dionysos au pays 
des gymnosophistes ! L'univers politique eût craqué sous 
son effort, et Rome serait restée dans l'histoire comme un 
de ces mondes distancés qui n'éclairent plus, perdus dans la 
féerie aveuglante d'un astre majeur. L'Empereur le savait, 
il connaissait son fort et son faible, et le tort que l'histoire 
lui avait fait : « Que ne suis-je mon petit-fils », soupirait- 



|_>' t LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



il aux soirs de 1811. C'est à cela qu'il rêve, lui qui rêvait 
si peu, dans le cadre de Meissonnier, et qui impressionne 
tant, quand on regarde. ; . ^ . 

XV11I. — « Que n'ai-je, aurait-il pu dire encore, la réalité 
de cette tradition, dont je me lasse à poursuivre l'idée ! » 
Car c'est là l'enseignement dernier que nous demanderons 
à la vie et aux malheurs de Napoléon, le plus réalisateur 
des Idéologues, comme Socrate fut le plus concluant des 
Sophistes. Nous y découvrons, une fois de plus, que, privée 
de son adhérence avec le fait, l'idée perd sa vertu de pro- 
pagation, inaugure une série nouvelle, qui ne ressemble plus 
à s°a vocation ouverte, et aboutit presque toujours à des 
accidents irréparables. 

Privée de support, l'idée de Tradition devient une idéo- 
logie comme les autres, s'énerve, s'égare et ne guide plus. 
Fourvoyé dans l'idéologie nationalitaire, l'empire napoléo- 
nien marchait aux catastrophes. Qui sait ! Sans ces deux 
trahisons nationalitaires de Bernadotte et de Murât, sans 
ces deux erreurs nationalitaires d'Espagne et de la Papauté, 
peut-être... Mais rien ne tient lieu du fait. L'idée, qui 
explique tout, ne suffit à rien. La tradition ne se remplace 
pas, même par sa désincarnation idéologique. Il y a dans 
la livraison de l'événement par un fait à un autre fait une 
vertu que l'intervention idéologique corrompt ou disloque. 
La tendance de l'Idée sevrée du Fait, quand elle est ser- 
vie par de puissants logiciens - et les Napoléons 1 étaient 
— sera en définitive, au mieux aller, de se résorber en soi. 
De même que Napoléon I er avait fini par s'insérer coûte 
que coûte, d'abord dans le système politique, puis dans le 
système social, enfin dans le système familial des Bourbons, 
de même Napoléon III, hanté à son tour par la Tradition 
idéisée, finira en 1872 par y remonter au cœur de 1 histoire 
capétienne et par y précipiter son idéal, comme le roi de 
Thulé jeta sa coupe merveilleuse dans les profondeurs de 
l'océan, quand il sentit le Moment venu. Es war ein Komg 

in Thule... . ir 
C'est une instructive anecdote que Barrés a recueillie 



LA RÉVOLUTION ET l'eMPIRE 



125 



d'Oscar Havard 1 : Napoléon III, avant de mourir, se con- 
vertissant au régionalisme, aux provinces, aux Etats-géné- 
raux ! 

XIX. — Ils sont bien tous les deux, oncle et neveu, 
les statues resplendissantes et sonores du monde à idées, 
inauguré au xviii 6 siècle, pour masquer, en flattant le 
moindre effort, ce monde des faits, encombrant à manier, 
moins prompt aux épopées parce qu'il requiert un souci de 
toutes les minutes, une invention constante du détail, un 
débarbouillage méthodique de l'événement. La frénésie na- 
poléonienne trahit l'erreur d'une société que fatigue la 
patience des créations, et qui recourt d'instinct à tous les 
procédés qui semblent lui promettre un raccourcissement 
de son effort et une économie de son attention — quitte à 
se casser les reins sur la Cavale de l'Idée. 

Et c'est peut-être, — c'est probablement — pour avoir 
abusé des formules commodes — dont la formule nationa- 
litaire n'est pas la moins séduisante — qu'à notre tour nous 
subissons aujourd'hui le contre-coup des réalités — des 
réalités « imprescriptibles ». 



1. Et qu'il a rapportée dans ses Scènes et Doctrines. 



CHAPITRE VIII 

LA CRISE DE L'IDÉE NATIONALE APRÈS 1815 



I. — L'expérience révolutionnaire, couronnée par l'expé- 
rience napoléonienne, se termina en 1815 après avoir bou- 
leversé l'Europe. Ce bouleversement offrait un aspect natio- 
nalitaire dans tous les sens conservés et périmés du mot. 
Pendant longtemps, en effet, jusques après 1860, le principe 
des nationalités présente à l'imagination politique deux 
côtés que sa contamination trop prononcée avec l'idée d Etat 
et l'idée de souveraineté, rendait solidaires : un côté intérieur, 
démocratique, incarné dans le mot de constitution, et un 
côté extérieur assez volontiers symbolisé parle principe de 
non-intervention. Constitution et non-intervention se recon- 
ciliaient dans la notion de souveraineté nationale et c est 
cela qui, pour nos pères, représenta dans sa plénitude, de 
1815 à 1848 surtout, le Principe des Nationalités, résume 
dans la compétence totale du suffrage universel Rien ne 
devait comprimer la volonté nationale, ni caste (d origine 
étrangère) à l'intérieur, ni Etat voisin à l'extérieur. Boulam- 
villiers, Mably et Rousseau avaient fait les frais, nous le 
savons, de cette idéologie très particulière et très tenace et 
qui maintenant, vulgarisée, ne portait plus aucune marque 
Ni les faits, ni l'intérêt de la France ne s accordèrent 
avec elle. A la chute de Napoléon, quand la nation fut livrée 
dans sa nudité au bon vouloir de l'envahisseur, on sait 
qu'elle n'échappa au partage que par miracle. Ce qui a 
sauva ce ne fut pas le Principe des Nationalités, ce furent la 
sympathie d'un autocrate et une innovation des Bourbons. 



l'idée nationale après 1815 127 



Les légistes royaux, qui, au xv e siècle, avaient inventé le 
Principe des Nationalités pour conserver la Bourgogne, trou- 
vèrent dans le prince de Bénévent un continuateur plein de 
ressources. Pour sauver la France, il inventa, de concert avec 
Louis XVIII, le Principe de la Légitimité. Cet expédient tout 
nouveau, inconnu à l'Ancien Régime, fît fortune au Congrès 
de Vienne. L'Europe lassée y contempla l'image de sa 
quiétude d'antan et s'en rassasia. La France y dut d échap- 
per au démembrement. Une autre cause contribua au même 
effet: entourée d'Etats encore peu travaillés par le principe 
nationaiitaire et à ce titre, peu, point ou mal unifiés, la France 
se dérobait au partage, conjoncture qui ne se fut pas pré- 
sentée un demi-siècle plus tard avec une Allemagne et 
une Italie nationalisées, affamées et compactes. Non seule- 
ment donc le Principe des Nationalités ne sauva pas la 
France mais on entrevoit comment, plus développe, il eut 
contribué à la perdre. , 

II — Une pareille rencontre comporte sa leçon. Uar l évé- 
nement de 1815 ne fait que reprendre, sous une autre forme, le s 
expériences de 1795 et de 1804 qui nous enseignent qu une 
nationalité ni ne se définit par elle seule, m ne se suint a 
elle-même. Une nationalité se définit par ses conditions 
comme par ses besoins. L'idée pure et simple qu'un peuple 
a de la sienne est une idée nécessaire, mais non suthsante, 
qui réclame des annexes, des soutiens et des garanties : 
intérêt stratégique, limites naturelles, solidité du régime in- 
térieur, équilibre international et ainsi de suite. 

Partie de la nationalité pure, à quoi aboutissait 1 expé- 
rience révolutionnaire ? A soumettre la nation française au 
plus grand péril qu'elle eût couru depuis plus de mille ans. 
Pour conserver une nationalité, il est indispensable d em- 
ployer les moyens qui ont réussi à la produire et le senti- 
ment exalté qu'elle a de soi n'est souvent que le signe obscur 
de son esclavage, de sa maladie et de ses risques. Un 
peuple sain échappe à ces crises de la personnalité, a ce 
repliement sur soi-même, qui aboutit à des explosions ter- 
ribles. Ce besoin de s'interroger sans rémission sur son 



128 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



identité, ce souci de rester semblable à soi-même et de ne 
p is faire un geste en dehors du terrain délimite par la 
conscience collective sont le fait d'un tempérament fiévreux 
et l'indice d'un déséquilibre. L'histoire du siècle, tra- 
versée par d'incessantes crises nationalitaires.attestea quel es 
conséquences aboutit une civilisation qui tend à se refondre 
sur ce type, c'est-à-dire à se décomposer en éléments con- 
tradictoires inassimilables, anarchiques et P^oc^s. 

III - Fondée sur lalégitimité, soucieuse avant tout d equi 
libre 'la Restauration assura au peuple français le bientait 
e pîus indispensable de tous qui est de vivre Mais le 
peuple français, travaillé depuis cent années par des ideo- 
R qui correspondaient à des réalités maintenant morte 
prétendait avant tout philosopher. C'était son droit II 
Agissait seulement de philosopher juste La Restoata 
aurait dû le guider dans le jardin des abstractions poli- 
tiques Tout comme l'Ancien Régime elle échoua devant ce 
problème qui consistait à mettre d'accord les besoins de la 
nation avec la façon dont celle-ci les concevait. Cette ditU- 
cul é qui paraît infime, constitue, en réalité, un obstacle for- 
midable, d'où les malentendus les plus funestes surgi- 

r °0n peut d'ailleurs se demander si l'Ancien Régime si la 
Restauration ont eu nettement conscience de ce P^kme 
Les gouvernements de Louis XV, de Louis XVI, de 
Louis XVIII, de Charles X se sont-ils bien représentes 
qu'avec le progrès matériel, la diffusion des richesses et 
Khssement'd'un régime administratif te que Je leur 
une classe nouvelle, la classe des intellectuels naissait, qu 
assumerait désormais la tâche de fournir au peuple des 
idées? Se sont-ils aperçus que de plus en plus, lopimon 
publique spontanée s'effacerait devant 1 opinion publique 
artificielle ? Se sont-ils rendu compte que les idées, une 
fois mises en marche, voyagent pour leur propre compte, 
contractant les alliances les plus bizarres et finissant quel- 
quefois par engendrer des monstres? Se sont-ils repré- 
sentés qu'un pareil état de choses requémt des soms que 



l'idée nationale après 1815 



129 



la censure (annulée d'ailleurs par le favoritisme) ne suffisait 
pas à rendre ? C'est douteux. Ni l'Ancien Régime ni la Res- 
tauration ne paraissent avoir estimé à sa valeur le problème 
de la presse et de Fopinion publique, et cette méconnais- 
sance explique pour beaucoup leur échec. Ils n'ont pas 
compris qu entre la réalité et l'intellect s'interposaient de 
plus en plus des idéologies redoutables dont il fallait guider 
les démarches. Ils ri ont pas su « organiser » 1 opinion. 

Lorsque Chateaubriand, ce tyrannique, ténébreux et 
vain, mais si instructif, Chateaubriand rendit visite à 
Charles X exilé, il rapporte, dans ses Mémoires, toutes 
les attentions dont on l'entoura, mais il note également, 
avec une amertume destinée à rehausser son orgueil, qu'au 
fond tous ces gens-là ne l'avaient jamais coté à son prix : 
« Ils ne firent jamais de différence, ajoute-t-il à peu près, 
entre moi et tant d'autres écrivains. » La réflexion, pour 
amusante qu'elle soit, comporte un grand fond de vérité. 
Généralisée elle confirme cette hypothèse que le malentendu 
entre le peuple et la royauté consista pour beaucoup dans 
un défaut superficiel d'adaptation. 

M est possible que Chateaubriand ait ressentiplus que de 
raison l'incompréhension des hautes sphères politiques vis-à- 
vis de son œuvre — si impolitique d'ailleurs l — mais ce res- 
sentiment est fondé par un autre bout. Chateaubriand méri- 
tait en effet detre capté, coté, utilisé avec des soins tout 
particuliers. 11 en avait le droit, et son dépit ridicule prend 
meilleure forme sous ce jour moins personnel. Mais ni l'An- 
cien Régime, ni la Restauration ne paraissent avoir compris 
cette nécessité. Quand on s'y prêta ce fut sans adresse, comme 
en 1788, lorsque, pour répondre à l'avalanche de thèses ridi- 
cules sur l'origine du pouvoir royal, on fit appel à l'abbé Mo- 
reau, à peu près le seul des historiens de cette époque qui 
L'ait laissé aucun nom. Le Roi français, exact symbole de la 
coordination des autorités sociales — c'est peut-être là la 
meilleure formule de l'Ancien Régime — ne sut pas insérer 
dans son faisceau de forces traditionnelles, par une opé- 
ration inédite, cette autorité sociale imposante, quoique nou- 

9 



130 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



veau-venue, qu'était l'opinion publique, c'est-à-dire, la 
classe remuante des intellectuels. 

Tour superficiel qu'il ait été, le malentendu causa d s 
catastrophes irréparables, car les hommes ne son point 
dociles à la réalité mais à l'idée qu'ils s'en ont. G est un 
S , sur lequel il y a profit à être platonicien. La Res- 
u at on se contenta de réparer les brèches immenses las- 
sée dans la nation par la Révolution et par l'Empire : el e 
nous refit des finances, elle maintint la paix elle recons- 
titua armée, la marine; par une politique extérieure sans 
hpsus elle reconquit à notre pays prestige et considération. 
X réussit donc dans sa tâche essentiel e mais elle ne par- 
vint pas - y essaya-t-elle ? - à inculquer dans 1 esprit 
public que la tâche extraordinaire qu'elle accomplissait por- 
tait au 2îus haut point le caractère national. Orle peuple fran- 
S en 815 comme en 1760 ou en 1789, continuait a subir 
fvec violence le travail intérieur de cette idée volcanique 
IV - C'est ainsi que 1815 trouvait réalisés, et au dela,le 
chapitres les plus audacieux des cahiers de doléances de 
ïX est ain'si que la sécurité, l'abondance la 
Laissaient peu à peu, mais une idée, une idéologie 1 déc- 
rie nationale, s'interposait entre l'imagination publique et 
fa réai pou tout déformer à travers elle On v it les erreurs 
de Boùlainvilliers sur la constitution de la nation française 
Doublement reprendre de la vogue, mais acquem une 
virulence qu'elles n'avaient jamais possédées et 1 on s. 
l ouve derechef transporté dans un paysage in ellectue or 
semblable à celui qui, de 1760 à 1789, prépara la subversion 

^rrLTtoSte révolutionnaire n'avaitguère permis à 
l'histoire de développer ses larges hypothèses. G es en pn- 
o et dans la perspective de l'échafaud qu'il devait gavir 
aue Thouret, député de Rouen, composa pour son fils un 

ET n U S» in-esÏÏtÏ £ beau^p furent les 
Esls de Chateaubriand, mais ils ne marquèrent point. Les 



l'idée nationale après 1815 



131 



événements, trop pressés, ne permettaient guère à la 
réflexion de quitter le présent. Cependant Bonaparte, plus 
désireux que ses prédécesseurs de voir justifier sa poli- 
tique par des arguments d'histoire, s'adressa dans ce dessein, 
en 1804, à un personnage étrange et quinteux,le comte de 
Montlosier (1755-1838), ancien député de la noblesse aux 
Etats généraux, qui était rentré de l'émigration féru de 
préjugés nobiliaires qu'il chercha, dans son ouvrage, à systé- 
matiser et à répandre. Gomme bien on pense, sa thèse n'agréa 
point aux autorités impériales qui l'examinèrent en 1807 et 
et ce n'est qu'en 1814 que le livre put être imprimé sous 
ce titre : De la monarchie française depuis son établisse- 
ment jusqu'à nos jours, Bonaparte se contenta de faire 
rédiger pour les écoles une suite aux ouvrages de Velly, de 
Millot et de Hénault. 

VI. — La thèse de Montlosier témoignait d'une outrecui- 
dance peu banale : « selon lui, le vrai peuple français, la na- 
tion primitive, c'était la noblesse, postérité des hommes libres 
des trois races mélangées sur le sol de la Gaule ; le tiers 
état était un peuple nouveau, étranger à l'ancien, issu des 
esclaves et des tributaires de toutes les races et de toutes 
les époques. » On devine à quelles conséquences politiques 
tendaient de pareilles prémisses. Ce qu'on ne devine pas, 
c'est la truculence des expressions par lesquelles Montlo- 
sier traduisait son mépris aristocratique. 

Augustin Thierry, qu'elles surexcitaient abondamment, 
en avait composé, à temps perdu, un recueil d'apostrophes 
cinglantes : « Race d'affranchis, race d'esclaves, arrachés 
de nos mains, peuple tributaire, peuple nouveau, licence 
vous fut octroyée d'être libres, et non pas à nous d'être 
nobles : pour nous tout est de droit ; pour vous tout est 
de grâce. Nous ne sommes point de votre communauté ; 
nous sommes un tout par nous-mêmes. Votre origine est 
claire ; la nôtre est claire aussi : dispensez-vous de sanc- 
tionner nos titres, nous saurons nous-mêmes les défendre. » 
Ces sottises, qui n'inclinaient guère les esprits à compo- 
sition, furent adoptées par la majorité des historiens : abso- 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



lutistes dont elles gonflaient les prétentions, libéraux dont 
elles envenimaient les griefs. 

Ce système, conclusion frénétique des outrances de Bou- 
lainvilliers, coupait en deux la nation. Montlosier l'expose 
en propres termes : « Deux peuples divers figurent dans 
l'Etat », différents par les aptitudes et par la race. Le nom 
de Francs, poétisé par Chateaubriand, devenait, dans les 
polémiques qui suivirent le retour des Bourbons, comme 
le synonyme de nationalité privilégiée. 
• VIL — L'année 1820 marque l'apogée de cette ample mé- 
prise. C'est alors que Guizot( 1787-1874) publie son pamphlet 
Du gouvernement de la France depuis la Restauration, où la 
lutte des intérêts prétendait traduire un conflit de races : 
« La Révolution, y est-il dit, a été une guerre, la vraie guerre, 
telle que le monde la connaît, entre peuples étrangers. De- 
puis plus de treize siècles, la France en contenait deux, un 
peuple vainqueur et un peuple vaincu. Depuis plus de treize 
siècles, le peuple vaincu luttait pour secouer le joug du 
peuple vainqueur. Notre histoire est l'histoire de cette 
lutte... C'est une chose déplorable que la guerre entre deux 
peuples qui portent le même nom, parlent la même langue, 
ont vécu treize siècles sur le même sol. En dépit des causes 
qui les séparent, en dépit des combats publics ou secrets 
qu'ils se livrent incessamment, le cours du temps les rap- 
proche, les mêle, les unit par d'innombrables liens, et les 
enveloppe dans une destinée commune, qui ne laisse voir, a 
la fin, qu'une seule et même nation, là où existent réel e- 
ment encore deux races distinctes, deux situations sociales 
profondément diverses... Francs et Gaulois, seigneurs et 
pavsans, nobles et roturiers, tous, bien longtemps avant la 
Révolution, s'appelaient également Français, avaient ega^ 
lement la France pour patrie. Mais le temps, qui féconde 
toules choses, ne détruit rien de ce qui est... La division 
primitive a résisté ; et lorsqu'en 1789 les députés de la 
France entière ont été réunis dans une seule assemblée, 
les deux peuples se sont hâtés de reprendre leur vieille 
querelle : le jour de la vider était enfin venu. » 



L'iDÉE NATIONALE APRES 1815 



133 



Jamais Guizot, illusionné par Mably dont il appréciait la mé- 
diocrité paresseuse, n'a exposé avec plus d'éloquence son 
svstème de la dualité nationale qui aboutissait à faire de la 
Révolution « la revanche des vaincus », formule que ses 
travaux postérieurs, ses histoires de la civilisation euro- 
péenne et de la civilisation française, parues de 1820 à 1830, 
atténueront, élargiront, éclairciront, mais ne supprimeront 
jamais. 

VIII. — En même temps que Guizot, Augustin Thierry 
(1795-1856) soutenait la même gageure dans ses articles du 
Censeur européen : «Nous croyons être une nation, déclarait- 
il, et nous sommes deux nations sur la même terre, deux 
nations ennemies dans leurs souvenirs, inconciliables dans 
leurs projets : l'une a autrefois conquis Fautre, et ses des- 
seins, ses vœux éternels sont le rajeunissement de cette 
vieille conquête énervée par le temps, par le courage des 
vaincus et par la raison humaine. » Dans une image sai- 
sissante, il représente une autre fois Jacques Bonhomme, 
battu, conquis, asservi, essayant néanmoins de s'affranchir 
et y parvenant presque au cours des siècles. 

Deux années auparavant (1818), l'historien Naudet, dans 
son Mémoire sur YEtat des personnes en France sous les 
rois de la première race, soutenait que les Gaulois avaient 
été non seulement conquis mais « dégradés ». Que d'exagé- 
rations la passion politique imposait à l'histoire ! 

En dépit de la renaissance des idées romanistes de du 
Bos, qui, dès 1829, par Raynouard, dès 1836, par Fauriel, 
et toute une légion de juristes disciples de Savigny, 
reprennent vie et croissance, ce seront pendant de longues 
années les théories de Boulainvilliers, de Montlosier, de 
Guizot et de Thierry première manière qui s'imposeront à 
la créance publique, avec leur corollaire mi-politique mi- 
ethnique de la dualité des races en France. Balzac s'empa- 
rera de cette thèse et en fera la clef de voûte de son chef- 
d'œuvre, les Paysans, où il représente la grande propriété 
comme le résidu social de la conquête, l'héritière de toutes 
ses vertus, sa continuation et son empreinte sur la terre. 



134 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



I ne nav«ans soutenus par le Code civil, ouvrage de leur 
à l'assaut de cette citadelle de l'étranger 
et, en la détruisant, inaugurent par le partage egalitaire 
le droit de l'avenir (1845). , 

IX - Une telle énergie de conceptions et d images n est 
due' la translation dans le domaine idéologique des violences 
concrètes dont la France était accablée depuis 1789 Les 
«ils.les confiscations, les interdits répétés des partis contre 
d'autres partis avaient pendant des années crée dans la 
nation un état peu différent de ce qu'il eût ete dans le cas 
d'un déchirement de peuples. L'invasion finale compléta 
la vérité du tableau et frappa l'imagination des hommes à 
idées. Augustin Thierry - dont l'influence sur toute 
l'idéologie nationalitaire au xix' siècle sera énorme - ne 
s'explique pas sans cette intervention des faits dans eur 
brutalité. Il occupaiten 1815 àCompiègne une modeste place 
dans l'enseignement. Les scènes d'invasion dont il lut 
alors le témoin (Renan l a très bien compris) « lui apprirent 
la loi de la conquête, de même que la réaction féodale qui 
suivit le retour de l'ancienne dynastie lu. en montra les 
conséquences sociales les plus éloignées. » 

La lecture de Chateaubriand, de Walter Scott et la tra- 
dition de Boulainvilliers firent le reste. 

X - Jusqu'où une pareille doctrine ne prolongea-t-elle 
pas "ses ramifications! En 1860, dans le premier ouvrage 
publié en France sous le titre Du principe des Nationalités, 
son auteur, un ancien ministre qui fut aussi homme d érudi- 
tion, M. Maximin Deloche, expose en propres termes que 
l'origine du Principe des Nationalités doit être recherchée 
d'abord dans « le développement, chez les races barbares 
venues sur notre sol, de l'idée d'une supériorité native du 
conquérant, du pouvoir souverain du seigneur sur sa terre, 
source de la féodalité », puis, dans « la réaction des races 
indigènes contre cette domination des envahisseurs, reaction 
qui, de siècle en siècle, s'est accrue et a fin. par emporter, 
en 1789, les derniers débris du régime féodal. » La filia- 
tion est achevée. Le cycle est fermé 



L IDEE 



NATIONALE APRES 1815 135 



Par l'enchaînement que je m'attache à décrire, on saisit 
mieux dans quelle atmosphère ambiguë, parfois suspectent 
de quels éléments composites, nullement fortuits en eux- 
mêmes, mais imposés par les hasards du développement 
politique, le Principe des Nationalités s'est forme ; dans 
quelle étroite dépendance, à sa naissance tout au moins, 
vivent chez lui les deux idées, en apparence si étrangères 
mais étroitement réunies par des théories excessivement 
anciennes, de race et de liberté, et combien d émotions, 
combien de concepts il met en exercice. 
' XI. — En résumé, après 1815, comme en 1789, on se repré- 
sentait l'état de la France comme portant la vive empreinte 
d'une conquête périmée depuis mille ans. En généralisant 
cette hypothèse, on la transportait aux autres peuples. Dans 
son Histoire du Bas Empire (1819), M. de Ségur en établis- 
sait le fondement historique. Saxons dans la Bretagne, Francs 
dans la Gaule, Lombards en Italie avaient réduit en escla- 
vage les vaincus. Ce système, Augustin Thierry, après en 
avoir éprouvé l'efficacité en Angleterre, en cherchera jusqu en 
Espagne une application irréalisable, mais susceptible de lui 
expliquer l'état social et politique de cette péninsule. Par- 
lant en 1820 delà Description des États-Unis de M. War- 
den il écrira : « L'Amérique a rejeté hors de son sein la 
nation qui s'y prétendait maîtresse et c'est depuis ce jour 

qu'elle est libre. » 

En définitive, des conceptions historiques outrées ou iau- 
tives tendaient à représenter la situation des nations occi- 
dentales dépourvues du suffrage universel comme peu diffé- 
rente, en théorie, de celles des Grecs, des Hongrois et des 
Arméniens conquis et opprimés par des races étrangères. 
Les revendications contre cet ensemble chaotique s'appelaient 
toutes du même nom l 

XII. — Dans ces conditions, le Principe des Nationalités 
occupait le champ tout entier de la politique intérieure et 
extérieure. Il était tout, au moins en espérance. 



136 



LE DEVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



Des potentats, dans vos cités en flammes, 
Osent, du bout de leur sceptre insolent 
Marquer, compter et recompter les âmes 
Que leur adjuge un triomphe sanglant 
Faibles troupeaux, vous passez sans défense 
D'un joug pesant sous un joug inhumain 
Peuples, formez une Sainte Alliance 
Et donnez -vous la main. 

C'est à cette époque que le Principe des Nationalités prend 
chez nous la forme bizarre qu'il a conservée par dégrada- 
tions successives jusqu'au début du xx e siècle : en même 
temps qu une affirmation démocratique, il est, par la même 
opération, une affirmation territoriale : Suffrage univer- 
sel et frontières de 1802 se tiennent, car les droits natio- 
naux ne sont pas moins lésés par le régime censitaire que 
par les amputations que les traités de 1815 imposèrent 
à la France rhénane. 

L'avenir se chargera de décoller l'un de l'autre ces élé- 
ments disparates dont une catastrophe historique avait pour 
notre dam réalisé la jointure. Car la situation faite à la 
démocratie française prussianisée sur le Rhin et à la démo- 
cratie de l'intérieur maîtresse de ses protestations ne se 
ressemblait d'aucune sorte. Elles n'avaient guère de com- 
mun qu'un sentiment de malaise. Mais là s'achevait l'iden- 
tité. 

XIII. — L'erreur des hommes de 1815 fut de croire qu'on 
pouvait redresser le double tort dont ils se plaignaient par 
des mesures dont le progrès démocratique, par sa seule 
vigueur, ferait les frais. Ils ne comprirent absolument rien 
aux phénomènes nationaux. Tandis en effet que les Franco- 
rhénans annexés à la Prusse devaient tôt ou tard se prus- 
sianiser, sous l'influence de la force qui en de semblables 
matières prononce le dernier mot, un sort bien différent 
attendait les revendications démocratiques des Français de 
France, revendications que l'idéologie va du reste tourner 
contre leur rêve ! Au lieu de prendre des mesures diplo- 
matiques et militaires efficaces pour recouvrer nos terri- 
toires perdus depuis le v* siècle et depuis 1815, les libéraux, 



l'idée nationale après 1815 



137 



hallucinés, se figurèrent en effet qu'à force de pacifisme ils 
inaugureraient en Europe la démocratie intégrale et que 
les nations triomphantes parleur verbiage leur restitueraient 
ipso facto la France totale. 

Jamais idéologie ne se battit de meilleur cœur contre son 
propre idéal. Avec ses conclusions sur le dualisme des races 
en France, avec ses rébellions incessantes contre le gouver- 
nement, l'idéologie nationalitaire affaiblit l'armée, gage de 
notre revanche, et la dynastie, symbole de notre avenir. En 
même temps, elle contribuait à fortifier celui de nos voisins 
dont l'anéantissement devait nous tenir lieu de philosophie 
et suffire à nous indemniser. 

XIV. — De tous les pauvres d'esprit de cette lamentable 
époque, Béranger fut sans contredit le plus choyé par une 
opinion dont personne au pouvoir ne se souciait intelligem- 
ment de guérir les maladies, et ce furent des couplets de 
son inspiration qui nous conduisirent à Sedan après nous 
avoir gratifiés de Sadowa. 

Lorsque Emile Ollivier, qui avait conservé de son minis- 
tère un souvenir aussi absorbant que Cicéron de son con- 
sulat, entreprit de rédiger son Apologie et, riche d'une 
expérience d'après coup, moins forte pourtant que la vanité 
de ses erreurs, écrivit cette longue et remarquable histoire 
de Y Empire libéral, où brillent tant de vues exactes et où 
l'on trouve tant à apprendre, avec l'espèce de génie qui le 
dominait et qui lui donne une place supérieure à celle de 
la plupart de ses contemporains, il sentit d'abord quel rôle 
devait tenir dans notre histoire le Principe des Nationalités. 
Il y consacra le premier de ses quinze volumes, comme un 
porche par où tout le reste devait suivre. 

Peu importe pour le moment le sens donné par cet his- 
torien au mouvement dont il fut un instant si grave. Ce 
qu'il importe de retenir c'est la connexion qu'il établit entre 
l'agitation de 1815 et notre débâcle de Sedan. Gela est juste. 
Cela est dans la nature. 



CHAPITRE IX 



LE COUP DE CANON DE NAVARIN 



I _ Il v a deux choses que ne peut faire l'idée nationa- 
aire : 1* s'arrêter quand elle est partie ; 2' borner ses 



li taire 

effets à soi seule 



ettets a soi seuic. ... „ 

Le principe qu'elle recèle est un principe de mouvement 
qui la pousse à se répandre. Ce n'est pas le raisonnement 
qui nous enseigne cette vérité, c'est l'expérience. Le rai- 
sonnement vient ensuite en confirmer les leçons. Au pre- 
mier abord il nous inclinerait plutôt vers une solution con- 
traire Il semble en effet qu'en se délimitant, - ce qui est la 
première besogne quand elle s'affirme -une nation se res- 
treint et ménage les droits du voisin. En fait, ce premier 
moment du Principe, ce moment idéaliste et pacifique ce 
moment enregistré chez nous par le décret du 22 mu 1790, 
dure peu. Une phase d'expansion farouche succède bientôt 
à ce début restrictif. Les nations voisines sont molestées. 
Nous connaissons ce progrès. 

Gardons-nous d'ailleurs de le confondre avec le progrès 
ordinaire de la conquête. Les grands capitaines obéissent a 
des mobiles différents de ceux qui animent 1 expansion 
nationalitaire, des mobiles d'ordre moral, ambition, vanité, 
désir de gloire et de richesse. L'expansion nationalitaire 
introduit dans cet ensemble un élément physiologique, 
porteur d'une intolérance inconnue aux conquêtes banales. 
Le choc n'a plus lieu d'Etat ou d'homme à peuple, il a lieu 
de nation à nation, il est aveugle et sans quartier 

L'histoire abonde en conquêtes : Rome s empara de terres 



LE COUP DE CANON DE NAVARIN 139 

immenses sans prétendre à nationaliser les vaincus. Les 
vaincus se naturalisèrent. Les conquêtes contemporaines, 
plus ou moins contaminées par l'idée nationahtaire,ont pro- 
voqué des réactions formidables de la part des peuples 
asservis. Là où les Bourbons, avec leur souple système, 
arrivaient à créer un empire fédératif si puissant, si peu 
visible et si réellement national, Napoléon, porté par la marée 
nationalitaire, aboutit à nationaliser contre nous la con- 
science des peuples voisins, c'est-à-dire à les unifier et a les 
doter à leur tour d'une force d'expansion incoercible. G est 
ce que Lamartine a si bien exprimé quand il a dit de ce 
grand homme « qu'ayant soulevé les nationalités, les natio- 
nalités l'engloutissaient ». 

IL— Il les avait soulevées de deux façons, déjà échan- 
tillonnées d'ailleurs par la Révolution, qu'il continua, en 
les exaltant et en les tyrannisant, Il excita outre mesure 
l'amour des Français pour la gloire et leur sentiment d'être 
un grand peuple. Pour la première fois depuis Charlemagne, 
il fit dépasser à nos administrateurs les frontières tradi- 
tionnelles de la Gaule. En donnant à une portion de la pénin- 
sule voisine le nom de royaume, il exalta aussi le patriotisme 
italien et prépara la « résurrection ». En reformant une 
Pologne, il accomplit un autre geste nettement nationali- 
taire. Que dire de son activité en Egypte, en Saxe, en Ba- 
vière, en Allemagne dont il supprima la poussière de princes 
pour l'acheminer vers l'union ? 

L'opinion française après 1815 ne veut guère retenir que 
ce côté de l'œuvre révolutionnaire et napoléonienne. En se 
rappelant ce passé si proche, elle chante avec Béranger : 

Les nations reines par nos conquêtes 
Ceignaient de fleurs le front de nos soldats 1 

et trouve dans ce tableau une raison de plus de remettre 
sa destinée au Principe des Nationalités, dans la persuasion 
qu'en se confiant à la Sainte Alliance des Peuples, la France 
y trouvera un aréopage de débiteurs reconnaissants. Elle 



Î40 



LE 1) É V KT.OPPEMENT DE l'ïDÉE 



négEge trop l'autre aspect, tyrannique et provocateur, 
fâcheusement illustré par la guerre d'Espagne, la campagne 
de Russie, l'interdit du pape, la sécession des cantons suis- 
ses, la révolte du Tyrol, la volte-face allemande et la guerre 
de libération prussienne. 

C'est Bunsen \jui, parlant de ce « profond abaisse- 
ment » où fut réduite la Prusse de 1807 à 1815, ajoute, 
en une des heures décisives où se constitua la Prusse ac- 
tuelle : « Ce qui veut vivre aujourd'hui, ce qui est destiné 
à vivre, ce qui doit nécessairement vivre, a été enfanté alors 
dans les larmes, dans la prière, dans le sang, mais aussi 
dans la foi à cet idéal de liberté, car c'est en le saluant et 
en le pratiquant que s'est constituée la conscience de la 
patrie, la conscience d'une nation libre. » Tout comme les 
paysans du Limbourg et du Luxembourg en 1794, les ho- 
bereaux et les étudiants brandebourgeois en 1813 retour- 
naient contre la France l'idée nationalitaire de liberté et 
justifiaient cruellement ce mot de l'Empereur aux Suisses 
sur « la longue suite d'événements, de malheurs, d'efforts, 
d'entreprises de la part d'un peuple », nécessaire pour acqué- 
rir la stabilité nationale. 

III. En 1815, on chasse ces souvenirs trop cuisants : 

l'ombre de l'Empereur prisonnier suffit à soutenir la machine 
hétéroclite où l'opposition libérale loge tous ses espoirs sous 
l'étiquette de -Principe des Nationalités. De 1817 à 1825 
parurent coup sur coup des publications bien faites pour 
renforcer cet état d'esprit : ce furent les Lettres du Cap de 
Bonne-Espérance (1817), les Lettres sur les Cent Jours de 
Benimin Constant (1820), Napoléon en exil par O'Meara 
(1822), le Mémorial de Sainte-Hélène de Las Cases (1823), 
les Dictées de Sainte-Hélène de Montholon (1823), les 
Mémoires d'Antommarchi (1825). Tous ces écrits ; où l'Em- 
pereur s'accusait, flattait, atténuait, se mouvaient déjà 
dans la légende : « Si le ciel m'eût fait prince allemand, 
j'eusse gouverné infailliblement les trente millions d'Alle- 
mands réunis... ils ne m'eussent pas abandonné» —«Rome 
est la capitale que les Italiens choisiront un jour »— L'Es- 



LE COUP DE CANON DE NAVARIN 



141 



pagne avait été sa faute, « son chancre dévorant ». L'Em- 
pereur souhaitait le rétablissement de la Pologne et don- 
nait à la frontière du Rhin la garantie elle-même de la 
« Providence ». 

Ces hautes conversations, où Ton surprend mieux que nulle 
part ailleurs le travail par où les événements se transforment 
en idées motrices, proposaient à l'avenir — faut- il dire propo - 
saient ? faut-il dire imposaient? — un programme où les natio- 
nalités figuraient au premier plan. Elles terminent dune façon 
grandiose cette période extraordinaire qui, de 1760 à 1820, 
transforme la face de l'Europe. La plupart des concepts qui 
ont mûri durant ce laps de temps, et notamment celui de 
nationalité, en dérivent. Leur dernière mue remonte à Na- 
poléon, au Napoléon Enchaîné de Sainte-Hélène qui n'avait 
plus pour empire que l'imagination des hommes, et qui en 
abusa. Au milieu des soirs fiévreux de Longwood, au tra- 
vers de cette vie rageuse dont Gourgaud nous a conservé de 
tragiques photographies, il trouvait encore le moyen de 
fabriquer, pour f exportation, des images pleines de mouve- 
ment et de bruit, mais que sa volonté, son isolement et 
enfin ce je ne sais quoi d'apaisé qui monte de la grandeur 
de l'Océan, rendaient sereines et majestueuses. Gomme une 
constellation fulgurante, comme une nouvelle Croix du Sud, 
l'Europe de Demain, soutenue par la main de fer de l'Em- 
pereur, s'élevait de l'horizon des mers et regardait les 
« peuples » fixement. 

Quand ceux-ci, éblouis par le mirage, reportaient leur 
regard sur la terre, leur déception éclatait. Ils ne se deman- 
daient pas si cette poésie qui berçait leur imagination poli- 
tique leur apporterait, à l'usage, des bienfaits ou des cata- 
clysmes ; il leur suffisait de céder à son prestige pour 
conclure à sa bienfaisance, et à ruminer ses promesses pour 
se trouver malheureux. Jamais il n'y eut dans notre his- 
toire désaccord pareil entre le désirable et le désiré. 

IV. — Car l'Europe du congrès de Vienne, l'Europe des 
diplomates, l'Europe des experts, l'Europe des responsa- 
bles et des ambitieux, l'Europe de la Sainte Alliance en un 



I/O LE DÉVELOPPEMENT DE L IDÉE • 

mot, édiliée soi-disant pour maintenir la paix, était redeve- 
nue bien vite le champ clos où rivalisaient comme d habi- 
tude les forces concurrentes qu'elle prétendait réunir Tous 
ces congrès d'Aix-la-Chapelle, de Troppau, de Laybaçh, 
farcis des intrigues les moins avouables, ne s'occupaient des 
nations que pour en mesurer la puissance ; — qu'y a-t-il 
de changé en Europe depuis un siècle ? et qu est-ce quun 
siècle de plus y changera ? 

Usée avant d'avoir servi, la Sainte Alliance' se transforma 
bien vite en un faisceau errant de diplomates, une espèce 
de congrès ambulant et récurrent où se joua 1 éternelle 
partie de la force. Mais par là même qu'elle était une cau- 
serie et un point de contact, elle réussit à sauvegarder la 
paix, qu'elle mettait périodiquement en péril, se constituant 
Loi-même son propre contre-poison. Elle biaisait d ailleurs 
avec les préjugés en préposant à la fratern.te des peup es 
une fraternité de rois. Conçue comme un rempart contre 
la France, du jour où Alexandre y fit pénétrer les Bourbons, 
elle se changea du coup, par le jeu de la surenchère fran- 
cophile, en un instrument trèscapablede sécurité française 
Concurremment à ce progrès, la Sainte Alliance évoluait 
dans une antre direction : destinée au début par Alexandre 
à l'affranchissement des chrétiens orientaux, puis accaparée 

1. A proprement parler la Samle Alliance est une sorte de déclaration 

SamUAlUance'ne . comportait aucune stipulatio a conc re te » Y. d I. 

Brien). Tous les souverains d'Europe , -uf rég -t^d Angle^ ^ y 

SÏÏ^^S A»-ce devint - asse, 

indûment - le symbole de l'esprit de réactmn. 

C'est plutôt le "directoire européen «qu, auraient^ 
organisation data du second traité de t-arib K An2 . le f erre Autriche, 
décida.! que les quatre confédérés de ».^^ A ^SSU ^ur e z- 
Prusse, Russie, demeureraient .unis ^une manie P ^ ^ pé _ 

rantir le statu quo imposé par eM. L article p j , ^ 
rl0 dicité de < :on « rè ^ eu ; 0 P/ h e " s ,^ S et C ° d n e S Vérone (1822) sortiront de ce 



LE COUP DE CANON DE NAVARIN 



143 



par Metternich contre les peuples d'Italie, d'Espagne, d'Al- 
lemagne et des Balkans, elle fïnit,sous l'influence anglaise, 
par favoriser l'indépendance des colonies américaines. Voilà 
dans quel milieu très réaliste se rétablit (Laybach, 1821) 
l'influence de notre pays. 

V. — L'opinion publique, envahie par des préoccupations 
plus exigeantes que la seule renaissance du prestige national, 
ne choisissait dans cet ensemble quece qui flattait sa passion, 
et condamnait le reste avec véhémence. Elle se repaissait 
de la lutte entreprise dès 1810 au Mexique par les colonies 
espagnoles révoltées et qui prenait de jour en jour plus 
d'ampleur, elle s'énervait de Pologne, de Grèce, elle s'intoxi- 
quait d'Italie. A la fin de son Histoire de deux peuples Jac- 
ques Bainville a magistralement mis en lumière cette «ma- 
ladie de 1815 » qui « nous poussait à travailler contre notre 
bien le plus évident ». 

Si encore la manie publique s'était bornée à des expé- 
riences de laboratoire ! L'une de celles-ci mérite au moins 
d'être signalée. C'est en 1822 qu'on amorça en Afrique, 
avec la République de Libéria, un embryon d'irréden- 
tisme nègre, où les esclaves américains accourraient se ré- 
générer comme dans un bain de jouvence. On sait ce que 
donna à l'usage ce sionisme a la bamboula — de facture 
très réaliste dans l'esprit de l'impérialiste Monroe. 

Combien plus sensées apparaissent aujourd'hui les ins- 
tructions envoyées par Talleyrand et La Besnardière aux 
plénipotentiaires du congrès de Vienne et où, sans théories, 
sans prétentions, on évaluait les forces de chacun et le moyen 
de les opposer les unes aux autres dans l'intérêt du pays : 
« Méfiez-vous de la Prusse ; elle convoite la Belgique, 
Mayence, la Saxe. » Or, l'opposition nationalitaire, de 1815 
à 1848 et à 1866, ne cessa de traiter la Prusse en enfant 
chéri, la Prusse libérale, la Prusse nationale, la Prusse pro- 
gressive, la Prusse protestante et philosophe. Quelque pu- 
bliciste, bien stylé par Talleyrand, aurait dû donner le 
change à l'opinion et lui représenter, d'après les termes 
mêmes dont se servaient Talleyrand et La Besnardière, 



Ai 



LE DÉVELOPPEMENT DE l'ïDÉE 



« que ce qui était de l'intérêt des petits Etats l'était aussi 
de la France ». Maison se souciait peu d'éclairer 1 opinion 

publique. . 

VI —La première rencontre entre les deux tendances se 
produisit en 1823 à propos de l'expédition d'Espagne. Cha- 
ieaubnand y cherchait un dérivatif aux passions nat.onali- 
taires : il en provoqua la recrudescence. Un débat violent et 
confus s'éleva en elfet autour du droit d'intervention, dont 
les nationalitaires niaient le légitime exercice en Espagne 
tandis qu'ils le réclamaient pour laMorée. Louis Blanc sys- 
tématisera plus tard cette contradiction, quand il soutien- 
dra, dans son Histoire de dix ans, que l'intervention n e S t 
illégitime que si elle contrarie le Principe des Nationalités 
C'était aboutir à une révolution diplomatique : il n y aurait 
eu d'Etats valables, suivant cette thèse, que les Etats na- 
tionalitaires et il fallait, dans ces Prolégomènes a toute 
Diplomatie future, commencer par les dégager du chaos. 
L'existence cédait le pas à sa justification idéologique ! Le 
réel devait disparaître. . . 

L'aifaire tourna par un autre biais au contentement des 
nationalitaires : inquiet du renouveau de l'influence fran- 
çaise dans la péninsule, Canning reconnut par depit l indé- 
pendance des colonies espagnoles (i" janvier 1825). Ce geste 
mettait lin d'ailleurs à de très laborieuses tergiversations 
Dès 1818, les Etats-Unis impérialistes avaient notitie a 1 Eu- 
rope qu ils n'admettraient son intervention dans les dith- 
cultés américaines de l'Espagne que dans le sens d une abdi- 
cation espagnole. Or, au congrès de Vérone le tsar avait fa. 
approuver l'idée d une intervention en Amérique contre les 
colons rebelles. Le geste anglais, à triple détente, hum.ha.t 
la France, la Russie, l'Espagne, mais il sauvegardait a paix 
mondiale 11 constituait aussi une victoire intéressante pour 
le principe nationalitaire, qui, dans la circonstance, prenait 
pour nous une physionomie bien peu nationale. 
P vil -Les affaires de Grèce devaient lui en procurer une 
seconde, plus enjolivée et plus harmonieuse L événement 
chante encore dans toutes les mémoires. Ce fut une aven- 



LE COUP DE CANON DE NAVARIN 



145 



ture diplomatique fort compliquée et qui traîna longtemps 
avant de se dénouer. Les trois puissances (France, Angle- 
terre et Russie) qui, par le traité de Londres du 6 juillet 
1827, avaient fini, après six années de négociations, par 
décider une intervention en Turquie, y apportaient des 
intentions bien diverses, la Russie sa soif de conquêtes et 
sa passion d'orthodoxie, l'Angleterre son souci de sauve- 
garder l'Empire du Sultan, la France le désir de le dislo- 
quer pour modifier au détriment de l'Angleterre l'équilibre 
de la Méditerranée. La bataille de Navarin, où périt la flotte 
ottomane et où rebondit la cause de la liberté hellénique, 
résulta d'un mauvais tour joué aux Anglais par l'amiral de 
Rigny sur les indications de Charles X. 

L'opinion applaudit dans cette bataille des tendances na- 
tionalitaires que, seule, une philosophie de l'histoire très 
désinvolte peut y mettre. Il en est de Navarin comme de 
la politique américaine de Canning : les nations qui en 
résultèrent apparaissent comme des moyens, non comme 
des buts, et le langage nationalitaire dont on se sert à leur 
occasion est un langage convenu, un vocabulaire ésotérique, 
une sorte dérègle du jeu, où aucun des contractants ne se 
laisse prendre, mais de nature à tromper les badauds. 

« Le canon de Navarin, s'écria le poète bonapartiste, 
Pierre Lebrun, a commencé une ère nouvelle et annoncé 
l'avènement triomphal de l'opinion publique. » C'était beau- 
coup dire. En tout cas, il coïncide, ou peu s'en faut, avec la 
chute du ministère conservateur Villèle, d'inspiration si 
pratique que d'aucuns n'hésitent pas à le qualifier de maté- 
rialiste. Le libéral Martignac poursuivit sagement l'œuvre 
commencée. 

Un Etat nouveau était né (1829) dont Metternich quali- 
fiait les nationaux, quelques années auparavant, de « sujets 
rebelles » ; il était né, par la vertu de la nationalité, cela 
est sûr, mais grâce aussi à la connivence d'une politique 
supérieure d'équilibre et d'agrandissement. Au début du 
xvn e siècle, le Portugal ne s'était pas dégagé par d'autres 
moyens de l'emprise castillane. Néanmoins l'opinion publique 

13 



14G LE DÉVELOPPEMENT DE l'iDÉE 



du xix% incapable de discerner les phénomènes particuliers, 
prétendit que le cas hellénique constituait avant tout une 
victoire de son Principe favori. Bien des optimistes incli- 
naient à céder davantage à ses désirs. 

VIII. — Charles X en personne sembla, en 1829, se ran- 
ger dans leur parti en appelant au pouvoir le prince de Poli- 
gnac dont les plans d'expansion du côté de la Belgique 
ont été appréciés, tantôt avec sympathie, et tantôt avec 
rigueur. Comment savoir? Certes il y a des points de con- 
tact entre le programme de Polignac et celui de Napo- 
léon III. De l'échec du second faut-il induire nécessaire- 
ment la malfaisance du premier? En tout cas, de la part de 
Charles X, le choix d'un ultra comme Polignac n était pas 
si mauvais pour exciter en Belgique une révolution qui ne 
pouvait être que cléricale. Et puis il faut faire ici une dis- 
tinction qui touche de près à l'essence du Principe des 
Nationalités et à l'un de ses côtés les plus troubles. 

Pour condamner les projets de Polignac -dont certaines 
parties frisaient l'absurde, il faut bien le reconnaître - on 
allègue que, fondés sur le principe des compensations, et 
notamment de compensations à la Prusse, ils aboutissaient 
à reprendre la politique révolutionnaire et napoléonienne 
des grosses agglomérations qui nous avait déjà tant nui et 
qui nous nuira encore davantage. 

Faut-il aller si loin et ne peut-on faire valoir : 1° que les 
projets de Polignac ne constituaient que des propositions 
sujettes à retouche. La Russie, à qui elles étaient destinées, 
n'eut pas même à se prononcer par suite de la conclusion 
du traité d'Andrinople; 2° que l'acquisition de la Belgique 
aurait probablement modifié en notre faveur le cours des 
événements futurs ; 3° que Charles X, dont le trône ne devait 
rien au principe nationalitaire, aurait continué sans doute a 
contrôler de haut cette idéologie et à modérer sa périlleuse 

ardeur. m . _ , . . . , 

!X — Discussion d'ailleurs superflue ! L opinion libérale 
accomplissait à cette minute même, au détriment de Poli- 
gnac et de ses projets, le geste que Napoléon mourant lui 



LE COUP DE CANON DE NAVARIN 



147 



avait prescrit. Au cours de cette comédie tragique, où les 
illusions se disputent avec des ombres et de fausses lueurs, 
la Révolution de 1830 marque une des farces les plus téné- 
breuses dont l'action générale mettra les détails en relief. 
C'est au nom, en effet, du développement national que les 
insurgés renversent Polignac, qui seul pouvait leur donner 
la Belgique et qui sait ? peut-être le Rhin. Ils volent aux 
frontières quand leur folie leur interdit précisément la plus 
humble tentative d'expansion. 

Les mots ne tiennent lieu de rien. Un principe victorieux 
de ses propres conditions de succès s'appelle proprement 
une duperie. L'Angleterre, agacée depuis l'expédition espa- 
gnole et que la prise d'Alger rendait farouche, la Prusse 
inquiète pour ses possessions rhénanes, FAutriche pour 
Milan et Venise, dresseront autour de Louis-Philippe une 
triple barrière de vetos. lorsque les Belges révoltés, témoins 
trop tardifs de l'activité de Polignac, se tourneront vers la 
France bouleversée pour y chercher une patrie. 

Il fallut au nouveau souverain des années de savoir-faire 
pour venir à bout des appréhensions européennes que la 
fameuse victoire du Principe avait soulevées contre nous. 
De toute façon, le désastre s'annonçait irréparable. Louis- 
Philippe, après les incartades de juillet, ne pouvait guère 
montrer d'initiative qu'en faveur du statu quo et réaliser 
en politique extérieure, au mieux aller, des chefs-d'œuvre 
d'inertie. Peut-être exagéra-t-il cette virtuosité en face des 
insurrections qui éclatèrent en Allemagne, en Suisse, en 
Italie, en Hongrie, en Pologne, jusqu'au Brésil. 

X. — C'était la reprise, ininterrompue cette fois, des 
insurrections étouffées de 1819 ou 1821. Libéral et natio- 
nal, cet enthousiasme collectif va trouver en France, à par- 
tir de 1830, son foyer de prédilection : « La nationalité alle- 
mande, s'écriera bientôt Lafayette, nous est aussi chère à 
nous Français qu'elle l'est à la Germanie elle-même. » Louis 
Blanc découvrait que « le génie de la France avait toujours 
été dans le cosmopolitisme » et avouera que la passion 
démocratique en France « vivait alors plus de la vie des 



148 



LE DÉVELOPPEMENT DE l'ïDÉE 



autres nations que de la sienne propre ». Lamennais, Bar- 
bier, Casimir Delavigne, Béranger adjurent Louis-Philippe 
de déchaîner la guerre — une guerre qui nous eût écrasés 
— pour secourir la Pologne. 

Dans un calme fangeux la France se repose 

chantait Barthélémy, devant la prudence du roi. Lacor- 
daire, d'accord avec les saint-simoniens, écrivait : « Il est 
nécessaire que tôt ou tard Funité germanique se constitue, 
et autant vaut la Prusse que l'Autriche pour hériter du 
tout ». Thiers renchérissait encore sur ce langage et vouait 
au ridicule les quelques conseils qui nous mettaient en garde 
contre cette puissance, tandis que Carrel vitupérait : 
« Honte, mille fois honte à Fimpertinent et lâche système 
qui veut proclamer l'égoïsme politique de la France », et 
que Duvergier de Hauranne sommait le pouvoir de prêter 
« partout appui aux peuples contre les gouvernements ». 

XI. — Charles X avait entendu pareilles clameurs. Louis- 
Philippe en fut assourdi. Du Parlement, cette fois-ci, elles 
s'épandaient sur la place publique. Le malentendu entre 
l'opinion ignorante et la couronne responsable, l'une entichée 
de son idée fixe, la France victorieuse par les nationalités, 
l'autre sensible aux réalités, reprit dès 1831 avec une vigueur 
décuplée par la désillusion. Les révolutionnaires, qui por- 
taient la responsabilité de nos déboires en Belgique, accueil- 
lirent en 1839 la solution la plus avantageuse qui pût alors 
intervenir pour nous, celle de la neutralisation, avec des 
criailleries insolentes. L'association absurde d'idées entre 
France, liberté, nations, prédominance, vulgarisée mainte- 
nant par une immense littérature, fortifiée déjà par une tra- 
dition ambiguë où la gloire ne manquait pas, portée jusque 
dans la rue par les orateurs populaires, prenait possession 
de l'esprit public pour ne plus le lâcher désormais, même 
au sein du désastre causé par elle. 

Le postérité, qui regimbe contre cette emprise, rendra 
plus de justice à la politique du roi. Elle verra même dans 



LE COUP DE CANON DE NAVARIN 149 



son abstention méthodique la condition du progrès des 
petits peuples: « Leurs forces propres, dit M. Emile Bour- 
geois, aidèrent au succès de leurs revendications, parce que 
Tes grands Etats, au lieu d'associer contre eux leurs con- 
voitises, se neutralisèrent alors (1832) dans une paix dont 
le désintéressement et la modération de la France furent 
la condition et !a sauvegarde. » , 

A la veille de la crise de 1840, la sagesse, de Louis- Phi- 
lippe, fondée sur une pratique adroite de l'équilibre, avait 
déjoué toutes les ambitions et imposé à l'Europe un règle- 
ment pacifique de ses querelles. Lorsque notre client égyp- 
tien, Méhémet Ali, fournit aux nationalitaires une occasion 
nouvelle de subversion, Louis-Philippe faillit s'abîmer. A 
distance leur prétention de lancer la France dans « une 
guerre de un contre quatre » pour l'amour de M. Thiers et 
du nationalisme égvptien paraît confiner à la folie. Le règle- 
ment de cette chaude affaire (1840) dont Emile Olhvier, 
rendu clairvoyant par sa haine pour Thiers. a caractérise 
la signification en disant quelle avait permis à notre peuple 
de « reporter sur les Egyptiens la passion humanitaire 
dont il ne savait que faire depuis l'écrasement des Polonais 
et des Italiens », valut à Louis-Philippe une impopularité 
dont il ne se relèvera pas. De plus en plus le Principe exi- 
geait que la France se transformât en un orphelinat gyro- 
vague courant les chemins d'Europe après les éclopés du 
nationalisme, au risque de périr dans cette invraisemblable 
aventure. Un des plus catégoriques interprètes de l'opinion, 
Louis Blanc, enseignait que « le dévouement avait été im- 
posé par Dieu à la France comme un élément de sa puis- 
sance, comme une condition de sa vie ». Cette façon d'in- 
terpréter l'expédition d'Amérique et celle de Morée, la 
réunion de la Belgique ou l'annexion des pays rhénans, 
trahissait la confusion essentielle du Principe et l'exaltation 
de ses prophètes. Elle présageait une ère de divagations 
finales. 

Que pouvait faire de mieux Louis-Philippe pour les 
Polonais? Les calmer. Il y échoua(1831) et personne n'eut 



^50 LE DÉVELOPPEMENT DE l'iDEE 



lieu de s'en féliciter. Pour les Italiens ? Les garantir de 
l'absorption autrichienne, qui nous eût perdus en même 
temps qu'eux. L'expédition d'Ancône (1831) ne se propo- 
sait pas d'autre but, et l'atteignit (1S38). Pour les Belges? 
Les sauver de la Grande-Bretagne à Anvers comme de la 
Prusse à Luxembourg, double empiétement qui menaçait 
Paris non moins que Bruxelles, et que sa prudence nous epar- 
gna(1831-1839). Pour les Egvptiens? Leurconserver (1840), 
au prix des conquêtes faites en Syrie (1833), une dynastie 
nationale et amie de la France. 

Le Principe n'avouait pas ces demi-mesures, ce choix 
qu'on faisait dans ses richesses. Exclusif et indiscret il cri- 
tiquait en Louis-Philippe ce qu'il avait maudit en Charles X. 
A force de ne plus comprendre il s'irrita. 

XII — C'est en 1840 qu'il prend décidément position 
contre la couronne, avec la certitude de la victoire. A 
cette date il a fini de cristalliser autour de soi une philoso- 
phie de l'histoire à l'usage de ses entreprises, simplifiée par 
leur resssemblance avec elles et qui n'a plus aucun contact 
avec le réel. Ne serait-ce pas plutôt une religion avec ses bons 
et ses mauvais anges, ses rites et ses formulaires ? Une palin- 
génésie ? Une rédemption ? Quoi qu'il en soit, les nationali- 
ses de 1840 s'élancent à l'assaut du pouvoir excités par un 
mythe dont voici les traits majeurs : Le Bien c'est les Natio- 
nalités ; le Mal, c'est les Gouvernements. Le traité de Vienne 
marque la victoire du Mal sur le Bien. Depuis 1815 le Bien 
lutte de son mieux contre le Mal. Mais le Mal, harcelé par 
les légions du Bien que commande la France, sera vaincu. 
Alors le Bonheur régnera. Victorieuses des Etats persécu- 
teurs, puissantes, généreuses, les Nationalités vaudront à 
la France, à l'intérieur la liberté, au dehors la prépondé- 
rance. La France retrouvera grâce à elles la frontière du 

Rhin. , i. 

XHI — Il y avait alors en Angleterre un jeune homme 
tenace et indécis, brave, timide, nullement sot et assez bon. 
Il avait déjà donné de sa personne dans les combats des 
nations où brillent tant de trônes pour des yeux d enfant. 



LE COUP DE CANON DE NAVARIN 151 



Il se proclame le mandataire de « la cause des peuples » 
et comprend en 1839 que l'heure sonne de préciser son pro- 
gramme Qu'il y a profit à relire les élucubrations enflam- 
mées du solitaire de Carlton Terrace ! Ouvrons les Idées na- 
poléoniennes et regardons Louis-Napoléon prendre des mains 
de son oncle cette ébauche de l'avenir et la présenter comme 
une idole aux génuflexions de l'humanité : 

« Remplacer entre les nations de l'Europe l'état de nature 
par l'état social, telle était la pensée de l'Empereur. «La 
Sainte Alliance est une idée qu'on m'a volée », c'est-à-dire 
la Sainte Alliance des peuples par les rois, et non celle des 
rois contre les peuples. Là est l'immense différence entre 
son idée et la manière dont on l'a réalisée. Napoléon avait 
déplacé les souverains dans l'intérêt momentané des peuples ; 
en 1815 on déplaça les peuples dans l'intérêt particulier des 
souverains. Les hommes d'Etat de cette époque, ne consul- 
tant que des rancunes ou des passions, basèrent un équi- 
libre européen sur les rivalités des grandes puissances, au 
lieu de l'asseoir sur les intérêts généraux. Aussi leur sys- 
tème s'est écroulé de toutes parts. ... 

« La politique de l'Empereur, au contraire, consistait a 
fonder une association européenne solide, en faisant repo- 
ser son système sur des nationalités complètes et sur des 
intérêts généraux satisfaits. Si la fortune ne l'eût pas aban- 
donné il aurait eu dans ses mains tous les moyens de cons- 
tituer 'l'Europe ; il avait gardé en réserve des pays entiers 
dont il pourrait disposer pour atteindre son but. Hollandais, 
Romains, Piémontais, habitants de Brème et de Hambourg, 
vous tous qui avez été étonnés de vous trouver Français, 
vous rentrerez dans l'atmosphère de nationalité qui con- 
vient à vos antécédents et à votre position ; et la France, 
en cédant les droits que la victoire lui avait donnes sur 
vous S agira encore dans son propre intérêt ; car son intérêt 
ne peut se séparer de celui des peuples civilisés. Pour cimen- 

1. Notons cette naïve affirmation du droit de conquête au beau milieu 
de la tirade nationalitaire 1 Nous sommes toujours au beau temps ae 
Merlin de Douai. 



152 



LE DÉVELOPPEMENT DE l'ïDÉE 



ter l'association européenne, l'Empereur, suivant ses propres 
paroles, eût fait adopter un code européen, une cour de cas- 
sation européenne, redressant pour toutes les erreurs, 
comme la cour de cassation en France redresse les erreurs 
de ses tribunaux... L'humanité eût été satisfaite : car la Pro- 
vidence n'a pu vouloir qu'une nation ne fût heureuse qu'aux 
dépens des autres, et qu'il n'y eût en Europe que des vain- 
queurs et des vaincus, et non des membres réconciliés d'une 
même et grande famille. 

« L'Europe napoléonienne fondée, l'Empereur eût pro- 
cédé en France aux établissements de la paix. Il eût con- 
solidé la liberté ; il n'avait qu'à détendre les fils du réseau 
qu'il avait formé... 

« Hommes de la liberté, qui vous êtes réjouis de la chute 
de Napoléon, votre erreur a été funeste ! que d'années 
s'écouleront encore, que de luttes et de sacrifices avant que 
vous soyez arrivés au point où Napoléon vous avait fait 
parvenir ! 

« Et vous, hommes d'Etat du congrès de Vienne, qui avez 
été les maîtres du monde sur les débris de l'Empire, votre 
rôle aurait pu être beau, vous ne 1 avez pas compris ! Vous 
avez ameuté, au nom de la liberté et même de la licence, 
les peuples contre Napoléon ; vous l'avez mis au ban de 
l'Europe comme un despote et un tyran ; vous avez dit avoir 
délivré les nations et assuré leur repos. Elles vous ont crus 
un moment ; mais on ne bâtit rien de solide sur un men- 
songe et sur une erreur! » 

XIV. —Le malheureux s'est-il souvenu, le soir de Sedan, des 
prophéties de Garlton Terrace. où, déjà éprouvé par l'infor- 
tune, mais une infortune moins vigoureuse que son ambition, 
il traçait à ses illusions la ligne de conduite qu'elles obser- 
veront fidèlement de Morny à Ollivier? Peut-être s'est-il 
représenté que les « idées napoléoniennes » portaient mal- 
heur aux Napoléons ? Qui pénétrera jusqu'au fond de ces 
vastes âmes, peu résistantes à l'événement ? « On ne bâtit 
rien de solide sur une erreur... » Aura-t-il accepté cet arrêt 
porté par lui-même au nom de la sagesse universelle ? Oii 



LE COUP DE CANON DE NAVARIN 



153 



bien aura-t-il rejeté son malheur sur un nouvel « abandon 
de la fortune » ? 

L'Empereur lisait peu (il ne lisait pas même les œuvres 
de ses invités de Compiègne). Autrement, il aurait pu se 
rappeler encore un passage des Mémoires de Chateaubriand, 
où l'adversaire de Villèle compare la sécurité de la politique 
des cabinets avec Fincertitude de la politique des peuples, 
« traversée d'abîmes et de gouffre ». Chateaubriand, qui 
prenait todjours le parti des ruines, allait naturellement du 
côté du désastre, et déclare préférer aux cabinets sans em- 
bûches, sans risques, sans surprises (ce qui est d'ailleurs 
d'une insigne exagération) les peuples avec leurs ravages. 
Le deuxième des Napoléons avait opté pour les peuples. A 
son tour « les nationalités l'engloutissaient ». Avec lui elles 
engloutissaient la France. 

Ainsi se terminait, un siècle après sa formation, le tour 
de France du Principe des Nationalités. Par un jeu coor- 
donné de bascule, tantôt par ses appétits, tantôt par ses 
résultats, il avait mis à bas, de 1789 à 1870, tantôt ses 
adversaires et tantôt ses admirateurs. Il avait broyé sa mon- 
ture. Ses victimes continueront toujours à l'adorer. 



CHAPITRE X 



LA GRISE DE 1840 



I. — De 1840 à 1848, Louis-Philippe ne régna que par 
miracle. Il survivait péniblement à l'impopularité d'avoir 
répondu non, une fois de plus, à l'enthousiasme nationali- 
taire qui, si on l'eût écouté, nous eût menés à Sedan, trente- 
et-un ans avant le terme, suivant le mot de M. Emile 
Bourgeois. 

De quelque façon qu'on envisage son règne et l'histoire 
même de la France, cette date de 1840, bien plus que celle 
de 1848, apparaît comme fatidique. Au point de vue natio- 
nalitaire, il faut la regarder comme capitale. Avec un illustre 
et cher cadavre, les « idées napoléoniennes » rentrent déci- 
dément dans le pays. D'autre part, le Principe des Nationali- 
tés tourne pour jamais chez nous le dos à l'idée de race. 

Cette idée avait joué pourtant, dans son progrès, un rôle 
de tout premier ordre, mais non de tout premier plan. De 
Boulainvilliers à Montlosier et à Thierry elle^ avait été 
comme le rouage indispensable, le moteur, l'excitant de ce 
principe, mais loin, pour ainsi dire, de la vue. 

Bien vite elle se noya dans l'apport encyclopédique, mais 
ce fut pour en rejaillir nouvelle. Depuis cent ans et plus, ne 
se trompe-t-on pas beaucoup en prenant (plus ou moins) 
au pied de la lettre les généralisations du xvin 3 siècle ? Le 
Français ne disparaît alors tellement dans l'Homme que 
parce que l'Européen tend à se résumer dans le Français l , 

1 Entre autres preuves signalons celle-ci : le créateur du théâtre na- 
tional allemand, Lessing, doit son style, au témoignage même d'un cri- 



LA CRISE DE 1840 



155 



que portent à la plus haute valeur concevable 1 les Bour- 
bons et leur entourage. 

11 s'agit là en réalité d'une de ces transpositions idéolo- 
giques, si mal observées, qui assument tant d'aspects divers 
et qui jouent en histoire un rôle immense. Aussi bien l'af- 
faissement de la Patrie historique trouve son révulsif et 
son remploi dans l'éclatement de la Nation, transposition 
idéologique, elle aussi, de cette France unie, réunie, par 
mille ans de capétianisme. Dès lors, Humanité, Nature, Na- 
tion, ne sont que le vocabulaire idéologique d une réalité 
qu'elles embrument et qu'elles s'apprêtent pourtant à con- 
tinuer, à modifier, à trahir, quand même aucun autre pé- 
ril n'en aurait menacé l'intégrité . 

Faut-il à ce propos prononcer le mot de sophisme ? Je 
ne crois pas. L'opération idéologique est une opération 
collective, trop vaste et trop importante, pour rentrer dans 
cette catégorie d'illogismes. Elle relève plutôt d'une mala- 
die en quelque sorte diffuse de l'idée de cause, encore bien 
mal connue. 

II. — Toujours est-il qu'en s'incorporant Boulainvilliers, 
Mably ne le démocratise pas seulement, il l'encyclopédise, 
l'attache tout grondant au char de Jean-Jacques Rousseau, 
de Diderot et de Raynal et transmue ainsi l'idée de race, 
déjà si gauchement présentée. 

Après 1815 on put croire un instant que cette idée 
allait prendre le pas sur celle de liberté. Il n'en fut rien. Ou 
plutôt le mouvement tourna court et dériva. Gomme en 

tique allemand, M. Erich Schmidt, à Voltaire. Ce n'est pas la première 
fois qu'on apprécie de la sorte l'originalité de Lessing. M°" de Staël, avant 
Schmidt, s'en était aperçue. Or que dit-elle ? « Sa manière de voir est 
allemande, sa manière de s'exprimer européenne ». On saisit là sur le vif 
la genèse idéologique. . 

1. On a peine à se figurer aujourd'hui quelle valeur l'homme atteignait 
en France au xvur 9 siècle. Combien d'exemples comme celui du petit 
Arago (né en 1786) reçu à dix-sept ans sans préparation spéciale à l'Ecole 
Polytechnique ! Et l'on sait d'autre part le respect qu'un bon connaisseur 
en la matière, Martin Nadaud, avait pour le courage, la gaîté et les mus- 
cles des travailleurs du xvin' siècle. 

N'a-t-on pas abusé de ce capital ? 



156 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



1780, il assuma une forme nettement politique, c'est-à-dire, 
que, négligeant le dehors, il reporta toutes ses forces sur son 
côté interne. Charles X fut la victime de cette évolution 
qui le représentait comme le défenseur d'un ordre intérieur 
d'origine non nationale. C'est une des bizarreries les plus 
étranges de Fidée nationalitaire en France que cette inca- 
pacité à formuler, vis-à-vis de l'étranger, l'originalité de la 
nation. Depuis le xv° siècle jusqu'au xx e , elle a promené son 
choix, sans le fixer jamais, entre Rome, la Gaule et la Ger- 
manie sans songer à soi I 

La crise de 1815 remit tout en question par ses conclu- 
sions dualistes, la noblesse se trouvant plus que jamais assi- 
milée aux Francs et la nation aux Gaulois. La chute de 
Charles X termina ces débats futiles, mais passionnés, qui 
trouvaient dans la politique bien plus que dans l'histoire le 
feu dont ils incendiaient l'opinion. 

Après 1830, le moment eût été propice pour traduire, au 
moins en théorie, cet « affranchissement » si fort désiré par 
les libéraux. Une partie des opposants de 1820 trouvait 
dans Louis-Philippe le médiateur rêvé. C'est en 1840 
qu'Augustin Thierry écrit ses Considérations sur l'Histoire 
de France où, brûlant ses premiers écrits, il rend justice à 
l'abbé du Bos qu'il confond de bien près avec la vérité his- 
torique : « On ne verra plus notre histoire, s'écrie-t-il, 
tourner dans un cercle sans repos, être tantôt germaine et 
aristocratique, tantôt romaine et monarchique, selon le 
courant de l'opinion, selon que l'écrivain sera noble ou ro- 
turier. Son point de départ, son principe, sa fin dernière, 
sont fixés dorénavant ; elle est l'histoire de tous, écrite pour 
tous ; elle embrasse, elle associe toutes les traditions que le 
pays a conservées ». Par un restant de partialité il ajoutait, 
il est vrai : « Mais elle place en avant de toutes celle du 
plus grand nombre, celle de la masse nationale, la filiation 
gallo-romaine » par le sang, par les lois, par la langue, par 

1. Augustin Thierry ne s'aperçoit pas qu'il définit là un troisième type 
d'histoire de France, le « type gaulois et démocratique ». 



LA CRISE DE 1840 



157 



les idées. » Peu importe. A peu près au même moment, 
Guizot, bien assagi depuis 1820, trouvait, dans le souvenir 
de la conquête franque répandu à travers tout le pays, la 
raison d'être et le fondement psychologique de l'unité natio- 
nale. 

IV. — Jamais donc on ne sembla plus près d'une transac- 
tion bien faite pour préluder à rétablissement solide d'une 
théorie nationale de la nationalité française. Qu'un pareil 
événement eût été propice 1 Une fois de plus le germe demeura 
stérile. Faute de notions bien exactes sur l'idée de race l , 
faute d'en regarder la constitution comme fille de l'avenir 
et non serve du passé, on s'arrêta sur ces concessions réci- 
proques sans chercher même à les utiliser. Ni les intellec- 
tuels, ni les historiens, ni les publicistes, ni l'université, 
ni la haute administration ne songèrent, semble-t-il, à 
doter la conscience française d'une conception exacte, com- 
mode et patriotique de sa personnalité collective. On en 
resta au patriotisme vague et tout cru, aux jurismes banals 
et sans répercussion de Robespierre, inhabiles à cimenter 
un peuple vis-à-vis de ses concurrents. Qu'on n'allègue pas 
l'unité effective, réalisée depuis de longs siècles par notre 
nation î Elle trouvait jadis sa sauvegarde dans une dynas- 
tie légitime, héréditaire, loyalement obéieet forte. Depuis la 
Révolution, cette garantie n'existait plus. On le vit bien 
en 1823 quand des Français, commandés par le nationali- 
taire Armand Carrel, n'hésitèrent pas à se joindre aux Espa- 
gnols pour faire le coup de feu 2 contre nos troupes. On le 
verra surtout après 1848 lorsque notre nation, anémiée par 
sa conception même, altruiste et millénariste, des nationa- 
lités, se trouvera, seule désarmée, au milieu de bêtes de 
proie à qui le bec et les ongles avaient poussé. 

V. — C'est aux environs de 1840 que cette alliance iné- 
gale semble se nouer définitivement. A force de s'hypnotiser 
sur ou plutôt contre les traités de 1815, à force d'en extraire 

1. De « race historique », bien entendu. 

2. Certains (ceux de la Bidassoa) ne tirèrent pas, mais Carrel, enrégi- 
menté à Barcelone (avec des Piémontais surtout), fut forcé de se battre. 



158 LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



de^ antithèses sur les peuples et les rois, les nations et les 
gouvernements, on forgea cette religion qui, en 1840, tourne 
de plus en plus au messianisme et s'éloigne de plus en plus 
de. préoccupations nationales. Tandis que certains rêveurs 
mettent « l'humanité au-dessus de la patrie », ce qui en poli- 
tique n'a aucun sens, d'autres, plus nombreux, attendent de 
l'humanité, c'est-à-dire des autres nations,la glorification de 
la patrie française. Tous ou presque tous - dont le prince 
Louis-Xapoléon — admettent comme vérité cette assertion 
indémontrable que la grandeur, la force, l'avenir de la France 
sont subordonnés à la force et à la grandeur de ses voisins. 
Cette conception, étrangère aux faits, à l'histoire, au bon 
sens à l'expérience, à l'évidence même (ce qui ne veut pas 
dire que son contraire soit exact) traversera trente années de 
notre vie politique sans perdre de son lustre à toutes ses 
désillusions.Enl860,MaximinDeloche,danssonPnwct/?erfc5 
nationalités, attend d'une Italie et d une Allemagne unifiées 
le don ou la restitution de la Belgique, de la rive gauche du 
Rhin, et de la Suisse romande ! 

C'est que de semblables théories, n'ayant aucune base 
dans les choses, restent debout malgré l'écroulement des 
faits qui leur sont connexes. Ce sont les faits qui ont tort, 
au moins momentanément, car l'avenir reste ouvert aux pro- 
phéties sans échéance et aux éventualités de l'idéal. 

VI - Le mécanisme par lequel le principe des natio- 
nalités précipita la ruine de la France en 1871, est d'une 
enfantine simplicité. Il consista pour les trois quarts a jeter 
sur 1' \ ut riche-Hongrie un discrédit nouveau, ajoute a celui 
dont la confiance en une tradition périmée poussait 1 opi- 
nion publique à accabler cette puissance. Aujourd hui que 
l'histoire s'écrit scientifiquement, des hommes peuvent 
enseigner, comme M. E. Bourgeois dans la conclusion de son 
pré c eux Manuel de Politique étrangère, que le souvenir des 
luttes contre la maison d'Autriche n'a été le plus souvent 
au' * un faux étai » pour l'opinion, ou s'écrier, comme 
M Himly à la fin de sa magistrale Histoire de la forma- 
tion territoriale des Etats de l'Europe centrale, reprenant 



LA CRISE DE 1840 



159 



un mot de Palacky au congrès révolutionnaire de Francfort 
en 1848 : « Si l'Autriche n'existait pas, il faudrait la créer 
dans l'intérêt de l'Europe. » Je ne parle pas d'Albert Sorel. 
En 1806, en 1830, en 1840, en 1859 l'Autriche, n'étant pas 
un « Etat national », devait périr. En 1882 même, en dépit 
d'une expérience pourtant concluante, Renan déclarera 
encore, au nom du Principe, que « des Etats comme l'Au- 
triche-Hongrie n'ont pas le droit d'exister ! » C'est au fond 
l'avis de la Prusse. 

VII. — Dès sa première apparition, au xvm e siècle, l'Au- 
triche porta le fardeau de cet arrêt, étranger aux besoins de 
la politique. A mesure en effet que la Prusse prenait du corps 
en Allemagne, il était indiqué de chercher en Autriche, 
puissance affaiblie, une contre-partie à cette prépondérance 
menaçante C'est ce que fit, peut-être un peu tard, Louis XV 
en 1756. Aucun acte plus salutaire n'a été aussi amèrement 
reproché à l'ancienne monarchie. Qu'on relise plutôt le 
chapitre consacré par Jacques Bahrville à cette question dans 
son Histoire de deux Peuples. L'opinion condamna sévè- 
rement ce « renversement des alliances ». C'est que l'opinion 
cédait déjà aux suggestions du Principe des nationalité s. Son 
arrivée au pouvoir en 1789 lui permit de satisfaire son aveu- 
glement. Presque tous les hommes de 1789 et 1792, Custine, 
Brissot, Dumouriez, Danton s'empressèrent, par obéissance 
à une tradition pétrifiée, par sujétion à la formule inentendue 
des « libertés germaniques », de reprendre la guerre sainte 
contre les Habsbourg. Napoléon, qui avait appris l'histoire 
de France dans Velly, lequel s'arrêtait à Henri IV, et dans 
Millot et Hénault qui ne dépassaient pas le règne de 
Louis XIV, avait donc terminé ses classes sur ce grand 
drame — inachevé devait-il lui paraître — de la France 
contre l'Autriche. Il se chargea d'en écrire l'épilogue et 
d'aller le réciter lui-même à Schœnbrunn. 

1. Mably découvre bien cette nécessité... sur quoi il entonne le péan 
frédéricien. Nulle part la discordance de l'idéologie invincible et du fait 
constaté n'éclate mieux que dans ces passages des Principes des Négo- 
ciations auxquels je fais allusion. 



160 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



La funeste conclusion de l'épopée napoléonienne, Met- 
ternich, les traités de Vienne, la mort de l'Aiglon, les révoltes 
italiennes, les affaires d'Ancône et d'Egypte accentuèrent 
cette rivalité jusqu'à la haine. Emile Ollivier a raillé dans 
les démocrates « la violence de leurs routines ». Rien de 
plus exact, pour leur routine anti-autrichienne. A qui pou- 
vait-elle profiter? t 

VIII. Elle favorisait nécessairement ses voisins et 

compétiteurs, la Prusse et l'Italie, qui, étant également les 
nôtres, allaient peser désormais sur nos frontières d'un poids 
plus lourd. Depuis la constitution en 1805 d'un royaume 
d'Italie et malgré les revers de 1815, l'agitation nationale 
dans ce pays prenait chaque jour de la force. Les répressions 
de 1825 et de 1832 n'avaient rien forclos. Un souverain 
énigmatique, Charles-Albert de Sardaigne, par ses incerti- 
tudes, ses volte-faces, va irriter, au profit de sa maison, ce 
sentiment unitaire que les écrits de Gioberti, de Balbo, d' Aze- 
glio perfectionnent et mûrissent. Vers 1840, ce mystique 
irrésolu commence à écouter leurs suggestions ; en 1845, 
il leur promettra son appui. Trois ans plus tard, c'est 
d'Italie que, dès le mois de janvier, nous parviendra le bran- 
don révolutionnaire. 

En Prusse, un mouvement corrélatif se dessine avec l'avè- 
nement de Frédéric-Guillaume IV en cette année critique 
de 1840. Sentimental mais aussi calculateur, il excite dans 
son peuple le prurit national, à grand renfort (j'allais dire 
à grand battage) de commémorations. De 1840 à 1848, par 
ses allusions sévères et répétées aux victoires prussiennes 
de 1813, 1814 et 1815, il amasse dans l'âme de ses 
sujets un véritable capital de nationalisme antifrançais. 
L'Etat qu il gouverne est le type de l'Etat nationalitaire 
moderne, forgé par de rudes mains, pour un but égoïste, 
dans le malheur. La puissance prussienne possède ce qui 
nous manque : une idée nationale cohérente au service 
dune dynastie traditionnelle. Dans une étude extrêmement 
ingénieuse, M.René Lote a démontré qu'à la fin du 
xvm e siècle les souverains prussiens, appuyés sur l'Eglise, 



LA CRISE DE 1840 



161 



TUniversité, l'Administration inaugurent la « culture » alle- 
mande, discipline à demi politique, à demi morale, diri- 
gée à la fois contre l'Encyclopédie et contre Rome. La tour- 
mente napoléonienne passera dessus sans Fabattre et, en 
1813, la « Culture » formera le cadre de la Délivrance. Mé- 
contente de s'être vu refuser en 1815 le démembrement de 
la France, la Prusse, portée par une philosophie qui la divi- 
nise, cherche elle aussi sa revanche des traités de Vienne. Dès 
1819, la campagne d'union douanière commença par Tin- 
corporation des principautés enclavées; en 1842 elle s'éten- 
dait à plus de 26 millions de consommateurs. 

En 1840 donc, les deux points d'appui nécessaires pour 
une dislocation de l'Autriche, c'est-à-dire pour une diminu- 
tion de la France, sont préparés. Il ne s'agira que de les 
coordonner, besogne qui a déjà trouvé ses ouvriers : Bis- 
marck, né en 1815 et Cavour de cinq ans plus vieux. En 1840, 
ils se forment dans la solitude. Auraient-ils réussi sans l'appui 
de la France? Certainement non. Mais la France, abusée 
par la doctrine des nationalités, favorisera leur entreprise. 

IX. — Scrupules impressionnants que ceux de la con- 
science française entre 1840 et 1848 ! D'un côté un péril 
évident, de l'autre une chimère idolâtrée. L'âme du pays 
court éperdue de l'un à l'autre, hésite, se trouble et, faute 
d'une doctrine nationale qui l'oriente, se précipite au 
gouffre de ses illusions. 

Rien de plus déconcertant que la clameur des prophètes 
d'alors. Qui croire ? Qui entendre? Aucun ne peut guider. 
Dans son Livre du Peuple, Lamennais honnit le nom 
d'étranger : « Ne sommes-nous pas tous frères ? » de- 
mande-t-il. Lamartine entonne la Marseillaise de la paix, 
la plus magnifique coulée de déraison qui se soit jusqu'a- 
lors répandue sur nos têtes : 

Ma patrie est partout où rayonne la France, 
Où son génie éclate aux regards éblouis. 
Chacun est du climat de son intelligence 

La vérité, c'est mon pays ! 
Vivent les nobles fils de la grave Allemagne ! 

j \ 



1G2 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



Ils dénoncera plus tard, trop tard ! la Prusse comme « le 
poing de l'Angleterre dans la Confédération germanique ». 
Proudhon attendra encore quinze ans avant de livrer au 
Priucipe nationalitaire un combat en règle. Saint-René Tail- 
landier, que sa profonde connaissance de l'Allemagne hégé- 
lienne aurait dû avertir, morigène ceux des Allemands qui, 
comme Arnold Ruge, ne se montrent pas assez passionnés 
pour l'unité de leur pays. Cousin, qui a perdu sur le che- 
min d'Iéna quelques illusions, n'en propage pas moins chez 
nous le culte des idées germaniques. Lamartine déclarait : 
« Ressusciter l'Italie suffirait à la gloire d'un peuple. » Et 
Victor Hugo : « Je suis de ceux qui tressaillent en songeant 
que Rome... va enfanter... l'unité de l'Italie. Aidons de 
toutes nos forces à ce désirable résultat. » Michelet se 
pâme devant « le drapeau de Luther, de Kant, de Fichte». 
Quinet, instruit par le contact (1826), enseigne bien a 
partir de 1832, que l'Allemagne nous hait et convoite l'Al- 
sace-Lorraine. Mais quoi l le même Quinet, esclave du 
Principe, annule ses inquiétudes dans ce qui aurait dû les 
aviver, il loue en Napoléon le ressusciteur des peuples : 



J'ai couronné le Peuple en France, en Allemagne. 
Je l'ai fait gentilhomme autant que Charlemagne ; 
J'ai donné des aïeux à la foule sans nom. 
Des nations partout j'ai gravé le blason. 

C'était l'œuvre de Dieu ; qu'il l'achève à sa guise. 



Pierre Leroux, Bûchez, Béranger, Mickiewicz lui font 
écho. Thiers enfin, qui marqua d'une si forte empreinte 
la décadence de la monarchie, Thiers, ce frétillement de 
contradictions vaniteuses, s'évertue entre les extrêmes. 
Tantôt il met la France en garde contre l'office de cheva- 
lier servant des nationalités, mais alors (1842) c'est pour 
refuser toute importance au mouvement du Zollverein, et 
menacer la Prusse sans motif, tantôt, comme en 1847, -il 
se rallie au programme de Sainte-Hélène, déclare qu' « ache- 
ver l'affranchissement territorial de l'Italie est conforme à 



LA CRISE DE 1840 



163 



la saine politique » et, du haut de la tribune de la Chambre, 
engage Frédéric-Guillaume, dont il loue le libéralisme uni- 
ficateur, à marcher de l'avant. Le Hohenzollern préparait 
effectivement l'invasion du Danemark. 

X. — Deux exemples attesteront la profondeur du mal 
et la dégradation de l'idée d'Etat. Le premier est la signi- 
fication du mot patriote qui, de 1815 à 1848 environ, 
s'écarte de sa norme. Les « patriotes» ce sont en effet, dans 
tous les complots du temps, des bonapartistes, des répu- 
blicains ;le mot de patriotes désigne même parfois sans con- 
testation ceux qu'on appellera plus tard les internationa- 
listes. 

Ulcarie, de Cabet, nous fournira le second exemple. Ce 
roman à thèse (1840), idéologie régressive de l'Etat parfait, 
qui conduisit de 1846 à 1856 tant de malheureux à des fins 
sinistres, n'a pu se produire et recruter des dupes que dans 
une société incroyablement déchue du sens politique. J'en 
ai analysé les fantaisies dans mon Evolution du roman 
social au XIX e siècle. 

Ce flottement intellectuel s'accompagne fort bien de 
l'atmosphère scientifique où évolue déjà l'idée nationale. 
L'école saint-simonienne abuse en cette matière des termes 
empruntés aux disciplines dites exactes. La fondation de 
l'ethnographie par Prichard et Agassiz permettra d'autre 
part à Mancini de lancer sa définition de la nation, plus 
vigoureuse, plus biologique, plus physiologique que ses 
devancières (1851). Enfin n'oublions pas que Darwin (sorti 
intellectuellement de Malthus) va enseigner à ces nations 
mieux assises la loi inéluctable de la férocité. Tel est l'ar- 
rière-fond de la scène politique, aussi peu lumineux que le 
premier plan. 

XI. — Dans cet épaississement de ténèbres il n'y a que 
deux hommes pour voir clair : le roi, « qui n'aime pas 
l'unité italienne », et Guizot qui est frappé « du grand 
parti que la Prusse peut désormais tirer, en Allemagne, 
de deux idées qu'elle tend peu à peu à s'approprier : l'unité 
germanique et l'esprit libéral ». Dans cette même année 



164 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



18V7 où, presque isolés, les deux dirigeants français, Louis- 
Philippe, combattu jusque dans sa famille, Guizot, jusque 
dans son parti, jettent sur la carte diplomatique un regard 
si sûr, il y a encore en Europe un autre homme d'Etat qui 
leur ressemble, qui pense comme eux, et solidairement de 
l'intérêt français : c'est Metternich, le vieux Metternich, qui 
vieillira encore pour contempler la chute de l'ordre euro- 
péen, Metternich l'homme de 1815 : « La Prusse, dit-il, 
s'efforce d'agrandir l'espace dans lequel elle se trouve empri- 
sonnée. L'idée allemande lui en fournit les moyens tout 
prêts, et ces moyens, c'est Vidée des nationalités qui les 
lui offre. Les théories sont des épées à deux tranchants, 
mais elles sont à la mode. » Et il concluait : « Ce tableau 
est loin d'être rassurant. » 

L'entente devait se faire entre Paris et Vienne pour la 
paix du monde et la grandeur de la France. Elle échoua. 
Le Principe des Nationalités, exploité par Palmerston contre 
la France et par Thiers contre Guizot, soutenu par l'opinion 
publique au détriment de l'intérêt national, interdit ce rap- 
prochement monstrueux du champion de l'idée nationali- 
taire avec le « symbole du retardement » 1 Vainqueurs, les 
émeutiers de 1830 voulaient pousser jusqu'au Rhin leur dé- 
monstration et ce désir classe la révolution qu'ils avaient 
faite. Un geste identique, bien discerné par Bainville, classe 
les échauffourées de 1848: elles débutèrent le 22 février au 
ministère des Affaires Etrangères. Le Principe des Nationa- 
lités réclamait une France à son service : il avait renversé 
pour cela deux dynasties. 

XII. — Dans le moment même de son triomphe, il faillit 
périr par un brusque retournement de la République, qui 
n'est pas sans analogie avec celui des Conventionnels en 1795. 
En apercevant derrière l'Allemagne, derrière l'Italie, der- 
rière la Suisse, derrière la Hongrie, alors en feu, l'incendie 
plus lointain mais déjà féroce des nationalités irréductibles, 
Cavaignac, Bastide, Lamartine devinèrent toute l'étendue 
du désastre. Ils cherchèrent à le limiter. Le manifeste de 
Lamartine aux puissances étrangères (4 mars), le commen- 



LA CRISE DE 1840 



165 



taire qu'il en donna trois semaines plus tard, des déclara- 
tions de Garnot, tout prouve sans doute que le gouverne- 
ment provisoire admettait, au moins théoriquement, que la 
règle de sa diplomatie fût désormais le Principe des Natio- 
nalités. Et c'est un fait capital. 

« Si, déclare le Manifeste, l'heure de la reconstitution 
de quelques nationalités opprimées, en Europe ou ailleurs, 
nous paraissait avoir sonné dans les décrets de la Provi- 
dence ; si la Suisse, notre fidèle alliée depuis François P r 
était contrainte ou menacée dans le mouvement de crois- 
sance qu'elle opère chez elle pour prêter une force de plus 
aux gouvernements démocratiques ; si les Etats indépen- 
dants de l'Italie étaient envahis ; si on opposait des limites 
ou des obstacles à leurs transformations intérieures ; si on 
leur contestait, à main armée, le droit de s'allier entre eux 
pour consolider une patrie italienne, la République fran- 
çaise se croirait en droit d'armer elle-même pour protéger 
ces mouvements légitimes de croissance et de nationalité 
des peuples. » 

De même à l'égard de l'Allemagne : « La République ne 
fera et ne permettra aucune agression contre les nations 
germaniques... qui travaillent en ce moment à créer leur 
unité.» Mais la netteté de ses déclarations s'obscurcissait en 
passant dans la pratique : « Point de propagande, spécifie 
le Manifeste, le seul prosélytisme est celui de l'estime et de 
la sympathie. » Lamartine essayait de concilier sa chimère 
et ses émois, les réquisitoires du Principe et les excuses de 
la diplomatie. Toujours l'éternelle et trouble besogne que, 
faute d'une doctrine, la France ne peut accomplir. 

En revanche, la confusion de démocratie et de nationalité 
s'évanouit : « Le Principe des Nationalités domine chez les 
hommes le principe de politique extérieure : plutôt que de 
perdre leur nom et leur sol, les peuples perdraient leurs 
institutions libérales. » Et la Constitution du 4 novembre, 
faisant écho à la doctrine du Manifeste concluait : « La 
République française respecte les nationalités étrangères, 
comme elle entend faire respecter la sienne. » 



166 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



XIII — Dans la pratique, Lamartine, Bastide, Cavaignac 
continuèrent Charles X et Louis Philippe. Ils refusèrent du 
secours aux Irlandais, aux Polonais, aux Italiens. Ils desa- 
vouèrent des coups de main dans la Rhénanie et en Savoie. 
Lamartine conserva au ministère le haut personnel qui 
avait projeté sous Guizot l'entente franco-autrichienne. A une 
délégation polonaise il répondit le 19 mars que le « gou- 
vernement provisoire ne pouvait abdiquer entre les mains 
d'aucune nationalité partielle ». Gavaignac offrait au pape 
de le protéger après l'assassinat de Rossi. Les chefs de la 
République, comme hommes, comme Français se défiaient 
de la liberté italienne « qui n'a pas dit un mot, pas fait un 
acte qui ne fût désobligeant ou même hostile à notre égard ». 
Comme théoriciens ih avaient lancé le Manifeste, ils se lais- 
saient manœuvrer par l'idée pure. 

XIV. — Pareil dualisme ne pouvait s'éterniser. Au mois 
de juillet 1818, le prince Louis-Napoléon critiqua l'attitude 
de la République : « La République dit-il, n'a pas de poli- 
tique, n'a pas de diplomatie. » Elle en avait bien une 
mais toute sociale et désaccordée d'avec ses déclarations : 
« Emanciper les peuples sans toucher aux frontières. » 
C'était vouloir résoudre la quadrature du cercle. Le Prin- 
cipe parlait plus clair par la bouche du Prétendant : « J'ai- 
merais mieux une mauvaise politique que point de politique ; 
il y a des folies politiques qui sont de glorieuses folies. » 

Il excusait d'avance le programme du Second Empire. 
Quand il fut porté le 10 décembre àla Présidence,le dilemme 
où se débattait le gouvernement provisoire se résolut vir- 
tuellement. Le Principe des Nationalités avait vaincu, incarné 
dans l'héritier de celui qui avait dit : « Le gouvernement 
qui, le premier, lèvera le drapeau des nationalités et s'en 
constituera le défenseur, dominera l'Europe. » 

A peu près à la même heure historique, la Chambre des 
Communes retentissait d'un débat semblable. Un autre 
impérialiste, Disraeli, évoquait lui aussi le Principe natio- 
nalitaire, sous l'uniforme dont l'Allemagne révolutionnaire 
et conquérante l'affublait avec une gaucherie passionnée, 



LA CRISE DE 1840 



167 



mais il l'évoquait pour le combattre,ce « fantôme vorace », 
invention de quelques étudiants sans cervelle et de quelques 

*i7^^Vr è ™ dés lors le double succès 
de l'idée impérialiste en Grande-Bretagne et en France et 
leur double destination : Sedan et Delhi. 



CHAPITRE Xî 



LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS AU POUVOIR 



L — «Une légende fort accréditée représente Napoléon III 
comme le champion du Principe des Nationalités, un don 
Quichotte courant les champs de bataille pour la défense 
des nations opprimées. Quelques-uns l'en ont loué, la plu- 
part l'ont blâmé d'avoir sacrifié les intérêts de la France 
au salut des peuples étrangers; il s'est créé ainsi dans l'opi- 
nion française un préjugé contre la politique fondée sur le 
respect des nationalités qu'on a rendue responsable des 
désastres de la France. La légende contient une part de 
vérité. Il est vrai que Napoléon s'est intéressé à quelques 
nations opprimées, mais il n'a pas fait la guerre pour elles. 
Il s'est intéressé aux Roumains; quand les puissances s'obs- 
tinaient à maintenir séparées la Moldavie et la Valachie, 
rendues autonomes par le Congrès de Paris, Napoléon a 
donné, pour favoriser leur union, des ordres personnels, au 
grand étonnement de l'ambassadeur Thouvenel qui, ayant 
fait sa carrière en Orient, 1 ne voyait dans tous les peuples 
de la Turquie que du « fumier ». — Il a fait des offres aux 
réfugiés hongrois en 1859, mais pour les employer à la 
guerre contre l'Autriche ; Bismarck en a fait autant en 
1860. — Pour les Polonais, Napoléon n'a pu faire que des 
démarches diplomatiques en 1863, demandées par l'opinion 
publique française. — Pour les Danois du Schleswig, il n'a 
pas risqué la guerre en 1864 et n'a obtenu en 1866 qu'une 

1. Quel sens exact M. Seignobos entend-il donner à ce membre de 
phrase ? 



LE PRINCIPE AU POUVOIR 169 



tardive concession verbale dans le traité de Prague. Des 
cinq guerres qu'il a faites, aucune, excepté celle d'Italie, 
n'intéressait une nationalité. Ces constatations ne sont pas 
inutiles pour comprendre la conduite de Napoléon en Italie 
après 1859. H a eu pour les Italiens une sympathie sincère ; 
mais de la nationalité italienne il ne s'est occupé que pour 
délivrer l'Italie des barbares... Napoléon n'essaya pas d'em- 
pêcher par la force l'unité italienne mais en profita pour se 
faire céder (1860) la Savoie et Nice. — Cette acquisition, 
contraire à ses promesses publiques de 1859, mit tous les 
souverains en défiance contre lui ; il essaya désormais en 
vain de renouer avec eux des relations cordiales. Il se sen- 
tit isolé et impuissant. » 

Cette interprétation par M.Seignobosde la politique exté- 
rieure de Napoléon III ne satisfera que les amateurs de 
superficiel. Elle s'écarte en effet des événements considérés 
dans leur géologie plutôt que dans leur juxtaposition. 

II. —Que s'était-il passé de 1848à 1850? Les soulèvements 
natiônalitaires avaient tous échoué en Autriche. Les Pié- 
montais de Charles-Albert, vaincus à Mortara et à Novare, 
consacraient la défaite de Venise ; à Francfort, le Parlement 
s'embourbait dans son rêve marécageux d'unité démocra- 
tique ; la Hongrie, accablée par le tsar, rentrait au bercail 
habsbourgeois, écrasant par sa débâcle tout espoir de revan- 
che en Bohême. 

Une victoire hongroise eût changé la face du monde. Napo- 
léon qui, en 1850, engageait la Prusse à courir sus à l'Au- 
triche, et qui trouva le tsar une fois de plus entre l'événement 
et son projet, Napoléon qui en Moldavie se heurtait encore 
au véto russe, devait nécessairement, au point de vue natio- 
nalitaire, entreprendre un affaiblissement de la Russie comme 
démarche préliminaire à la refonte de l'Europe. 

L'affaire des Lieux Saints servit de prétexte à la guerre 
d'où sortirent naturellement l'unité moldo-valaque et l'éman- 
cipation italienne. L'Autriche, dans un accès de sagacité, 
qui ne lui servit àrien, l'Autriche avait compris qu'elle aussi, 
sous peine de mort, devait figurer dans le conflit. Mais, sty- 



170 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



lée par la Prusse, dont le coup d'œil n'était pas moins exercé, 
la Confédération germanique refusa de mobiliser contre le 
tsar. Avec un acharnement décuplé par la terreur, la mo- 
narchie de Vienne, proposa alors, hardiment, à l'Empereur, 
une « alliance perpétuelle » garantie certaine de la paix. 

Ainsi donc, périodiquement, la nature des choses ramène 
la France au rond-point de l'alliance autrichienne. Qu'allait 
faire l'Empereur ? En ce début de 1855, la Prusse et la 
Sardaigne, unies comme elles le seront onze ans plus tard, 
travaillent à tourner contre l'Autriche la coalition nouée 
contre la Russie. C'est une nouvelle guerre qui se prépare. 
Que va faire Napoléon ? Il hésita quinze jours avant de ré- 
pondre non au nouveau Guizot de cette éternelle politique 
raisonnable, Drouin de Lhuys. Quinze jours, durant lesquels 
l'intérêt national tenta de se défendre contre l'idée nationa- 
litaire. On devine quels arguments l'emportèrent. Il suffît 
d'ouvrir l'ouvrage de Maximin Deloche sur le Principe des 
Nationalités paru quelques années plus tard, pour les décou- 
vrir. 

« La France représente le Principe des Nationalités... 
Partout où un peuple a combattu pour son affranchissement, 
notre pays s'est trouvé présent par son influence quand il 
ne Tétait pas par ses armes... Victime d'un morcellement 
qui date à peine de quarante-cinq ans, il est convié à ce 
beau rôle, non seulement par ses sympathies naturelles, 
mais encore par un intérêt pressant. Pur de tout mélange, 
formant aujourd'hui l'unité la plus compacte de race, de 
mœurs, de législation et de gouvernement qui existe sur 
le globe, il constitue, pour ainsi dire, un type d'unité, offert 
à l'imitation des autres peuples. Cest pourquoi^ n'a rien 
à craindre et tout à gagner au triomphe de l'idée dont il 
est à la fois l'apôtre et le champion avoué. 

« En face de la France, l'Autriche personnifie à la fois 
l'esprit de la légitimité et du pouvoir absolu, soit qu'il pro- 
cède delà conquête, de l'hérédité ou des actes diplomatiques. 
Elle est donc, par principe et même par nécessité, hostile 
aux deux idées de la souveraineté populaire et de l'indépen- 



171 

LE PRINCIPE AU POUVOIR 



la^cTdeTnations. Elle est consé.uemment Vantante 

naturel delà France » n réfarft.il pas pris 

IHi - D ailleurs le parti d M* P déjà a pambas- 

depuis longtemps 1 En ^ «M, «J» el la PrusS e 

sadeur de Prusse.M.deHatzfe dt qu ^ ubéra . 

avaient tontes fiions et les races », 

lisme éclairé, même mteret a uni ■ l'ambassadeur 

pC la cuse de . 
L'Autriche devr ai ^ ta f-s^ ^ &u 

L'entente avec ^ e ^^'^rfination pacifique. Ce qm 
Congrès de Pans (1866) «ne. c de di lomat es, ce 

résulta de plus cl al r de .cette renc p c>est a 

fut son ™?™ s * nC %**f™Z dû proclamer la déchéance 
cette date q^^^^n 1848, mais avec une appa- 

rence de légaux c r 

n'aura manqné à l'empereur EnlSM D ou J,^ 

prédisait qr^AToffl?"^» avant la guerre 
avec l'Autriche serait fatale. ^uerç ts couverts et 

d'Italie, comme 1 ^Ï^^Ut entière, enflam- 
se préparait à mterven ir J AUema^ Véchéance 
mé e par ^tte qnerelk de races ^ ^ ^ 

de 1870. La Prusse eut le génie de ;soû de 

ser la France travailler P»"^^ ^'Italie, la grosse 
Savoie installée dans .e nord et le ntte de ^ ^ 

ÏÏT^r^ ~ plus ^sortirait de 

leur intelligence. , France suivait néces- 

IV. - Le retour de la Savoie a la France su 



172 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



sairement la formation d'une patrie italienne, comme Ta 
reconnu dans son ouvrage le nationalitaire Durando. Il en 
avait été formellement question à Plombières. Au surplus, 
les Savoyards eux-mêmes, depuis 1849, rebutés par l'italia- 
nisation de plus en plus accentuée de la capitale et de la 
cour, tendaient à la réunion. La politique anticléricale de 
Rattazzi (1854) acheva de les exaspérer. Magenta et Solfé- 
rino, en dénaturant tout à fait le caractère traditionnel de 
leur monarchie, donnèrent le dernier coup à leur loyalisme. 
Quinze jours après la paix de Villefranche, une adresse de 
Savoyards notables attirait l'attention de l'Empereur sur ce 
que « la fondation d une nationalité italienne laissait pendant 
le sort de la Savoie et qu'il y avait lieu d'aviser à cette 
situation ». Le cabinet de Turin tergiversa de longs mois. 
Finalement après avoir annexé (14 et 15 mars 1860)Modène, 
Parme, la Toscane et les Romagnes, il cédait à la France la 
Savoie et le comté de Nice. Déliés le 1" avril du serment 
de fidélité, lis Savoyards plébiscitèrent l'annexion par 
130.533 oui contre 245 non et les Niçois par 25.743 oui sur 
30.706 inscrits. L'Italie offrit un pendant exact à ces vastes 
consultations. 

Fait notable : la Suisse, interprétant à son gré certains 
articles du traité de Vienne, réclamait pour soi le Ghablais 
et le Faucigny. Indignés de cette prétention à laquelle Napo- 
léon prêtait les mains, les Savoyards maintinrent à force 
de protestations leur unité et s'agrégèrent en bloc à la 
France. Ce transfert modèle de souveraineté mérite, à tous 
égards, de retenir l'attention. 

V. — A partir de cette date, les événements se suivent 
avec une régularité de représentation générale. On dirait la 
mise en scène d'un libretto bien réglé. La formation du 
royaume italien avec Naples et i'Ombrie(1861), la conquête 
de la Vénétie (1866) avec l'épanouissement symétrique de 
la Prusse en Danemark, en Hanovre, l'expulsion de l'Au- 
triche de la Confédération, le dualisme austro-hongrois de 
1867, et la chute du pouvoir temporel, tout cela en réalité 
s'était écrit de 1830 à 1855 et n'attendait [plus que des 



173 

LE PRINCIPE AU POUVOIR _____ 



acteur, Apres avo, encouragé UP™-^ 

me ' t °Bismari en subordonnait la réussite au laissez-pas- 
nouart Bismark en s ^ non . Cette volonté 

nalités. Napoléon s était iigoie 

empire mourra de deuxenoses ^ | vous condui . 

'-^•^SK^iSU. Et le suffrage 
^r^ndtSceci : ,ue le palais ou je vous 
parle, Sire, sera sans doute détruit. » 



CHAPITRE XII 



LE DÉCLIN EN FRANCE DU PRINCIPE 
DES NATIONALITÉS 



I.— Le 19 juin 1869, un homme qui ne passe guère pour 
un ennemi dePEmpereur,un homme qui au contraire partici- 
pait d'assez près aux conseils du règne et à son organisation, 
écrivant au P. Hyacinthe à propos du Congrès de la Paix 
où ce dernier devait prendre îa parole, lui signalait « le 
prétendu principe des nationalités » comme le fléau du 
siècle « lorsqu'il s'emploie à détruire de petites autonomies 
qui chérissent leur indépendance, pour les asservir à 
quelque agglomération placée sous Fautorité exclusive d'une 
capitale ». Le metteur en œuvre de l'Exposition universelle, 
car c'est Le Play qui s'exprimait de la sorte, traduisait dans 
ces lignes sincères l'inquiétude qui, depuis 1866, se propa- 
geait en France parmi les hommes capables de réflexion, et 
gagnait peu à peu jusqu'aux régions gouvernementales et 
à l'entourage du prince. Ce texte de Frédéric Le Play est 
d'autant plus remarquable que, par le terme à' aggloméra- 
tion qu'il emploie, il dirige évidemment sa critique non seu- 
lement contre les conquêtes de la Prusse et de l'Italie, mais 
contre la diplomatie napoléonienne. 

IL — Atterré par la rapide décision des armes prussiennes 
à Sadowa, n'ayant obtenu au traité de Prague qu'un futile 
article 5 qui promettait aux Danois du Slesvig un plébis- 
cite qui ne fut jamais tenu, Napoléon avait cherché quand 
même à tirer parti de l'événement, et réclama du vainqueur 
quelque « pourboire ». En excitant le gouvernement de 



DÉCLIN DU PRINCIPE EN FRANCE 175 



Berlin à s'annexer les Etats allemands du Nord .1 espérait 
follement en obtenir une compensation soit a la frontière 
de Lorraine, soit en Belgique, soit enfin (1867) au Luxem- 
bourg. Comme on lui objectait alors le Principe des Natio- 
nalités, Napoléon, l'interprétant d'une façon d ailleurs con- 
forme aux traditions impériales, fit répondre que « les 
peuples avaient une tendance naturelle à se former en 
Grandes agglomérations ». Par l'usage intentionnel qu ,1 fait 
ae ce mot à' agglomération, Le Play montre donc bien qu il 
condamne la politique suivie par l'empereur et même on est 
en droit de se demander si son blâme ne remonte pas jus- 
qu'à l'annexion de la Savoie. 

4 Quoi qu'il en soit, c'est à partir de 1866, sous 1 imminence 
du péril, que s'ouvrent les yeux de la plupart Laveleye a 
la Revue des Deux-Mondes, Thiers à la Chambre font les 
réserves les plus expresses sur l'efficacité du Principe quand 
ils ne le critiquent pas avec âpreté. ... j 

Sadowa coïncide d'ailleurs avec une reprise intense des 
passions ethniques et nationalitaires dans toute lEurope. 
Victorieuse des Polonais, la Russie menace de s epandre 
sur tout l'Orient. Les Magyars se séparent des Autrichiens. 
La constitution, enl867,d'uneConfédérationdel Allemagne 
du Nord sous l'hégémonie prussienne montra bientôt sur 
quelle tête l'orage s'amoncelait. 

C'est de notre chair que se nourrit en 1871 le nouvel 
empire d'Allemagne, fils de la nationalité germanique et de 
Yitalianità Quel désastre clôturait pour nous la reprise des 
traditions nationalitaires de la Révolution et de 1 Empire ! 
La chute était si humiliante que la plupart des historiens 
et même des juristes ont eu recours à des distinguo pour 
en atténuer la cuisson. 

III — Ils s'efforcent d'augmenter la différence réelle, 
différence d'inspiration, différence d'aspect, non de nature, 
qui sépare les principes nationalitaires en vertu desquels 
nous avions été d'abord victorieux et vaincus ensuite. Selon 
eux,le principe nationalitaire français, pacifique et juridique, 
s'oppose au principe nationalitaire des autres peuples, a 



176 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



base de race et conquérant, et ce n'est que par une régres- 
sion vers une politique vétusté d'agrandissement, ce n'est 
que par un abandon de ces principes seuls légitimes que la 
première République, poussée à la conquête, aurait excité 
par réaction autour d'elle les puissances ténébreuses de la 
race dont elle fut ensuite accablée. 

Cette conception manque de franchise. Il suffît de consi- 
dérer avec bonne foi que la Révolution de 1789 s'est ac- 
compagnée d'une prodigieuse explosion du sentiment natio- 
nal, que ce sentiment national s'est traduit immédiatement 
par une intransigeance agressive, que les formules électives 
et soi-disant pacifiques, par lesquelles il se délimitait et 
s'identifiait, lui ont permis de jeter sur les provinces limi- 
trophes de véritables coups de filet nationalitaires en bap- 
tisant français par exemple tel territoire convoité et en 
organisant aussitôt, comme à Nice en 1792, une manifesta- 
tion « spontanée » pour ratifier cette appellation, il suffit 
d'avoir présent à l'esprit ces faits indéniables pour ranger 
le mouvement national français dans la même catégorie 
que les autres, c'est-à-dire dans la catégorie de l'expansion. 

Il résulte de cette constatation dénuée d'hypocrisie que 
nul peuple n'a plus souffert que le nôtre du Principe des 
Nationalités, qui, par ses exigences irréfrénables, l'a entraîné 
à sa perte par des voies diverses deux fois de suite en 
quatre-vingts ans, une première fois de 1792 à 1815, une 
seconde fois de 1852 à 1871. 

IV. — Déçus mais non éclairés en 1815, la lumière com- 
mença de luire pour nous après 1871. Mutilée une fois de 
plus en Alsace, en Lorraine et au Luxembourg, isolée, de 
1871 à 1894, plus qu'elle ne l'avait été de 1815 à 1821, la 
France se replia tout entière sur sa propre nationalité sans 
plus s'occuper de celle des autres. Sans doute, la magnifique 
protestation des Alsaciens-Lorrains, déposée le 17 février 
1871 à l'Assemblée de Bordeaux contre la clause injuste 
qui les arrachait à la patrie, s'inspire vaguement de la tra- 
dition révolutionnaire qui institue la volonté comme seule 
interprète de la nationalité, mais elle contient aussi des 



DÉCLIN DU PRINCIPE EN FRANCE 



177 



arguments plus positifs auxquels on ne prête pas une atten- 
tion suffisante : 

La protestation des Alsaciens-Lorrains abandonne la doc- 
trine révolutionnaire de Merlin de Douai (première ma- 
nière) et du pasteur Blessig en évoquant l'union de deux 
siècles qui l'associe à la France (art. 1). 

En plaçant l'intégrité du territoire avant la volonté du 
suffrage universel (art. 2). 

En subordonnant tout transfert de souveraineté à « la 
garantie de l'ordre général du monde » (art. 3). 

En enchaînant la volonté des futurs Alsaciens-Lorrains 
à la volonté des Alsaciens-Lorrains de 1871 (tant pour nous 
que pour nos commettants, nos enfants et leurs descen- 
dants...), et en proclamant par là les droits des morts et 
l'emprise de la tradition. 

Equilibre, intérêt, unité, intégrité, tradition, voilà les 
principaux arguments des Alsaciens-Lorrains, si patrioti- 
ques, si peu nationalitaires. 

Ils n'ont pas cessé de se maintenir depuis cinquante an- 
nées au premier plan de nos préoccupations et désormais 
le mot de nationalité, loin d'évoquer, comme pour nos aïeux 
de 1792 l'affranchissement politique des peuples sous une 
coordination française, ou, comme pour nos pères de 1815 
leur restauration dans des frontières nationales sous l'im- 
pulsion de la France, confinera sa résonnance à nos portes 
et à nos soucis. Lorsque la crise nationalitaire de 1877 
amènera tout l'Orient au Congrès de Berlin, la France se 
désintéressera des revendications balkaniques et s'accom- 
modera parfaitement de l'insuffisance d'un Waddington. 
Elle laissera paisiblement la Serbie, la Roumanie, la Bul- 
garie, la Grèce continuer leur ascension vers la pleine 
indépendance et vers le rassemblement plus ou moins la- 
borieux de leurs terres nationales. 

V. Le dernier coup fut porté aux récalcitrants, s'il y en 
avait encore, par l'institution de la Triplice. On fut obligé 
de découvrir que les intérêts des peuples ne dépendent pas 
d'idéologies toutes formées : « Notre ennemi principal, 

12 



178 le 



S DÉVELOPPEMENT DU PRIN€IP^_ 



France, ^^^TL calcul semblable. Dès 

magne » (1871). L Autr cne à Ber . 

1872, François-Joseph, ^ma^ passait en , 
lin , l'armée de Sadowa |; ^^tX- ave/le roi 
sa ruine, au P»^ d .» ne f'S^Jù réunit dix ans plus 
d'Italie (1873). L alliance /auxquelles la Roumanie allait se 
tard les trois monarchies (auxquelles la 

SS^SSS^ subissait cent, nous la 

loi de nos favoris. reconnaît M. Sei- 

Le Principe des g^^^S^ I*» signi- 
g „obos,est di^ édlte / eSO ! m ^ 0 L ;rTa qnestion, celui 
Ltif qui ait P- 5 f^tLraîitaire1-crée plutôt 
d'Emile Olhvier (1895) — a un u * comme lorsqu'il 

à son égard des suspicions ^ff^^^r jappantes » 
piétine dans la même boue ces « : na onal J w ^ ^ 

des Balkans, de la Pologne, 

passé, en termes cruels les soucis leg canon de 

P Ce qui passionne mamtenan la F ance c ^ 
Courbet (1884) et celui d Avel fan (18 1 W , d n>en _ 
lions nationales, mais bien V**™^ 9 "^ co „ S piration 
trevoit plus son salut dans je « ^ ^ fec . 
spontanée des peuples en ™ ™*™>™ xm Loui s XIV, 
tL d'un empire <^^£^£, *ais gtatou»- 
abandonné par ^.^^Sppe'et Napoléon III, 
ment repris par Charles X, Louis rn FF pro messes 
dont la politique méditerranéenne forme pa se p 
une compensation réelle quoique ^^ auteg comme 
continentales. Ce qui la ^-f^'^ des impairs comme 
celle de 1881 où nous perdons 1 bgypte, a 1 

celui de Fachoda (1898). défaites, en nous 

VI. _ Une autre conséquence de nos delà , ^ 

repliant toujours sur ^«f:f meS ' ^îéeTe nationalité 
recrudescence des études hutonçF*. L ^ tr une double 
française fut enfin contrôlée scientifiquement pa 



DÉCLIN DU PRINCIPE EN FRANCE 



179 



série d'investigations sur les origines de la France et sur le 
développement de la Révolution, jusque-là livré aux fantai- 
sies de Lamartine, aux préjugés de Louis Blanc, aux éner- 
vements de Michelet. 

C'est le 15 mai 1872 que paraît, à la Revue des Deux 
Mondes, un véritable article-programme où Fustel de Cou- 
langes exprimait cette idée « que les invasions germaniques 
du v* siècle n'avaient exercé aucune influence directe sur 
la langue, la religion, les mœurs, le gouvernement et la 
structure de la société, que si elles avaient transformé tout 
cela, c'était pour ainsi dire à leur insa, que les habitants 
de la Gaule n'avaient été ni asservis ni dépouillés, que les 
Barbares n'avaient rien fondé, et que leur présence avait 
simplement favorisé l'éclosion du régime féodal déjà en germe 
avant leur arrivée » (P. Guiraud). 

Ce manifeste — qui diffère peu, s'il en diffère, des con- 
clusions émises en 1734 par l'abbé du Bos dans son His- 
toire critique, mais dont les préjugés « philosophiques » 
avaient entravé la diffusion — sera copieusement développé 
par lui jusqu'à sa mort (1889) dans les divers volumes de 
son Histoire des institutions politiques de l'ancienne France 
qui commencent à paraître en 1874 et qui, repris, refondus 
redistribués, seront finalement édités par M. Camille Jul- 
lian jusqu'en 1892. 

VII. — Les diverses critiques et contre-épreuves aux- 
quelles l'œuvre de Fustel a été soumise, tant au point de vue 
historique qu'au point de vue juridique, en ont laissé intactes 
les parties profondes. Qu'il ait sous-estimé l'influence germa- 
nique, c'est possible, et, dans certains cas, c'est probable, 
mais son œuvre reste la base éprouvée de l'enseignement 
actuel. Elle alimente notamment notre conception de la natio- 
nalité française. L'Histoire de M. Lavisse n'en a, somme 
toute, pas d'autre. 

En prolongeant, sans rupture, l'empire fictif de Rome 
sur les Francs, Fustel aboutit à sauver l'unité nationale 
parle moyen des Gaulois, soutiens et transmetteurs de cette 
souveraineté de façade. Les Gaulois, dans sa thèse, forment 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



dans les Gaulois le trait d £™ ^ et des Bar- 

Rome et de Clov*, m - S e d s e u S bs I ) ; r a 1 ! notre nationalité, 
bares du Nord ; ils sont le ub^ rat ^ . ^ de 

Dans un ouvrage récenl i, H*M« ^ H dans la pro . 
retenir notre attention M Driaul admet q 
fondeur des temps ^n^ o.h^ ^ ^ 
fur ent sans doute es ancêtres de la P lu P a de la Gaule 
Rome n'apparaît sauvegarde. Le pres- 

et) quand accoururent les ££££ ^ barbare s 
tige exercé par les litres ™P soudure qui aurait 

contribua pour b / au R c . 0U P m Y eu ™ P en approfondissant davan- 
pn être plus rude. Bien mieux . en appr 

[ ag e cetfe ^JT^S^-^*? 
en vient à conclure, non sans preuve alh _ 

r«fc rfe influence {^f^^f^oTan sée. 11 observe 
eisation par les Barbares de a Gau ^roma 
en effet que depuis deux cents ans les , J?ra qu 
au contact g»^» <T» ~J^JÏÏî^n»«»duRldn, 
des Lombards sans ^^^Xto nouvelle de l'an- 
qu'avec eux reparut en Gaule une e à 

équité -«^^'Se'ï'iSïïS créateur dont la 

âge d'aspect si P ers ° n ^j d>être envisag ée de très haut. 
La question exige d ailleurs d eu b aulre 

A.ant Fustel le PJ^g^K y , Renan, pour ne 
forme. Les deux ™rv procédés divers ou par 

pas parler d'Henri Martin- jpaj desp ^ ce 

voie d'affirmation - admettaient ions i P , ^ Aujour . 



DÉCLIN DU PRINCIPE EN FRANCE 



181 



VIII. — Mais en 1 918, pas plus qu'en 1 840, on ne parvient 
à bâtir sur ces données une philosophie nationalitaire. Certes 
je n'ignore pas l'existence du Celtisme, où la race est com- 
prise comme un ensemble de qualités spirituelles qui sont, 
dans notre cas, « le naturalisme, l'idéalisme, le prophétisme, 
la passion de la liberté ». Ses adeptes y chérissent surtout 
un idéal moral et une discipline de psychologie nationale. 
Ils y voient, avec MM. Jacques Reboul et Philéas Lebesgue, 
« la seule méthode efficace de compréhension nationale 
pour le passé et pour le présent ; pour l'avenir, c'est l'unique 
force vive de fécondation. Le Geltisme, c'est la France à sa 
plus haute puissance ». A n'en pas douter, nous trouvons là 
une réplique du germanisme, du slavisme, du polonisme, de 
l'ibérisme et autres philosophies nationales. Le Geltisme 
s'oppose à elles, pour affirmer les droits de la France. Mais 
qui ne voit qu'il en rompt le faisceau en s'opposant du même 
coup au latinisme et au romanisme, parties intégrantes du 
moi français ? Par un autre chemin nous retournerions au 
dualisme périlleux de 1820-1825. L'échec final de Boulain- 
villiers,de Montlosier, l'indifférence qui accueillit Gobineau, 
les conversions de Guizot et d'Augustin Thierry nous 
prouvent qu'en France il n'y a pas de place pour ces ten- 
tatives, infidèles aux richesses de notre nature. Aussi bien, 
avec le Geltisme, comment nous départager de la Grande- 
Bretagne ? 

Cette philosophie, d'ailleurs, prête le flanc au pire des 
reproches. Son grand-prêtre, M. Schuré, y cherche un cor- 
dial pour ranimer contre l'esprit latin, dogmatique et positif, 
je ne sais quelle lutte rénovatrice dont il perçoit encore le 
murmure étouffé depuis deux mille ans. Il ne faut pas hési- 
ter à" prononcer ici le nom de fantaisie. 

IX. — Pareille aventure survint au comte de Gobineau 
dont l'Essai sur l'inégalité des races humaines (1853) ne 
récolta que l'adhésion prudente de quelques curieux. Cette 
anticipation historique du nietzschéisme, en préposant des 
races supérieures, des « fils de roi » au développement de 
la civilisation mondiale, élargit en la reprenant la thèse de 



182 

férence de B^^^^ Thierry qui plaidait 
du S Wto î«o, et * » a Gobineau s'établit dans 

somme toute pour les ^ aussi intransi . 

« de Gobineau dans 

^perfidelle, *~^J*S2L par Vacher de La- 
Poursmvie avec tristesse et pe 18 87 à l'Université 

pouge (notamment dans so .cours de « darwinisme et> 
de Montpellier), cette lde ° "f^tplgiques, pose tam- 

^«r^te de cette lignée, M. d'Au- 
de la démocrate. Le dernier sa Natl0nahte 

riaC) ne fait pas «J-J^i de Montlosier où l'on 
fraise ™ surviva nce sociale des races 
distingue : dans le ?eujHe 1 bourgeoisie 

asservies par S ^ envahisseurs germa- 

h noblesse f^^ S descendants de ces dermers, 
niques, dans la ^ooiesse ■ de sav01 r. 

trahit plus de verve et de parti q ^ races pré . 

Ce n'est pas a F~ the^ Le plus téméraire de ces 
gauloises pour de pareil les thèse». P u en 

tnnovateurs est à coup sur M. de M conl niencement du 
France, à la fin du paléolithique et ^ 

néolithique... la plus grand « ^°™ brachycé pïale au 
jamais existé » par la M . Husson, a tiré 

dolichocéphale Un écrivain ^™' nationale , YOcata- 
de cette découverte un ph> os >p ^ ^ ce 

niswe , qui confère aux AUantw m _ Jaœais 



DÉCLIN DU PRINCIPE EN FRANCE 



183 



sur l'idée de race n'apparaît avec plus d'ampleur que dans 
ces délirantes cacologies. 

Ces ingéniosités à la Bérose se perdent dans le tableau 
d'ensemble qui fait des Français modernes les descendants 
inentamés des Gaulois naturalisés par Rome, quitte à nuan- 
cer le sang gaulois de teintes tour à tour ibéro-liguriennes, 
franques ou italiques. Cette mise au point n'a d'ailleurs 
qu'une valeur illustra tive, car la race en histoire représente 
quelque chose de trop mobile, de trop successif, de trop 
arbitraire pour présider à la formation d'une doctrine de 
stabilité. 

Que tirer en effet des peuplades prégauloises dont nous 
ne connaissons que des vestiges sans âme ou un nom sans 
appui? Des pochades philosophiques indignes de retenir 
l'attention de l'homme d'Etat. Quant au germanisme et au 
romanisme purs, ils dégénèrent forcément dans une théorie 
de l'Etat ou de la société, trop étroite pour recouvrir le 
champ national. Le plus souvent même, ils favorisent une 
recrudescence de la lutte de classes, maîtresse de sécessions 
et de rumeurs. 

Reste le Celtisme, mais à charge d'interprétation. L'idée 
gauloise en France ne peut se nationaliser qu'en se spécia- 
lisant. Le seul Celtisme digne d'attention est le Celtisme 
romanisé, garant d'une doctrine politique et territoriale. 
L'organisation sur notre solde l'enthousiasme celtique par 
l'impérialisme romain aboutit à une doctrine nationale 
dont la théorie des frontières naturelles forme le morceau 
de résistance. Lavallée en formula une fois j>our toutes la 
technique en 1860 dans son œuvre Les frontières de la 
France. 

XI. — Il appartenait au nationalisme de meubler ce 
cadre nécessaire du développement national. En établissant 
leur doctrine aussi loin de l'idéologie que dune physiologie 
épaisse, en lui donnant pour but la nation telle que les 
siècles l'ont faite, mais en la soustrayant à une analyse dis- 
solvante de ses origines, en subordonnant sa défense à la 
connaissance de ses intérêts positifs, en définissant cette 



184 



LE DÉVELOPPEMENT DU PRINCIPE 



nation par ses conditions et par ses besoins, par ses sou- 
venirs et par ses espoirs, ses fondateurs (1892-1905) réa- 
lisent ce tour de force d'échapper en même temps au vague 
inséparable des formules juridiques les plus exactes comme 
à l'étroitesse des disciplines captives de la terre et du sang. 

Né de nos luttes politiques et de nos débats intellectuels, 
ce mouvement encore à ses débuts a déjà évolué en plusieurs 
branches. Soit qu'ils se groupent autour de Maurice Barres 
ou autour de Charles Maurras et Léon Daudet, les nationa- 
listes français se rattachent tous à des principes communs, 
XII — C est au lendemain de l'aventure boulangiste, en 
1892 que Maurice Barrés (né en 1862) après maintes expé- 
riences, teintées de socialisme organisateur et d'anarchisme 
patriote, où son moi n'avait pas trouvé « les décisions pro- 
fondes de son type natal », « fonda le nationalisme » \ 

Jusqu'à Barrés le mot de nationalistes s'appliquait aux 
adhérents du principe nationalitaire. Avec lui la doctrine 
sort de cette phase rudimentaire et instinctive, et coor- 
donne « les efforts qu'une nation, dénaturée par les intri- 
gues de l'étranger, tente pour retrouver sa naturelle direc- 
tion » (Préface de Y Appel au soldat). « Le nationalisme, 
dira-t-il encore (Scènes et Doctrines), c'est de résoudre 
chaque question par rapport à la France ». 

C'est dans le Figaro du 29 juillet 1892, dans un article 
intitulé la querelle des nationalistes et des cosmopolites, 
où il opposait l'école romane de Charles Maurras, Lucien 
Moreau, Amouretti, à la cohorte des wagnériens, ibséniens 
et tolstoïsants, que Barrés inaugure ainsi la nouvelle doc- 
trine. 11 l'organisa au Courrier de l'Est, à la Cocarde (oc- 
tobre 1894 - mars 1895), l'affirma aux élections de 1898, 
trouvant à son programme nancéen l'écho retentissant de 
Maurras dont Vidée de la Décentralisation paraissait alors. 

XIII — Charles Maurras (né en 1868) s'est toujours 
connu nationaliste, comme Français et comme Provençal. 
La vie de Paris où tant d'enseignes aux noms estranges 

1. Maurras dans Une campagne royaliste. 



DÉCLIN DU PRINCIPE EN FRANCE 



185 



©ffusquèrent ses regards, et surtout une sortie de France 
assez prolongée (1896) lui communiquèrent le choc expéri- 
mental de notre déchéance politique. D'ailleurs, il collabo- 
rait à la Gazette de France dès 1892, et, en 1894, il figu- 
rait à la Cocarde aux côtés de Barrés. 
^ L'affaire Dreyfus, durant laquelle il crut constater l'inef- 
ficacité dans l'Etat du mouvement strictement nationaliste 
et les preuves de l'impuissance où le régime électif, c'est-à- 
dire centralisateur, réduit le régionalisme, le conduisirent, 
à partir de 1898, à la monarchie, conçue comme l'organe 
naturel et historique du nationalisme intégral. 

Au même moment, la fondation de la Patrie française 
(janvier 1899) fournissait à Barrés l'occasion d'établir, dans 
une conférence maîtresse (qui fut la troisième de la série), 
la Terre et les Morts, les fondements également naturels 
et historiques de l'idée de Patrie, prélude concis du Roman 
de r énergie nationale. 

XIV. — La revue de Y Action française, fondée sur ces 
entrefaites par Henri Vaugeois, groupa bientôt un certain 
nombre d'écrivains nationalistes, dont Jacques Bain ville et 
plus tard Louis Dimier. L'évolution de Maurras, attestée en 
1901 par ses dpuze articles du Figaro, et suivie bientôt par 
plusieurs de ses amis, affecta la doctrine de cette revue, qui 
se consacra désormais uniquement à la défense du nationa- 
lisme monarchique, pendant que Barrés persévérait, avec 
Déroulède et la Ligue des Patriotes, dans son programme 
originaire, national, républicain, militaire et autoritaire. 

La fondation de la Ligue d'Action française (1905), de la 
Nouvelle Librairie nationale (1906), l'accession de Léon 
Daudet, de Georges Valois, enfin, le 21 mars 1908, l'appa- 
rition du journal quotidien donnèrent au nationalisme inté- 
gral, encouragé par des penseurs comme Jules Lemaître et 
Paul Bourget, ses traits actuels. 

XV. — Inséparable d'une conception historique et poli- 
tique de la France, il diffère de, ce qu'on peut appeler le na- 
tionalisme français de la Belgique l , qui est, conformément 

1. C'esl le titre de l'ouvrage de M. Raymond Colleye, paru en 1918. 



LK DÉVELOPPEMENT BUJ™PE 



^^^ncinien, ^T^TiKlÏÏSé 
Si dont le principe msp* (JP sa ^ bUqfe 
Albert du Bois ré ^^£s spéciaux militâmes, m- 
impériale (190ô)> créât on d ^ P^ ^ ^ 
tellectuels, douaniers, entre il U incl pe natio- 

En général, notre «f^^e patriotisme français 
nalitaire et s'enoree surtout d en c _p^ ^ ^ 

de cet aspect concluant realis e y ^ e 

^r^rr^^ nationaiisme diffus 

grâce a lui, u« r r . 

tous les partis bénéficient ^ d> it no us 

Un indice remar quable de ° e Mfl , io mi/, dont le 

est fourni par la déclare adversaire, pour 

Principe des Nationalités. 



LIVRE m 

LES THÉORIES 



CHAPITRE I 

L'IDÉE ALLEMANDE 
DE NATIONALITÉ ETHNOGRAPHIQUE 



L — Les docteurs en germanisme ont toujours signalé 
comme la caractéristique de l'Allemand son incapacité à 
s'évader du réel concret, visible, tangible, comestible, po- 
table. Ce qui joue tant bien que mal dans son esprit le 
rôle de l'abstrait est une sorte de mystico-philosophie qui, 
de Boehme à Hegel et à Nietzsche, par derrière la mousse- 
line des mots vagues et colorés, n'est qu'un accaparement 
du réel par les besoins humains, trop humains de l'homme 
allemand. Un mot résume cette retombée incessante, dont la 
pensée allemande ne pourra même jamais avoir l'idée de se 
libérer, un mot qui exprime tous les aspects de celte impuis- 
sance créatrice, c'est la Leiblichkeit^ cette affirmation mas- 
sive du corps et du terrestre, cette primauté des sens et 
de l'énergie musculaire, cette préférence quand même pour 
la force qui se fait sentir. 

Cette disposition, favorable à certaines disciplines, cons- 
titue, en matière de critique et surtout de droit, un désavan- 
tage marqué. En effet, elle enchaîne d'avance l'Allemand 
sur ce domaine à toutes les formes de l'inachevé. Il lui sera 
très difficile de concevoir entre les hommes d'autres rap- 



183 



LES THÉORIES 



démarche personnelle peut incarner, 
ports que ceux qu un , demarc p ^ ^ 
Plus ou moins, il ramènera i pJ moins l{ 

divers au delà 

répugnera à étendre e re * sorl tri bu. Plus ou moins, 
de .on horizon particulier ville, ^clan t us vastes . 

îl r6d f ^H^lS^tnt U profite et, avec 

à se figurer la nation d après 1 typ ^ UT ^ c ré _ 
la famille. Les liens du «£<"^£ Zut. L'égoïsL, 
hensibles et, vrais ou taux, prim réunions 
inné dans tous les hommes e ^ n d - ^e da ns les nations 
humaines, revêtira chez 1 ^^"^.wligieux. 
allemandes un aspect »^\*™ e '£ a prêté à Guil- 
11 faut prendre le mot a la let re ^ J isgait 

la ume II cette ^^«J™^ X* bien dire. 11 
aux Vosges ». L ««f si bêlement une des tra- 

ne croyait pas surtout ex P r ™ er S ion essent ielles au ger- 
ditions de particularisme et Je «ecesswn ^ 

nianisme. ReP° rtons "T7 W moyen âge, à l'heure où 
m ande, au delà même du 1res haut moyen âge ^ ^ 

^ n t^tSST^^ où qu'elle aille, 
terre. Chacune des n articu l ar isme sauvage 

ÏTÎ^ *™ • ^isat ^impressionnante de la 

f TL - Sans doute, tous les ^^^Z 
républiques, ont ressenti le besoin de { son 

p ^V^.^^-"^^ a construit 

mur, la Russie a instal le s f c Jl ' mur de Trajan ou 
aux basses époques une organisation mUttaae, 



l'idée allemande de nationalité 



189 



défensive, de la zone frontière : il faut remonter à la phase 
antérieure, peut-être originaire, de la marche religieuse, 
telle qu'elle nous apparaît dans les vieilles gestes mal chris- 
tianisées. 

La marche, c'est alors la frontière démesurément per- 
sonnifiée dans ses forces de séparation et spécialisée pour 
la terreur. 

Eal waes daet maerclond 
Mordre bewunden. 

« Tout le territoire de la marche, récite un vieux poème, 
était environné par la mort. » C'est le repaire des dieux 
protecteurs, Nicors lacustres ou monstre Grendel, dont on 
n'approche qu'en sonnant du cor, sous peine d'anéantisse- 
ment. C'est, devant le pauvre guéret,la forêt ténébreuse où 
la hache ne pénètre pas, le boulevard obscur, divinisé par 
les rites, qui protège contre toute souillure, par son vide 
et par son silence, le développement authentique du germa- 
nisme. Quand le germanisme s'épanche, la marche prend 
les devants et fraye la voie. Comme un ourlet dévastateur 
elle précède ses envahissements. Essentiellement mobile, 
elle est l'organe même de préhension forgé par le germa- 
nisme pour la conquête. 

III. — De moins en moins religieuse, de plus en plus mili- 
taire, après avoir trituré, de l'Elbe à l'Oder et à la Vistule et 
au Danube et à l'Eider, depuis quinze cents ans, à peu près 
toutes les peuplades non allemandes rencontrées sur sa 
route, la marche allemande, devenue politique, reste aussi 
énergique qu'aux temps où les Germains résumaient leur 
religion dans une lance aiguë fichée en terre. Le Brande- 
bourg est encore la soudure de trois marches, l'Autriche est 
encore une marche, la Saxe est toujours l'ancienne marche 
de Misnie. L'Allemand actuel éprouve toujours le besoin 
de sentir les quatre points cardinaux de la terre allemande 
organisés en marches. Ne voyez pas là simple façon de par- 
ler. La Nordmark c'est la série d'organisations offensives 
contre les Danois, YOstmark l'ensemble de sociétés, de dé- 



LES THÉORIES 



. ^^Tfeîï^o^r exterminer le polonisme, la 

""Tout naturellement, à une époque **8^XÏ 
, a* ™î nITecte des régions si considérables de 1 miel 
la nôtre qui aftecte M r g retrouvant rajeuni 

lectualité européenne, 1 Allemand ^ en s ^ 

d'où il leur serait mte nh td ~™'' , • Françai8n 'anr«iei.t 



d'où il leur serait interdit de sorui ~~ isn , auraient 
divisiondelaFranceentrois^ 

droit de vivre que J~ ^^^eptd. de l'intégrité 
tion idéolog.que de la marche sa g ^ de 

•^rîrr^^^ 2 :Lï a accablés de „ 1914 

Tl'oiS eUete Sve achaque pas dans sa conduite devas- 
tatrice de la guerre. 

TV File seretrouve surtout dans son idée de la nationa- 

SSZSÏÏZV}* C Xe Ce m^Î EÏ5 
liM de la personnalité des '^^X^la lomania, sinon 
d'option, introduit par 1 e ° vah ; SS ^^" S race aU emand ? On 
une manifestation du particularisme de race aUe 

pourrait soutenir sans paradoxe q" 0 " "^^eLce en 
le Principe des Nationalités ^^^Z ho mine 
même temps qu'avec plus de correction 

Ubero •«««^«-^^"^C.nS. f^- 
des Lombards. Cette p^na^ee-^ . 

Uere a la Germanie " \ a ' * tr octroyée par 



l'idée allemande de nationalité 



191 



portait des curies électorales particulières à chaque race K 
Aussi bien, qu'est-ce encore que cette institution des fron- 
tières, que nous voyons l'Autriche organiser au xvi 8 siècle 
contre les incursions ottomanes, et qui ne fut abolie qu'en 
1873, sinon, sous une autre forme, à peine modifiée, ce même 
et éternel souci du germanisme de lutter par la marche 
contre toute entrave à son développement ? 

Si Ton écarte donc de l'idée de nationalité, telle que les 
Allemands se la formulent, la représentation concrète et 
sous-tendue de la marche, on risque d'y comprendre peu 
de chose. Depuis toujours, cette représentation forme l'écran 
discret, mais puissant, sur lequel le Germain a tracé son his- 
toire, le cadre de ses actes, de ses désirs, de sa philosophie, 
le monde où il ramène tout ce qui concerne son développe- 
ment et le développement d'autrui. La nationalité, pour lui, 
n'est qu'une marche agrandie et qu'une extension familiale, 
et si le libellé orgueilleux n'en a été fourni que de nos jours 
par une légion de théoriciens, il en faut accuser les fâcheux 
hasards de l'histoire, tardivement complaisante à l'unifica- 
tion germanique. 

V. — En effet, après un violent essai de réunion, déjà 
sensible au x e siècle, l'Allemagne disloquée au milieu du 
xiii 4 siècle par l'action combinée des papes et des rois de 
France, ballottée déjà de dynastie en dynastie, passait des 
Francs (800-911) aux Saxons des Henri et des Ottons (919- 
1024), des Saxons aux Franconiens (1024-1125), des Fran- 
coniens aux Hohenstaufen souabes (1138-1254), pour abou- 
tir, sous les coups français, au grand Interrègne (1256-1272) 
dont la série des « monarchies enchevêtrées » prolonge l'anar- 
chie jusqu'au milieu du xv e siècle (1272-1438) et présente un 
spectacle de force diffuse malaisément ressaisie (Bulle d'or de 
1356) dont la dénomination de deutsches Reich rend bien le 
vague et l'indéfini. M. Lavisse l'a comparé à un manteau de 
légende dont les pans brumeux flottent au gré des vents tan- 
té Ce système, a été remis en honneur depuis la guerre. Les Polonais 
l'ont adopté pour le statut de la Galicie orientale où figurent deux curies, 
une curie polonaise, une curie ruthène. 



^(jo LES THÉORIES 



tôt sur les Alpes, tantôt sur le Rhin, sur le Danube oul'Elbe 
P o " par s'es 'marches, le particularisme allemand [s en 

C °%\T„7n^ 

Castillan, un Anglais, i** derrière 
IftOlU n'est pour l'Allemagne qu une étiquette derrière 
Sue le se consomme, en 1648, par l'habileté de nos rois 
K no s ministres, son émiettement politique garant de 

S ° U'^eï't n'avait pas moins connu ses 
comme en 962 quand Otton le Grand, t™ *^'™^ 
Germanie roi d'Italie, se tait concéder par Jean Xll la cou 
Germanie, ro , Empire romain » dit 

S,, «.u P « r «ï-vïï S» «■». 

La Réforme accentua 1 anarcnie x 

£ï tKretllss siècle 1256, 
somme l ^^ des NaUonalités la tirera de sa léthar- 
,ie parun dlbleprogrés, externe, venant de France, et 
interne, élaboré par ses penseurs. ^ ^ 

Ce fut quasi un miracle A» ^ germaniques » 
Réforme religieuse (151 i) et les « 8 une 

(1648) avaient si ^ jjffit é ; a P porée de 
idéisation à rebours, 1 idée de nationalité s ei 1 

cette fourmilière de 

patriotisme. Que ce scandale nous ser e 

rience, en nous montrant une race ton dg 

dans son « obéissance vigoureuse » (le mot est de 

Staël) aux ordres de ce y ^ de ^ 



l'idée allemande de nationalité 



193 



de Herder et de Lessing, le philosophisme de Kant ser- 
virent d'avant-garde, Napoléon aidant, au réalisme outran- 
eier d'un Stein et aux frénésies nationalitaires d'un Fichte, 
puis d'un Hegel, c'est ce que la lecture de la Formation de 
lu Prusse contemporaine, de Cavaignac ou Y Allemagne 
depuis Leibniz, de Lévy-Bruhl, entre vingt excellents 
ouvrages, dont ceux de Georges Goyau, de Victor Bérard et 
de James Bryce ne sont pas les moins suggestifs, permettent 
sinon de comprendre, au moins de contempler. Bornons- 
nous à parcourir ici les sommets idéologiques de ce pro- 
grès. 

Dans l'Allemagne de Marie-Thérèse et de Joseph II 
comme dans la France de Louis XV, l'idée moderne de 
nationalité dérive de la philosophie roussienne dont la 
liberté humaine forme le pivot. Cette communauté d'ori- 
gine, qui devait aboutir à une telle disparité de résultats, 
déterminée par la différence des points d'appui, montre bien 
que les idées ne sont que des véhicules impassibles capables 
de convoyer n'importe quelles marchandises. Quand même 
on suivrait leur course depuis leur première racine jusqu'à 
leur rameau le plus extrême, on ne comprendrait rien à leur 
signification si on ne tenait pas compte avant tout du ter- 
rain et de l'atmosphère où elles puisent la vie. Elles n'ont 
d'attrait que par rapport à ce milieu et ne méritent atten- 
tion que par la présentation qu'elles en donnent. De même 
que l'idée de nationalité en France est nettement tributaire 
de la situation politique et sociale française et en dessine 
schématiquement les nervures, de même la conception alle- 
mande de la nationalité, provoquée à la vie par le même 
code philosophique qu'en France, prendra immédiatement 
un autre aspect et parlera un autre langage. 

VII. — C'est que les deux atmosphères nationales se res- 
semblent aussi peu que possible. Quand un Français jette 
son regard du présent sur le passé, il quitte un paysage 
unitaire pour verser dans le chaos. Depuis deux mille cinq 
cents années ses ancêtres connaissables ont porté tant de 
noms 1 Ils se sont appelés Galli, puis Romani, puis Franci, 

13 



|££ LES THÉORIES 



des voies romaines coupe les petits cnemms, H 

dynastie de mille ans, doublée, comme de son ombre, par 
une nationalité solide et continue exactement 
I 'Allemagne nous offre un spécimen non pas exactement 

„„ph« ,«. Rome n^t ^ £ j^fl, 

d'hui qu'il a emprunté sa mythologie aux Gaulois se pre 
décesseurs et ses anciens maîtres qu'il a ^ 

JUS que dans ses J^^^l^*.» 
gauloises pu.s latines, qu il a co ne o voisins 

i. Quand Barrés s'écrie : « *^ ^^^J^^Zt * 

"ttS:" s^Ua^Tu est Juste d'en convenir, ont par- 
ticipé à cette mise au point. 



l'idée allemande de nationalité 



195 



s'est nourri du sang de cinquante peuples. N'importe. Il a 
sauvé le royaume de son instinct et défendu sa tanière. De 
Marbod et de Witikind à Bismarck, c'est le même peuple 
derrière la même marche. 

Sans doute, le terme de germanus par lequel on le désigne 
dans le monde romain provient du gaulois ou du latin et 
veut peut-être seulement dire/e voisin; sans doute, le terme 
de deutsch n'est chez lui d'un emploi général qu'à partir 
du ix a siècle, mais on en retrouve sans trop de peine l'anti- 
que et inébranlable antécédence dans les Teutons de Marius 
comme dans le dieu Tkuisto (apparenté à la racine indigène 
thiod ou theod, peuple) père de Mannus, l'homme, que 
Tacite donne pour ancêtre à la race entière. 

« In principio erat populus >, tel est donc le premier 
verset des Livres Germanistes, étant bien entendu qu'il 
s'agit du peuple allemand, populus theotiscus ou diustiscus, 
tudesque, deutsch, de ce peuple orgueilleux chez qui l'ur- 
deutsch précède Yurmensch ! L'homme allemand, dans cette 
théogonie, engendre en effet l'homme tout court et, quand 
il ressasse la naissance et l'enchevêtrement de ses idoles, 
c'est cet homme allemand primitif que l'homme allemand 
d'aujourd'hui aperçoit au bout de la chaîne. Fidèle à cette 
genèse, Fichte ne voulait-il pas qu'on nommât les Alle- 
mands le Peuple, comme on dit la Bible? 

VIII. — Mais à cette continuité nationale ne correspondit 
pas l'unité dynastique complémentaire. Butin qu'on se 
passe de famille à famille, qu'on égare parfois et qui se perd, 
le Beutschtum n'a pas eu le temps d'être poli ni cimenté. 
Surtout, remarque capitale : chez lui la nation de chair et 
de sang, concomitante à l'Etat, ne lui doit pas sa formation, 
et l'envahit de toutes parts. En France, la majesté des lois 
romaines, la persistance du fisc et l'autorité royale ont pré- 
sidé de haut à l'élaboration historique du peuple. Elles lui 
ont parlé de tous temps ce langage abstrait, savant, imper- 
sonnel, cher à toutes les bureaucraties, qui est le langage 
du droit. Elles l'ont formé à leur image. De là deux séries 
nationales divergentes qui, malgré la proximité et les rela- 



LES THÉORIES 



tiens, sont incapables de se recouvrir et qui, lorsqu elles 
emploient le même vocabulaire ou utilisent les mêmes idées, 
leur infusent des sens parfois opposés. Là ou le mot ale- 
mand évoque des forces brutales et élémentaires, capables 
Te pesée et de résistance, le mot français, élément dune 
cymnastique intellectuelle perfectionnée, fait pénétrer celui 
nui s'en sert, fût-il d'humble culture, dans une région phi- 
losophique où les signes ont remplacé l'original. Le mot 
allemand tient à la terre par des fibres ou le sang perle 
quand on le froisse; le mot français circule ag.lement de 
lois en lois et en catégories, à la mamère d un impondé- 
rable Traduire avec justesse un terme allemand revient a 
dégager le lot de valeurs concrètes qu'il renferme expé- 
rience dont la réussite exige des tâtonnements prolonges. 
Gomme s'il s'agissait d'un hiéroglyphe inconnu on tâche, 
par éliminations-, approbations et fastes, à détermine 
son habitat, ses haines, ses amours et on attache ainsi 
l'idée qu'il sert à une représentation authentique. Sans ce 
travail préliminaire, l'idéologie germanique prête à toutes 

les ambiguïtés. , An 

Chez nous, par exemple, l'Etat encadre la nation la do- 
mine sans se confondre avec elle. Il incarne volontiers la 
société civile et réglemente la liberté En Allemagne l Etat, 
avatar de la nation en progès, coïncide avec la liberté com- 
prise en tant qu'expansion. Il s'oppose volontiers a la so- 
ciété civile, spécialisée dans les arts, le commerce, la religion. 
La nation allemande organisée par ses soins développe sa 
plus haute virtualité dans l'armée, nation exacte et dans 
son plus puissant exercice. L'antique concept de la marche 
sert toujours de lien secret à ce fa.sceau idéologique mis 
au point par les successeurs de Kant 

L'Etat allemand se retrouve dès lors dans la première 
organisation d'attaque delà nation qu'il figure. Il a toujours 
été profondément national et l'on pourrai imposer a Gœthe 
cette retouche au verset fameux de son Faust : 



Im Anfang vvar der Slaat! 



l'idée allemande de nationalité 



197 



Voilà le milieu très dense où vint germer au xvm e siècle 
la doctrine roussienne, qui d'ailleurs, par la Suisse et par 
Luther, en constituait une dérivation très reconnaissable 
pour les spécialistes. 

IX. — Son originalité consiste à fonder le droit sur la 
liberté, c'est-à-dire à confondre le droit avec l'expansion. 
Kant, fils de Rousseau, n'aura qu'à transposer cette con- 
fusion au profit de l'Etat, il n'aura qiïà faire de l'Etat un 
impératif catégorique, établir donc, sur un piédestal de 
philosophie, le caporalisme de la culture (que perfectionnait 
à cette époque l'administration prussienne) pour retrouver 
intégralement la pure conception germanique de la nation 
en soi, ceinturée de marches. Ce fut sa besogne. 

L'école philosophico-juridique allemande, née avec lui de 
Rousseau, au témoignage exprès de Hegel, ne varie pas sur 
ce point. Il n'y a pas besoin de descendre jusqu'à Treits- 
chke, ainsi que l'a fait M. Durkheim, pour saisir sa doc- 
trine de l'Etat national et l'apprécier. Treitschke sort de 
Hegel, qui sort de Fichte, et Fichte, qui doit tout à Kant, est 
célèbre pour sa théorie de l'Etat fermé 1 , de l'Etat qui, pour 
atteindre la perfection, doit se suffire à soi-même, posséder 
toutes les ressources nécessaires et suffisantes à son déve- 
loppement infini, et rouler son orbe égoïste dans un ciel dé- 
peuplé par son subjectivisme. C'est toujours la « marche» 
ancestrale, mais cette fois philosophisée. L'emprise du spi- 
nozisme avec Schelling, sur la philosophie kantienne, ma- 
térialise parallèlement ces conceptions déjà lourdes, dont 
Hegel achèvera la servitude. L'Etat national selon lui, sou- 
tenant et contenant nécessairement toute action, condi- 
tionne par là même toute liberté et en réalise seul l'objec- 
tif. La nation parfaite devient progrès et développement à 
outrance. Grandir, grossir, réussir, être fort, voilà la seule 
mesure du divin. Jhering, Hartmann, Trendelenbourg, 

1. Faut-il retrouver là un écho verbal delà théorie, — bien germanique! 
— des juristes bavarois du xv ft siècle, qui s'appelle le territorium clau- 
sam et qui supprime toute exception à la souveraineté du prince dans 
les limites de son territoire patrimonial? 



198 



LES THÉORIES 



affilent le tranchant juridique ou politique de ces théories 
sous ses deux aspects principaux du primat de la volonté 
de l'Etat, conscient, personnel, sur la volonté inorganique 
de la foule, ainsi que de la toiite puissance de la force, 
mesurée par l'expansion, miroir de la liberté, qui fonde le 
droit. List en spécialisera la vertu dans l'économie politique 
nationale. Treitschke vulgarisera ce catéchisme à l'usage 
des pangermanistes, comme Feuerbach l'avait adapté aux 
besoins révolutionnaires. Avec sa théorie de Y « extension 
de l'Etat », Bluntschli l'avait déjà tempéré pour les juris- 
consultes. 

X. Ces variétés ne sont toutes que les transcriptions 

idéologiques évoluées d'un type matériel central, créé par 
Frédéric II. C'est le système déprédateur, très consciem- 
ment élaboré par Frédéric II afin d'achever per fas et 
nefas la réunion dune Prusse dispersée aux quatre coins 
de l'Allemagne, qui a servi de milieu de suggestion prin- 
cipal à la Doctrine du Droit. 

Hegel lui-même, qui était souabe, c'est-à-dire un peu 
lourdaud, n'a pas manqué de nous en avertir — à sa ma- 
nière s'entend. Quand il vint s'établir à Berlin en 1818 (il 
y devait mourir en 1831) il prit pour texte de sa leçon 
d'ouverture « l'affinité originelle de l'Etat prussien et de la 
philosophie hégélienne ». 

XI. — Jamais pareille doctrine, qui suppose psycholo- 
giquement la sensation ultime d'une identité entre la nation 
et l'Etat, n'aurait pu se produire en France où subsistera tou- 
jours le souvenir d'une immigration de l'Etat et de sa mue 
sous le double choc de Pimperium et de l'hommage. Ce que 
cette même primordiale notion de liberté, appliquée aussi 
à la nation, a fourni en France, nous le savons. Fécondant 
les témérités de Boulainvilliers et de Mably , au lieu de diriger 
le mouvement national contre l'étranger ou par rapport à 
lui, elle l'a dressé contre l'organe historique de l'Etat, re- 
gardé comme hétérogène à la nation. Il y eut alors une 
« libération » armée poursuivie à la fois sur deux fronts 
d'où nous sortîmes épuisés, perméables à tous les vents 



l'idée allemande de nationalité 



idéologiques, dont le moins pernicieux ne fut pas celui qui 
vint d'Allemagne. „ 

En effet, la conscience nationale allemande (martelée de- 
puis par les Treitschke, les Sybel, les Nietzsche et la bande 
pangermaniste), formée dans un milieu dur et solide, devait 
acquérir de nouvelles âpretés au cours de la Révolution et 
de l'Empire. Le libéralisme tout indigène de certains disci- 
ples de Kant ne doit pas nous en imposer. Allié au parti 
universitaire et historiciste, il héberge ses idéologies meur- 
trières au Parlement de Francfort (avril 1848) dont la pre- 
mière tentative sera de précipiter la Confédération contre 
les Danois et contre les Tchèques. Ce qui fît défaut a cette 
cohue mystique, ce fut un bras séculier. Bismarck le ui tour- 
nira et contentera semblablement les disciples les plus reac- 
tionnaires de Hegel comme les enfants perdus de Feuerbach. 

XII — Ce parti universitaire, si puissant en l»4o, pro- 
venait en droite ligne du mouvement de self-admiration 
inauguré en 1760 par Lessing et Herder au bénéfice de 
l'art, des mœurs, des traditions teutonnes, par une natio- 
nalisation intelligente des méthodes employées par Wmckel- 
mann pour l'étude des sociétés antiques. Dans le même temps, 
Wolff, Creuzer, Heyne, fondent de pièces et de morceaux 
la discipline philologique d'où sortiront au xix» siècle avec 
Niebuhr et Dahlmann, des théories sur les races primitives, 
assez spacieuses pour abriter toutes les ambitions allemandes. 

Universitaires et juristes philosophes trouvèrent dans un 
écrivain de langue française l'émissaire béat qu il leur fal- 
lait Si Rousseau est le père de la philosophie du droit en 
Allemagne et l'auteur médiatisé de l'Etat-Dieu, le panger- 
manisme doit revendiquer pour marraine M- de Staël, dont 
le livre V Allemagne (1810), cette apologie forcenée de nos 
voisins, fait date dans l'histoire de l'idée nationalitaire en 
Europe. C'est elle qui, avant Arndt, situa sur le Rhin les 
espoirs et les souvenirs symboliques du peuple allemand. 
C'est elle qui, par une analyse descriptive de ses qualités, 
de ses vertus, de sa sainteté, surexcita ses orgueilleuses 
convoitises. 



200 



LES THÉORIES 



Quand la voix grêle de Fichte, mal étouffée par les tam- 
bours français, exposera, en 1808, à Berlin, cette théorie 
dédaigneuse de la langue-mère, signe de race pure (déj à ensei- 
gnée par Herder) qui jouera contre les Danois et contre 
nous un rôle si gênant, M me de Staël s'en fera la propa- 
gandiste émue et dévouée. 

Certes nous savons déjà que, dès le xvi e siècle, la langue 
occupe une place considérable dans l'élaboration de la théo- 
riedes nationalités. Henri IV, Sully, Arnauld, LouisXl V, s'en 
réclament pour justifier la formation d'un Etat normal. Avec 
Fichte, la théorie se philosophise et se développe. Dans son 
IV' Discours à la nation allemande, il présente la langue 
comme un équivalent de la nation, « une force fatale qui mène 
l'individu ». Dans son cinquième discours, il précise davan- 
tage : « Ce qui parle la même langue, déclare-t-il, c'est un 
tout que la pure nature a lié par avance de liens multiples 
et invisibles... Un pareil tout ne peut admettre en son sein 
aucun peuple d'une autre origine ou d'une autre langue, ni 
vouloir se mêler avec lui. » La langue par excellence, c'est 
la langue-mère, consubstantielle à la race, telle que la lan- 
gue allemande, authentique et non empruntée, comme l'est 
par exemple le français, ce dérivé du latin, pour les Welches, 
qui en perdant leur langue-mère ont perdu leur âme et leur 
signification \ 

1. Les considérations de Fichte ont été anéanties par la linguistique 
moderne. Si certains publicistes les colportent encore, aucun philologue 
sérieux, même en Allemagne, n'en fait plus état. 

Au contraire — et cela s'appelle la théorie du substrat — on explique 
les particularités des langues germaniques par un fait qu'elles ne sont pas 
des langues-mères. Voici: quand une population change de langue, elle 
est sujette à garder, dans la nouvelle langue adoptée par elle, plus ou 
moins de ses habitudes linguistiques antérieures. 11 est probable que le 
germanique, qui a rompu si nettement avec les usages indo-européens, 
dans son système de consonnes, la façon dont sont traitées les voyelles, 
la nature et la place de l'accent, est « de l'indo-européen, parlé par une 
population nouvelle qui a accepté l'indo-européen, tout en conservant 
beaucoup de ses habitudes articulatoires antérieures » (Meillet). Les con- 
quérants, qui ont apporté l'indo-européen, n'ont pas été assez nombreux 
ni assez puissants pour imposer leur manière d'articuler ; les gens 
qu'ils ont conquis et qui avaient adopté leur langue ont gardé et ont fait 
prévaloir leur type articulatoire. 



l'idée allemande de nationalité 



201 



XIII. — Les applicationspratiques de cette thèse se trou- 
vent déjà formulées en 1813 dans la brochure de Maurice 
Arndt, Le Rhin fleuve allemand et non frontière allemande. 
Ce professeur adopte les idées de Fichte mais il les améliore 
singulièrement. Il ne se contente pas de réclamer pour 
l'Allemagne tous les territoires de langue germanique, mais 
encore les enclaves non germaniques qui en gênent l'agglo- 
mération. Dans son Pour l'année 1816, il revient à la res- 
cousse et affirme que « le Danemark ne peut exister à 
l'avenir quecomme une partie de l'empire allemand». Chris- 
tophe Ruhs, en 1817, engage les Allemands à « délivrer du 
joug danois leurs frères opprimés ». Oppression singulière 
dont les victimes ne se plaignent pas. Cela importe peu, 
répond Jacob Grimm : le germanisme souffre en eux sans 
qu'ils s'en doutent. La théorie de la « nationalité incons- 
ciente » était fondée. Soutenue par Jahn, Goerres, elle em- 
pruntera des ailes à la poésie. 

So weit die deutsche Zunge klingt 
Und Gott im Himmel Lieder singt, 
Das soll es sein ! Das sol! es sein ! 
Das ganze Deutschland soll es sein. 

« Aussi loin que résonne la langue allemande — et que 
Dieu chante dans les cieux, — il faut que cela soit, il faut 
que cela soit, — il faut que ce soit là toute l'Allemagne. » 
Ces vers célèbres de Maurice Arndt auront fait autant pour 
sa patrie que les raisonnements de Fichte. 

Pendant que nos érudits, déroutés par l'idée de race, 
après avoir failli, de 1820 à 1825, précipiter le déchirement 
de la France, laissaient l'opinion dévertébrée s'affaisser dans 
l'internationalisme, la sagesse allemande, à l'abri de ses 
marches, trouvait dans cette même idée un tonique extra- 
ordinaire. En 1840, elle occupait déjà solidement ses posi- 
tions historiques, philologiques, philosophiques et nationales 
Que lui manquait-il ? La force. 

XIV. — Le militarisme prussien la lui fournira. Quand il 



202 



LES THÉORIES 



s'agira de faire main basse sur l' Alsace-Lorraine, Treitschke 
n'emploiera pas d'autres arguments que ceux qui avaient 
servi pour le Slesvig : 

« Le pays allemand que nous réclamons, dira-t-il, est 
nôtre par la nature et par l'histoire... Nous, Allemands qui 
connaissons l'Allemagne et la France, nous savons ce qui 
convient aux Alsaciens mieux que ces malheureux eux- 
mêmes... Nous voulons, contre leur volonté, leur rendre 

leur être propre. » 

La « nationalité inconsciente » avait vaincu. La race 1 em- 
portait sur le consentement, et il ne faudra plus que la loi 
du 22 juillet 1913 sur la naturalisation, dite loi Delbruck, 
pour tirer de ce fond fertile la dernière de ses conséquen- 
ces. Elle spécifie dans la seconde partie de son article 25: 

« Ne perdra pas sa nationalité d'Etat quiconque, sur sa | 
demande, aura reçu avant l'acquisition de la nationalité 
d'Etat étrangère, l'approbation écrite de l'autorité compé- 
tente de son Etat originaire, en vue de la conservation de 
sa nationalité d'Etat.» 

Au germanisme latent succède le germanisme camoufle, 
son inévitable contre-partie. 

XV. — Gobineau, Vacher de Lapouge 4 , Chamberlain, 
c'est-à-dire des Français et un Anglais ont d'ailleurs joué 
un rôle énorme dans l'établissement définitif du nationali- 
tarisme germanique. Gobineau — qui refusait à ces sangs 
mêlés d'Allemands, pour le réserver aux Français nobles le 
titre de germains - fut adulé dans les universités d outre- 
Rhin avec autant d'ardeur que de candeur. 

C'est de lui, en dernière analyse, autant que de Hegel, 
de son idée de races supérieures, de nations tutrices, que 
découle la théorie des Naturvôlker, faits pour être conduits, 
et des Kulturvôlker, dignes de conduire les autres. 

Quant à Vacher de Lapouge il conserve la responsabilité 
d'avoir mis en circulation la théorie de la sélection sociale, 

1. Gobineau : Essai sur l'inégalité des races humaines . Vacher de La- 
pouge : Les sélections sociales. 



l'idée allemande de nationalité 



203 



dont on a si vite tiré des conséquences monstrueuses, en 
assimilant les peuples à des races d'animaux l . 

La défaite allemande laisse malheureusement la 
question ouverte. Ueugénétique (art de procréer des beaux 
enfants) n'a pas fait des progrès qu'en Allemagne — ou aux 
Etats-Unis, — ouvrant le chemin aux innovations législatives 
les plus discutables ; il s'est évadé de son berceau « et le 
s<^c/zWmsme,quelespangermanisteset aussicertains amé- 
ricanistes auraient volontiers considéré comme une doctrine 
à l'usage exclusif de leur race, s'est étendu ces dernières 
années au monde jaune et au monde noir. Un congrès des 
races noires a réuni... à New- York douze mille délégués 
représentant jusqu'aux Mélanésiens et aux Boschimans ; un 
congrès analogue des peuples de l'Extrême-Orient est en 
préparation ; et un des buts de ce congrès est de permet- 
tre à ces races de tirer désormais d'elles-mêmes leurs diri- 
geants, grâce précisément au sélectionnisme » (Le Fur). On 
peut donc assurer qu'à certains égards la question est à 
peine entamée. L'Allemagne aura des imitateurs. 

XVI. — S'il fallait, au terme de cette analyse, classer 
objectivement, d'après ses caractères, la théorie racique de 
la nationalité, nous dirions peut-être en conclusion: 

Cette théorie dynamique convient à un peuple fort, qui 
regarde sa nationalité comme inachevée et qui croit gagner 
à la guerre. Elle constitue un type d'idéologie nettement 
agressif, incapable de tempérament et voué à la subver- 
sion 2 . 

1. Voir à ce sujet: Le Fur. Races, nationalités. Etais. 

2. Vacher de Lapouge a forl bien exprimé l'essence agressive, de la 
théorie des races, quand il a exposé le but de sa théorie et sa phase de dé- 
veloppement. Les voici : 1° constituer une aristocratie nouvelle chez un 
peuple déterminé ; 2° constituer des castes spécialisées et séparées; 
-3o transformer intégralement un peuple à un degré déterminé ; 4° créer une 
race dominante ubiquiste à l'image des Juifs ; 5° refondre entièrement 
l'humanité à l'aide des types locaux les plus parfaits ; 6° substituer à 
l'humanité actuelle une race unique et parfaite. 

La fondation du fascisme, la reviviscence du Ku-Klux-Glan ne corres- 
pondent-elles pas un peu aux premières étapes de ce mouvement ambi- 
tieux ? 



204 



LES THÉORIES 



Pour notre malheur, le type d'idéologie nationalitaire éla- 
boré en France parallèlement dégénéra peu à peu en type 
défensif, verbal, pseudo-juridique, adapté aux besoins d'une 
nation qui se croit parfaite et hissée par le progrès de ses 
institutions au sommet de l'histoire l 



CHAPITRE II 



CRITIQUE ET RÉFUTATION 
DE LA CONCEPTION ALLEMANDE 



I. — Il semble à première vue plus facile de condamner 
la conception allemande au nom de la morale que de la cri- 
tiquer au point de vue de la logique. Ne lui refusons pas 
d'ailleurs la vertu de stimuler l'effort et d'exciter un cer- 
tain progrès. Qu'elle soit un fléau pour les voisins, cela non 
plus ne fait pas de doute. S'ensuit-il qu'elle manque de fon- 
dement ? Une fois admises les prémisses roussiennes et 
kantiennes, on a peine à en interrompre la suite et l'idée de 
race paraît une base si légitime que c'est à elle que l'on 
songe d'abord quand on parle de nationalité. 

Ceux qui croient à l'unité de la nature et à sa correspon- 
dance avec la loi morale ne manqueront pas de juger l'ar- 
bre nationalitaire allemand à la multitude des fautes qu'il 
provoque et ils le condamneront au feu. Mais l'histoire est 
un champ si mystérieux, le progrès de l'univers marche à 
pas si troublants, des avantages si certains découlent d'en- 
sembles inséparables où les crimes figurent pour une part, 
que, tout en éprouvant une horreur instinctive à l'égard du 
germanisme théorisé, l'esprit hésite à prendre parti sans 
examen approfondi. Ne perdons pas toutefois de vue que la 
doctrine française ne devient oppressive qu'à la condition 
de se renoncer et que les désavantages qu'elle entraîne affec- 
tent surtout ses adhérents de bonne foi, tandis que la 
doctrine allemande gagne en sauvagerie tout ce qu'elle gagne 
en logique et en cohésion. La première développe l'hypo- 
crisie, « cet hommage que le vice rend à la vertu », mais la 



20G 



LES THÉORIES 



seconde pousse à un cynisme pour lequel on n'imagine ni 
excuse ni atténuation. 

II. — Séparons donc, pour les examiner chacune à part, 
ses deux parties composantes, Vidée de développement et 
l'idée de race. Car il ne faut pas s'y méprendre : sous ce mot 
de liberté, c'est le développement, c'est l'expansion qui est 
en cause, presque la volonté de puissance. Même en con- 
servant d'ailleurs au terme de liberté son acception philo- 
sophique ordinaire peut-on y chercher la base du droit? La 
liberté philosophique, attribut insécable et personnel, peut- 
elle servir de point de départ pour une discipline sociale 
fondée sur des rapports, et qui suppose à ce titre, dans son 
état le plus réduit, la conjonction au moins de deux sujets ? 

Kant a si bien senti l'objection qu'il a défini le droit 
« l'ensemble des conditions qui limitent les libertés pour 
rendre possible leur accord », mais il a si bien vu aussi que 
la guerre seule résulterait normalement du désaccord ori- 
ginaire que sa définition suppose, il a si bien compris que 
V ensemble (théorique) de conditions dont il parle porte un 
nom, le nom d'Etat, qu'il aboutit, par le transfert des li- 
bertés individuelles sur la tête de cet Etat, à une abdication 
finale à son bénéfice en le déclarant « souverain seigneur de 
toutes choses, du territoire comme des habitants ». La 
liberté kantienne absolue aboutit par nécessité au capora- 
lisme intégral, une fois devenue apanage de l'Etat \ 

Quant à faire de l'Etat le lieu de la conscience nationale, 
outre qu'elle découle des conclusions précédentes, cette 
théorie semble correcte, les faits nationaux étant, bien plus 
que des faits individuels, des faits collectifs, et tombant par 
là même dans le ressort de la nation organisée. Mais alors 
l'Etat national libre évolue au milieu d'autres Etats natio- 
naux libres et, tant qu'une juridiction supérieure, inconce- 
vable, ne les caporalisera pas à son tour, une anarchie en 
découle, dont la force seule aura raison. Même après Kant, 
on a bien aperçu ces conséquences fatales de la théorie. Mau- 

1. Ce caporalisme sera aussi bien socialiste que dynastique, Bismarck 
et Karl Marx dérivant de Kant par Hegel et par Feuerbach. 



RÉFUTATION DE LA CONCEPTION ALLEMANDE 207 



rice Arndt prétend même que si Dieu a créé les langues, 
ces critères des races, lesquelles soutiennent les nations qui 
engendrent les Etats, c'est pour éviter, par la guerre iné- 
vitable, que cette diversité provoque, un engourdissement 
pernicieux pour la vie humaine. La glorification de la guerre 
apparaît ici comme le résultat normal du subjectivisme. 

III. — Dans cette théorie germanique, c'est donc ce point 
de départ subjectif de la liberté, soit du groupe, soit de l'in- 
dividu, qui est fautif: unilatérale dans sa source, elle ne s'ap- 
plique à la diversité, à la pluralité juridiques qu'au prix du 
sacrifice des plus faibles et des moins nombreux. 

Cette déduction pragmatique, si opposée à celle qui pré- 
vaudra en France, suppose l'intervention d'un facteur psy- 
chologique arbitraire, qui est l'amour de l'ordre brutal et le 
sens de la discipline mécanique, sans lesquels le syllogisme 
kantien, pas plus que les syllogismes hégéliens postérieurs 
n'auraient de signification. Ce facteur étranger, d'origine 
probablement historique, pourrait bien être un autre aspect 
de la culture, inventée par l'Etat prussien à la fin du 
xvnT siècle. 

Il se serait alors combiné avec la représentation concrète 
que les Germains se font de la société, qui est pour eux un 
composé de groupes homogènes, solides, à l'intérieur des- 
quels la liberté de l'homme n'est engagée envers le chef 
que par des liens personnels mais rigoureux. Le progrès 
politique a consisté pour les Allemands non à changer l'es- 
sence de cette représentation, mais à la compliquer, en mul- 
tipliant le nombre, l'interdépendance, la compénétration de 
ces groupes. 

Quoi qu'il en soit, doté de la liberté roussienne, le groupe 
allemand, à l'intérieur duquel subsistent toujours des noyaux 
très actifs d'ordre particulariste et qui tend de lui-même 
à s'imposer à autrui, se retrouve avec tous ses instincts 
dans la définition hégélienne que Savigny donne du droit, 
« développement fatal et spontané des tendances d'un 
peuple », où transparaît, à peine spécialisé, le vieux sorti- 
lège kantien. 



203 



LES THÉORIES 



IV. — Des esprits de portée moyenne pouvaient donc 
entrevoir, dès la fin du xvin 0 siècle, les conséquences, tant 
en France qu'en Allemagne, de la doctrine roussienne de 
la liberté, avec ses corollaires de la souveraineté du peuple 
et du principe nationalitaire. De fait, les critiques adressées 
à cette philosophie ne sont pas neuves. Peut-être les sys- 
tématise-t-on aujourd'hui avec plus de force. Mais dès leur 
apparition on a prévu leurs étapes. La manière dont la 
plupart des écrivains présentent l'évolution des idées donne 
le change sur cette réalité. A les en croire, un système nou- 
veau, après un noviciat parfois terrible, rallierait bientôt tous 
les suffrages, et ce ne serait qu'au fur et à mesure de son 
application que les critiques surgiraient de plus en plus 
ardentes contre lui jusqu'au jour où il succomberait sous 
leur faix. Dans la plupart des cas, un examen direct des choses 
ne confirme pas cette apparence. On s'aperçoit au contraire 
que les adjurations les plus véhémentes, les prophéties les 
plus perspicaces, les critiques les plus acerbes sont souvent 
contemporaines de la naissance de la théorie qui les pro- 
voque. Mais l'insouciance des masses, l'ignorance des diri- 
geants, l'esprit de parti les négligent. Ce qui augmente au 
fur et à mesure de l'application d'une idée fausse, c'est un 
sentiment de malaise qui ne se traduit pas toujours par une 
répudiation de la théorie coupable. Bien heureux quand 
l'opinion publique n'en réclame pas au contraire une obser- 
vation plus rigoureuse, s'imaginant que ses souffrances pro- 
viennent non d'un trop, mais d'un trop peu dans l'usage l 
C'est ainsi que des civilisations disparaissent. 

L'histoire du xvm e et du xix e siècles nous présente, avec 
les théories révolutionnaires, un spectacle de ce genre. Dès 
le début, des voix éloquentes s'élevèrent dans la solitude 
pour prévenir la société du gouffre qu'elles ouvraient sous 
ses pas, et que faisons-nous depuis trente ans sinon re- 
prendre et organiser les arguments des Barruel, des Riva- 
rol des Burke, des Maistre, des Bonald, des Mallet du 
Pan * Ces voix restèrent inentendues de l'opinion. Nous 
savons aujourd'hui où l'erreur philosophique nous a menés! 



RÉFUTATION DE LA CONCEPTION ALLEMANDE 209 



V. — Voici par exemple un état d'âme dégénéré de Rous- 
seau, par Kant et par Hegel, celui de Treitschke. Treitschke 
continue toujours à parler liberté. Ce qui distingue même à 
ses yeux l'Etat digne de ce nom c'est son degré de force 
qui lui donne la liberté suffisante pour pouvoir déclarer la 
guerre à tout instant. De là chez lui, dans sa Politique, 
l'apologie du Grand Etat, seul capable « de développer un 
véritable orgueil national, signe de la valeur morale d'un 
peuple ».Le petit Etat rogne la liberté de ses ressortissants 
en leur imposant une mentalité de gueux. 

Dans son Cours de Politique constitutionnelle vieux d'un 
siècle, Benjamin Constant prévoyait ces dangereuses folies. 
Il note que le triomphe de la théorie de la souveraineté du 
peuple, c'est-à-dire de « la suprématie de la volonté géné- 
rale » pourrait devenir « une calamité dans l'application ». 
« La liberté, dit-il, peut être perdue, malgré ce principe ou 
même parce principe... Lorsqu'on établit que la souverai- 
neté du peuple est illimitée on crée et Von jette au hasard 
dans la société humaine un degré de pouvoir trop grand 
par lui-même et qui est un mal, en quelques mains qu'on 
la place. Vous vous en prenez aux dépositaires de ce pou- 
voir, et, suivant les circonstances, vous accuserez tour à 
tour la monarchie, l'aristocratie, la démocratie, les gouverne- 
ments mixtes, le système représentatif. Vous aurez tort, c f est 
le degré de force et non les dispositions de cette force quil 
faut accuser. » En méconnaissant cette vérité, « Rousseau a 
fait de son Contrat Social, si souvent invoqué en faveur de 
la liberté, le plus terrible auxiliaire de tous les genres de 
despotisme ». Ne dirait-on pas que ces paroles s'appliquent 
exactement aux disciples que Rousseau s'est faits en Alle- 
magne et pour qui, de progrès en progrès, la liberté s'épa- 
nouit dans la force qui la garantit et qui finit par la con- 
fisquer ? 

VI. — Ils n'auraient pas sans doute abouti à de pareilles 
énormités sans le concours de Vidée de race, laquelle en Alle- 
magne cumule confusément les emplois confiés chez nous à 
la volonté générale exprimée par la majorité, et à la tradi- 



210 



LES THÉORIES 



tion incarnée dans une élite. Qu'est-ce donc à dire et que 
signifie au juste ce mot de race, récent dans la langue, 
puisqu'on ne le rencontre guère avec l'idée qu'il traduit 
avant 1600 ? 

Le temps n'est plus où l'on croyait le savoir et où Taine, 
écrivait à Przewlocki ces phrases mêlées d'erreur et de 
vérité : « Je pense qu'une race est indestructible et que| 
chaque peuple, opprimé ou non, est un instrument spécial,^ 
précieux, unique dans l'harmonie humaine ; quand il se 
tait, nous sentons une lacune, mais sa note se fera tôt ou 
tard entendre ; c'est là une nécessité permanente. » 

Taine se sert du mot race pour signifier une nation. Il 
n'y a pas plus de race polonaise qu'il n'y a de race italienne, 
russe ou française. En fait de races, l'anthropologie n'en con- 
naît que trois principales en Europe, une race du midi, 
Yhomme méditerranéen, une race dite de Y homme du nord, 
et une race de l'Est, Yhomme alpin. Ces désignations ne 
méritent d'ailleurs pas rigoureusement leur qualificatif :' 
l'homme du Nord, peut-être originaire des bords de la Bal- 
tique, et que les Allemands ont failli accaparer sous le 
nom à'homo teutonicus, se retrouve également en France 
et dans le Midi, en Lombardie par exemple ; l'homme mé- 
diterranéen peuple une grande partie de la France, de l'Ita- 
talie, de l'Espagne, l'Irlande et tous les territoires de 
Grande-Bretagne qu'une manière vulgaire de s'exprimer 
attribue, sur la foi du langage, aux Celtes. En Grande-Bre- 
tagne et en Irlande ce sont précisément les populations de 
parler celtique qui ont le moins de sang celte dans les veines 
et leur exemple sert à montrer combien peu coïncident les 
indications linguistiques avec les prétentions de l'anthropo- 
logie. Depuis combien de temps ces hommes du Midi ont-ils 
immigré en Ecosse, en Irlande ? L'histoire n'en garde plus 
le souvenir, mais la fréquence des maladies pulmonaires 
chez les soi-disant Celtes de Grande-Bretagne montre que 
leur adaptation au climat manque encore de cette précision, 
qu'une longue durée seule peut conférer. Soumis par les 
Coites, ils en ont adopté la langue et, les Celtes partis, 



RÉFUTATION DE LA CONCEPTION ALLEMANDE 211 



restent les seuls témoins de leur culture en se prenant eux- 
mêmes pour leurs descendants. Quant à l'homme alpin, 
peut-être venu d'Asie, à mesure qu'on se dirige d'Occi- 
dent en Orient on le voit descendre des montagnes pour 
occuper de plus en plus les plaines. Son nom lui vient de 
ce qu'on Ta étudié d'abord dans son habitat français. Ces 
races, peut-être indestructibles, font preuve politiquement 
d'une plasticité singulière et s'entremêlent avec facilité. Au 
point de vue national, les signes qu'elles nous fournissent 
sont nuls. 

Pour les prétendues races fondées sur la langue, elles 
n'existent pas. Personne ne parle plus aujourd'hui de race 
aryenne, pas plus les linguistes que les anthropologues. Le 
mot aryen se borne à désigner un groupe d'idiomes hypo- 
thétiquement issus d'une langue artificiellement reconsti- 
tuée à l'aide du grec, du latin, du slavon, du sanscrit, du 
gothique, du zend, du lithuanien, et dite indo-européen 
commun. Ces langues sont devenues au cours des siècles 
les parlers maternels des races les plus diverses, non seule- 
ment en Europe mais en Afrique et en Amérique, où des 
noirs et des rouges les emploient exclusivement. 

VII. — Quant aux races, plus ou moins synonymes de 
grandes civilisations, et reconnaissables autant à un en- 
semble de signes culturels qu'à un type physique plus ou 
moins prédominant, l'Europe en a connu un assez grand 
nombre qui se survivent dans les Etats contemporains plus 
ou moins bien groupés. Si on tire une ligne droite de Ham- 
bourg à Trieste, tout ce qui se trouve à l'Occident peut être 
dit celtique, ou italo-celtique, du nom de la population 
hypothétiquement productrice des Celtes et des Italiotes. La 
partie orientale, d'abord germanique, se fond rapidement, 
à partir de l'Oder, dans le monde slave. Le monde slave à 
son tour est déchiqueté par la race jaune qui pénètre chez 
lui tantôt par larges trous tantôt par invisibles criblures. 

Ces réalités-là ne correspondent pas non plus avec des 
réalités nationales. Le type germanique le plus pur pour- 
rait bien se trouver en Belgique, dans le nord de la France 



212 



LES THÉORIES 



et les pays rhénans. Les Allemands seraient surtout des 
Celtes et* des Slaves. Les Bulgares sont des jaunes mal 
slavisés. De la Lombardie à la Sicile, on passe par une 
gamme de types qui va du germain à l'arabe et au berbère. 
Et ainsi du reste. 

VIII. — L'histoire proprement dite surabonde des mêmes 
illusions. Les appellations des divers peuples signifient peu 
de chose. Le nom de Francie du iv 8 au xi° siècle s'est pro- 
mené des Bataves aux Gascons ; le nom de Saxe 1 a erré de 
l'Elbe à la Vistule, ou presque. La Russie primitive était 
ce qui essaie aujourd'hui de s'appeler l'Ukraine. Ces chan- 
gements d'habitat onomastique sont loin de toujours coïn- 
cider avec des migrations de peuples. 

De quelque côté qu'on se retourne, on se heurte à deux 
impossibilités, l'une de fonder dans le présent les nations 
sur des races qui leur seraient propres, Fautre de trouver 
dans le passé des races politiques distinctes parleur habitat. 
Ni le temps ni l'espace ne respectent cette idée au point 
de vue national. 

IX. — Le plus qu'on puisse admettre, c'est que la perma- 
nence des cadres administratifs due à l'existence prolongée 
d'un même Etat, en prohibant les relations au delà d'une 
certaine zone, en les facilitant en deçà, aboutisse à fixer 
un type plus moral que physique et dû à l'histoire. 

C'est ce qu'exprime fort bien Renouvier quand il énonce : 
« Tous les faits réels qui constatent la persistance de telle 
ou telle nation dans un caractère donné s'expliquent : pre- 
mièrement, dans l'origine et dans le cours de l'histoire, 
par l'éducation que cette nation a tirée des circonstances 
qu'elle a traversées,... secondement par la transmission des 
habitudes ou manières d'être ou de sentir, librement con- 
tractées, ensuite fortifiées et fatalisées de plus en plus par 
l'action des institutions domestiques, civiles, politiques et 
religieuses. Ces lois positives de l'ordre psychologique et 



1. Pour les « Celtes » de Grande-Bretagne, les Anglais sont encore 
Saxenach. 



RÉFUTATION DE LA CONCEPTION ALLEMANDE 



213 



moral rendent compte de tout ce qu'on a coutume de rap- 
porter à la race ; et Ton ne saurait établir quoi que ce soit 
quant à la race même, faute de pouvoir remonter à une 
époque où les facultés natives quelconques... auraient pu 
s'observer à l'état nu et tout spontané avant le recouvre- 
ment opéré par les siècles. » Fouillée confirme Renouvier 
et un historien, cette fois, s'exprime avec encore plus de 
précision : « La question de race, dit M. Ferdinand Lot 
dans les derniers Carolingiens, est une triste superstition, 
du moins quand on en fait je ne sais quel monstre métaphy- 
sique absolu, immuable à travers les âges. Tandis qu'en 
réalité la race se forme lentement sous des influences com- 
plexes : climat, habitudes, idées, initiatives communes, etc. ; 
la race est l'effet et non la cause. » 

Renan propose même avec raison de rayer ce mot de 
l'usage courant : « On nous parle sans cesse de races à 
propos de peuples, dit-il, quand on devrait simplement par- 
ler de types, c'est à-dire de certaines combinaisons de 
caractères ; ces combinaisons sont variables. Ces caractères 
des vraies races sont permanents. Il y a bien un type fran- 
çais, anglais, allemand, mais non une race française, an- 
glaise, allemande l . » Cette conception trouve d'ailleurs des 
adeptes partout, même en Allemagne, où Lazarus (l'auteur 
d'un ouvrage sur la nationalité Was heisst national qui, 
avec celui de Mamiani, constitue ce qu'on a publié de plus 
sérieux sur ce sujet en dehors de France, tout le reste re- 
levant de la passion, voire de la frénésie) admet que pour 
être bon Allemand, rien n'oblige d'appartenir à la race 
germanique. Un de ses exemples concerne les réfugiés' 
protestants français dont il vante le nationalisme prussien. 
Certains auteurs, exagérant cette tendance, vont jusqu'à 
faire des races un banal « préjugé ». 

1. « On est revenu des excès de l'anthropologie, dit très bien M. J. Rul- 
lier dans Vidée de patrie, et Ton reconnaît volontiers aujourd'hui que les 
races sont des unités plus morales que physiologiques ; elles sont des 
sentiments et des pensées incarnés et se caractérisent surtout par leurs 
productions intellectuelles et artistiques, leurs tendances philosophiques 
et religieuses ». 



LES THÉORIES 

X - Ce mot de préjugé, caressé avec tant d'amour par 
M Jean Finot, ne doit pas être allégué en vain. La théorie 
des races nationales, d'où qu'elle vienne, tend irrésistible- 
ment à se parfaire en une théorie soit historique, soit scien- 
tifïque, soit politique, soit sociale de l'inégalité des races. 
L'école française, de Boulainvilliers à Montlosier et a Gobi- 
neau et à Vacher de Lapouge, l'école anglaise avec Galton 
et Houston-Chamberlain, l'école allemande de Niebuhr a 
Mommsen et à Treitschke et à Ammon et à Reimer concor- 
dent parfaitement snr ce point. Seulement toutes ne diri- 
gent pas l'opinion publique avec autant de succès. La ou 
elles prévalent, là où, par l'enseignement par la presse, 
elles s'emparent des rouages de l'Etat, 1 orgueil natio- 
nal, fomenté par elles, engendre d'irréparables catas- 
trophes^ ^ définitive) rune des conséquences du P» nc iP e 
nationalitaire, corollaire de la souveraineté du peuple, fondée 
elle-même sur l'idée abstraite de liberté, est de faire inter- 
venir, en tant que telle, dans la marche de 1 humanité, la 
force aveugle des massés. Il existe dans 1 oeuvre de Tame 
un passage fameux où l'historien pessimiste, constatant que 
la théorie de la souveraineté populaire, si elle munit chaque 
citoyen d'un bulletin de vote, le gratifie aussi d un bulle- 
tin de conscription, prévoit pour le xx« siècle des bouche- 
ries sans nom, sorties de ces rassemblements armes. Vacher 
de Lapouge, en 1897, n'envisageait pas 1 avenir sous , un 
aspect plus enchanteur: «Je suis convaincu, s ecna-t-il.qu au 
siècle prochain on s'égorgera par millions pour un ou deux 
degrés en plus ou en moins dans l'indice cephalique. C est 
à ce signe... que se feront les reconnaissances de nationa- 
lité et les derniers sentimentaux pourront assister a de co- 
pieuses exterminations de peuples. » Peu mporte que 1 idée 
de race, quand on la vérifie, ne corresponde a aucune réalité 
nationale 1 et peut-être même à aucune réalité humaine ré- 
ductible, de même qu'il importe peu que 1 idée subjective 
f t abstraite de liberté soit dénuée de contre-partie positive 
il suffit que l'opinion dirigeante croie à leur bien fonde 



RÉFUTATION DE LA CONCEPTION ALLEMANDE 215 



pour que surviennent d'épouvantables malheurs. Plus est 
in'opinione quant in veritate. 

Concluons donc que la théorie allemande de la nationa- 
lité repose sur deux erreurs initiales, l'erreur roussienne et 
l'erreur ethnique, et que, loin d'assurer la paix, elle spécia- 
lise les peuples pour la guerre. 



CHAPITRE III 



LA THÉORIE FRANÇAISE DE LA 
NATIONALITÉ ÉLECTIVE 



I. — L'idée de race, qui a tant fait pour le progrès du 
principe nationalitaire, même en France, n'a jamais pu s'y 
acclimater comme élément signalétique de la théorie. L'Alle- 
magne qui s'est accrue par absorptions, soit de peuples, soit de 
disciplines étrangères, offre de ce fait en histoire une appa- 
rence de continuité nationale, linguistique, ethnique, assez 
impressionnante au premier abord. Cette apparence, démen- 
tie par l'examen, lui a cependant permis d'asseoir une théo- 
rie ethnique de sa personnalité, suffisante pour revendiquer 
comme terre irredente des portions considérables d'Etats 
voisins. 

La nation française, ni plus ni moins composite que l'alle- 
mande, offre dans son passé le spectacle plus criard d'un 
plus grand nombre de sutures et d'apports hétérogènes. 
Toute investigation historique dans le passé français, menée 
par des esprits prévenus, intempérants ou peu cultivés, 
risque d'aboutir à des conclusions pernicieuses. Seule une 
méthode positive, soumise aux faits sans arrière-pensée, telle 
que celle employée de nos jours par Fustel, par Flachou par 
Longnon, fournit des résultats satisfaisants. Considérant 
dune part la diversitéoriginairede notre nation et son unité 
d'aujourd'hui, elle se borne à expliquer cette dernière par 
l'influence exacte d'un certain nombre de facteurs. Jusqu'au 
milieu du xix e siècle, on opéra d'une façon exactement con- 
traire, aboutissant à rompre l'unité finale, au nom de la 
diversité primitive, après avoir essayé en vain çà et là d'in- 



THÉORIE DE LA NATIONALITÉ ÉLECTIVE 



217 



troduire artificieusement dans le passé l'unité caractéris- 
tique du présent. Durant des siècles, l'intelligence française, 
désireuse de se formuler nationalement, s'est débattue dans 
cette nasse à double fond. 

Dès lors, on s'explique pourquoi seuls des esprits bizarres, 
tels que Boulainvilliers, Gobineau, Vacher de Lapouge, 
Schuré ont soutenu chez nous des théories « raciques » 
d'ailleurs inacceptables. Le milieu se prête aussi mal à leur 
éclosion qu'à leur vogue. Quand elle a voulu pourvoir aux 
réalités et aux besoins idéologiques de Funité existante, l'in- 
telligence française, jusqu'à la fin du xix° siècle, n'a trouvé à 
sa disposition que l'abstraction juridique ou soi-disant telle. 

On a vu que cette attitude lui avait été suggérée par un 
engrenage idéologique assez tendu, circonstance fâcheuse, 
car, s'y prêtant, la France se trouvait vaincue d'avance : 
le jurisme roussien ne lui compensant d'aucune manière 
l'absence d'une idée racique, apanage de la plupart de ses 
concurrents. 

II. — Ce danger, qu'elle n'était pas seule à courir, elle fut 
seule dans son cas à l'affronter. La Grande-Bretagne, par 
exemple, aussi menacée que nous, s'abstint presque tou- 
jours de généraliser en théorie son attitude politique, même 
en 1823-1824 avec Ganning et sa reconnaissance des colo- 
nies espagnoles, même en 1847 avec Palmerston et sa 
politique italienne. Bien mieux, lors de la révolte de Venise 
en 1849, le dictateur Manin s'attira du consul anglais Clin- 
ton Dawkins, auquel il demandait secours, la réponse sui- 
vante : « Vous devez bien comprendre que mon gouverne- 
ment ne peut admettre en principe le droit des nationalités 
parce que, s'il l'admettait, il autoriserait les rébellions de ses 
sujets de l'Inde, des îles Ioniennes, de toutes ses colonies, 
et même de l'Irlande. » L'opinion anglaise manifesta tou- 
jours la même répugnance que son gouvernement à théo- 
riser dans ce sens, et la littérature anglaise sur la question 
est sans portée. 

Seule au xix* siècle, l'opinion française tourna le dos à 
ces vérités qu'avaient comprises ses rois, la Convention, 



2jg LES THÉORIES 



Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, à savoir ; 1» qu a 
tire A'empire elle n'avait ni compétence ni intérêt a soute- 
le principe nationalitaire ; * qu'à titre de pays unifie 
elle devait en craindre les contre-coups ; 3° que sa situa- 
tion géographique lui recommandait de maintenir ses voi- 

sins dans le statu quo. , Ai„„ t :r 

III - Les adaptations du Principe des Nationalités électif 
français aux exigences nationales françaises (au xn; siècle) 
pavent se formuler de la sorte : à chaque défaite nou- 
velle U815-i866-18:i)ou considérée comme telle {18W 
le principe électif s'adapte automatiquement par une 
rallonge pacifique de protestations pseudo-juridiques . 
Acharnement ingénieux de l'opinion à marier ses il fusions 
aux démentis de l'histoire et à chercher en dehors de la 
force dans un avenir défini par des irréahtés, la revanche 
de ses continuels impairs ! Car le V^J^TlalZ 
fait qu'il assiste impassible en cas de défaite a la déna- 
tionalisation de ses adhérents, n'ayant aucun moyen dm- 
terrompre contre soi la prescription de la force et de là 
Te! Bien mieux, il homologue contre soi les entreprises 
de la violence à la condition qu'elles réussissent 

L'instinct national cherche souvent à surmonter cette 
idéologie qui 1 étouffe et l'on assiste alors à une série con- 
traire de réadaptations dont l'hypocrisie est la moins sym- 
pathique et dont les mieux venues sont la combinaison avec 
kutres principes, celui des frontières naturelles, par 
exemple, ou celui de la race. 

6 IV — Il est superflu de revenir sur la crise nationalitaire 
acres' 1815. Fidèle à la tradition napoléonienne, 1 opinion ne 
sépare guère le Rhin du libéralisme. On tient pour acquise 
'adhésion anticipée à leur réincorporation à la Fran e . des 
populations belges, rhénanes, savoyardes. Cet état d e prit 
reste d'ailleurs vague. C'est seulement à partir de 1851, ne 
•oïbltns pas, à partir de la première défimtioi .qui ait é 
donnée, car Mancini, delà nationalité, définition nûnen^ 
à la fois par la théorie des frontières naturelles, la concep- 
tion juridique et l'idée de race, que le principe se mettra 



THÉORIE DE LA NATIONALITÉ ÉLECTIVE 



219 



à évoluer sous la forme plus accusée qui nous est devenue 
familière. De 1815, et surtout de 1830 à 1850, il s'exprime 
surtout par rapport à deux faits concrets, notre mutilation 
territoriale et la restauration bourbonienne. 

V. — Dans la multitude des textes contemporains, le plus 
intéressant est sans doute certain passage des Considérations 
sur l'histoire de France où Augustin Thierry, dont la vie 
s'était passée à scruter nos origines nationales, déclare, à 
l'apogée de son expérience libérale et historique : 

« La nation ne voulut fermement et constamment que le 
maintien de nos limites naturelles. Quelle que soit notre 
fortune, bonne ou mauvaise, l'idée de les reprendre ne se 
perdra jamais ; elle est profondément nationale et profon- 
dément historique. Elle se réfère, non pas aux Franks, qui 
ne furent qu'un accident passager, et superficiel, en quelque 
sorte, dans notre nationalité, mais au fond même, au fond 
primitif et vivace de cette nationalité, à la Gaule, soit in- 
dépendante, soit romaine. On la voit poindre au xn 9 siècle 
avec la renaissance du droit civil, quand la fusion des races 
nouvelles au milieu du fond commun s'est accomplie ; il y 
en a des traces visibles dans la politique de Philippe-Au- 
guste et dans sa double action vers le Nord et vers le Midi. 
On la voit reparaître dans la politique de Louis XI, ce roi 
du tiers état qui semble avoir anticipé l'esprit de la révo- 
lution française. Sous Louis XIV, elle fut près de se réali- 
ser ; enfin, la révolution la reprit avec une force irrésistible, 
atteignit le but, et, par malheur, alla plus loin. » 

VI. — Un peu plus, un peu moins teinté, ce sentiment de la 
parenté du Rhin et de la souveraineté nationale se retrouve 
partout de 1815 à 1870, du général Lamarque à Armand 
Barbès. Néanmoins la théorie de la nationalité élective che- 
mine obscurément, confondue dans une théorie d'aspirations 
libérales qu'un passage déjà cité du Manifeste du gouver- 
nement provisoire, en 1848, va nous aider à décrire : «...le 
mouvement de croissance et de nationalité » des peuples, 
y lit-on. Encore qu'en 1848 le sens moderne de nationalité 
commence à devenir sensible, la nationalité ce n'est là ni 



220 



LES THÉORIES 



un lien de droit, ni une société humaine concrète, mais, 
pour beaucoup, la tendance d'un peuple à se constituer 
en nation libre à l'instar de la France révolutionnaire. 
C'est donc surtout un mouvement populaire que son carac- 
tère insurrectionnel suffit à classer dans la catégorie du 

Principe. . 

Emeutes anglaises ou irlandaises, prussiennes, italiennes, 
portugaises ou espagnoles, d'où qu'elles viennent et où 
qu elles aillent, de la race ou vers la constitution, toutes 
rentrent dans le moule inamovible aux deux éternelles 
figurines de l'oppresseur et de l'opprimé Dans cette idéo- 
logie, un seul moyen, le vote, résume le Principe et le soude 
à la masse informe des aspirations libérales. 

De 1815 jusqu'à la définition de Mancini en 4851, la na- 
tionalité dépend de l'idée surtout politique de nation. 
Même après 1851, cette vue persiste. L'histoire de la for- 
mation de la nationalité française (1859) de Bûchez (né 
il est vrai, en 4796) n'est qu'un examen raisonné de nos 
institutions successives par rapport aux deux idées de par- 
lementarisme et de démocratie. Après 4854, par un choc 
Inverse, la nation subira l'influence racique de la nationa- 
lité mancinienne, sans que d'ailleurs la doctrine en soit 
affectée. On mettra des années à se retrouver dans cet amal- 
game. . v . 

VU. Maximin Deloche donne ainsi delà nationalité, dans 

son ouvrage sur le Principe des nationalités qui parut en 1860, 
une formule à plusieurs détentes qui ne pouvait aboutir qu'à 
des déboires. Il proclame d'abord « l'affinité indestructible 
des races » (qu'il ne sépare pas d'un idéal incarné pour lui 
dans la Prusse « nation libérale d'instincts, tolérante par 
principe, à qui incombe la grave et difficile mission de re- 
fondre l'Allemagne »).Nice,la Savoie, « territoires gaulois », 
ont fait justement retour à la France et Deloche déclare ne 
rien comprendre à la protestation de Garibaldi. En même 
temps, la nationalité représente pour lui une communauté 
historique d'intérêts, de civilisation, d'aptitudes, qui fait 
que quand les peuples se groupent d'eux-mêmes ils abéis- 



THÉORIE DE LA NATIONALITE ÉLECTIVE 



221 



sent « à la voix du sang ». Cependant il y a des « circons- 
tances géographiques dont l'influence est supérieure à celle 
des races », et Deloche spécifie expressément que « si la 
loi des races est destinée à servir de base fondamentale à 
la régénération des peuples et à la distribution nouvelle 
des Etats, elle devra, dans la délimitation de leurs terri- 
toires, se combiner avec le principe des frontières natu- 
relles ». Ce tumulte de notions contradictoires — image 
fidèle des désirs éperdus de l'opinion — va encore s'aggra- 
ver. Deloche, qui m'a l'air de réunir en son cerveau toutes 
les turlutaines de son siècle, se jette pour finir sur le prin- 
cipe de la souveraineté populaire qui se confond presque, 
observe-t-il, avec celui des nationalités, pour y trouver la 
base d'une nouvelle combinaison, et il décide que le crité- 
rium de la race sera fourni par le suffrage universel et la 
volonté des peuples. 

En définitive — et Deloche ne le cèle pas — c'est le vote 
qui prononcera en dernier ressort. En sorte que la France 
qui, au témoignage de Deloche et en vertu de la théorie 
des races, aurait le droit de s'étendre sur les Celtes qui 
peuplent la rive droite du Rhin, en doit être empêchée au 
nom de la théorie des frontières naturelles et ne pourra 
même s'établir sur la rive gauche qu'avec la permission des 
occupants. Cette suite d'adaptations envisagées par Deloche 
nous montre par quel engrenage idéologique la théorie de 
la nationalité élective reconquiert le terrain perdu par elle 
depuis 1795, et aussi comment ces adaptations constituent 
autant de reculades et de duperies. 

Désormais le branle est donné : les plébiscites savoyards 
et italiens, déjà tenus au moment où Deloche écrivait son 
livre, fixent l'opinion nationalitaire française dans sa voie. 
Sans doute, les admirations germaniques et une certaine 
vulgarité de sens commun feront que le mot de nationalité 
éveillera d'abord une idée de race, mais les esprits se ressai- 
siront très vite et s'établiront dans la doctrine élective. 

VIII.— Cette théorie allait être mise à rude épreuve par 
nos désastres de 1870. Ces deux dates de 1815 et de 1870 



902 LES THÉORIES 



étoilent lugubrement le ciel nationahtaire français .et auraient 
dû répandre sur les esprits plus de lueurs ; quil n en est 
tombé. Sans doute.depuis 1871, l'ensemble de la population 
paraît moins féru des préjugés naUonahtaires, mais la doc- 
trine, loin d'être entamée, régresse entièrement vers son 

^out latouvons représentée en 1870-1871 par plusieurs 
écrits remarquables de Michelet, de Renan, de Fustel de 
Coulantes qui sont la France devant l'Europe, la Guerre 
££ iTPrlnee et l'Allemagne et les Lettres à M Strauss 
Apolitique d'envahissement et YAMce est-elle allemande 
ou françlisel Avec plus de distinction Renan partage 1 
préiugésdeMa X iminDeloche.Delochedeclar al t:«La France 
e t le champion des nationalités ». Renan expose : « C est 
L France qui a élevé dans le monde le drapeau des natio- 
ftés toute nationalité qui naît et grandit devrait naître et 
grandir avec les encouragements de la Franco, et il sem- 
ble faire grief à l'Empire.de ne pas s'être assoie a la Prusse, . 
. refuge de la pensée libre », pour abattre l' Autriche « ma- 
chine disloquée » et s'assurer ainsi la reconnaissance de 
Allemagne «trahie par l'Autriche» et unifiée .par la Prusse. 
Seulement, Deloche écrivait avant Sadowa Renan pubhait 
ses méditations après Sedan, exactement le 15 septembre 
1870. Sa doctrine parcourt d'ailleurs les mêmes méandres 
Le celle de Deloche: le « critérium d'une délimitation le- 
Z meTdans les questions territoriales doit être pris, selon 
R nan.dans la «langue et la race » Ce qui ne 1 empêche 
«as d'envisa-er, quelques pages plus loin, que « la France... 
I p^uHon^re qu'un "seul principe ^ délimitation e n 
géographie politique,... le principe des nationa ites ou, ce 
Ç "revint an même, la libre volonté des peuples de vivre 
ensemble, prouvée par des faits sérieux et efhcaces ». Il vit 
à T'aise dans cet antagonisme qui lui sert coup sur coup a 
reprocher rétrospectivement aux Capétiens d avoir acqui 
, ' Alsace « pays allemand », puis à l'Allemagne de vouloi 
a A eTendre a^rès sa francisation. Ce faisceau intellectuel 
qui n'a d'autre unité que celle qu'on peut trouver à un 



THÉORIE DE LA NATIONALITÉ ÉLECTIVE 



223 



groupe sculptural de lutteurs, une unité purement esthé- 
tique, s'enguirlande d'aphorismes et de prophéties dans ce 
goût : la vraie force de la France consiste dans une poli- 
tique uniquement inspirée par l'amour des principes ; — l'Al- 
lemagne libérale absorbera la Prusse, — la France n'accep- 
tera jamais le service militaire obligatoire, et ainsi de suite. 

IX. — Ce qui creuse un abîme entre Deloche et Renan, c'est 
le renoncement de Renan à toute idée de frontière naturelle. 
Il proclame avec insouciance que la rive gauche du Rhin est 
germanisée « depuis deux mille ans » et, par une nouvelle 
contradiction avec soi-même, il répudie l'annexion pourtant 
plébiscitée de Nice et de la Savoie (130.533 oui contre 
225 non en Savoie ; 25.743 oui à Nice sur 30 706 inscrits !) 
qui comporte à son avis « plus d'inconvénients que d'avan- 
tages ». (Rappelons-nous que la libérale Revue des Deux 
Mondes avait mené campagne contre cette annexion cléri- 
cale.) L'idée secrète de Renan est que la France, nation de 
luxe, doit se retirer des grandes affaires : « Si vous voulez 
que l'oiseau chante, ne touchez pas à son bocage. » Voilà 
le seul argument qu'il trouve pour impressionner les Alle- 
mands. Avec lui le Principe des Nationalités s'affaisse sur 
notre défaite de 1871. Fustel et Michelet réagissent, mais 
sans sortir du même cadre idéologique. 

X. — Seulement, tandis que Renan continue à s'endi- 
mancher dans ses sympathies germaniques, Michelet, plus 
patriote, dénonce, dans Paris cerné, l'artifice de nos enne- 
mis. Il distingue toujours le pays rhénan « plein d'air et 
de soleil », de « la vie renfermée, pesante qui est propre à 
l'Allemagne », tout en précisant : « Je n'ai jamais souhaité 
que cette fatale rive du Rhin fût ajoutée à la France. » 
Gomme Deloche, comme Renan, il choit dans la nationa- 
lité élective d'une manière d'autant plus remarquable que, 
vingt années auparavant, il admettait, au tome VI de son 
Histoire de la Révolution, que « Liège et la Savoie, deux 
peuples de même langue et qui sont nous-mêmes » for- 
ment des « annexes naturelles » de la France. 

Dans la France devant l'Europe (1870), il écrivait : « Un 



224 LES THÉORIES 



certain petit fonds commun de langue ne fait rien, quand 
il s'agit de nationalité. L'Alsacien qui, avec un patois ger- 
manique ne comprend pas l'allemand qu'on parle à une 
lieue de lui, n'est point du tout allemand. » Et plus loin, 
en note : « La langue n'indique nullement la race », à pro- 
pos de « cette sottise, tant répétée, des races latines ». 

Lui aussi avait des idées confuses et des trouvailles inat- 
tendues : il remercie par exemple Jules Favre d'avoir con- 
traint Bismarck à lui avouer qu'il veut faire l'Alsace et la 
Lorraine « malgré elles allemandes ». H n'y réussira pas. 
conclut Michelet, parce qu'un pareil attentat viserait cette 
chose unique qu'un « seul peuple », le peuple français, pos- 
sède : Y unité organique fondée sur l'identité de la loi, l'unité 
administrative, l'unité de circulation, la fusion des races 
et la fraternité militaire qui créent « l'âme commune ». 11 
a précisé ailleurs cette conception en disant : « La France 
n'est point une race comme l'Allemagne ; c'est une nation. 
Son origine est le mélange... L'individu tire sa gloire de 
sa participation volontaire à l'ensemble ; il peut dire lui 
aussi : « Je m'appelle légion. » Dans la France devant 
l'Europe, Michelet peine davantage à s'abstraire de l'idée dô 
race. « Les Français, dit-il, en majorité immense, sont des 
Celtes. » Comment s'appuyer sur un pareil flottement ? 

XI. — Fustel se maintient davantage dans l'absolu. 
Mommsen ayant adressé trois lettres au peuple italien pour 
justifier la revendication de l'Alsace par l'Allemagne au 
nom du Principe des Nationalités, Fustel de Coulanges lui 
répondit, le 27 octobre 1870, avec une franchise et une logi- 
que singulières : « Suivant vous, déclare-t-il, ce principe 
autoriserait un Etat puissant à s'emparer d une province 
par la force, à la seule condition d'affirmer que cette pro- 
vince est occupée par la même race que cet Etat. Suivant 
TEurope et suivant le bon sens, il autorise simplement une 
province ou une population à ne pas obéir malgré elle a 
un maître étranger. » Serrant de plus près la question : 
« ce n'est, dit-il, ni la langue, ni la race qui fait la natio- 
nalité... Les convenances géographiques, les intérêts poh- 



THÉORIE DE LA NATIONALITÉ ÉLECTIVE 



225 



tiques ou commerciaux sont ce qui a groupé les popula- 
tions et fondé les Etats... La patrie, c'est ce qu'on aime. Il 
se peut que FAlsace soit allemande par la race et par le 
langage ; mais par la nationalité et le sentiment de la patrie, 
elle est française. Et savez-vous qui Fa rendue française ? 
Ce n'est pas Louis XIV, c'est notre Révolution de 1789. 
Depuis ce moment, FAlsace a suivi toutes nos destinées... 
Elle n'a rien eu de commun avec vous. La patrie, pour elle, 
c'est la France. L'étranger, pour elle, c'est l'Allemagne. 
Tous les raisonnements du monde n'y changeront rien... 
Notre principe à nous est qu'une population ne peut être 
gouvernée que par les institutions qu'elle accepte libre- 
ment, et qu'elle ne doit aussi faire partie d'un Etat que par 
sa volonté et son consentement libre. Voilà le principe mo- 
derne. Il est aujourd'hui l'unique fondement de l'ordre. » 

Les doctrinaires ne sortiront plus désormais de cette 
routine dont ils n'entrevoient pas le danger et dont les 
hommes d'action — c'est une justice à leur rendre — se 
soucient fort peu. Nos alliances, nos entreprises, autrement 
importantes que les doctrines officielles, qui correspondent 
presque toujours à un état périmé des faits, s'inspirent 
de l'intérêt tout court, sans interférence d'idéologie. 

XII. — La question sommeilla des années, à peine ranimée 
par les révoltes balkaniques qui nous valurent en 1877 un 
ouvrage de G. Reynaud, La question des nationalités, et, en 
1890, une réponse de Trarieux à Y union helléno-latin e , bro- 
chures de circonstance sans répercussion. Renan, devenu 
porte-parole du nouveau régime, reprit plus posément l'exa- 
men de cette idée qui le tourmentait. Le 11 mars 1882, il 
fit en Sorbonne une conférence des plus subtiles, des plus 
intelligentes, des plus nourries, échafaudage intellectuel plein 
d'ordonnance et de surprises, souple et complet, comme cet 
esprit abondant, disert, si fermé à l'action, si routinier, si 
peu clairvoyant parfois, mais si ouvert à toutes les sym- 
phonies esthétiques, pouvait seul en bâtir. Quand il la publia 
en volume cinq ans plus tard sous le titre : Qu est-ce 
qu'une nation ? il proclamait dans la Préface : « J'en ai 

13 



22 . LES THÉORIES 



pesé chaque mot avec le plus grand soin ; c'est ma profes- 
sion de foi en ce qui touche les choses humaines, et, quand 
la civilisation moderne aura sombré par suite de l'équi- 
voque funeste de ces mots : nation, nationalité, race, je 
désire qu'on se souvienne de ces vingt pages-là. Je les crois 
tout à fait correctes. » 

Elles sont importantes à bien des titres. Avant Renan, la 
nationalité s'appliquait indifféremment à toutes les régu- 
larisations d'Etats, fondées sur des prétentions de « race », 
l'Etat parfait dérivant en Allemagne de la nation organisée 
et en devenir, en France de l'accession des volontés libres. 
Avec Renan, la scène change. Nous lui devons, plus nette 
qu'aucun de ses prédécesseurs ne l'avaient fait entrevoir, la 
distinction de la nation à la française — non plus pure- 
ment rationnelle, abstraite, politique, volontariste, mais 
legs de l'histoire, c'est-à-dire du hasard et de l'arbitraire, 
au droit, seul chargé désormais de son destin — d'avec la 
nationalité à l'allemande, caractérisée par des signes na- 
turels communs. 

La volonté s'oppose toujours à la race, mais que de 
nuances a gagnées cette opposition ! 

Les conclusions de Renan en 1882 reprennent d'ailleurs 
celles de 1870 : Il les résume parfaitement dans sa Pré- 
face de 1887 : « Ce qui constitue, dit-il, une nation, ce n'est 
pas de parler la même langue ou d'appartenir au même 
groupe ethnographique, c'est d'avoir fait ensemble de 
grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore 
dans l'avenir. » La nation, « principe spirituel », reste tou- 
jours pour lui une catégorie kantienne, mais qui plonge 
vigoureusement dans l'histoire. Ne nous y trompons pas. 
Barrés et le nationalisme doivent quelque chose à cette 
définition renanienne de 1882, plus drue que celle de 1870, 
et plus haute que Renan lui-même. 

XIII. — En 1891, Emile de Laveleye ne fera guère que 
la développer dans Le Gouvernement et la Démocratie : 
« A mesure, dit-il, que la culture d'un peuple s'élève, l'iden- 
dité de race et de sang exerce sur lui moins d'empire et les 



THÉORIE DE LA NATIONALITÉ ÉLECTIVE 



227 



sympathies morales, les souvenirs historiques en exercent 
davantage. Au-dessus des nationalités ethnographiques, il y 
a les nationalités politiques, électives, peut-on dire, ayant 
leur racine dans l'amour de la liberté, dans le culte d'un 
passé glorieux, dans l'accord des intérêts, dans la simili- 
tude des mœurs, des idées, de tout ce qui fait la vie intel- 
lectuelle. » 

Quand Emile Ollivier, en 1895, ouvrira son immense en- 
quête en quinze volumes pour tâcher de saisir par quelle 
catastrophe l'Empire libéral avait bien pu sombrer, il con- 
sacrera le tome premier à la question nationalitaire. C'est 
un ouvrage de tout premier ordre. En gros, Emile Ollivier 
suit Renan et la Constituante : « Dans la politique des na- 
tionalités, dit-il, et en cela elle se sépare de son inspirateur 
Napoléon, il n'y a pas de limites naturelles. Les véritables 
frontières sont celles que constitue la volonté des popula- 
tions, les autres sont les murs d'une geôle qu'on a toujours 
le droit de briser... La théorie des nationalités n'admet pas 
un prétendu droit de race, manifesté par la langue ou par 
la tradition historique... L'idée de race, selon elle, est une 
idée barbare, exclusive, rétrograde, n'ayant rien de commun 
avec l'idée large, sacrée, civilisatrice de patrie. La race a des 
limites qui ne peuvent être dépassées, la patrie n'en a au- 
cune ; elle pourrait devenir le genre humain comme sous 
l'empire romain. La civilisation a consisté à détruire les 
groupes primitifs pour constituer par de libres attraits 
des groupes conventionnels bien plus solidement cimentés 
que ceux nés du hasard des choses. La volonté des popula- 
tions est donc le principe dominateur, souverain, unique, 
absolu, duquel doit sortir le droit des gens moderne tout 
entier, par une suite de déductions logiques, comme d'une 
source inépuisable. C'est le principe de la liberté substitué 
dans les relations internationales à la fatalité géographique et 
historique... En un mot..!, une nation... c'est l'universalité des 
hommes qui, par suite d'une ancienne habitude acceptée ou 
en vertu de leur volonté expresse, vivent sous la même loi. » 

Ainsi s'exprime l'adversaire personnel des Balkaniques, 



228 



LES THÉORIES 



des Polonais, qui au surplus admettra, quelques centaines de 
pages plus loin, qu'on ne saurait « contester » au Rhin son 
caractère de frontière naturelle ! Tant il est difficile de dis- 
socier ce que la nature a joint ! 

XIV. — Cette même année, la théorie nationalitaire se 
voyait soumise par M. de Roquette-Buisson à un autre 
genre d'enquête. Servi par des lectures intelligentes, cons- 
ciencieuses, assez abondantes, par un esprit judicieux et 
pondéré, M. de Roquette-Buisson, dans son Principe des na- 
tionalités, essaie, après Laveleye, après Renan, d'opposer, 
d'une façon formelle la nation à la nationalité, la théorie 
élective à la théorie ethnique. L'intérêt de cette étude, où 
les perspectives de la question sont souvent plutôt indiquées 
qu'examinées à fond, consiste surtout dans un adroit dé- 
pouillement des sources et dans les préoccupations juridi- 
ques qui l'animent et qui échappent trop souvent aux 
écrivains nationalitaires. Elle participe de cette façon aux 
tendances sévères de l'école juridique française, toute posi- 
tive de méthodes et d'inspiration, et pour qui la notion 
d'Etat, seule saisissable par l'intelligence, prime de beau- 
coup celle de la nationalité. La conclusion de M. de Ro- 
quette-Buisson est que le Principe des Nationalités, si on l'ap- 
plique, réserve à l'humanité des guerres sans fin tandis 
que la théorie élective constitue un gage de paix. Elle ca- 
dre tout à fait avec les constatations de M. Emile Bourgeois 
dont la publication des trois tomes du Manuel historique 
de politique étrangère, qui va durer une dizaine d'années, 
débuta à cette même époque. 

Cet ouvrage restaura dans l'enseignement universitaire 
les sympathies perdues par l'intérêt au bénéfice des prin- 
cipes, sympathies peu raisonnables, qui desservirent la 
France. M. Bourgeois ne s'inquiète pas de rechercher le 
fondement plus ou moins légitime du Principe des Nationa- 
lités : il se borne à en constater la malfaisance. Peu sou- 
cieux de poser au doctrinaire, il sépare néanmoins lui aussi 
la conception révolutionnaire française pacifique des autres 
plus ou moins influencées par l'école allemande. 



THÉORIE DE LA NATIONALITÉ ÉLECTIVE 



229 



XV. — Les révoltes, puis les guerres balkaniques, enfin 
le conflit récent ont réveillé violemment les passions natio- 
nalitaires, en même temps aussi qu'un certain esprit de 
bon sens qui y fait contre-poids. En parcourant la littérature 
déjà immense éclose depuis 1914 à ce sujet, on s'aperçoit 
queles écrivains actuels distinguent définitivement, du moins 
en théorie, la démocratisation d'un Etat de sa nationalisa- 
tion. Le mot de nationalité incline donc plutôt aujourd'hui 
vers le sens allemand. C'est ainsi que M. Gabriel Séailles, 
dans un ouvrage publié quelques jours avant Farmistice 
(Le principe de nationalité et ses applications) le réserve 
expressément à l'usage des doctrinaires allemands. 

Après avoir noté que tout le monde Finvoque pêle-mêle, — 
«on croirait, dit-il, un principe d'une évidence mathématique, 
dont il suffit de déduire logiquement les conséquences pour 
résoudre toutes les difficultés et trouver un remède à tous 
les maux », — il dénonce en lui la plus périlleuse équivoque. 
« Le principe de nationalité, observe-t-il, selon l'interpré- 
tation qu'on en donne, résout le problème d'Alsace-Lorraine 
en deux sens contraires. » Et il conclut : « Nous ne com- 
battons pas pour la nationalité en elle-même, nous com- 
battons pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, 
à n'être pas opprimés, soumis à une tyrannie étrangère. » 
Formule bien vague, et dont les pangermanistes se réclament 
en Slesvig, en Pologne, à Memel, en Silésie, à Dantzig pour 
reprendre leur rêve impérialiste interrompu par la défaite. 
Formule dangereuse qui conduit à Fannexion de l'Autriche 
au Reich. 

XVI. — Moins que jamais, l'idée nationalitaire paraît 
capable de rassembler ses adhérents autour d'affirmations 
constructives. La tradition napoléonienne des « grandes 
agglomérations », la tradition robespierriste et renanienne 
de la nationalité élective, la théorie ethnique, le principe 
non moins national des frontières naturelles se combattent 
les uns les autres plus souvent qu'ils n'essaient de conclure 
des compromis. 

Pour se faire une idée du chaos qui régna durant la 



230 



LES THÉORIES 



guerre, on n'a qu'à feuilleter le recueil des consultations sur 
le Droit des nationalités provoquées ou recueillies par 
M. Eugène Baie. Tout le monde a l'air de s'entendre, per- 
sonne n'est du même avis. Tandis que des juristes comme 
MM. Lyon-Caen, Edouard Clunet, Merignhac bornent le 
principe nationalitaire au respect des petits Etats — telle- 
ment celte notion antijuridique de nationalité répugne à 
pénétrer dans un cerveau de juriste, qui n'a d'ouverture 
que sur l'Etat — des hommes politiques ou des écrivains 
comme MM. Carton de Wiart, Luzzatti, Vesnitch, Wetterlé, 
.Vandervelde, Jorga de Gerlache et autres oscillent du droit 
des peuples au droit des races, âprement combattu par 
John Galsworthy. 

Les opinions les plus réfléchies, les plus distinguées (avec 
celle de M. J. Galsworthy), celles de MM. Boutroux et An- 
dréadès, se rallient à la thèse élective, à la thèse de Renan, 
de Laveleye, de Robespierre, de Michelet, de Fustel, de 
Maximin Deloche. M. Boutroux reconstitue, un peu artifi- 
ciellement, la théorie allemande, selon laquelle la nationa- 
lité : 1° ne peut être déterminée que par les spécialistes, 
seuls capables d'objectivité ; 2° cède le pas à la culture, 
unique mesure du droit ; 3° suppose un accord avec la force, 
équivalent visible du droit ; puis, il la contredit, plutôt qu'il 
ne la réfute, par le principe aristotélicien du Dieu souve- 
rain moteur qui soumet la force à l'esprit, par le précepte 
chrétien de la charité qui prime la science, par le fait de 
la personnalité qui représente mieux l'essence de l'homme 
que l'inconscient. Comme Renan, comme Michelet, il défi- 
nit la nation une personnalité morale. Les pages substan- 
tielles où M. Andréadès réédite la théorie de Laveleye for- 
ment un exposé heureux du point de vue français. 

XVII. — M. Henri Hauser, de son côté, étudia Les Origines 
historiques du principe des nationalités en quelques pages 
d'une fructueuse densité, riches en textes et en doctrine. La 
nationalité est pour lui « un vouloir-vivre collectif » dont il 
ne faut pas pousser le droit à l'extrême et qui ne s'exprime 
que très imparfaitement par un vote émis à jour fixe. 



THÉORIE DE LA NATIONALITÉ ÉLECTIVE 



231 



Il rejoint par là M. Aulard (La paix future d'après 
Kant) dont l'embarras ne laisse pas de nous divertir. M. Au- 
lard vénère les principes de la Constituante et redoute 
l'Allemagne, qu'il voudrait bien, pour des raisons stratégi- 
ques, rejeter au delà du Rhin. La constitution d'un Etat 
rhénan autonome respecterait le Principe et nous sauverait 
de l'invasion. Du moins, M. Aulard nous l'affirme. En réa- 
lité, le Principe est violé en tant qu'il interdit à ces ger- 
mano-rhénans de se réunir à leurs concitoyens s'ils en ont 
envie, et la stratégie mal assurée si nous n'exerçons pas 
sur cet Etat un protectorat effectif. M. Driault dans La Ré- 
publique et le Rhin, pas plus que M. Babelon dans Le Rhin 
dans l'Histoire ou M. Albert Milhaud dans La Question 
d'Occident, ne séparent l'idée de nationalité de l'idée de fron- 
tière naturelle ; MM. Driault, Albert Milhaud, Hauser et 
Aulard représentent de nos jours l'instinct national aux 
prises avec l'idéologie et tâchant de lui imposer, plus ou 
moins, de salutaires réadaptations. 

XVIII. — Environ à la même époque un sioniste notoire, 
M. Israël Zangwill, publiait un Principle of nationalises 
fort original, où il essayait de rajeunir la question en ne 
l'envisageant que d'un seul côté : le côté interne. Aux types 
d'études juridique, morale, politique, philosophique, Israël 
Zangwill ajoute le type psychologique, certainement capital 
à certains égards. 

Peu après, et dans le même esprit, M. Arnold Van Gennep 
entreprenait la publication (1922) d'un Traité comparatif 
des nationalités conçu comme une enquête principalement 
ethnographique. De ce point de vue, cet ouvrage qui con- 
tient d'utiles dépouillements rendra des services réels, sur- 
tout quand il sera terminé. Néanmoins peu familier avec 
l'histoire, rebelle aux conceptions juridiques, d'une tournure 
d'esprit aussi peu philosophique que possible, égaré en outre 
par des préjugés politiques et anticléricaux, parfois puérils, 
M. Van Gennep n'a peut-être pas tiré le meilleur parti pos- 
sible des lectures considérables qu'il s'est imposées. Son tra- 
vail, très méritoire, sera surtout une mine pour ses confrères. 



232 



LES THÉORIES 



Moins étendu mais plus original, La Nation armée et 
l'idéologie des Nationalités de M. René Blachez réagit 
vigoureusement contre le nationalitarisme, en attirant 
l'attention sur ses conséquences pratiques. C'est en somme 
une histoire du xix e siècle (1792-191 H) qu'il a écrite, en 
insistant sur l'identité de deux courbes, la courbe nationa- 
litariste et la courbe militariste, avec tous les massacres 
que cette dernière comporte. L'idéologie nationalitaire pré- 
vaut-elle dans les conseils des grandes puissances ? La 
guerre s'ensuit (1792-1815) (1852-1918). Par contre, la paix 
(1815-1852), le désarmement semblent dépendre d'un état 
d'esprit antinationalitaire. 

M. Le Fur, lui, s'en prend surtout à la théorie des races 
(Races, Nationalités, Etats) qu'il réfute, pour proposer ensuite 
un réajustement de l'Etat moderne par le fédéralisme, in- 
telligemment appliqué. 

XIX. — Une étude des lois sur la naturalisation, cor- 
rélative de celle sur l'idéologie nationalitaire, mérite d'être 
ébauchée. Si la nationalité est volontaire, un acte déclaratif 
suffit à la révéler ou à la détruire. Fâcheuse et inévitable 
déduction ! Tandis que l'Ancien Régime ne conférait la qua- 
lité de Français que par lettres royales que le Parlement 
devait enregistrer à peine de nullité, et même, avec le Par- 
lement, aux termes d'un édit de février 1704, la Chambre 
des comptes et le Bureau des finances, la Révolution, dès 
l'année 1790, par une loi des 30 avril-2 mai, fait pour l'étran- 
ger qui se conforme à ses prescriptions, un droit automa- 
tique et non plus une faveur, de la naturalisation. C'était 
la porte ouverte aux métèques. La constitution de 1791 réa- 
git en exigeant une loi spéciale pour chaque impétrant, mais 
la constitution de l'an III et celle de l'an VIII revinrent aux 
errements de 1790. L'Empire reprit le système de la faveur 
et la Restauration établit des degrés : pour la « grande na- 
turalisation », qui seule conférait tous les droits poli- 
tiques, une loi s'impose. 

La Révolution nationalitaire de 1848 répète naturelle- 
ment l'erreur de 1790, vite réparée par un décret de 1852. 



THÉORIE DE LA NATIONALITÉ ÉLECTIVE 



233 



Cependant, la loi de 1867 supprime les degrés dans la natu- 
ralisation dont elle confère en bloc tous les avantages. Nous 
vivons présentement sous le régime de la loi de 1889 qui 
prononce la naturalisation par décret présidentiel et rétablit 
la grande et la petite naturalisation, cette dernière précé- 
dant l'autre de dix années. Légèrement modifiée en 1893, 
cette loi s'est avérée insuffisante pour préserver la nation 
de l'espionnage. De timides modifications, concernant la 
déchéance de la nationalité française, ont été promulguées 
par les lois du 7 avril 1915 et du 20 juin 1917. 

La loi de 1889 se ressent trop encore de l'esprit nationa- 
litaire. Elle a rappelé à l'existence, par exemple, un article 
de la constitution de 1791, extrait lui-même d'une loi des 
9-15 décembre 1790, qui permet aux descendants des Fran- 
çais bannis à l'étranger pour cause de religion de réintégre}' 
la nationalité française à leur gré. Cette clause qui se borne 
à enregistrer le désir d'individus souvent devenus étran- 
gers à notre nation et les gratifie, par une seule décision, 
de tous les bénéfices civils et politiques attachés à la qua- 
lité de Français, s'est avérée scandaleuse dans la pratique. 
Certains de ces pseudo-Français avaient prudemment con- 
servé la nationalité de quelque canton suisse, ce qui leur 
permit d'esquiver leurs devoirs aux jours de danger. 

Entre mille, c'est là une conséquence de la théorie française 
de la nationalité élective. 

XX. — Une remarque pour terminer : alors que, de 1866 
à 1895 environ, les partisans de la théorie française (Renan, 
de Roquette-Buisson) flétrissaient les abus de la doctrine 
allemande, et se déclaraient souvent, à ce titre, adversaires 
du Principe des Nationalités, aujourd'hui la tendance se fait 
jour (Boutroux, Durkheim) de réserver l'appellation de 
Principe des Nationalités à la théorie française et d'en stig- 
matiser les Allemands comme les pires adversaires. M. Gals- 
worthy reste fidèle à l'ancienne dénomination. D'autres écri- 
vains n'ont même pas l'air de soupçonner qu'il y en ait deux. 
Cette question de terminologie vaut la peine d'être signalée, 
car elle pourait conduire à des confusions. Elle prouve, une 



234 



LES THÉORIES 



fois de plus, combien le sujet des nationalités est encore 
trouble et combien ceux qui prétendent y guider les autres 
s'agitent souvent dans l'inexpérience et dans les ténèbres. 

Un essai intéressant de mise au point nous est présenté 
par M. Jean Brunhes dont les récents travaux tâchent de 
délimiter le domaine de la nation, de l'Etat, de la nationa- 
lité, de la race, voire de la Société des nations. A l'heure 
présente, cet essai constitue la synthèse la plus harmonieuse 
des deux théories française et allemande. 



CHAPITRE IV 

CRITIQUE DE LA THÉORIE FRANÇAISE 



I. — Le mouvement — il faudrait peut-être dire la révo- 
lution — nationalitaire, inauguré en Europe au xvm e siècle 
et qui continue dans le monde sa marche guerrière, s'appa- 
rente étroitement à la Réforme, en ce que Réforme et Natio- 
nalitarisme consistent tous les deux dans une méditation 
sur les origines, considérées comme régulatrices, purilica- 
trices et fortifiantes. Méditation sur le dogme, sur la litur- 
gie, sur la discipline, leur rapport à leur point de départ, 
leur rajeunissement par une conformation plus serrée à leur 
aspect primitif, telle est l'essence de la Réforme protestante, 
ou du moins tel est le dessein qu'elle se proposa. Méditation 
sur l'Etat, sur la nation, leur refonte dans le moule primi- 
tif, tel est l'objet de la réforme nationalitaire. 

L'esprit le plus aigu que l'observation historique ait per- 
fectionné, Machiavel, envisageait nettement, dès le début du 
xvi" siècle, les conséquences identiques que ce double mou- 
vement pouvait avoir dans FEglise et dans l'Etat, et il mérite 
ainsi de passer pour un précurseur de Boulainvilliers et de 
Rousseau 1 . Il consacre en effet plusieurs pages de son Discours 
sur Tite-Live à prouver qu'un Etat (monarchique ou répu- 
blicain) de même qu'une religion ne peuvent échapper à une 
destruction prématurée ou prolonger leurs jours, en leur qua- 
lité de corps composés, qu'en se renouvelant par leur prin- 

1. 11 est remarquable que Rousseau, de même que la plupart de ses 
contemporains, tenait Machiavel en haute estime. D'autre part, Spinoza 
ne fut pas seulement l'inspirateur de Boulainvilliers mais de Herder, de 
Schelling et de la très grande majorité des nationalitaires allemands. 



236 



LES THÉORIES 



cipe, c'est-à-dire en. récupérant de leur mieux la vertu 
initiale qui les a créés et que le cours du temps altère néces- 
sairement . On peut considérer que cette opinion dont 
Vico tirera plus tard ses théories du recommencement, du 
recours, du ricorso, courait vaguement le monde depuis 
les prédications de saint Bernard (mort en 1153) sur la né- 
cessité de rajeunir l'Eglise, mais je ne crois pas qu'on l'ait 
formulée aussi nettement avant Machiavel (mort en 1527). 

Appliquée à la religion, elle y provoquait depuis deux 
siècles les troubles les plus graves au moment où le célèbre 
Florentin achevait son existence dans sa studieuse maison- 
nette de la route de Rome, et devait, à la veille de sa mort, 
tout y révolutionner, mais son application méthodique à la 
politique constitutionnelle, devait encore tarder plus d'un 
siècle à se produire. Elle s'y produira, grâce à un ensemble 
de conditions dont Tune devait être la découverte de peu- 
ples sauvages et l'autre, postérieure, la formation d'une 
classe sociale vivant du commerce des idées. 

Pour mieux définir l'Etat social, Rousseau se place dans 
un hypothétique état de nature, mis à la mode depuis 
le xvi e siècle par les découvertes coloniales, et considéré 
comme antérieur à la naissance de la société ; pour 
mieux concevoir la nation, Boulainvilliers la contemple 
dans ses molécules préformatives, Niebuhr la poursuit 
jusque dans sa prétendue quintessence originelle, et c'est en 
confrontant le présent à ce passé, tenu pour authentique 
dans la représentation abstraite où il apparaît, qu'ils pro- 
mulguent la déchéance du fait actuel au nom de son dé- 
saccord avec l'idée. 

II.— D'un côté comme de l'autre, nous assistons à une rup- 
ture de la tradition pratique effectuée par la tradition théori- 
que, c'est-à-dire à un bouleversement de ce qui est, en vertu 
de conceptions idéologiques sans garanties. Car enfin Rous- 
seau, Niebuhr, Boulainvilliers, s'accordent en ce sens qu'ils 
croient retrouver dans la nature un moment historique où 
auraient existé soit un éparpillement humain sans ciment, 
soit une tribu autochtone à l'état pur, soit une légion 



CRITIQUE DE LA THEORIE FRANÇAISE 



237 



d'aventuriers germaniques en train d'asservir les Gallo- 
Romains, conjonctures définies qui auraient précédé soit la 
constitution de l'Etat par voie contractuelle entre robin- 
sons autocratiques, soit l'origine de la France par voie de 
conquête, soit plus généralement la fondation des sociétés 
nationales. C'est sur ces « faits », que s'échafaudent leurs 
théories, condamnées à l'écroulement du jour où ils seraient 
reconnus sans existence. 

Ce n'est donc pas tant leur méthode qu'il faut critiquer 
que la façon dont ils l'ont appliquée. Que tout ce qui existe 
nécessairement tende à persévérer dans son être, c'est une 
loi naturelle, et que ces existences nécessaires, donc légi- 
times, cherchent à s'assurer de la correction de leur état en 
le référant à son origine, c'est leur droit. Mais du jour où 
la prétendue origine tourne à l'imagination, plus la mé- 
thode fonctionne et plus elle gauchit. 

III. — Pour laisser de côté Boulainvilliers etNiebuhr, s'il 
est une chose acquise c'est que la proposition centrale de 
Rousseau, « l'homme naît libre », par où il traduit ration- 
nellement la réalité historique de l'état de nature, devient im- 
pensable si l'état de nature n'a jamais existé. Or c'est sur 
cette proposition que reposent, théoriquement dans V ordre 
philosophique y et historiquement dans L'ordre de C évolution 
idéologique, la démocratie européenne et notamment le prin- 
cipe nationalitaire sous toutes ses formes, mais principale- 
ment sous sa forme française. 

Certes il a évolué de façon bien différente suivant les 
milieux, français ou allemand, qui l'ont nourri. Outre les 
raisons historiques déjà énumérées de cette divergence, il 
faut insister sur ce fait que la nationalité a été regardée en 
Allemagne comme un phénomène plutôt collectif et 
physiologique, et en France comme un phénomène plutôt 
individuel et abstrait. En Allemagne, il gonfle les forces éta- 
tiques afin d'élargir avec elles la liberté de l'homme alle- 
mand et ses puissances individuelles d'expansion ; en France, 
il tend plutôt à les débiliter en les subordonnant à des révi- 
sions innombrables, incessantes de la fantaisie personnelle. 



233 



LES THÉORIES 



D'un côté, liberté d'action coordonnée, de l'autre, liberté 
d'action individuelle, telle est sa double direction, partie de 
Rousseau et incompréhensible sans lui. Certes, la doctrine 
de la souveraineté populaire a été enregistrée ou enseignée 
avant Rousseau. Les sophistes grecs, saint Thomas,Marsilio 
de Padoue (1522), Hotman, Louis de Mayence (1611), Mil- 
ton, l'ont décrite ou revendiquée. Ce qui fait la portée de 
l'originalité de Rousseau, c'est qu'il l'établit sur une double 
philosophie de l'Homme et de l'Etat, de la liberté essen- 
tielle et du contrat originaire. Aussi, de toute façon, faut-il 
en revenir à Rousseau et réfuter dans sa personne les sys- 
tèmes contemporains. 

IV. — Qu'il s'agisse au surplus du point de départ ou du 
point d'arrivée, les diverses confrontations qu'on inflige au 
principe nationalitaire, allemand ou français, lui sont égale- 
ment funestes. La théorie élective en particulier, qui en vertu 
de notre éducation nous apparaît à première vue comme la 
correction même, ne résiste guère à l'examen. Le reproche 
le plus grave qu'on puisse lui adresser, c'est d'être en 
désaccord avec les faits, de même qu'avec les intérêts na- 
tionaux qu'elle se vante de protéger. Pour parler franc, c'est 
une duperie systématisée, ou une hypocrisie formelle, quand 
ce n'est pas une superfétation. 

Elle apparaît d'autant plus sous ce jour que ses parti- 
sans la vantent comme souveraine, pour revendiquer des 
territoires sur l'oppression. Remarque générale et qui tend 
à prouver que le phénomène nationalitaire est d'abord et 
avant tout un phénomène d'expansion : toutes les doctrines 
nationalitaires, sans exception, comportent une conclusion 
de ce genre : agrandissons-nous par rapport à nos limites 
présentes. Elles ne sont prisées qu'à cette condition et 
l'on peut affirmer qu'une théorie nationalitaire qui, au 
moment de sa formation, tendrait à mutiler son objet, 
n'aurait aucune chance de succès. 

La théorie élective n'a eu tant de vogue de 1790 à 1793 
que parce qu'on la destinait à l'assimilation définitive d'un 
milieu partiellement francisé. L'erreur ayant porté sur le 



CRITIQUE DE LA THÉORIE FRANÇAISE 



239 



degré de cette francisation, on la truqua ou bien on y re- 
nonça. Le reflux national la retrouva sur sa route en 1815 
comme une relique oubliée et lui dressa un dais comme à 
une arche d'alliance. Notre défaite ranimait son utilité 
idéologique. Du moins, on se l'imagina, ce qui fut notre 
erreur seconde. 

De 1815 à 1871, elle plana au-dessus de nos chimères. 
En 1860, elle se superposa béatement à l'acquisition de la 
Savoie, échangée contre le Milanais, abandonnée par sa 
dynastie traditionnelle et gagnée au surplus par la force de 
nos armes. Là où nous échouâmes militairement ou diplo- 
matiquement, elle n'afficha que son impuissance : en Bel- 
gique, en Rhénanie, en Alsace-Lorraine. Les nationalitaires 
s'acharnaient pourtant à fonder sur elle seule nos revendi- 
cations lamentables. De même que la force nous valait la 
Savoie, de même, sans la force, nous ne pûmes regagner nos 
frontières rhénanes. 

V. — La méprise fondamentale des nationalitaires fran- 
çais consiste à s'appuyer sur la liberté abstraite comme pro- 
ductrice de la volonté. La volonté ne s'agite pas dans le vide 
et ne se maintient pas par sa propre vertu. Elle varie suivant 
des alternatives où la liberté roussienne n'est que faiblement 
concernée. En d'autres termes, il y a en matière de nationa- 
lité toute une psychologie du vouloir, qui, de l'obstination 
héroïque à la préférence, de l'intérêt sordide à la résignation 
lassée, de l'indifférence au calcul, est lettre-morte pour les 
nationalitaires. En fait de nationalité, la volonté populaire 
change avec une vitesse parfois déconcertante, surtout quand 
il s'agit de populations-janus travaillées depuis des millé- 
naires par des cultures diverses. 

Un des phénomènes les plus fréquents et les plus ma 
observés en histoire est celui des dénationalisations et des 
renationalisations sous l'influence de causes dont la volonté, 
contradictoire dans ses avatars, n'est que l'effet. 

VI. — Telles les populations rhénanes qui, en 1792, ac- 
cueillent Custine avec des fleurs et des hourras. Un an plus 
tard, leur vote formel les rattache à la France au moment 



240 



LES THÉORIES 



même où l'arrivée des Impériaux les pousse à la révolte 
ouverte. Quelle valeur donc attribuer à ce vote unanime? 
M. Aulard reproche à l'ancien régime d'avoir jusqu'au der- 
nier jour annexé des populations comme du « bétail », au ris- 
que de les pousser à la rébellion : il cite notamment la prin- 
cipauté de Dombes, achetée en 1762 au comte d'Eu, et les 
protestations de la noblesse locale jusqu'en 1789. Qu eût-ce 
été avec un vote en règle ! 

L'ancien régime, en de pareils cas, évitait jusqu'à l'appa- 
rence du dérangement. Le remue-ménage d'une consulta- 
tion superflue lui répugnait avec raison. M. Aulard aurait 
pu parler aussi de l'achat par la couronne, en 1766, de la 
principauté de Boisbelle. Il n'en dit rien et c'est dommage : 
son cas est autrement piquant que celui de Dombes ! Il y 
avait là des gens, francisés depuis toujours (on se trouve 
en plein Berry) qui, au xvii 8 siècle, s'intitulaient avec fierté 
« citoyens de la principauté souveraine de Boisbelle-Henn- 
chemont », et qui jouissaient, entre autres privilèges, d'une 
exemption absolue d'impôts. La 'couronne ajourna dix ans 
la mise en vigueur de l'annexion estimant qu'en de pareilles 
matières rien ne remplace l'accoutumance de l'esprit. Quand 
l'administration royale apparut, la noblesse ne dit rien, pour 
cette raison qu'il n'y avait pas de noblesse, mais les bour- 
geois et les paysans crièrent à qui mieux mieux. Cette indi- 
gnation fiscale finit par s'apaiser. En quoi un vote eût-il 
atténué les premières et inévitables frictions ? C'est ainsi 
que s'est faite la France. 

VU. Cefut ainsi que se francisèrent les Rhénans révoltés 

lorsde la reconquête de 1795. Le référendum de 1798 nous 
les montre dociles, mais attentifs. Quinze ans de force et d'as- 
similation françaises firent le reste. Bien mieux : en 1812, 
1813, 1814, alors que toute la France trahit une immense 
fatigue, « la statistique établit que dans les dernières levées 
de conscrits décrétées par le gouvernement impérial, le 
nombre des réfractaires fut moins grand dans les départe- 
ments rhénans (malgré la proximité de la frontière) que dans 
la plupart des autres. En 1813, après que les Alliés se furent 



CRITIQUE DE LA THÉORIE FRANÇAISE 



241 



emparés de Mayence, il n'y eut que 250 réfractaires pour 
tout le reste du département du Mont-Tonnerre » (Babelon). 
Au moment où nous les perdîmes, les provinces rhénanes 
attestaient donc une francisation éminente. Elles passèrent 
des années à nous attendre. En 18â3, d'après Rovigo, « elles 
étouffaient leur joie en silence » au bruit du canon d'Espagne. 
En 1838, Victor Hugo, qui les visita, y trouva partout notre 
souvenir. Encore en 1840, les Prussiens stigmatisent la « folie 
napoléonienne » des Rhénans et leur « Franzôsismus », Qui 
dit cela? Schneckenburger, Fauteur de la Wacht am Rhein, 
dont la teneur, assez comique, incitait ses compatriotes à 
monter la garde au Rhin, contre qui ? contre les Rhénans. 
En 1848, la révolution éclate parmi eux aux cris de « A bas 
la Prusse ! » Une romancière allemande, Clara Viebig, dont 
Bainville nous fit connaître jadis la thèse, choisit, précisé- 
ment ce titre de la « garde au Rhin » pour son histoire de 
la germanisation, lente et pénible, de la Rhénanie. Sous 
Napoléon III, des particuliers de Mayence firent graver par 
Korn et frapper à la Monnaie de Francfort, des médailles 
à Feffigie de Fempereur avec cette inscription en exergue : 
Napoléon III, Kaiser der Franzosen et,au revers : Gott schùtze 
Kaiser und Reich (Dieu protège FEmpereur et l'Empire). 
Malgré Sadowa, les Rhénans affluèrent à notre exposition 
de 1867 et le premier mouvement de beaucoup d'entre eux, 
en juillet 1870, fut de soupirer après une défaite prussienne. 
Un notable du Palatinat l'avouait encore à Edmond About, 
en 1872. Sadowa, Sedan, la force, la lassitude, la pres- 
cription, l'intérêt, la nécessité, tout cela les nationalisa 
contre nous — en attendant une évolution inverse à notre 
profit. 

VIII. — Nos nationalitaires qui espéraient, depuis cin- 
quante-cinq ans, de la volonté non douteuse des Rhénans une 
décision efficace, recommencèrent la même aventure, après 
1871, avec F Alsace-Lorraine. Hélas ! 1887 marqua pour la 
dernière fois F unanimité francophile des collèges électoraux. 
A partir de cette date la germanisation fit ses trous dans la 
représentation au Reichstag. Près de deux millions d'indi- 



16 



242 



LES THÉORIES 



gènes, vite remplacés par autant d'immigrés, regagnèrent la 
France l'Algérie, ou s'exilèrent en Suisse, aux Etats-Unis. 
Nos nationalîtaires, qui invoquent toujours le droit de l'Al- 
sace-Lorraine à disposer de soi, donneront-ils un vote aux 
intrus et le refuseront-ils aux absents ? A l'heure qu'il est, 
en Alsace-Lorraine, aucun référendum n'aurait de sens. La 
volonté des Alsaciens-Lorrains, c'est Foch, c'est Pétain, 
c'est Castelnau, c'est Ludendorf qui en disposent. 

Le mot de volonté populaire ne fait nullement face à la 
question, pas plus qu'en 1840 ou en 1866 : « Nous étions prêts 
à devenir Français, déclarait à Edmond About ce Palatin 
de 1872. C'était une affaire arrêtée. Nous ne le désirions pas, 
mais on se serait résigné : c'est la guerre. Est-ce que nous 
nous sommes fait prier sous le premier Empire? Avons- 
nous fait des simagrées? Napoléon nous avait battus et 
conquis ; nous sommes devenus Français, très bons Français 
et même le goût de la France nous est resté assez longtemps 
encore après 1815. » 

La nationalité des Rhénans s'est débattue en réalité non 
pas dans leur conscience, mais sur le champ de bataille de 
Sadowa, à ce moment équivoque où la solide armée autri- 
chienne faillit rompre les cohortes de la Prusse. Bismarck 
mâchonnait un cigare en décidant qu'il se brûlerait la cer- 
velle si, le cigare terminé, la bataille hésitait encore. Krupp 
et ses machines forcèrent la victoire. Bismarck caressa son 
revolver. Napoléon pouvait s'acheminer vers Sedan et les 
Rhénans vers leur destin germanique. C'est le lot de ce peuple 
d'être disputé, de le savoir et d'en prendre d'avance son 
parti, mais, quand il se révolte, c'est la révolte du « pays 
rhénan catholique et latin, contre la Prusse luthérienne, 
bureaucratique, caporaliste, barbare». Les Rhénans sont en 
1917 d'aussi bons Allemands que leurs pères de 1815 furent 
d'excellents Français. Ce n'est pas la première fois que ce 
changement ou le changement inverse les affecte. Gaulois 
et Germains ont opéré sur le bord du fleuve des chassés- 
croisés nationalitaires tout semblables. 

IX. — Comprend-on maintenant le marché de dupes 



CRITIQUE DE LA THÉORIE FRANÇAISE 



243 



conclu par nos doctrinaires sous les auspices du Principe ? 
Ils attendaient tout de la volonté qui suivait le fil de l'his- 
toire et s'éloignait d'eux avec elle. Leur théorie n'aboutis- 
sait qu'à la sanction de notre défaite. C'est essentiellement 
une théorie de prescription dont pâtissent les faibles et les 
étourdis, et qui livre le patrimoine national à la chance des 
soldats et à la randonnée des drapeaux. 

Ce phénomène apparaît en Macédoine avec une intensité 
particulière. En 1913, des populations entières changeaient 
en of la fin de leur nom quand les Bulgares arrivaient, 
pour la transcrire en vitch quand les Serbes chassaient les 
Bulgares (par exemple Popof et Popoviich). Un même 
peuple, sous l'influence des événements, varie étonnamment 
vite dans ses préférences nationales les plus dignes de 
réflexion, et Michelet a pu écrire : « En 1858 l'Italie divisée 
voulait être telle; chacun y plaidait pour sa ville. En 1859, 
l'Italie tout à coup se trouve unitaire, fanatique de l'unité. 
La grave, la pesante Allemagne a changé en un seul jour ; 
il y a eu deux Allemagnes opposées, d'esprit contraire, 
avant, après Sadowa ; la première maudissant Bismarck, la 
deuxième lui baisant les bottes. » 

Je sais bien que les partisans de la théorie élective se 
méfient de ces sautes d'humeur et réclament une certaine 
constance. Mais voyez leur malchance ! « Dans la guerre 
de la Sécession d'Amérique, écrit Renan, beaucoup de bons 
esprits... ne purent se décider à dénier aux Etats du Sud 
le droit de se retirer d'une association dont ils ne voulaient 
plus faire partie, du moment qu'ils eurent prouvé par de 
rudes sacrifices que leur volonté à cet égard était sérieuse. » 
La réconciliation totale du Sud avec le Nord prouverait au- 
jourd'hui à Renan qu'une volonté même sérieuse, même 
étayée de rudes sacrifices, traduit infidèlement les tendances 
nationales profondes d'un pays. 

X. — L'histoire fourmille d'équivoques semblables, cau- 
sées par la volonté et dissipées par la force. Qui douterait 
par exemple que si on eût laissé, en 1791, les Comtadins à 



244 



LES THÉORIES 



leur libre impulsion, c'est-à-dire, j'imagine, suivre l'avis de 
leurs inspirateurs naturels, ainsi que la pente de leurs 
intérêts locaux, ils se fussent constitués en république indé- 
pendante ? Francs d'impôts, ils ne tenaient point à s'incor- 
porer au système fiscal français. Agriculteurs, la suppression 
des douanes les laissait froids. L'artisan de leur rébellion, 
le baron de Sainte-Croix, entiché de Rousseau, ne jurait que 
par la Suisse et rêvait de transformer Carpentras en capitale 
d'un « canton » de Provence. L'Union de Sainte-Cécile, 
fondée par lui et qui, sur les 95 communes du Comtat en 
groupa bientôt (fin mars 1791) 68, déclara la guerre aux 
communes francophiles, fédérées par les patriotes avignon- 
nais. Cette tentative fut noyée dans le sang. L'envoi de 
<c médiateurs», décrété le 25 mai par les Constituants, sanc- 
tionna la dénaturalisation comtadine au profit de la France 
à une énorme majorité. La cocarde jacobine, symbole du 
droit imprescriptible des peuples, se découpa hardiment sur 
un horizon de massacres et d'incendies. 

XI. — Dans toutes ces occurences,la force, la propagande, 
le prestige jouent un rôle à peu près exclusif que la volonté 
régularise avec une complaisance inimaginable. Il y faut 
naturellement un milieu approprié, mais ce milieu une fois 
donné par les dispositions topographiques et un fonds quel- 
conque de culture ou de race, la volonté n'a de sens et 
d'existence qu'autant qu'une tradition de force la provoque 
et la discipline. La marge de son jeu est restreinte. 

Il n'est pas indifférent de savoir qu'avant l'expédition 
de 1791, Louis XV avait déjà occupé le Comtat de 1768 à 
1774, et qu'avant lui, Louis XIV avait par deux fois agi de 
même. Durant la dernière occupation, les industriels d'Avi- 
gnon, fabricants de soieries pour la plupart, débarrassés par 
elle de l'infériorité que les douanes leur créaient vis-à-vis 
de leurs concurrents de Nîmes et de Lyon, avaient décuplé 
leurs affaires et c'est le souvenir de ce boom inespéré qui 
fit d'eux des annexionnistes. Qu'on se souvienne de^ cet 
autre « soyeux » — de Crefeld, celui-là — qui, en 1798, 



CRITIQUE DE LA THÉORIE FRANÇAISE 



pour justifier son adhésion à la France déclarait ingénument: 
Ça fera marcher les affaires ! 1 

11 n'est pas sans intérêt non plus de se rappeler qu'avant 
la réunion de 1860, la Savoie avait été occupée ou annexée 
six fois par la France, une première fois de 1536 à 1569, 
une seconde fois en 1600, puis en 1630, en 1690, en 1703, 
enfin de 1792 à 1815, tout cela sans préjudice de 3a poli- 
tique francophile des régentes françaises de 1637 à 1673 ou 
de celle des « mariages français » à la fin du xvnr siècle, 
qui faisait Victor-Amédée III s'écrier vers 1774 : « Nous 
voilà Français au moins pour trois générations » . Croyait- 
il être prophète ? 

Il importe enfin de tenir compte de la politique de péné- 
tration intense, populaire en Belgique, princière sur le Rhin, 
exercée par nos rois depuis le xvi e siècle en Flandre et en 
Rhénanie, si l'on veut comprendre un traître mot aux évé- 
nements de 1792 à 1830 et de 1841 à 1848 dans cette ré- 
gion. Dès le xv • siècle, grâce à leurs intelligences flamandes 
et wallonnes, les rois de France ont adopté, chaque fois qu'ils 
veulent faire campagne dans ce pays, le procédé de la révolte 
préalable en leur faveur. Polignac, en 1830, se conforma 
strictement à cette tradition, qui n'eut malheureusement 
d'effet qu'après la chute de son maître. Depuis lors, la 
nationalité belge s'est affermie, mais, jusqu'en 1870, on était 
excusable, jusqu'à un certain point, de se tromper sur son 
compte, et, lorsque Napoléon III mandait étourdiment à 
Rouher : « H faut se placer hardiment sur le terrain des 
nationalités. Il importe d'établir dès à présent qu'il n existe 
point de nationalité belge et de fixer ce point essentiel avec 
la Prusse », il n'y a là vraiment pas de quoi se voiler la 
face. 

Dans tous ces cas et d'autres semblables, le mot de volonté 

1. « Le paysan de Macédoine est malheureux. Il cherche la moindre mi- 
sère et croit la trouver en changeant de maître. Tel Grec de Salomque 
qui se croyait hellène, du temps où il ne savait pas encore, part à Sofia 
et s'établit à Struga, métamorphosé en Bulgare, heureux d'être Bulgare, 
au milieu de Bulgares ». V. Bérard La Turquie et l'Hellénisme. 



246 



LES THÉORIES 



n'intervient d'une façon acceptable que pour traduire ce 
rayonnement français et bourbonien de deux siècles que la 
philosophie des idées n'alimentait que très peu. 

XII. — Pour une raison analogue, le même mot de volonté 
libre n'offre aucune garantie au règlement de la question 
de l'Alsace- Lorraine dans un sens français. Ne craignons 
pas de regarder au fond des choses et posons d'abord que 
si la théorie élective réclame notre adhésion, elle la réclame 
pour toutes les espèces de son ressort. Notons ensuite que 
les pièces les plus importantes du dossier alsacien-lorrain 
contredisent sa compétence. Qu'est-ce en effet que la protes- 
tation — si pertinente, si vraie, si nationale ! — des députés 
alsaciens-lorrains contre le traité de Francfort, sinon la né- 
gation formelle, par le seul fait qu'elle se produit, de la 
théorie française ? Que spécifient donc les textes révolu- 
tionnaires, interprètes fidèles de la doctrine ? 

A son titre III, article 1 er , la Constitution de 1791 ne 
nous laisse à cet égard aucun doute : « La souveraineté est 
une, indivisible, inaliénable et imprescriptible; elle appar- 
tient à la nation ; aucune section du peuple, ni aucun 
individu, ne peut s'en attribuer l'exercice. » 

La Déclaration des Droits, qui précède Y Acte constitu- 
tionnel du 24 juin 1793, reprend à son tour dans son 
article 26 : « Aucune portion du peuple ne peut exercer la 
puissance du peuple entier. » La Constitution du 5 fructi- 
dor an III n'est pas moins formelle : « Art. 17. La sou- 
veraineté réside essentiellement dans l'universalité des 
citoyens. Art. 18. Nul individu, nulle réunion partielle de 
citoyens ne peut s'attribuer la souveraineté. » En s'élevant 
contre une décision légale, en la tenant pour nulle et non 
avenue, les 28 députés alsaciens-lorrains ne sont, aux yeux 
de la pure doctrine française, qu'une réunion de factieux. 
Ils se rebellent indûment contre une décision légitime de la 
souveraineté nationale qui a seule compétence et compé- 
tence entière pour fixer le sort et les limites du territoire, 
conclure des traités et disposer des citoyens. Ils ne pré- 
sentent qu'une portion du peuple et ne sont rien. 



CRITIQUE DE LA THÉORIE FRANÇAISE 



247 



Cette conséquence inévitable — sur laquelle tout le 
monde ferme les yeux — n'en a pas moins été ressentie 
par les protestataires qui renient formellement le principe de 
la souveraineté du peuple et avec lui le Principe des Natio- 
nalités lorsqu'ils proclament (art. 2) : « Une assemblée 
même issue du suffrage universel, ne pourrait invoquer sa 
souveraineté pour couvrir ou ratifier des exigences destruc- 
tives de l'intégrité nationale. Elle s'arrogerait un droit qui 
n'appartient même pas au peuple réuni dans ses comices. 
Un pareil excès de pouvoir qui aurait pour effet de mutiler 
la mère commune dénoncerait aux justes sévérités de 
l'histoire ceux qui s'en rendraient coupables. » Quelle luci- 
dité tragique dans ces quelques lignes éternelles ! Gomme 
la vision aiguë de la nécessité ouvre l'esprit aux vérités 
permanentes et la ferme aux sophismes passagers '. Jamais 
on n'a mis en meilleur relief l'insuffisance des doctrines ré- 
volutionnaires pour fonder la patrie, dire le droit et sauver 
l'avenir national. Jamais on n'a mieux compris qu'au- 
dessus de la volonté subjective, fugace, superficielle, mal 
informée, donc mal fondée, donc contestable, des indivi- 
dus ou des générations distinctes, reposent des valeurs 
objectives qui durent et qui comptent seules. 

Contemplez l'opposition des sophismes robespierristes et 
des réalités nationales qui s'accentue au fur et à mesure 
que s'accuse l'abandon de ces sacrifiés l Contre cette muti- 
lation de la mère commune, contre cette destruction de 
l'unité nationale, ils en appellent, au nom de leurs cendres, 
à leurs fils qui ne sont pas nés : « Nous jurons, tant pour 
nous que pour nos commettants, nos enfants et leurs des- 
cendants, de la revendiquer éternellement et par toutes les 
voies envers et contre tous les usurpateurs. » Confrontée 
à ce texte, la théorie française, au nom de la volonté pure, 
libre, indépendante, le condamne : « Une génération ne peut 
assujettir à ses lois les générations futures », spécifie l'ar^ 
ticle 26 de la Déclaration des Droits de l'homme, cette 
adversaire des traditions dont se réclament les Lorrains et 
les Alsaciens. 



248 



LES TIJÉ01UES 



Que dire de leur appel au droit des gens, à cette « unité 
de la France, aujourd'hui comme par le passé, garantie 
de Y ordre général du monde, barrière contre Fesprit de 
conquête et d'invasion »? Il part de la théorie de l'équi- 
libre, que la doctrine française répudie et combat comme 
sa plus dangereuse voisine. Après avoir consacré les deux 
premières sections de son quatrième chapitre à la définition 
du Principe des Nationalités, Emile Ollivier entame la troi- 
sième section, consacrée à la théorie de l'équilibre, par ces 
mots révélateurs : « Bien différente fut la théorie officielle 
de nos gouvernants depuis 1815... Ils n'ont pas contesté... 
que chaque peuple formât une individualité libre très res- 
pectable ; ils se sont contentés de soutenir que FEurope 
en constituait une, ayant des droits encore plus respec- 
tables ; ils n'ont pas admis qu'un peuple dérangeât de sa 
propre volonté, sans le consentement des autres, le sys- 
tème général auquel il appartient, détruisant ainsi tout 
seul un ensemble de garanties communes ». Cette sagesse, 
qui inspire l'article 3 de la protestation alsacienne-lorraine, 
limite la théorie nationalitaire et se voit condamnée par 
elle comme incompatible avec l'exercice de la volonté qui 
en est Fâme. 

XIII. — Donc de quelque côté qu'on laprenne,la protes- 
tation du 17 février se dresse avec l'autorité du malheur et 
de la plus douloureuse expérience contre les fantaisies de la 
théorie élective française, anti-nationale et anti-juridique. 
Aussi bien, lorsque après les négociations de Thiers à Ver- 
sailles (19-29 février) l'Assemblée dut subir les conditions 
bismarckiennes, les députés d'Alsace et de Lorraine protes- 
tèrent de nouveau par une déclaration, lue le l* r mars 1871 , 
où ils affirment « de la manière la plus formelle, au nom de 
ces provinces, leur volonté et leur droit de rester fran- 
çaises », faisant ainsi un départ attentif de l'intelligence et 
du sentiment, et se gardant bien de fonder l'un sur l'autre. 
Bien mieux, lorsque Edouard Teutsch, député de Saverne, 
renouvela, au nom de ses quatorze collègues protestataires, 
en 1874, devant le Reichstag hostile ou gouailleur, l'éner- 



CRITIQUE DE LA THÉORIE FRANÇAISE 



249 



gique non ! de la France, il déclara ne rien trouver « dans 
les enseignements de la morale et de la justice... qui 
puisse faire pardonner notre annexion à FEmpire ». Et il 
ajoute : « Notre raison se trouve en cela d'accord avec 
notre cœur. » Aussi, quand on voit M. Hauser insérer les 
protestations alsaciennes-lorraines dans un ensemble de 
textes favorables à la théorie élective, on se demande de 
quelle façon il les lit et de quelle sorte il les interprète. 
Lui-même du reste écarte pour Y Alsace -Lorraine toute 
hypothèse d'un plébiscite qui « ne pourrait être que men- 
songer ». C'est fort bien dit, fort justement pensé, et c'est 
aussi le plus formidable argument contre la théorie qu'il 
vient de défendre. 

XIV. — En fait comme en droit, la théorie élective 
manque de base et de raison d'être ; elle ne sert à rien, 
nuit, ou déshonore. Truquée, elle est scandaleuse ; correcte 
et favorable, inutile ; correcte et défavorable, elle tourne 
à la duperie. A propos de l'Alsace-Lorraine comme à 
propos du Rhin en 1815, les invocations qu'on lui adresse 
n'attestent que son insuffisance. En 1815, ne nous las- 
sons pas de le répéter, la France fut sauvée sans elle 
du démembrement par le principe de la légitimité ; avec 
elle seule, nous ne pûmes reconquérir un pouce de notre 
bien. En 1871, déjà flétrie par la prescription prussienne 
dans les pays rhénans, elle ne suffît même pas aux bases 
théoriques d'une revendication en forme. Aujourd'hui, 
l'immigration allemande dans le pays d'empire et l'expa- 
triation de nos nationaux en fait une arme à double tran- 
chant. Michelet ressentait cette insuffisance lorsqu'il se 
cramponnait à la notion d'unité organique de la France, 
bien plus qu'à l'affirmation de je ne sais quelle volonté 
éphémère, pour résister à l'envahisseur. Il se rapprochait 
alors (plus qu'il ne le pensait lui-même) de l'antique con- 
ception des légistes royaux sur les droits de la couronne, 
fondée elle aussi sur une unité territoriale traditionnelle 
qu'il s'agissait de reconstituer sans rémission. 

Aussi bien, lorsqu'après 1871 il fallut s'équiper pour la 



250 



LES THÉORIES 



lutte intellectuelle, laissant les doctrinaires dans leur bu- 
reau s'emmitoufler des hardes poussiéreuses de la Consti- 
tuante, les hommes de cœur et d'action cherchèrent dans 
la nature les armes dont la nature avait besoin. Comme 
au xvm e siècle, la renaissance nationale procéda d'une médi- 
tation sur les origines, mais dégagée cette fois-ci de pas- 
sion ou d'illusion, autant qu'une œuvre humaine pouvait 
l'être. Un admirable effort historique, sans lequel les reven- 
dications nationales d'aujourd'hui fléchiraient, se produisit. 
Il aboutit à l'œuvre patriotique d'un Barrés qui cherche 
dans la Terre et dans les Morts, plus que dans le vouloir 
des vivants, les raisons d'une action féconde. Et Déroulède, 
sur quel fond dessina-t-il ses charges et ses élans ? Sur le 
fond tout uni de la Justice : les Allemands sont des voleurs 
qu'il faut contraindre à restitution. L'échec de la théorie 
élective, exigé par des nécessités de mieux en mieux ressen- 
ties, s'accentue à chaque effort de libération. 

XV. — Que reste-t-il pour le parfaire ? Se dégager des 
dernières emprises qu'elle exerce sur une conception, déjà 
vieillie, de la politique extérieure. Serons-nous des dupes 
éternelles ? « C'est aujourd'hui un principe, enseigne 
M. Durkheim, parmi les nations civilisées, que cette volonté 
commune (de vivre sous les mêmes lois), quand elle s'est! 
affirmée avec persévérance [se rappeler la persévérance rhé- 
nane de 1815 à 1866 ; celle des Etats du Sud de l'Amé- 
rique du Nord pendant quatre ans, celle de l'Alsace, celle de 
la Lorraine] a droit au respect, qu'elle est même le seul 
fondement solide des Etats». 0 duperie! 0 abstraction ! 0 
inintelligence des docteurs ! Quoi? L'unité allemande, fondée 
sur, pour et par notre perte, se réclame de notre dévotion? 
Qu'un Etat germanique résiste mieux, national que non 
national, c'est le danger qui nous a perdus et que vous ac- 
clamez ! 

Avant de bâtir à la ronde et sans souci des Etats natio- 
naux sur des fondements solides tâchons donc de faire notre 
profit de ces remarques mélancoliques d'Emile Ollivier sur 
un passé peu lointain : « Si nous avions mis, observe-t-il. 



CRITIQUE DE LA THÉORIE FRANÇAISE 



251 



autant d'ardeur à revendiquer nos frontières mutilées qu'à 
défendre la cause des Polonais, des Italiens, des Grecs, des 
Espagnols, des Belges, des Egyptiens, des Allemands ; si 
nous avions dirigé notre volonté sur une revanche à prendre, 
avec autant de constance que l'Allemagne tournait la sienne 
à la conquête de la Lorraine et de l'Alsace, depuis long- 
temps notre grandeur eût été reconstituée, et nous n'aurions 
pas été surpris à l'improviste par le larcin de nos provinces. » 

Mais c'est que précisément la théorie nationalitaire alors 
en vogue nous interdisait cette tension d'esprit, cette pré- 
paration savante. On considérait béatement que tôt ou tard* 
par le jeu des volontés libres, la nature nationalitaire de l'Eu- 
rope aurait spontanément raison des jougs dynastiques et 
des inconséquences de l'histoire. Il ne s'agissait que d'at- 
tendre, il ne s'agissait tout au plus que de se présenter 
tumultueusement, un rameau dans une main et un fusil dans 
l'autre, pour assister au réveil mélodieux des fées nationales 
endormies. De là ces raids révolutionnaires inconsidérés qui 
tant de fois, aux heures de crise, ameutèrent contre nous les 
cabinets de l'Europe, sans pouvoir espérer l'aubaine du 
succès le plus modique. La théorie élective décourage l'effort 
sérieux et, en abandonnant la volonté à ses seules ressources, 
la voue à un fatal dépérissement dans tous les cas où elle 
aurait besoin d'excitant et de nourriture. La France n'a réagi 
heureusement dans un sens national, durant le cours du 
xix e siècle, que dans la mesure où elle s'est soustraite à ses 
incantations. 

XVI. Quel contraste avec la théorie bottée des méta- 
physiciens et des historiens d'outre-Rhin ! Si l'on repasse 
en esprit les grandes étapes nationalitaires des deux peuples, 
pour la France 1815, 1830, 1840, 1848, 1866, 1871, pour 
l'Allemagne 1815, 1840, 1848, 1864, 1866, 1871, 1890, 
on constate qu'à chaque fois la théorie élective abolit un 
petit peu plus notre vigueur, confirme un petit peu plus 
nos insuccès, prépare un petit peu mieux nos futurs échecs, 
et qu'il faudra nous déprendre d'elle pour faire œuvre qui 
compte, tandis que la doctrine allemande, que nous devons 



252 



LES THÉORIES 



haïr comme hommes, comme chrétiens et comme Français, 
mais qui pousse au moins à l'action, ajoute à la grandeur 
germanique une étape, un désir de plus. En 1890, la ces- 
sion du protectorat de Zanzibar contre la remise d'Héligo- 
land déchaîna dans cette théorie matérialiste une tornade 
d'indignation, d'où jaillit le pangermanisme avec toutes ses 
conséquences. «Que pouvait fonder, que fonda chez nous, en 
187 I , la théorie élective, si pâle, si usée, si incertaine, si 
fuyante ? 

XVII. — Sa tare la plus regrettable consiste dans son 
incapacité à faire face aux circonstances qui la réclament le 
plus impérieusement. Il ne s'agit pas souvent en effet de se 
prononcer sur le sort d'un peuple en bloc. Ce qu'on de- 
mande à un principe nationalitaire, c'est surtout de fournir 
une indication objective sur des populations disputées. 

Le principe électif ne peut que confirmer notre embarras. 
Car il y a toujours les plus grandes chances pour qu'une 
minorité imposante surnage du scrutin ou passe à travers, 
et complique, après comme avant, la situation. On s'aperçoit 
alors que la théorie élective, si elle excelle à envenimer les 
questions, s'entend beaucoup moins bien à les résoudre. 
Sous une forme un peu différente, le cas de la minorité 
alsacienne-lorraine se répète. C'est au nom de leur mandat 
que les députés protestataires refusaient l'incorporation à 
l'Allemagne et c'est au nom du mandat de leurs collègues 
français qu'on passait par-dessus leur refus. Le principe de 
la souveraineté populaire alimentait de la sorte deux frères 
ennemis, sans être le moins du moins capable de les dépar- 
tager. 

La solution la plus correcte qu'il nous présente alors pour- 
rait bien être celle qui prévalut en Gaule après l'invasion 
franque, celle de la personnalité des lois. 

Moins qu'une solution, c'est cependant l'aveu de l'incapa- 
cité où l'on est d'en trouver une et l'entérinement du chaos. 
Dans les pays à macédoine, c'est la perspective illimitée de 
la guerre la plus féroce. La vérité est que dans certains 
pays frontières comme dans les régions à population mélan- 



CRITIQUE DE LA THÉORIE FRANÇAISE 253 



gée, il est impossible à la nationalité de s'exprimer utilement 
et de fournir le point de départ d'une démarcation l . 

XVIII. — Lorsqu'on créa l'Albanie en 1913, on imagina 
d'enquêter par délégation spéciale sur la nationalité des Epi- 
rotes afin de tracer une frontière rationnelle. Les compéti- 
tions politiques eurent beau jeu ! Conduits par les Grecs, 
les représentants de l'Entente pénétraient dans les maisons 
par la porte et trouvaient des hommes qui les assuraient 
en langue hellénique de leur dévouement pour l'Idée et 
M. Venizelos. Mais il en va de ces populations comme de 
toutes celles en voie de transformation (des Basques espa- 
gnols par exemple, où l'on se sert principalement de l'eus- 
karien pour converser entre soi au village). Les diplomates 
tripliciens s'introduisaient dans la cuisine par le poulailler 
et faisaient causeries vieilles en pur albanais. Beaucoup d'in- 
digènes repondirent mieux encore aux enquêteurs. A peu 
près comme ils l'avaient fait vingt ans plus tôt dans une 
région voisine à M. Victor Bérard, ils déclaraient en pur 
skipétar : « Je suis Hellène. » Sans compter tous ceux qui 
ne répondirent rien ou qui répondirent n'importe quoi. On 
s'imagine trop souvent que la nationalité s'affirme sous 
toutes les latitudes avec une précision exemplaire. M. Léger, 
qui n'hésite pas à liquider Y Autriche-Hongrie sur la foi 
des oracles nationalitaires, nous rapporte pourtant dans 
un de ses ouvrages, le Monde slave, un dialogue bien édi- 
fiant qu'il eut sur le Danube vers le milieu du siècle dernier 
avec un jeune bosniaque, brosseur d'un officier ottoman : 
« De quel pays es-tu ? — De la Bosnie — De quelle nation ? 

— Je suis Turc. — Parles-tu turc ? — Non. — Gomment 
donc peux-tu dire que tu es Turc, si tu ne sais pas le turc ? 
— . Je ne sais pas, on m'a dit que je suis Turc. — Quelle 
langue parles-tu avec moi en ce moment ? — Je ne sais pas. 

— Je te parle serbe, et tu me réponds en serbe. Donc nous 
sommes Serbes tous deux. - Pas du tout ; tu me parles 

1. Dans sa Géographie de l'histoire, M. Jean Brunhes note plaisamment 
qu'il y a des gens pour croire à l'existence d'une ligne de partage des 
races, idéologiquement calquée sur l'inexistante ligne de partage des eaux. 



LES THÉORIES 



serbe, et je te réponds en bosniaque. Tu es Serbe et je suis 
Turc. » 

Qui nous vantera encore la personnalité des lois pour 
couper court à des situations nationalitaires inexprimables ? 
Il faudrait dans certains cas faire passer la ligne de par- 
tage à travers la même famille, à travers le même indi- 
vidu ! Il appartiendra à la force, représentée par l'Etat, par 
l'école, par la presse, d'accaparer ou de débarbouiller ces 
valeurs nationales douteuses. De vastes régions se naturali- 
seront à l'image de leur possesseur, sans qu'on puisse affirmer 
avant cet événement quelle est ou quelle n'est pas leur 
nationalité. Les territoires de Nisch et de Pirot, plutôt bul- 
gares, mais attribués à la Serbie en 1879, nous attestent 
cette vérité par leur serbisation 1 qui se fit en moins de^dix 
ans. Il y a des virtualités nationales qui obliquent subite- 
ment et trouvent sans se faire prier le chemin de Damas. 
Des populations plus avancées que les populations orientales 
vivent dans cette ignorance ou cette insouciance inconce- 
vables, mais pourtant réelles, de leur situation nationale : 
tels ces Espagnols de l'Oranie qui s'adressent à leur con- 
sul pour des actes d'état civil et sont surpris d'apprendre 
qu'Us vivent sous la loi française. A deux ou trois degrés 
près, bien des occidentaux ressemblent à ces hommes de 
l'Est ou du Midi. 

XIX. — A cet égard la pratique des plébiscites, imposée par 
la théorie élective, s'avère pleine d'équivoques, et aboutit 
aux pires désillusions. 

Son rôle étant de s'appliquer à des territoires disputes, 
le raisonnement démontre, à lui seul, que c'est là le der- 
nier endroit où le plébiscite serait de mise, car tout terri- 
toire de ce genre se caractérise non seulement, dans 1 espace, 
parle mélange des nationalités, mais dans le temps par la 
diversité des dominations qui s'y sont succédées. 

Nous l'avons vu au Slesvig. Depuis 1866 la Prusse en 

1 M. Pachitch est précisément originaire de cette région dont les habi- 
tants, quelques années après 1879, furent appelés les Torlacs, c est-à-dire 
« ri Serbes, ni Bulgares ». 



CRITIQUE DE LA THEORIE FRANÇAISE 



255 



avait fait un territoire de peuplement. Dans de pareilles con- 
ditions, que pouvait bien produire le plébiscite de 1920, sinon 
une légitimation de l'emprise allemande ? C'est ce qui 
arriva. La seconde zone échappa complètement à ses légi- 
times possesseurs et, dans la première même, des îlots ger- 
maniques transférés au Danemark, envoient à Copenhague 
un représentant irrédentiste. 

L'exemple de la Posnanie montre qu'une bonne annexion, 
franche et brutale, sert mieux la justice la plus nuancée 
que le procédé simpliste et statique, aveugle et primaire, 
du plébiscite. Lors de son transfert à la Pologne, Posen était 
si bien germanisé, que peut-être un plébiscite y eût été 
favorable à l'Allemagne. Les Polonais eux-mêmes y recon- 
naissaient plus de 40 % d'Allemands. Ce n'était qu'un ver- 
nis, un apport artificiel, sans relation avec la nationalité 
profonde du territoire. Il a suffi aux Polonais de s'y éta- 
blir, sans contestation ni recours possible, pour que cet 
énorme contingent allemand, fait en grande partie de fonc- 
tionnaires, disparût comme par miracle. Il n'est plus 
aujourd'hui que de 6 %• 

XX. — Par ailleurs, la perspective seule du plébliscite 
entraîne, en temps de guerre ou en période critique, cer- 
tains gouvernements barbares, à supprimer dans la région 
litigieuse la population qui leur est hostile, de façon à évi- 
ter les risques du scrutin. Sublata gente, tollitur sententia. 
Les Bulgares, les Grecs ont eu recours ainsi, en Macédoine, 
à ce qu'on peut appeler des massacres plébiscitaires. De 
1914 à 1918, les Turcs ont fait de même périr au moins 
150.000 Libanais, sans parler des déportations d'Arméniens. 

Enfin, des truquages extrêmement faciles suffisent à conta- 
miner ces consultations soi-disant probantes. La plus élé- 
gante consiste à élargir démesurément Faire du scrutin. 
« En ce cas, très souvent, celui qui fixe les limites de la 
zone où le plébiscite aura lieu tranche le conflit. » (Le Fur). 
L'une des nationalités se trouve noyée d'avance. Aux 
exemples de Fiume, de l'Irlande et de l'Ulster se joignent 
tout naturellement ceux de Panama et de la Haute-Silésie. 



256 



LES THÉORIES 



Lors de la création de l'Etat de Panama, simple éma- 
nation navale, financière et militaire, de l'impérialisme 
yankee, il va de soi que plus la fraction du territoire colom- 
bien incorporée au nouvel Etat eût été grande, et plus la 
majorité sécessionniste eût diminué. Mais Washington n'avait 
besoin que de la zone isthmique et borna son action en 
conséquence. En Haute-Silésie, les Allemands ont réussi à 
faire englober dans le territoire plébiscitaire une région où 
ils disposaient d'une majorité compacte et fidèle. C'est cette 
délimitation qui, jointe à d'autres procédés que nous con- 
naissons, leur a procuré une faible majorité, point de départ 
de leur victoire partielle. 

Les urnes une fois remisées, peut-on espérer que le parti 
battu au scrutin à un petit nombre de voix s'inclinera éter- 
nellement devant ce vote ? Cette faible majorité consti- 
tuera pour lui un encouragement à continuer la lutte, à 
laisser le conflit ouvert et le faire trancher à nouveau quand 
il aura espoir que la majorité se sera déplacée. Entre par- 
tis politiques quand ce déplacement des majorités se réa- 
lise, tout se borne à un changement de ministère ; ici les 
suites peuvent être autrement graves et le conflit de natio- 
nalités court risque de mener directement à la guerre. 

XXI. — Tout cela met à nu, encore une fois, l'inexistence 
de la théorie élective par rapport aux faits, donc son incom- 
pétence à en interpréter le caractère comme à en assurer 
la conduite. Une nouvelle contre-épreuve va nous en con- 
vaincre. Quand Michelet, quand Renan, quand M. Hauser, 
quand M. Durkheim décrivent une nation comme la « col- 
laboration volontaire à un ensemble », ils expriment sans 
doute une idée juste en ce qu'il n'y a pas de nation véri- 
table là où sévit la contrainte (et il faut entendre contrainte 
dans un sens fort, dans un sens voisin d'oppression ou de 
tyrannie, autrement on ruinerait toute institution de police 
et de judicature). Mais, de ce que la tyrannie d'un groupe 
national sur un autre exclut pour ce duo toute idée de natio- 
nalité commune, il ne s'ensuit pas que l'existence d une 
nation soit subordonnée à la volonté de ses participants. 



CRITIQUE DE LA THÉORIE FRANÇAISE 



257 



De tous les déterminismes qui entravent la liberté humaine, 
il n'y en a pas de plus rigoureux que celui de la nationa- 
lité, au même titre qu'il n'y en a pas de plus irréparable que 
celui de la naissance avec ses corollaires du lieu et du milieu, 
de l'éducation, des ressources économiques, morales, reli- 
gieuses. La naturalisation et son contraire, soit collective, 
soit individuelle, pour fréquente qu'elle soit, n'est pas la 
règle. La règle c'est la nationalité, don gratuit et obligatoire 
de la naissance ; elle nous est imposée avec le jour. Nous 
ne la choisissons pas plus que nous ne choisissons notre 
famille. Un Français, comme l'a très bien vu Charles Maur- 
ras, est l'homme dont les parents, nés Français, avaient à 
leur tour pour parents des Français nés en France et ainsi 
de suite, lil n'y a pas de meilleure définition de la nationalité, 
encore qu'elle ne satisfasse pas à toutes les espèces, et nos 
vieux jurisconsultes n'en connaissaient pas d'autre : « Les 
vrais et naturels Français, dit l'un d'eux, sont ceux qui sont 
nés dedans le royaume, pays, terres et seigneuries de la 
nation, domination et obéissance du roi. » 

XXII. — Qu'on le veuille ou non, l'idée de volonté libre, 
appliquée à la nationalité, est impensable. Elle suppose un 
état de réflexion, qui suppose à son tour l'occurrence d'un 
choix, lequel ne se présente que dans ces cas de crise pour 
lesquels la volonté libre est inefficace ou inapplicable. La 
fusion d'éléments ethniques en un seul tout s'opère à l'insu 
de la volonté, qui n'intervient qu'à la fin pour enregistrer le 
résultat. L'agent de la fusion a été la communauté du terri- 
toire, de l'école, du temple, de l'armée, des relations com- 
merciales, toutes images de la multiforme nécessitée, très 
séparables de la contrainte et incompatibles avec l'élection. 
Les naturalisations individuelles elles-mêmes n'exhibent 
qu'en apparence un caractère d'individualité. D'ordinaire 
elles font bande et suivent un courant, déterminé par de 
puissantes causes économiques. Un million de fois contre 
une, lorsqu on opte en pareil cas, on opte pour un pays 
nourricier, plus riche, mieux approvisionné par les routes 
mondiales que la libre volonté ne trace pas. Par un biais 



258 



LES THÉORIES 



ou par un autre, le fait de la nationalité rentre donc dans 
la catégorie des phénomènes collectifs, particulièrement 
soumis à l'empire du physique et aux lois de l'imitation. 

XXIII. — Aussi bien, pour opter, pour choisir, pour être 
libre, faut-il au moins connaître les objets divers de notre 
option, serait-ce de façon rudimentaire. Hypothèse aussi 
rare qu'irréalisable ! On ne sort pas de sa nationalité pour 
la regarder du dehors et la confronter avec d'autres spéci- 
mens. La philosophie du nationalisme contemporain — 
lisez Barrés — nous démontre plutôt que, dans cette voie, 
la seule issue vers la liberté, la seule réalisation des virtua- 
lités en nous déposées consistent, pour l'individu, non pas 
dans un examen des possibilités nationales ambiantes d'où 
ne peut résulter que l'indifférence du cosmopolite, mais 
dans l'approfondissement des conditions vitales qui nous 
gouvernent et leur appropriation de plus en plus résolue. 
Loin d'être un phénomène de connaissance à alternative, 
de contrat libre, la nationalité, quand elle se dégage, 
s'impose comme un phénomène d'intégration, fait d'une 
poussière d'états de conscience trop minuscules pour sup- 
porter le raisonnement nationalitaire majeur exigé par la 
théorie élective. 

Pour la grande masse d'une nation, ces remarques man- 
queront d'intérêt. Quel Français se demande s'il contribue 
volontairement ou non à l'ensemble national ? Ce sont là 
jeux de dilettante et non passe-temps de travailleurs. 
L'énorme majorité des citoyens d'un Etat national se pose 
rarement pareilles questions. Y a-t il d'ailleurs tant d'inté- 
rêt à ce qu'ils se la posent ? Serait-ce le critérium d'un Etat 
sain que cette multitude d'interrogatoires intimes et de scru- 
tins de conscience? 

XXIV. — Et puis ce n'est pas tout : liberté suppose 
choix. Or les choix peuvent différer. Si vous fondez la na- 
tion sur la « participation volontaire », de quel droit rédui- 
rez-vous les sécessions ? 1 Lorsque la Convention vota son 

1. Presque personne n'ose ériger en principe le droit de sécession (Cf. 
Le Fur : Races, Nationalités, Etats, p. 74 et Etat fédéral, p. 535. 



CRITIQUE DE LA THEORIE FRANÇAISE 



259 



fameux décret de novembre 92 qui faisait de la France ipso 
facto Talliée de tous les rebelles, des députés se montrèrent 
sensibles à ce scandale, qui présente d'ailleurs deux faces, 
comme toujours dans notre débat, collectif et individuel. 

Si une portion du peuple s'arroge le droit de réviser sa 
nationalité, fût-ce à l'instigation de l'ennemi, au nom de 
quoi, nationalitaires, réprimerez- vous cette tentative? Vous 
ne la réprimerez pas? Soit. Vous vous inclinerez devant 
elle. Mais si vous accordez ce droit capital aux sécession- 
naires, comment a fortiori ne lui reconnaîtrez-vous pas des 
droits moins importants, celui, par exemple, de fixer, 
n'importe à quelle date, son genre d'existence politique? 
Gomment maintenir alors l'unité administrative de l'Etat? 
Gomment échapper à l'anarchie? 

L'exemple de l'Irlande, à qui l'Angleterre unioniste 
refusait l'autonomie, au nom de l'unité supérieure du 
territoire national, et qui manifeste tant de répugnance à 
s'isoler de l'Ulster pour la même raison, montre bien à 
quels ricochets de difficultés on s'expose, dans cet ordre 
de revendications. 

XXV. — Par quel subterfuge interdirez-vous d'autre part 
à chacun des participants de se retirer de la partie quand 
le jeu ne lui plaira plus 1 ou cessera de lui rapporter? La 
liberté, seule fondatrice du contrat de société, doit avoir com- 
pétence pour le dissoudre. Le déserteur, le pacifiste, le sans- 
patrie, qui perdent leur place dans la cité, la conservent dans 
votre système. Gomment exigerez-vous encore de l'étranger 
qui vous adopte d'autre garantie que celle de sa volonté 
immaculée, si la nationalité ne dépend que de la liberté de 
pouvoir en être? Allez donc au moins jusqu'au bout de 
votre idée de contrat et prévoyez des résolutions pour fraude, 
pour dol, pour violence. Que de ténèbres, que de discor- 
dances, que d'insécurités dans votre Principe ! 

1. On laisse enseigner cette doctrine dans le» écoles. Le Manuel 
d'éducation morale de Primaire s'exprime ainsi : « Ce qui fait la 
patrie... c'est avant tout la volonté de vivre ensemble librement... Là 
où n'existe plus cet accord... il n'y a plus de patrie ». 



260 



LES THÉORIES 



XXVI. — Si nous tâchons pourtant de discerner le caractère 
commun de ces antithèses, nous le trouvons facilement dans un 
rapport constant et nécessaire de la population avec le terri- 
toire. Derrière tous ces grands mots de « vouloir-vivre collec- 
tif », de principe spirituel », de « collaboration volontaire », 
de « personnalité morale » se cache une conception très maté- 
rialiste de droit public — puisque c'est celle du droit féodal 
retourné — qui lie de façon adhérente et indissoluble une 
population à son territoire. La meilleure définition de la théo- 
rie élective pourrait bien être la défense arbitraire de dis- 
poser nationalement d'un territoire sans la permission de 
l'occupant. A prétendre se dégager de toutes compromis- 
sions de race, de sol, d'habitat, pour mener une vie de pur 
esprit dans un éther supra-terrestre, on retombe dans les 
ébauches de l'humanité débutante. 

XXVII — Que résulte-t-ilde cette approximation nouvelle ? 
Que concluons-nous de cette jonction absolue de l homme et 
de la terre ? De cette défense de les séparer ? Nous concluons 
que la théorie élective met en échec certain V exercice de 
la justice entre les nations. 

Le moins qu'on puisse penser d'un territoire national, c'est 
qu'en même temps qu'un soutien, en même temps qu'une 
condition et une nécessité, il constitue un outil, et qu'il 
partage le sort de tous les outils en ce qu'il peut devenir 
un moyen d'abus, de délits, de crimes. Avec la théorie élec- 
tive, comment nous y prendrons-nons pour retirer — et pour 
retirer très justement — des mains d'une nationalité de 
proie l'outil territorial dont elle a mésusé et privée duquel 
elle deviendra inoffensif? Sic volo, sic jubeo, prononcera 
le criminel à l'arrivée de la Justice, et au nom de sa volonté 
inviolable il lui interdira l'entrée et la purification de son 
repaire. 

Mais le territoire n'est pas seulement un outil, c'est encore 
un patrimoine. Condamné à indemnité, à restitution, le 
peuple sans pécune se tirerait trop facilement d'affaire avec 
cette incessibilité et cette insaisissabilité territoriales. Qu'on 
ne brosse pas ici le tableau sentimental et très réellement 



CRITIQUE DE LA THÉORIE FRANÇAISE 261 



émouvant des nationalisés malgré eux. Personne ne songe 
plus depuis deux siècles à contraindre les cœurs de cette 
sorte. Le droit d'option permet au moins sympathique des 
nationaux ennemis de se conserver à sa patrie. — Vous le 
dépouillez de ses biens? - Les annexions modernes res- 
pectent la propriété privée. Rien ne lui sera enlevé que son 
tantième de droit collectif à poursuivre sur un territoire 
donné une vie nationale dont sa connivence morale, finan- 
cière, organique, fait un attentat permanent contre la li- 
berté, la sécurité, la propriété, l'honneur du voisin. 

XXVIII. — Le respect des prétentions nationalitaires crée 
une prime à l'impunité. Avec lui, une nation peut transformer 
sans risque son domaine en casemate, aménager pour 1 agres- 
sion chaque contrefort de ses montagnes et chaque réduit 
de ses vallées. Du moment que les occupants s'y opposent, 
défense est faite de les lui retirer. 

La logique, le bon sens, la justice protestent contre une 
pareille décision ; elles concluent qu'en ce cas et d autres 
semblables le Principe des Nationalités servirait a un 
peuple d'écran protecteur pour vaquer impunément a 
toutes les préméditations comme à toutes les insanités. 

XXIX. — Concluons. La théorie élective française nous 
paraît inacceptable. Sous le nom de Principe des Nationa- 
lités, ce n'est qu'une théorie contestable de l'Etat. Cette 

théorie est : ■ . 

1° Insuffisante, car elle néglige de distinguer 1 Etat en 
formation de l'Etat constitué, c'est-à-dire historique et évo- 
lué Au rebours de la théorie racique allemande formée 
pour un devenir agressif, la théorie française, si on l'ap- 
plique correctement, affecte surtout une forme défensive 
très dangereuse à adopter pour une société rassasiée, en 
instance de déperdition. " 

2° Vicieuse, car elle transporte à l'Etat constitue les 
attributs sommaires et provisoires de l'Etat en formation et 
n'aboutit par là qu'à formuler des restrictions à 1 exercice 
normal de la justice entre sociétés. C'est une pétrification 
des origines. 



202 



LES THÉORIES 



3° Erronée, car elle se solidarise avec l'erreur qui fait de 
l'individu libre la cellule constitutive de la société. 

4° Dangereuse, car elle aboutit par là logiquement à 
l'anarchie et au démembrement. 

Ces défectuosités donnent à la théorie française comme 
à la théorie allemande une allure commune de sauvagerie, 
bénigne et veule en France, féroce et sordide en Allemagne. 
De toute façon, un mot la caractérise, le mot d egoïsme. Le 
« diplomate » qui, en 1882, composa un Essai sur le Prin- 
cipe des Nationalités, le définit avec raison comme la plus 
haute expression de l'égoïsme moderne, d'accord au fond 
avec Thiers qui, dans un discours du 14 mars 1867 décou- 
vrait dans cette doctrine celle d' « hommes à l'état de 
nature ». C'est justement là le genre de gloire dont la théo- 
rie française se prévaut — et qui la ruine. 



CHAPITRE V 

DEUX ADVERSAIRES DU PRINCIPE 
DES NATIONALITÉS : 
PROUDHON ET LA PHILOSOPHIE SGOLASTIQUE 



I. — Si heureux qu'ait été le Principe des Nationalités au 
xix 9 ' siècle, il n'a pas manqué d'adversaires, nous le savons. 
Aucun n'a montré contre lui plus de constance que Prou- 
dhon. Sa façon de poser le problème et de conduire la dis- 
pute nous fait pénétrer, quand on l'étudié, dans une région 
qui nous réserve de fructueuses trouvailles et dont lui seul 
occupe l'accès. Ce qui nous frappe au premier abord, c'est 
son aspect à la fois pratique et métaphysique. Disciple de 
Herder, zélateur de Hegel, Proudhon abrite aussi une vo- 
lonté nationale très drue, très ombrageuse, très catégorique. 
La nature de sa philosophie, les tendances de son caractère, 
les nécessités de sa polémique transforment par malheur la 
plupart de ses écrits en autant d'oracles, dont il faut soi- 
gneusement tamiser la terminologie et intercepter le sens 
profond, si l'on ne veut pas se retirer de son antre les 
mains vides. 

Une mésaventure plus pitoyable encore que celle-la serait 
d'en revenir avec des biens postiches, je veux dire des 
théories qu'on lui imputerait sur la foi des références ten- 
dancieuses. S'il est un écrivain qu'on peut dénaturer par 
des citations, c'est bien Proudhon et j'ai conscience qu'on 
extrairait des principaux ouvrages où il a parlé exprofesso 
de la nationalité (Si les traités de 1815 ont cessé d'exister, 
la Fédération et l'Unité en Italie, la Guerre et la Paix, 
Nouvelles observations sur l'unité italienne, du Principe 



264 



LES THÉORIES 



fédératif, France et Rhin, enfin la Correspondance entre 
4859 et 1862 surtout) cinq ou six doctrines parfaitement 
inconciliables et aussi hérissées les unes que les autres de 
renvois spécieux. é 

II. — Une documentation superficielle pourrait notamment 
agréger Proudhon aux adversaires du principe de la natio- 
nalité ethnographique pour le ranger parmi les adhérents 
de la théorie élective. Que Proudhon ait maintes fois détesté 
la nationalité racique, cela ne fait pas de doute. Il distingue 
fermement la race de la nationalité, Tune éternelle, l'autre 
passagère, et il refuse à qui que ce soit la faculté d'annexer 
des populations sous le prétexte d'une communauté de sang 
illusoire. Qu'il ait célébré la théorie élective, cela non plus 
ne se conteste pas : « Ma réponse est simple, déclare- t-il 
dans France et Rhin à ceux qui lui demandent quelle sera 
la limite des Etats : cette limite résultera du groupement 
spontané des populations indépendamment de toute confi- 
guration géographique et même de toute nationalité. > 
(Entendez par là nationalité ethnographique.) Et ailleurs : 
« La limite des Etats est dans le consentement des popida- 
tions, nullement dans la circonvolution de la terre et des 
eaux. » 

Aucune prétention ne serait toutefois moins soutenable 
que celle qui se bornerait à ces allégations arbitraires et à 
ces courtes observations pour rendre raison des idées prou- 
dhoniennes sur le sujet. Adversaire de l'unité italienne plé- 
biscitée, de l'annexion savoyarde plébiscitée, des annexions 
plus ou moins plébiscitées de la Première République, défen- 
seur de l'Autriche, protecteur des traités de 1815, Proudhon 
en réalité renvoie dos à dos les magisters allemands avec 
leurs atlas, leurs dictionnaires et leurs anatomies tout 
comme les doctrinaires français avec leurs paperasses et 
leurs urnes. Loin des uns comme loin des autres, humain, 
bougon et social, il prend position sur une petite colline 
souverainement indépendante. Il serait abusif de l'y par- 
quer. Il en est sorti plus d'une fois. Mais ses expéditions 
les plus lointaines ne l'en ont jamais beaucoup écarté. 



DEUX ADVERSAIRES DU PRINCIPE 



265 



Une lecture même modérément consciencieuse du premier 
de nos textes en avertirait du reste n'importe qui. Elle se 
poursuit en effet de la sorte : « Les limites des Etats sont 
une création de lapolitique, non une prévision de la nature ; 
elles sont... ce qu'elles peuvent.,. La ligne de démarcation 
d'un Etat est partout et nulle part. Dans tous les cas, je 
répète que la délimitation entre deux Etats implique de part 
et d'autre le consentement des populations limitrophes, à 
moins qu'un intérêt supérieur à celui des deux Etats eux- 
mêmes n'en décide autrement. » Politique, fatalité, hiérar- 
chie des intérêts, voilà grosso modo les premiers jalons qui 
nous orientent vers la découverte de la nationalité proudho- 
nienne, peu explorée jusqu'ici. 

Nous en prendrons une vue moins sommaire, quoique 
bien confuse encore et masquée, à travers la grêle de 
reproches qu'il déverse sur ses adversaires en fait de natio- 
nalité. Ils sont copieux et retentissants. Le premier, véri- 
table bloc, représente toute une philosophie du droit des 
gens, une conception cyclopéenne de la guerre et de la paix. 
La nationalité forme une pièce de cette redoutable machine. 

III. — Selon Proudhon, la guerre, « manifestation la 
plus grandiose de notre vie individuelle et sociale », est 
« la revendication et la démonstration par les armes du 
droit de la force », équivalent de la suprême réalité, incar- 
nation de la justice même. Toutes les causes de guerre se 
ramènent dans leur fond à un acte unique et total « par 
lequel, dans les temps primitifs, deux peuples, poussés à la 
fusion par la proximité et les intérêts, tendent à opérer, 
chacun à son profit particulier, leur mutuelle absorption ». 
Toute guerre à issue normale s'accompagne donc d'une ré- 
volution économique, qui se traduit par l'exploitation du 
vaincu jusqu'à sa digestion par le vainqueur. La raison, 
appelée à se prononcer sur la fusion ou l'élimination néces- 
saires, ne pourrait porter d'autre décision que celle d'at- 
tribuer à chacun des antagonistes une place proportionnée 
à son importance, à sa force. La guerre se charge, sans 
réplique possible, de fournir cette évaluation d'après laquelle 



2G6 



LES THÉORIES 



la répartition nouvelle se fera. Elle prononce et réalise en 
même temps. Elle supplée Dieu et soulève Proudhon au 
« comble du ravissement ». 

Toute intervention tendant à contrecarrer cette marche 
irréfutable du progrès constitue donc la pire des usurpa- 
tions ]uridiques. Or c'est précisément le fait du prétendu 
droit des nationalités qui objecte perpétuellement au magis- 
tère de la force sa conception parasite. Il n'a d'autre sens 
que d'entraver le progrès. Elément sans intelligence cos- 
mique et rétrograde, « mystification », « préjugé », il doit 
sortir des préoccupations du penseur, de Fhomme d'Etat, 
du bon citoyen. Voilà le fait. 

Mais quoi ! Une autre évolution, économique celle-là, en 
édulcorant les pratiques internationales, impose à la guerre 
moderne une procécure sans virilité, comme un dispositif 
sans portée. En réservant les droits privés du vaincu, elle 
passe à travers le réseau des intérêts sans le froisser, de 
telle manière qu'elle en sort dupe d'elle-même et de ses 
hideuses convoitises, pour se retrouver, sa besogne faite, le 
gousset vide mais les mains sanglantes. Enervée par la civi- 
lisation, elle manque de force pour atteindre son but qui 
est la destruction des nationalités, puisqu'elle ménage aux 
aristocraties, « par qui jusqu'à présent les nationalités ont 
vécu et grandi »,la conservation de leurs biens. D'ailleurs, 
le but lui-même se décolore par la péréquation générale 
des libertés publiques et des fiscalités nationales :« la ques- 
tion de nationalité est à ce point de vue de la plus parfaite 
insignifiance ». Et l'opinion publique, n'ayant plus rien à 
attendre de guerres qui ne se concluent plus par des exploi- 
tations, réclame et imposera le régime d'une paix durable 
fondé sur un oubli facile des nationalités escamotées. 

La théorie de Proudhon, que je crois interpréter fidè- 
lement, constitue en réalité une philosophie de l'histoire 
très personnelle, un dynamisme par contraste et par antici- 
pation. A ce titre, elle réserve plus d'un écueil à qui vou- 
drait la solidifier par des citations partielles ou des points de 
vue exclusifs. Elle fourmille au contraire de secousses et de 



DEUX ADVERSAIRES DU PRINCIPE 



267 



tremblements, et l'écrivain qui y conduirait sa barque en 
croyant s'aventurer sur un beau lac, courrait le risque (Têtre 
emporté par de sinistres courants. En tout cas, elle offre 
ce caractère de considérer, quelle que soit la coupe par où 
on l'examine, la question de nationalité comme une fadaise 
ou un embarras. Proudhon répugne de toutes ses forces à 
l'idée de nationalité. 

IV. — Il y répugne et en est hanté. Car, philosophe de 
l'histoire, il plonge dans le réel par toutes les racines his- 
toriques, dont la moins goulue n'est pas celle de l'histoire 
contemporaine et de l'intérêt présent. A cet égard, sa théo- 
rie à double visage tourne autour d'un gond qui s'appuie 
sur le xix° siècle, le siècle aux révolutions nationalitaires. 
Dans sa thèse, Proudhon lui-même, avec ses passions, avec 
ses litiges, ses haines, ses orgasmes d'intelligence, se 
trouve situé à un point de recoupement, où l'antique vertu 
de la guerre commence à s'évanouir dans la mystification de 
conquêtes qui ruinent, mais où l'humanité, ignorante de son 
propre train, continue à traduire ses intérêts en un langage 
nationalitaire d'autant plus excessif qu'il s'énerve, et où, par 
conséquent, en dépit du passé comme en dépit de l'avenir, 
la question de nationalité joue un rôle de toute importance 
dans le monde des financiers, des politiciens, des ambitieux 
comme dans celui des transformations politiques et écono- 
miques dont ils sont les maîtres et dont il serait fou de ne 
pas tenir compte. 

De là, chez Proudhon, par sa thèse même et malgré sa 
thèse, trois attitudes conjuguées et parfaitement hostiles vis- 
à-vis de la nationalité, selon qu'elle est prise par rapport à ce 
qui n'est plus, à ce qui n'est pas encore et à ce qui se passe. 
La première regarde la nationalité comme un adversaire, la 
seconde comme une plaisanterie, la troisième, celle de 1859 
à 1865, comme la plus terrible « machine de guerre» qu'on 
puisse dresser à la fois contre le prolétariat (dont elle ignore 
systématiquement les besoins, identiques au sein de toutes 
les nationalités), et contre la France dont elle mine la gran- 
deur et prépare l'anéantissement. 



268 LES THÉORIES 



Il faudra donc toujours distinguer, dans Proudhon, le 
Proudhon-Ariel affranchi de l'espace et seigneur des idées, 
du Proudhon-Prométhée rivé au sol, du Proudhon « par 
position », comme il dit lui-même, entendez le Proudhon 
du point de suture et de recoupement, voué par le malheur 
des temps aux querelles nationalitaires. 

Ce n'est pas toujours facile ! Il brouille, trop souvent pour 
notre confortable, les genres, les costumes et les entrées. Le 
méli-mélo, dont il se fait le centre et Facteur, s'aggrave 
d'un quatrième élément de perturbation, qui vient de ce que 
Proudhon, sous le nom de nationalité — car il a lui aussi 
sa théorie des nationalités ! — préconise une certaine répar- 
tition des forces autonomes de l'humanité sur la terre. Je le 
répète : tout cela est dur, mais, somme toute, clair, pourvu 
qu'on s'attache moins aux phrases qu'aux chapitres et qu on 
laisse l'idée filtrer des mots. Ne croyons pas d'ailleurs que 
nous ayons fini d'énumérer par ce quatrièmement toutes les 
méprises qui nous guettent dans le maquis proudhonien. 
Il importe encore de noter que Proudhon mène campagne 
contre la nationalité à l'allemande et en outre qu'il a une 
manière à lui, qui n'est pas celle de tout le monde, d'inter- 
préter la race aussi bien que la volonté des peuples. Je le 
répète de nouveau : tout cela n'est pas simple, tout cela pro- 
bablement n'est même pas exact, mais fort et articulé. 

V — La volonté des populations 1 Proudhon 1 admet : 
« Vous n'avez pas le droit, crie-t-il brutalement aux Fran- 
çais qui réclament le Rhin, de prendre une nation qui ne 
veut pas de vous » l Quoi de plus net ? En réalité rien de 
moins clair. Ce droit-là dont Proudhon nous parle, il le 
désigne ailleurs sous le nom de fatalité. La conquête du 
Rhin par la Révolution atteste, selon lui, la supériorité du 
droit sur la fatalité. Or il semble que dans ce passage il 
faille entendre droit dans son sens dérivé, mais étroit, de 
procédure S le Rhin ayant été légué aux Francs par les 
délimitations de Jules César, et fatalité dans le sens de pre- 
i. Peut-être même Proudhon veut-il dire simplement la coterie des 
légistes. 



DEUX ADVERSAIRES DU PRINCIPE 269 



détermination géographique et d'incompatibilité d humeur 
nationale. Avec Proudhon il faut toujours se métier. 

Ce qui est sûr, c'est qu'il admet la volonté des populations 
et qu'il bafoue celle des individus. Je tâche d'exprimer du 
mieux possible cette terrible distinction. « Les individus 
sont ce qu'ils peuvent », soupire-t-il en observant que 1 Italie 
reste catholique encore que les Italiens deviennent athées, 
sceptiques, philosophes ou autre chose, et que ce caractère 
est le seul vrai : « La véritable unité, dit-il encore, est en 
dehors et au-dessus des volontés. » D'ailleurs qu'est-ce que 
signifierait la volonté du peuple ? Qu'importe au paysan 
piémontais, milanais, d'appartenir à une nation plutôt qu a 
une autre? En sera-t-il plus mal traité ? Quant aux diri- 
geants, leur volonté non plus n'offre rien de sincère: « Que 
de bourgeois qui pour un supplément d'affaires, que d offi- 
ciers qui pour une promotion, que de fonctionnaires qui 
pour une augmentation de traitement, se consoleraient vite 
de la perte de leur nationalité ! Que vaut dès lors une 
pareille volonté, tirée à un ou cent mille exemplaires ? Le 
plébiscite qui livre la Savoie aux Français fait pendant a 
celui qui livra la France à Napoléon et est comme lui un 
signe d'ignorance ». Et Proudhon gémit : « Voilà donc à 
quoi sert le suffrage universel ! » Bref on ne doit pas tenir 
compte des volontés qui s'aveuglent ou se prostituent : 
« Qui dit nation unitaire, dit nation vendue à son gou- 
vernement, urbem venaient. » On ne cherche pas de prin- 
cipe dans la pourriture. 

VI. — Et pourtant, Proudhon est formel : il célèbre 1 unité 
vraie, la liberté complète, l'autonomie absolue, l'exacte 
nationalité. Que d'allure dans cette phrase, égarée sur une 
feuille volante, et que ses éditeurs ont publiée n'importe 
où, dans une queue de chapitre de France et Rhin : « La 
gloire d'un peuple, c'est de faire de grandes choses, en con- 
servant la pureté de son sang, de son individualité, de sa 
tradition, de son génie. » On croirait lire un beau discours 
de Miltiade l'Ancien, retour de Ghersonèse. Mais où trouver 
ce sang pur, cette individualité, cette tradition, ce génie, si 



270 



LES THÉORIES 



les individus les méconnaissent ou les maculent ? Où per- 
cevoir la volonté nationale ? 

Dans le sol. C'est le sol qui commande et l'individu qui 
obéil. Il y a dans la géographie des ordres éternels qui se 
transmettent par la bouche des peuples, quand ils sont vier- 
ges et incorrompus. Si les peuples défaillent, s'ils bouchent 
leurs oreilles à l'impérieuse suggestion des monts et de la 
plaine, s'ils fuient par amour du lucre, par paresse, par mer- 
cantilisme, les directions de leur berceau, si, comme le peu- 
ple savoyard, ils « abjurent » en bloc « leur patrie »,lesol 
qu'ils n'écoutent plus parle quand même et la Science so- 
ciale recueille ses discours. 

C'est donc la Science sociale « science positive, fondée 
sur les lois de la nature et de l'histoire », ces deux voix 
authentiques où le pays s'exprime, qui trouve et définit, 
sous l'amas putréfié des populaces unitaires, les noyaux auto- 
nomes qui font l'homme libre et fort. Tantôt ces autonomies 
primitives sont irréductibles, comme en Italie, tantôt elles se 
prêtent à l'union, comme en France : « La France est uni- 
taire, l'Italie fédéraliste », mais, ici ou là, toujours et par- 
tout, elles existent, transparaissent et sollicitent le respect. 
D'ordinaire ces nationalités, seules réelles, épousent le con- 
tour d'un bassin 1 ou se calquent sur le rayonnement d'une 
plaine, les arêtes d'un massif de montagne, au moins dans 
leur principe, car la loi d'antagonisme provoque la guerre, 
et ce jugement de la force qu'est la guerre retouche les 
groupes originels suivant un biais qui fait des nations histo- 
riques quelque chose d'artificiel mais de stable pourtant, « un 
compromis entre la race et le sol ». D'éliminations en éli- 

1. Cette idée, venue de Buache (v. p. 82), conduit Proudhon à distin- 
guer en France 12 nationalités et Odysse Barot, dans ses Lettres sur la 
philosophie de l'histoire (1864), à identifier la nationalité naturelle, bor- 
dée par de vraies frontières, avec un bassin géographique. Retondant la 
France sur cette idéologie, Barot la privait de l'Artois, attribué à la Bel- 
gique, et de l'Alsace, donnée à l'Allemagne. La Commune de Paris et le 
fédéralisme espagnol se ressentiront de ces rêveries démocratico-scien- 
tistes. Pi y Margal et le cantonalisme (1873) dépendent de Buache et de 
Proudhon. 



DEUX ADVERSAIRES DU PRINCIPE 



271 



minations. on en arrive à des associations de plus en plus 
vastes, de moins en moins nationales, de plus en plus souil- 
lées, où « les questions de frontières » n'intéressent plus 
personne, ce qui devrait être le cas au xix e siècle. 

Or, ce « faux principe », cette politique astucieuse dite 
des nationalités, en provoquant un ricorso de régression, 
arrache l'humanité à son progrès naturel pour la remettre 
sous la loi d'antagonisme et, au rebours de sa pente qui 
l'entraîne vers la paix, par la fédération, la menace d'une 
recrudescence de conflits éliminatoires de plus en plus for- 
midables et de moins en moins opérants. 

Cette politique artificielle, qui traite les populations 
« comme des chiffres », dénature l'article premier de la poli- 
tique vraie qui est :« Toute agglomération d'hommes, com- 
prise dans un territoire nettement circonscrit, et pouvant y 
vivre d'une vie indépendante, est prédestinée à l'autonomie. » 
Telle est la formule de l'Etat national selon Proudhon, que 
l'usure de nos mœurs, incompatibles avec la guerre, ren- 
drait applicable, mais dont le Principe des Nationalités 
ajourne les bienfaits à un autre âge. 

Ce principe de guerre en soi retarde sur le droit féodal 
qui, étant un rudiment d'organisation fédéraliste en vue de 
la paix, l'emportait de beaucoup sur cette mosaïque d'indé- 
pendances belliqueuses que furent les sociétés antiques 
jusqu'à leur absorption légitime parle monde romain. C'est 
cette antériorité barbare que ravive artificiellement le Prin- 
cipe des Nationalités. Il s'agit de le discréditer par tous les 
moyens, par raison, par sentiment, par sarcasme. 

VII. — Et d'abord, qu'est-ce que c'est que ces nationalités 
unitaires ? Des « fictions », des« abstractions ». qui abou- 
tissent à des « générations équivoques » et à de sûres «con- 
fiscations de nationalité », pour tout dire, des « dénationa- 
lisations » qui font que personne « n'est de son pays ». Au 
lieu d'une culture intensive de la valeur humaine par un 
resserrement de ses conditions productives, on impose au 
citoyen blasé par la servitude, ces sordides préoccupations 
de raccroc que charrient dans leur sillage la centralisation 



272 LES THÉORIES 



des affaires, des capitaux, des fiscalités, le renouveau del es- 
prit de conquête, le rassemblement des spéculateurs de 
toutes races. L'aventure se termine, au mieux aller, par 
une expropriation de l'indigène au profit des métèques qui 
lui imposent par subterfuge leur dédain de la tradition et 
leur dégoût de la nationalité. Corruption, encore corruption, 
corruption toujours. 

Pénl aussi! Certes, c'est un contre-coup de décadence, 
mais .1 faut bien, en attendant l'aurore décentralisatrice, 
vivre et se défendre par grandes masses. Au moins, qu'on 
mette un frein à ces agglomérations menaçantes, qu on 
sauvegarde le peu qui reste de libertés régionales, provin- 
ciale», municipales, familiales. Là est la nationalité, pas 
ailleurs. La France surtout, pays unitaire, pays unifié, doit 
interdire par tous les moyens la formation sur ses flancs de 
centra Hâtions politiques, donc militaires, qui présagent sa 
mort. Aveugle qui ne le voit pas. Le salut de la France est 
dans La dispersion de ses voisins. 

C'est aussi le salut de l'humanité. Dispersion générale, 
condition première de l'équilibre « qui est la justice même», 
et la seule fondation des petits Etats. La Belgique n'a de 
raison d'être qu'en obéissant à ce désir immuable de son 
sol qui vnit séparer la France de l'Angleterre et de la Prusse. 
Autrement elle devient caduque. Et puis écoutez-moi ce cri 
du cœur : « Les Juifs, attendant le Messie, rêvaient la 
domination de l'univers. Je demanderais plutôt que dans 
les si r ou sept grandes puissances actuellement existantes, 
on taillât soixante souverainetés nouvelles.» Tout Proudhon 
est là. Quand il interroge une nationalité sur son nom, sur 
ses volontés, c'est dans un sol restreint qu'il chercher ins- 
cription de ce vouloir. La nationalité, pour lui, c'est l'atome 
homogène, primaire, insécable, formé par un milieu cons- 
tant d intérêts, d'histoire, de géographie et créateur de la 
population qu'il nourrit, et qui se contemple en lui comme 
dans un miroir sans buée. Hors de lui, il n'y a plus de race, 
plus de gloire, plus de joie, plus d'humanité, plus de tra- 
ditions, plus de principes. Il n'y a plus que de la déprava- 



DEUX ADVERSAIRES DU PRINCIPE 273 

tion. Vivent les provinces au clair visage, les saintes villes, 
les vieilles régions ! Rome aux Italiens ? Délire IRome appar- 
tient aux Romains. Nice aux Français! Egarement! Nice est 
ligurienne. La Savoie française ? Rapt et séduction ! La Savoie, 
fille des Alpes, tourne le dos à nos plaines. Nationalité alle- 
mande ? Unité polonaise? Indépendance hongroise ? Qu'est-ce 
que c'est que cette politique de charnier? Allons-nous pas- 
ser notre vie dans les cimetières pour réveiller les morts ? 
A toutes ces velléités maladives le sage ne peut opposer 
qu'une réponse : Honte et guerre, déchéance et corruption. 

VIII. — Il y eut un homme, cent ans plus tôt, pour en- 
flammer par des accents pareils une société de snobs : 
Rousseau, l'éternel Rousseau, qui se retrouve un peu dans 
Proudhon, non le Rousseau des « principes oratoires », 
comme dit Proudhon lui-même, mais le penseur fédéraliste 
que la Révolution unitaire eût guillotiné. 

On pourrait écrire un roman sur le ménage à trois ou quatre 
que firent dans la conscience du Génevois hospitalier ses 
idées et les idées des autres, un roman qui s'appellerait La 
Vie du citoyen de Genève ou le Conservateur perverti. 
Rousseau fut de tendance un grand conservateur, comme 
Proudhon, là où il est sain, mais Diderot, mais la coterie hol- 
bachique, mais Grimm, mais Voltaire, tous ces gens qui ne 
lui venaient pas à la cheville, surtout Diderot, qui n'est 
rien, et lui souffla tout, cette bande à d'Alembert, à Raynal, 
à Mably, tous ces envieux, ces vertueux, ces hypocrites, per- 
vertirent, achevèrent de pervertir Jean-Jacques Rousseau. 

Rousseau, le vrai Rousseau, n'a pas pu achever le Con- 
trat social. On y entrevoit pourtant ses préférences. Elles 
vont, comme celles de Proudhon, aux petits Etats, aux pe- 
tites Républiques libres, sincères, honnêtes, aux sociétés 
minuscules menant une vie évangélique dans un reçreux de 
montagne. Mais il sait aussi que la nature — ah ! la nature ! 
— réclame de plus vastes horizons. Il sait que la France 
est un royaume par décret de la nature, qu'elle a des limites 
naturelles et qu'il y a un moyen de sauvegarder la liberté 
au sein de cette vaste et nécessaire agglomération. Ce 

18 



274 LES THÉORIES 



moyen c'est le fédéralisme. Rousseau l'indique formelle- 
ment Ouvrez plutôt le Contrat social à la page ou il s in- 
terrompt. Par une irréalité qui ne doit pas prétendre a de 
la vraisemblance, on pourrait soutenir ce paradoxe que 
c'est Bonald l'auteur du vrai Contrat selon le cœur de Jean- 

Ja sTje S au-Jacques avait pu se connaître mieux la Révolu- 
tion aurait suivi une autre route. Mais il n'eut d influence 
eue par les parties de lui-même les moins proches de son 
cœur aussi les moins avouables. Comme une eau souter- 
raine le vrai Jean-Jacques chemine inconnu dans les veines 
e moins fréquentées de la pensée officielle. Il sourd avec 
violence en Proudhon, et pose avec lui la question nationale 
sur un terrain que ni les Français, ni les Allemands n ont 
arpenté. Quand on la médite, l'idée de nationalité prend, 
n'est-ce pas ? une tout autre allure. De lourdes ténèbres se 
posentsur des parties précédemment éclairées tandis quedes 
lumières ruissellent sur d'anciennes obscurités. Des pièces 
soudées par la perspective se décollent ; les ombres chan- 
gent leur portée ; les profils se découpent autrement. 

IX. - On peut résumer de la sorte les découvertes que 
nous devons à Proudhon : 

1» Il existe, en matière de nationalité, un fond solide 
que ne constitue pas la volonté, mais la nature, et une 
zone plusnuageuse, au delà de laquelle elle s évanouit dans 
un azur terni par la fumée du mercantilisme ; 

2= Les questions d'équilibre, d'intérêt, de morale, d éco- 
nomie, de force, de politique jouent en matière de nationa- 
lité un en nd rôle ; , , . 

3. H faut se défier des mots, des formules, des abstrac- 

tl0 4° S Le problème de la nationalité forme le centre de pro- 
blèmes véritablement immenses qui partent de la tamille 
Dour aboutir à la paix ; , 
P 5° La nationalité fait partie d'une chaîne aux anneaux de 
■ grandeurs diverses qui, par l'autonomie, rejoint la fédération 
et fonde en somme le régionalisme ; 



DEUX ADVERSAIRES DU PRINCIPE 275 



6° Pour faire bref, la nationalité n'est pas isolable ; elle 
appartient à une zone, à une épaisseur de conceptions, de 
prém-és, de réalités, d'intérêts de toutes sortes, fuyants, mou- 
vants! captieux ; elle tient à des rigidités et se déploie avec 
des courants. Selon le jour et selon le barnura, elle est tout 
ce qu'on espère, tout ce qu'on redoute sans cesser d être ce 
qu'elle est. Ce sera une étoile, une tirelire, un coup de 

P °Ge qu'il faut remercier surtout Proudhon de nous fournir, 
c'est une conception sociale objective de la nationalité. Cela 
est nouveau, et tranche sur les autres solutions subjectives, 
juridiques, politiques ou philosophiques. Elle nous conduit 
dans une sphère supérieure aux agitations individuelles, aux 
roueries de praticien, aux amours-propres d'auteur. Elle 
s'avoisine aux considérations religieuses. Proudhon ne se 
glorifiait-il pas de poursuivre par des voies diverses le même 
but social que le catholicisme ? Laissons de côté cette or- 
gueilleuse vantardise et constatons pourtant que les conclu- 
sions proudhoniennes ressemblent un peu, en matière de 
nationalité, à celles que Frédéric Le Play esquisse ça et la 
dans sa Réforme sociale et affirme dans sa lettre au Père 
Hyacinthe, où, dans un autre endroit que celui que j'ai déjà 
cité, après avoir estimé qu' « il y aura toujours la guerre », 
il indique que le seul moyen d'en « réduire les maux » est 
« de faire régner dans les âmes la paix du Seigneur.. « de 
rétablir dans les cœurs le respect des autonomies provin- 
ciales et de l'indépendance des petites nations. » 

C'est que le christianisme, indifférent en soi aux formes 
politiques et ami de la paix, tend au respect de l'ordre 
établi (dans la mesure où il est véritablement de l'ordre), 
par conséquent au maintien des Etats constitués (dans la 
mesure où ce sont des Etats légitimes). D'autre part, son 
souci de la justice lui interdit de céder à des suggestions 
passionnelles, plus ou moins palliées de jurisme. 

X. — Aussi comprendra-t-on que la philosophie catho- 
lique par excellence, la philosophie thomiste, trahisse de 
l'hostilité vis-à-vis des regroupements d'Etats, motivés par 



276 



LES THÉORIES 



des considérations nationalitaires, soit physiologiques, soit 
idéologiques. A cela s'ajoute une expérience peu engageante 
de la Révolution française ou de l'unité italienne. Mais n'al- 
lons pas trop vite ; sachons d'abord à quelle occasion les 
thomistes se posent la question de nationalité. 

Ils peuvent se la poser en plusieurs occurrences, dont la 
plus évidente est celle de la guerre, qui les sollicite à pro- 
pos de la charité, dont la guerre est une rupture. Faite en 
vue de la paix, la guerre, et notamment la guerre juste, doit 
se terminer par un traité qui la garantisse. Ecoutons ce 
que nous enseigne à ce sujet le R. P. Pègues, professeur 
de saint Thomas, au tome dixième de son Commentaire^ 
français littéral de la Somme théologique, si lucide et si 
autorisé. Quelle peut être la sanction de la victoire quand 
elle couronne une guerre juste ? Dès avant cette éventua- 
lité, « la droite intention » qui « exclut toute vue d'ambi- 
tion, de convoitise ou de cruauté... n'exclut point la prévi- 
sion et l'acceptation soit de rigueurs à exercer comme juste 
vengeance, soit de possessions nouvelles à acquérir, par mode 
de juste compensation ou de prudente sauvegarde devant 
faire suite à la guerre juste qu'on entreprend ».La question 
des nationalités se met, là aussi, en travers de l'idée de jus- 
tice. Le R. P. Pègues la conçoit suivant le bon sens, c'est- 
à-dire fondée sur « les affinités de race, de langue ou d'his- 
toire ». Il signale aussitôt comme exagérée la tendance 
qui règne aujourd'hui « à vouloir faire des nationalités un 
droit absolu qui suffirait à lui seul pour tout justifier dans 
l'ordre de la guerre ». Ce serait, ajoute-t-il, « une très grave 
erreur ». La droite intention, la guerre juste doivent tenir 
compte avant tout des « droits existants » de l'Etat, qui ne 
sauraient souffrir d'atteinte pour « le seul motif de consti- 
tuer ou de reconstituer politiquement tels ou tels groupe- 
ments ethniques qui sembleraient plus en harmonie avec ce 
qu'on a appelé le principe des nationalités ». Il n'est pas 
interdit toutefois de les réaliser, mais pour que cette réalisa^ 
tion soit légitime, il faut qu'elle se fasse pour une raison de 
« juste compensation » ou de « prudente sauvegarde ». Si 



DEUX ADVERSAIRES DU PRINCIPE 



277 



les deux motifs cadrent, il n'y a plus lieu de s abstenir et le 
Principe des Nationalités peut jouer. Ce qui ne veut pas dire 
que là encore son intervention soit définitive, car « si la 
constitution politique de tels groupements était un danger 
pour les autres nations, celles-ci auraient le droit de tra- 
vailler à les empêcher ou à les détruire ». Philosophie rai- 
sonnable, humaine, le thomisme envisage le bien commun 
sans préjugé chimérique. 

XI. — On s'en aperçoit dans la seconde occurrence, où le 
Principe des Nationalités se présente à elle, c'est-à-dire à 
propos de la constitution de l'Etat. 

Tout comme l'école française, les thomistes fondent FEtat 
sur un pactum, une convention, un traité. Et même on 
peut se demander dans quelle mesure cette notion, vulga- 
risée par renseignement ecclésiastique, plus répandu jadis 
dans la société civile qu'il ne l'est aujourd'hui, n'a pas aidé 
au succès de la théorie élective à la Rousseau. Plus géné- 
ralement, il importe de remarquer que dans l'ancienne so- 
ciété française classique, les études d'histoire, au lieu d'être 
liées comme de nos jours à une culture littéraire, philolo- 
gique et géographique, marchaient de pair avec l'appren- 
tissage du droit civil et canon. Tous nos grands historiens 
d'avant la réforme napoléonienne de l'Université furent de 
bons jurisconsultes, de grands canonistes ou de passables 
théologiens. C'est un point à ne pas oublier si l'on veut 
apprécier convenablement le progrès de l'idée nationali- 
taire en France. Jusqu'au début du xiv° siècle, l'enseigne- 
ment, surtout littéraire, favorise par Virgile l'émulation 
troyenne de la nation française. A. partir du xiv e siècle, la 
discipline juridique nouvellement intronisée occupe dans le 
haut enseignement une place immense que la Renaissance 
du xvi e siècle parvient à grand peine à lui disputer et dont, 
seule la philologie allemande pourra l'expulser vraiment 
au xix e siècle. 

Les thomistes professent donc sur la constitution de 
l'Etat des idées voisines de celles de nos nationalitaires. 
Cela dit, que de dissonances entre le contrat roussien et 



278 



LES THÉORIES 



le pacte thomiste 1 Comme le fond du tableau diffère! 

Là le dieu-force de Fhomme allemand, poussant aveuglé- 
ment ses esclaves par des impulsions irrésistibles. Ici le 
Dieu, pressenti par Aristote comme souveraine intelligence 
motrice, qui exige de ses créatures une imitation de son 
œuvre où l'intelligence prime la matière. En conséquence, 
que de disparités dans Fattitude des contractants et dans 
le contenu du contrat! Là une indépendance qui abdique 
et passe subitement de son arbitraire personnel sous la ty- 
rannie dynamique des majorités. Là encore un Etat-vam- 
pire qui hérite de toute l'expansion que ses fondateurs ont 
perdue et qui l'aggrave de sa masse. Ici, par contre, une 
liberté raisonnable du groupe familial qui se limite pour le 
bien commun, un Etat, fils de cette limitation, borné dans 
son exercice par les règles supérieures de la loi divine et 
humaine. 

L'Etat roussien, sans oreilles, sans yeux, sans intellect, 
n'a que des organes de propulsion, véritable bolide lancé à 
à travers l'homme et à travers la politique. L'Etat thomiste, 
ouvert par tous ses pores aux consultations de l'utile et de 
l'équitable, n'existe que pour en sauver le régime. 

Il va de soi que saint Thomas n'a rien dit du Principe 
des Nationalités à propos de la constitution de l'Etat. Ses 
disciples actuels ont effleuré la question, je n'ose dire qu'ils 
l'ont traitée à fond. D'ailleurs, le pourraient-ils? Elle four- 
mille de per accidens imprévisibles, faits pour dérouter la 
théorie la plus perspicace. Cette théorie elle-même, tout 
incompétent que je sois, semble difficile à établir d'une ma- 
nière uniforme. Elle variera selon que l'on fera, avec cer- 
tains scolastiques, de Y autorité une forme de la société, ou 
avec d'autres seulement sa propriété. La forme de la société 
est alors produite par l'obligation légale qui découle du 
pacte conclu. De toute façon, le Principe des Nationalités 
sera insoutenable. Parmi les partisans de la seconde théo- 
rie se range Gredt,dont les Elementa philosophiae aristo- 
telico-thomisticae sont particulièrement sévères à son égard. 

Partisan du pacte comme cause prochaine efficiente de 



DEUX ADVERSAIRES DU PRINCIPE 279 



la société, mais du pacte implicite fondé sur une inclination 
de la loi naturelle, il refuse au peuple, dans une société cons- 
tituée, la souveraineté parfaite et ne lui accorde que la sou- 
veraineté instrumentale. 

Le pacte conclu n'est donc pas libre, ce qui le différencie 
totalement du contrat roussien, mais « suggestionné par la 
nature » (pactum implicitum ad quod ordinal et inclinât 
ipsa natura) ce qui, on l'avouera, nous rapproche d'autant 
de Proudhon qu'il nous éloigne du Contrat social et de la 
théorie élective. Ainsi donc, pas de doute : la théorie fran- 
çaise de la nationalité est condamnée par la philosophie 
scolastique. 

Quant à la théorie allemande, Gredt lui refuse tout fon- 
dement de droit naturel. (11 la définit « une ressemblance 
physique et morale due à la communauté d'origine, conve- 
nientia physiologica secundum corporis typum et ammi 
indolent, vi descendentiae e stirpe communi ».) En effet, la 
cause prochaine efficiente de la société n'est pas la natio- 
nalité mais le pacte ; la nationalité n'est pas davantage la 
cause formelle, puisque cette cause est une obligation légale 
née du pacte. Gonséquemment, le principe des nationalités à 
l'allemande, « source de perturbations continuelles et instru- 
ment de ruine », s'oppose au bien général et doit être rejeté. 

Cette condamnation formelle n'exclut pas tout adoucis- 
sèment En effet, la nationalité ne fonde pas la société, mais 
il peut se faire qu'elle y contribue, qu'elle y incline de lom 
les volontés (potesl tamen esse dispositio remota ad eam 
constituendam). 11 peut se faire aussi qu'une nationalité se 
trouve agrégée pour partie à un Etat donné. Le but de la 
société étant de préserver les biens des citoyens et non de 
les en dépouiller, la nationalité constituant d'autre part un 
bien antérieur à la fondation de l'Etat, Gredt conclut que 
la fraction de nationalité considérée a le droit de subsister, 
en tant que telle (ut talis), à l'intérieur de l'organisme 
politique dont elle fait partie (intra corpus pohticum cm 
est aggregala), avec sa langue particulière, symbole et sou- 
tien de son existence. 



LES THÉORIES 



Néanmoins, si cette nation abuse de son caractère et com- 
promet par là l'intérêt général, le législateur aura le droit 
de chercher à effacer ce caractère, pourvu qu'il agisse sans 
brutalité (medus suavibus) et progressivement (pedeten- 
tim). 

XII. — Résumons cet enseignement scolastique plein de 
lumière et de sagesse : 1<> La nationalité est un bien; 2° Ce 
bien particulier passe après le bien général ; 3° En aucun 
cas il ne saurait servir de prétexte pour nuire à la justice, 
ou s'opposer à ses décisions ; 4° Etant donné surtout que les 
Etats ne sont pas causés par la nationalité, ils ne sauraient 
subsister par elle seule et esquiver ainsi leurs responsabi- 
lités territoriales. 

Il y a bien d autres questions qui se posent à ce sujet 
et dont les scolastiques ne parlent point. Par exemple : une 
nationalité opprimée par un Etat tyrannique a-t-elle le 
droit de se révolter ? Par analogie avec le cas du citoyen 
vis-à-vis du tyran, il semble qu'on doive scok&tiquement y 
répondre par l'affirmative. 



LIVRE IV 

LE FAIT ET LE DROIT 



CHAPITRE I 

LA PLAGE DU PRINCIPE DES NATIONALITÉS 
PAR RAPPORT AUX PRINCIPES 
DE HAUTE DIPLOMATIE 



I. — Quelle que soit son armature, fatalisme de race 
ou volonté libre, le Principe des Nationalités offre ceci de 
remarquable qu'il prétend non seulement se passer des 
principes de haute diplomatie élaborés depuis des siècles par 
le droit des gens, mais encore s'opposer à eux comme la 
vérité à l'erreur, une vérité nouvellement révélée à un amas 
d'erreurs malfaisantes. Un historien comme Renan répète 
à satiété qu'au défaut de la légitimité révolue, la nationalité 
doit pourvoir aux établissements nationaux et une multi- 
'tude d'idéalistes, plus ou moins désintéressés, ont tenté de 
refondre le droit international privé avec le droit interna- 
tional public en prenant la nationalité comme phare unique 
de leurs veilles. Cet exclusivisme s'incarne par excellence 
dans le principe de non intervention qui est comme le bâ- 
tard de ridée de nationalité et de Fidée de souveraineté. 
Si le droit des gens en fait avec raison un attribut néces- 
saire de l'Etat en tant que personne juridique indépen- 
dante, le droit des nationalités tend en subordonner la 



282 



LE FAIT ET LE DROIT 



valeur à la nationalisation de l'Etat, ce qui met le jus gen- 
tium sous la coupe du subjectivisme. 

Où l'opposition apparaît dans tout son plein, c'est en ma- 
tière de délimitation territoriale. Les oracles les plus auto- 
risés proclament à l'envi que seule au monde l'idée de 
nationalité peut et doit fournir la formule de la frontière. 
Vidée de nationalité est essentiellement une conception 
idéologique de la frontière. Comme ces peintres modernes 
qui substituent les taches au tracé, et laissent à leur ren- 
contre le soin de provoquer le contour, la théorie nationa- 
itaire prétend définir les Etats par la succession sur le sol 
de milieux nationaux. Avec Grotius, sanglé dans sa doc- 
trine de l'Etat, le droit des gens ressemblait à un crayon 
d'Ingres, avec Carnazza Amari c'est tout au plus un Henri 
Martin, quand ce n'est pas un Boronali. Doctrine senti- 
mentale et esthétique, le droit des nationalités arrache au 
jus gentium sa précision juridique, ses tracés reconnais- 
sables, ses règles objectives, pour y substituer une collec- 
tion d'immanences flottantes, se mariant par des halos 
flous. 

Il n'y a plus de droits sur la terre que pour ces centres 
de propagation lumineuse. Eux seuls sont qualifiés pour se 
renvoyer leur éclat et correspondre par les étoiles au-des- 
sus des humains qui nourrissent leur phosphorescence. Toute 
précision répugne à cette dispersion d'anarchies et y provoque 
des tressaillements de douleur. Un droit jadis souverain, le 
droit de conquête, a le don d'exciter leur fureur et de ra- 
viver leurs feux. 

II. On admet généralement aujourd'hui qu'il n'y a 
plus de droit de conquête, autrement dit que la force est 
incompétente pour fonder sinon le droit ! , du moins et au 
moins certains droits. Un grand jurisconsulte belge, Lau- 
rent, a jadis consacré cinq volumes d'une intéressante 
Histoire du droit des gens à démontrer que le droit de la 
force, jadis reconnu, n'existe point et a perdu ses derniers 



1. Certains scolastiques ne dénient pas tout droit à la force. 



LE PRINCIPE ET LA DIPLOMATIE 



283 



fidèles 1 . La question vaut qu'on l'examine, car elle implique 
celle des rapports de la force et du droit, qui prête à bien 
des malentendus. 

Quand le Syllabus condamna cette proposition que « la 
force prime le droit », il ne stigmatisa pas seulement une 
ignominie mais aussi une insanité. Prétendre distinguer de 
la sorte deux éléments solidaires implique une étrange mé- 
connaissance de la nature. On a soutenu que le droit souf- 
frait cette infériorité sur la force qu'il ne pouvait pas se 
passer d'elle, tandis qu'elle pouvait se passer de lui. C'est 
à voir et à savoir. 

Il saute aux yeux que ni le droit ni la force ne figurent 
des entités privées de relations avec le monde et l'huma- 
nité ; elles ne poursuivent pas dans le vide une course 
stérile sans provenance ni destination. Notons, pour com- 
mencer, qu'un droit sans titulaire ne peut pas mieux se 
concevoir qu'une existence sans droit. Le fait d'exister 
comporte par soi-même le droit à la vie et aux moyens de 
la sauvegarder. Il ne saurait donc se concevoir non plus 
sans un minimum de force. Exister, c'est, dans une mesure 
variable, mais certaine, être fort. La faiblesse n'est qu'une 
force moindre. Par conséquent, du fait qu'un droit se rat- 
tache nécessairement à une existence, il rentre dans la 
catégorie de la force, et du fait que la force n'est qu'un 
autre nom de l'existence, elle rentre dans la catégorie 
du droit. Pas d'existence sans force. Pas de force sans 
droit. 

Un droit qui n'aurait pas de titulaire n'existerait pas plus 
qu'une force sans attribution. Ce seraient des constructions 
verbales sans contre-partie réelle. Faisons un pas de plus. 

1. La dernière manifestation diplomatique que je connaisse du droit de 
conquête se trouve dans le traité de Copenhague, conclu le 6 juin 1660 
entre la Suède et le Danemarck. Son artiele quinze spécifie que le roi de 
Suède renonce à tous les droits que ses conquêtes lui ont donnés sur les 
provinces qu'il restitue au Danemark. Merlin de Douai à la Convention 
(octobre 1795), le prince Louis Napoléon en 1839 admettaient le droit de 
conquête. Dans la pratique, tout se passe et se passera longtemps comme 
si le droit de conquête était un des mieux établis. 



284 



LE FAIT ET LE DROIT 



Droit et force supposent réciprocité, antagonisme, plu- 
ralité d'existences, au moins dualité. Une force repliée sur 
soi-même, non identifiée par rapport à quelque chose d'ef- 
fectif ou d'hypothétique, échappe à toute prise intellec- 
tuelle. Un droit qui n'existerait que par soi-même est une 
pure limite vers l'irréel. 

De toute façon, Force et Droit ne se peuvent penser que 
sous l'angle de l'irréductibilité à l'unité, c'est-à-dire de la 
pluralité, c'est-à-dire sous l'angle de relations constantes, 
nécessaires, c'est-à-dire sous l'angle de l'ordre. Le droit 
est le but proposé par l'ordre à la force. 

S'il faut les distinguer l'un de l'autre, il est rigoureuse- 
ment impossible de les séparer. Ils sont l'un et l'autre des 
aspects du dynamisme vital, des propriétés de la matière 
vivante et en mouvement. Impossible au droit de se mani- 
fester sans le concours de la force. Impossible à la force de 
se manifester sans la sollicitation du droit. La force la plus 
aveugle se propose un but qui est de servir — de servir 
démesurément, violemment, maladroitement, mais de servir 
— un droit quelconque, le droit à la vie de n'importe qui, 
mais elle n'en est pas séparable. Quand on célèbre le règne 
du droit, il faut qu'on sous-entende par là même une gendar- 
merie de force quelconque pour le soutenir. Quand on mau- 
dit le primat de la force, on exprime qu'un désordre ou phy- 
sique ou moral est causé par un droit qui a outre-passé son but 
et lésé des droits plus respectables. La morale, la logique, 
l'expérience, la jurisprudence, sont autant de zones d'efforts 
correspondant à des besoins différents, pour désigner à la 
force les buts qui, une fois atteints, maintiendront l'ordre 
aux moindres frais comme avec le plus d'efficience possible. 
Là comme ailleurs, la loi du moindre effort régente tout. 
La difficulté consiste à désigner exactement les buts. 

Gela dit, que penser du droit de conquête? En tant que 
pure manifestation de la force, il n'existe pas, puisque la 
force ne se révèle pas sans le droit. Derrière lui se cache 
toujours un droit quelconque qu'il s'agit d'abord de révé- 
ler, d'apprécier ensuite, d'appliquer enfin. Ce sera affaire 



LE PRINCIPE ET LA DIPLOMATIE 



285 



^'espèce. Tout cela est complexe. L'occurrence peut se 
présenter où le droit à la vie d'un peuple, interprété par 
divers principes, ne puisse être assuré que par la conquête, 
l'annexion d'une portion du territoire du voisin. Dans tous 
les cas, le droit de conquête n'est qu'une apparence ou une 
exagération, le plus souvent un excès, du droit à la vie. 

III. — Très analogue au droit de conquête, souvent en 
relation avec lui, vient ensuite la prescription, niée avec 
autant d énergie par le principe nationalitaire '.Si pourtant 
elle n'existait pas, aucun établissement national ne subsis- 
terait au monde. Qu'on jette les regards où l'on voudra : 
on ne peut apercevoir de nation dont le domaine n'ait 
été acquis par le dol et par la violence, au moins à l'origine 
des temps. Aussi bien, la questionne se pose-t-elle que pour 
les temps modernes. Même ramenée à ces proportions, elle 
manque de clarté. Quelle prescription adopter pour légiti- 
mer dans ce cas une possession sans titre ? Trentenaire ? 
C'est peu. Centenaire alors ? Qu'est-ce qui constituera 
encore l'interruption de la prescription ? On n'aperçoit 
guère d'autre signe de cette interruption que la révolte. Mais 
la révolte elle-même devra-t-elle se produire au moins tous 
les cent ans ? Un critérium différent sera cherché dans le 
caractère tyrannique de la législation imposée au vaincu. 

La question est devenue d'une brûlante actualité depuis 
la constitution, en 1918, à Jérusalem, d'un « foyer juif 
national». Les relations du territoire et de la nationalité, 
les questions aussi d'investiture et de possession sont sou- 
mises, en l'occurrence, à une rude épreuve. M. Arnold 
Van Gennep, après avoir réfuté l'opinion des doctrinaires, 
comme Zangwill, pour qui la nationalité n'est pas nécessai- 
rement liée à l'occupation d'un territoire, ajoute : 

« Dire qu'à partir de la Dispersion, la nationalité juive a 
cessé d'exister parce qu'elle ne possédait plus en propre 
ce territoire, c'est admettre comme acquis un fait indépen- 
dant de la volonté d'un petit peuple, subjugué par les Ro- 

1. « Le temps écoulé ne transforme jamais la violence en droit » 
(Mamiani : D'un nuovo diritto). 



286 LE FAIT ET LE DROIT 



mains plus puissants, mieux armésetplus militarisés... Une 
fraction juive importante était restée sur l'ancien territoire 
autonome. Gouvernée tour à tour par les Romains, les Ara- 
bes, les Croisés, les Turcs, elle n'a plus joui de l'indépen- 
dance politique. Mais il a suffi (?) d'une quinzaine de 
familles juives demeurant à Jérusalem et se réclamant 
de leur ancienne liberté étatiste, pour qu'il n'y eût pas 
prescription. 

« Quand d'ailleurs y a-t-iî prescription en matière de na- 
tionalité ? Cette réclamation a été réellement proférée par 
toutes les générations juives delà Palestine et par toutes les 
communautés juives éparpillées aux quatre coins du monde. 
Le lien entre ces communautés et leur ancien territoire était 
renouvelé au moyen de cérémonies funéraires spéciales où 
un peu de terre apportée de Jérusalem jouait un rôle rituel 
important, par les célèbres lamentations, par les prières et 
invocations demandant à Iahveh le retour à Sion. » 

IV. - En tout cas, ce qui ressort de cet examen, c'est 
qu'il n'y a pas de droit historique : il faut l'affirmer très 
expressément. Ce prétendu droit ne correspond en effet 
qu'à des possessions prescrites ou aliénées par des conven- 
tions particulières. Dès qu'il veut s exercerai sombre dans 
un ridicule d'où l'on a peine aie retirerions prétexte que 
les Celtes ont fondé Belgrade, Vienne, Londres et Milan, 
irons-nous réclamer ces villes à leurs possesseurs ? En tant 
que descendants des Francs, revendiquerons-nous l'Allema- 
gne jusqu'à l'Elbe ? Et ainsi de suite jusqu'à Napoléon 1 r 
dont le souvenir et les « droits » nous amèneraient a nom- 
mer des administrateurs en Dalmatie ? Ce serait le com- 
ble de la démence. Au surplus, chaque droit historique 
s'annule par ceux qui le précèdent ou qui le suivent jus- 
qu'à celui du moment présent qui n'est pas moins histori- 
que que les autres. 

De ce que le droit historique n'existe pas, ne nous hâtons 
nullement de proclamer sa vanité. Résidu de gloire ou de 
deuil, il émeut les âmes que sollicite l'attrait du passe. 11 est 
rare aussi, quand on l'allègue, qu'il ne corresponde pas par 



LE PRINCIPE ET LA DIPLOMATIE 



287 



quelque biais à un intérêt national quelconque. Le principe 
ethnique des nationalités en fait cas, lorsqu'il se double de 
populations à reconquérir. 

V. — Enfin une variété originale du droit historique est 
constituée par le principe des frontières naturelles qui 
mérite mieux qu'une simple mention. 11 ne faut pas enten- 
dre par ce principe que telle rivière ou telle montagne pos- 
sèdent a priori une sorte de faculté limitante, comme dit 
Renan. Il ne faut pas non plus le confondre avec le condi- 
tionnement géographique, ainsi que le fait Proudhon. Lais- 
sés à eux-mêmes, sans le secours des théories, les peuples 
s'établissent perpendiculairement aux fleuves, de part et 
d'autre des deux rives, et parallèlement au rivage. 

Le principe des frontières naturelles résulte d'une colla- 
boration de l'histoire avec la géographie, en ce que l'histoire, 
par une tradition certaine, marque sa préférence pour faire 
de telle montagne, de tel cours d'eau, la frontière idéale 
d'un peuple. Albert Sorel a projeté de grandes lumières sur 
ce point : ce n'est pas îa géographie qui a prescrit les fron- 
tières de la France aux Pyrénées, aux Alpes et au Rhin. 
La géographie s'est contentée de les proposer parmi tant 
d'autres solutions et c'est l'histoire qui a choisi : le Rhin plu- 
tôt que l'Elbe ou que la Somme, les Alpes plutôt que le 
Rhône ouïes Cévennes.Ce n'est pas la nature, ce sont les 
chefs gaulois, c'est César, c'est Auguste, ce sont les papes, 
les évêques, c'est Philippe le Bel, c'est Charles V, c'est 
Richelieu, c'est Louis XIV, c'est Danton, c'est Merlin de 
Douai, c'est Napoléon qui ont incorporé à la nationalité 
française cette sensation de son étendue, par leurs victoires 
ou leur administration. Certes, en l'occurrence, la nature 
avait bien préparé les choses et, en dehors de l'Espagne, 
de l'Italie, de la Grande-Bretagne, des pays Scandinaves, 
de la Perse, du Chili, du Japon, qui peuvent rivaliser avec la 
France, il n'y a point de pays au monde qui puisse préten- 
dre à de meilleures frontières naturelles que le nôtre. 

Proudhon, qui juge le principe des frontières naturelles 
aussi « louche », aussi « naïf », aussi « insolent », aussi 



288 



LE FAIT ET LE DROIT 



« matérialiste » que le principe unitaire des nationalités, 
finit pourtant par lui reconnaître d'abord une excuse, puis 
un fondement et une vertu : cette idée, avoue-t- il, « a des 
faits pour elle, elle a donc aussi sa raison ». Elle dégage no- 
tamment du subjectif et fournit à la paix une base positive. 
Proudhon se rencontre ainsi sans le savoir avec Strabon. 
Strabon,qui écrivait aux premiers rayons de la paix romaine, 
considère l'institution des frontières naturelles comme ré- 
cente. En nous souvenant que Palma attribue l'origine du 
Principe des Nationalités à la division de l'Empire en dix- 
sept provinces, en nous souvenant que Proudhon parle de 
Bouvines comme d'un événement sensationnel où « la France, 
proclamant son antique et géographique unité, vient dire... 
aux nouveaux Francs confédérés... qu'elle ne perd pas de 
vue la ligne du Rhin », nous pouvons sans arbitraire relier 
ces trois termes de désir de paix, de nationalité, de frontières 
naturelles, dans le même faisceau où les avaient rassem- 
blés déjà les oracles napoléoniens et la définition de Mancini. 
Le faisceau ne résisterait pas à toutes les ruptures et Lave- 
leye (avant Sorel) a quelques bons motifs de regarder dans 
l'Europe actuelle le principe des frontières naturelles comme 
une cause de guerre aussi patente que le Principe des Natio- 
nalités. 

Quoi qu'il en soit, les deux se tiennent et Proudhon, qui 
reproche au principe des frontières naturelles d être en con- 
tradiction avec sa fin comme avec son objet, constate aussi 
que cet objet est la nationalité et cette fin la paix. 

VI. — Changez le terme de frontière naturelle en celui 
d'intérêt stratégique et les rapports de la triade ne change- 
ront guère. Les vrais nationalitaires, Renan, E. Ollivier 
montrent pourtant plus d'animosité contre l'intérêt straté- 
gique (Renan surtout, qui congédie d'un air de mépris les 
« chétives préoccupations militaires » dont l'intérêt straté- 
gique rédige le libellé). Ces chétives préoccupations méri- 
tent mieux que cet air de mirliton lorsqu'elles exigent d'un 
voisin belliqueux la remise d'une ligne frontière plus facile 
à défendre contre ses assauts, ou de régions minières qui 



LE PRINCIPE ET LA DIPLOMATIE 



289 



fomentent son agression. Par là, il donne la main à Y in- 
térêt économique qui, par un soudain retour, embrasse 
d'une vue nouvelle l'histoire, les besoins, la géographie 
d'une nation. Dans sa conférence : Qu'est-ce qu'une nation*! 
qu'il regardait dans son for intérieur comme le dernier mot 
de la politique, de la philosophie et du droit, Renan con- 
sacre exactement sept lignes à la « communauté des inté- 
rêts » lorsqu'il examine les facteurs de la nationalité, sept 
lignes sommaires, incohérentes, écourtées, par cette conclu- 
sion : « Un Zollverein n'est pas une patrie. » 

Si Renan s'était ménagé en économie politique des pers- 
pectives aussi vastes qu'en philologie pure, il se serait 
gardé de proférer comme décisif cet axiome insuffisant. 
Il se serait rappelé que le fondateur de l'économie politi- 
que nationale, Frédéric List, mort avant 1848, fut l'ini- 
tiateur du Zollverein et que le Zollverein inaugura le 
rassemblement national des terres allemandes. Si un Zoll- 
verein n'est pas une patrie, il n'y a guère aujourd'hui de patrie 
sans Zollverein. La Patrie implique en effet une solidarité 
de plus en plus rigoureuse des intérêts qui s'y meuvent. 
Les questions de production, de transports, de débouchés, 
d'approvisionnement, de marchés, donc de routes, de che- 
mins de fer, de douanes, de fret, de change, d'impôt, de 
fiscalité, jouent dans l'évolution des peuples et la refonte des 
patries, que se propose justement pour but le Principe des 
Nationalités, un rôle dont Renan eût pu se douter lui-même 
à lire attentivement les journaux. 

Dans le temps où il écrivait 1^4 venir de la Science, l'ave- 
nir de la France était compromis dans les colères soule- 
vées en Allemagne par la nécessité de demander au Dane- 
mark l'autorisation de conduire par Lùbeck (alors ville 
enclavée) le chemin de fer de Berlin à Hambourg. La guerre 
nationalitaire récente ne fut que l'amplification des querelles 
provoquées par les tracés de la ligne de Bagdad et du Da- 
nube-Adriatique, ou encore par le déficit minier de l'Alle- 
magne. Dans leurs beaux livres, l'Allemagne et le fer, la 
République et le Rhin, M. Engerand comme M. Driault 

( 19 



200 



LE FAIT ET LE DROIT 



mettent en relief que la santé des relations franco-allemandes 
dépend d'une redistribution entre ces deux puissances des 
régions minières de la Rhénanie. Ce n'est pas le tout que 
d'assimiler une nation à un principe ailé, plus léger que 
les parfums de Y Arabie ; faut- il encore nourrir cet oiseau 
chanteur et poser devant sa soif une coupe plus substantielle 
qu'un discours éloquent derrière un tapis vert. Sachant ce 
que nous savons aujourd'hui, il devrait être interdit dépar- 
ier de nationalité à qui n'aurait pas lu un bon traité d'éco- 
nomie politique ou commercé pour l'exportation. 

VII. — Une méprise comme celle de Renan fait ressortir 
mieux que tout au monde le caractère de la théorie française, 
de la théorie élective, construction de théoriciens, d'hommes 
de cabinet, de rêveurs. Qu'ils s'appellent Micheletou Renan, 
ils vivent parmi des simulacres et ne sortent pas de leurs 
signes. Cavour et Bismarck avaient fait de l'agriculture, 
manié des choses, des bêtes et des hommes avant de con- 
duire des peuples. Ils avaient vu fonctionner à nu des inté- 
rêts irréductibles. Gœthe l'a confié à Eckermann : rien ne 
remplace cette initiation. Philosophe ou politicien, qui n'a 
jamais regardé le dessous des cartes et participé à la création 
sociale ne comprend rien aux ressorts vrais de ce monde. 

Si la Grèce classique, si l'Italie du xv e siècle ont produit 
tant d'hommes extraordinaires, c'est qu'elles fourmillaient de 
centres nationaux, où l'on pouvait étudier le jeu d'intérêts 
en exercice. La formation des Etats unitaires, en restrei- 
gnant le champ privilégié où ces intérêts ressortent, enlève 
à une foule d'esprits distingués la chance de compléter leur 
éducation et d'acquérir des notions exactes sur la marche 
des choses en ce monde. En étendant sur la multiplicité, 
sur la vérité des rouages humains une façade uniforme qui 
donne le change, le régime centralisateur frappe la philo- 
sophie de stérilité. Il faudra désormais au penseur des occa- 
sions exceptionnelles pour entrevoir ce que sept ou huit 
écrans lui masquent et dilater par là sa puissance. Gibbon 
fera la guerre et s'exercera dans un camp ; Proudhon sera 
imprimeur et batelier; Swift servira de secrétaire à sir 



LE PRINCIPE ET LA DIPLOMATIE 



291 



William Temple et Cournot au maréchal de Gouvion-Saint- 
Cyr. Hors de là, vous pouvez être génial, disert, regorger 
de lectures et d'aperçus, posséder même cette espèce de 
profondeur théorique que les Romains appelaient subtilitas, 
il vous manquera toujours cette organe de préhension pour 
saisir d'abord l'essentiel, qui ne se développe qu'au contact 
de la cause et de l'effet. 

L'intérêt économique parle un langage incompréhensible 
à l'homme qui confronte les idées avec les idées et croit 
tenir en elles le spécimen de la vie. Ce qui surprend, et qui 
fait honneur en même temps à l'imagination humaine, c'est 
qu'il ne se trompe pas toujours et réserve parfois au prati- 
cien des leçons et des découvertes. 

A l'heure qu'il est, du reste, Renan ne tiendrait sans doute 
plus le même langage : les difficultés contemporaines ont 
permis au profane d'apprécier l'importance de l'intérêt éco- 
nomique et de l'envisager sou^ des aspects divers : droit 
aux débouchés, droit d'accès à la mer, droit à l'hinterland * 
de terre ou d'outre-mer, et ainsi de suite. 

VIII. La théorie des nationalités, exposée du moins par 

les juristes, chemine au-dessus de ces contingences, et les as- 
simile, ou peu s'en faut, aux droits périmés de l'ancien régime, 
droits de troc, d'achat et de vente qui ne sont plus de mise 
avec elle. Pourtant il n'y a pas si longtemps que la France 
acquérait de la Suède l'île de Saint-Barthélémy (1877) et 
échangeait avec l'Allemagne des territoires considérables au 
Cameroun et au Congo. Colonies que tout cela! Je veux 
bien. Mais alors c'est un tort considérable du Principe des 
Nationalités de contrecarrer ou de passer sous silence un 
développement territorial aussi indiscuté que celui de la 
colonisation. Il y a donc au moins un principe, le principe 
colonial, qui dépasse le principe des Nationalités et dont il 
faut suivre les injonctions à peine de succomber sous un 
équilibre rompu l . 

1. La célèbre théorie des mandats elle-même tient compte de ce fait, 
quand il s'agit de populations arriér ées. 



292 LE FAIT ET LE DROIT 



Il est vrai que le Principe nationalitaire fait profession de 
méconnaître l'équilibre. Nous sommes fixés sur ce point. Ne 
le proclamerait-il pas d'ailleurs expressément que ce serait 
pour lui une nécessité interne, le principe de l'équilibre 
n'étant autre chose que l'expression la plus harmonieuse 
des intérêts économiques et stratégiques dont il me l'efli- 
cacité . 

* Ce faisant, il néglige l'une des expériences les plus 
anciennes de l'humanité civilisée et dont Tacite, au premier 
siècle, fournit déjà le pressentiment. Néanmoins, c'est au 
xv e siècle que la théorie de l'équilibre apparaît, au milieu 
de ces républiques italiennes si remuantes, où l'intelligence 
politique abondait. La France en fera dès le xvi e siècle 
application à l'Europe. C'est un point merveilleusement mis 
en lumière par Eugène Gavaignac dans son Esquisse (Tune 
Histoire de France. Magnifié au xvn e siècle par Louis XIV, 
le principe de l'équilibre continuera sa marche— commen- 
cera peut-être sa décadence technique — en aboutissant 
(xvm e et xix e siècles) aux théories un peu formalistes de 
la compensation et des parts équivalentes. . 

IX. — Le Principe des Nationalités implique en définitive 
une doctrine de Tordre, fondée sur un contentement parti- 
culier a l'exclusion de tous autres. 11 suppose que, l'instinct 
nationalitaire une fois assouvi, aucun désordre ne subsis- 
tera plus et que la paix résultera automatiquement de ces 
satisfactions accolées. Que ce soit là une niaiserie, c'est ce 
qu'il est superflu de développer. Car enfin les nationa- 
lités sont ce qu'elles peuvent et non ce qu'elles doivent, 
ou ce qu'elles désirent être. Elles ne représentent pas des 
valeurs mortes, sans appétit et sans souvenir. Elles succom- 
bent au contraire sous le poids de nécessités vitales qui les 
poussent à la dispersion. Le monde où nous vivons n a 
rien d'immaculé ou d'uniforme. Il ne produit pas les 
nations d'après un programme ou un scénario, en tenant 
compte des disponibilités de la troupe, de l'orientation de 
la scène ou de la richesse de décor. Il les pousse au con- 
traire au hasard l'une contre l'autre à travers les forêts ou 



LE PRINCIPE ET LA DIPLOMATIE 



293 



les marécages, les grasses prairies, les landes, les clai- 
rières. Le tassement qui résulte de ce chassé-croisé n'a rien 
de stable et ne correspond jamais qu'à des transactions 
temporaires. Sous la tapisserie ondoyante, le canevas ne 
dissimule aucun dessin tracé par quelque démiurge. Mais 
des lois sévères réglementent le jeu changeant de la vie en 
société, des lois qui cadrent mal avec le principe pétrifica- 
teur des nationalités. Avant de supposer que la paix résulte 
de l instinct national contenté, il suppose que cet instinct 
comporte un arrêt et un contentement possibles, bref qu'il 
existe à son usage un catéchisme de la stagnation. Le Prin- 
cipe nationalitaire repose donc essentiellement sur une 
pétition de principe qui se ramène à cette affirmation que 
deux nationalités voisines n'auront jamais d'intérêts diver- 
gents ou que, les ayant, elles ne recourront pas à la force 
pour les assurer. Dans ce système la nationalité ne se con- 
fond pas seulement avec le droit total mais elle s'assimile à 
la force absolue. C'est une conception de la force sans 
mouvement et du droit sans exercice, puisqu'elle prétend 
suffire à fonder la paix, c'est-à-dire Tordre, par un rapport 
unique de la force et du droit qui tend à zéro en les immo- 
bilisant Tun dans l'autre. 

X. — Si cette hypothèse est fausse, si cetEden renferme 
une seule pomme, une seule femme et un seul serpent, 
tout s'écroule etl'épée flamboyante apparaît derrière la grille. 
Si la nationalité n'est pas la seule force, si la nationalité 
n'est pas le seul droit, s'il n'existe pas dans l'univers natio- 
nalitaire de lieu géométrique où Force et Droit, je ne dis 
pas coordonnent, mais confondent leurs gestes, la natio- 
nalité dépouillée est obligée de mendier sa vie, d'agir, de se 
remuer, de faire appel au jus gentium et de constituer avoué. 
A qui s'adressera-t-elle alors, sinon à ces vieux praticiens 
de l'équilibre, des frontières naturelles, de l'intérêt écono- 
mique dont elle méprisait l'expérience ? 

De tous, c'est l'équilibre qu'elle a le plus lésé. Histori- 
quement, elle a pris sa place depuis un siècle et demi dans 
la préoccupation de la diplomatie démocratique. Sans doute, 



294 



LE FAIT ET LE DROIT 



de nombreux actes continuent à spécifier en termes .tantôt 



à la fois divers et ressemblant. 

Toute baignée d'animalité par son alliance avec 1 idée de 
race la conception allemande a bien vite pris son parti de 
a situat.cn et? l'idylle édénique brièvement savourée s est 
lancée à corps perdu dans les aventures de fer et de te»- 
EOe v a S Jné une cuirasse sonore d'une dureté, d une 
SalLuA'toute épreuve, qui la rapproche de ces betes 
L ne sont plus et dont le nom, aussi affreux que 1 aspect, 
nous reporte au demi-jour des origines. 

Amincissant au contraire et jusqua la ^nsparence 
l'idée d Etat, dépouillant un à un tous ses vêtements la 
n tnabté franchise ingénue s'exile comme les Doukbobj 
dans les régions pseudo-juridiques ou la vue d un huissier 
S «eu de corjs d'armée. Elle aussi dégringole dans 
Î'anîmalité, dans l'hébétude des créatures stupéfaites, a 
vie réduite, à sang glacé. „ 
Le résultat fatal de cette marche a 1 étoile et de cette 
course au butin ne pouvait manquer de se produire. Nous 
en contemplons l'horreur, éperdus. 



CHAPITRE II 



DE LA SIGNIFICATION HISTORICO-IDÉOLOGIQUE 
DU PRINCIPE DES NATIONALITÉS 



I _ On se tromperait beaucoup en datant d'un passé 
récent les questions de nationalité, même sous les formes va- 
riées où elles se posent. L'erreur serait moins grande d en 
étendre les préoccupations aux peuples les plus ancienne- 
ment civilisés que de les restreindre à la période contem- 
poraine, voire moderne. Depuis le jour-qui disparaît dans 
la nuit des temps - où le premier pictographe usa dun 
dessin, où le premier orateur usa d'un terme spécial pour 
désigner symboliquement une collectivité organisée, la 
question de nationalité se posa. Dès l'aurore de 1 histoire, 
elle ioue un rôle considérable. La Genèse, en son chapitre 
dix l'Iliade dans son chant deuxième, n'énumèrent pas 
avec moins de complaisance l'une que l'autre, les peuples 
de leur ressort. Exégètes et critiques inclinent assez aujour- 
d'hui à infuser une signification géographique ou économi- 
que à ces dénombrements qu'ils se disputent. La nationa- 
lité n'a guère de meilleur appui. 

II _ Les trois peuples, dont nous tirons le plus ce que 
nous sommes, l'athénien, l'hébreu et le romain, firent pas- 
ser la question de nationalité par des phases très ana- 
logues à celles où elle se présente aujourd'hui. Après une 
période obscure de formation, ils dénotent un particularisme 
de race très accentué pour se dissoudre à la fin dans un 
prosélytisme trop accueillant : Athènes, fille d'Ion, devint 
une culture, Jérusalem, capitale des Béni-Israel, une reli- 
gion, et la Rome de Brutus une ligue de fonctionnaires. 



296 



LE FAIT ET LE DROIT 



Apanages primitifs de familles parentes, la grécité, l'hé- 
braïcité, la romanité finirent par s'imposer à des masses 
dépourvues de caractère ethnique. 

C'est lentement que Rome répand le droit de cité autour 
de soi, d'abord aux Latins, puis aux Italiens, sans compter 
les naturalisations individuelles. Tant qu'on vota, c'est-à- 
dire jusqu'à Tibère, le « pays légal », origine de la Roma- 
nia, fut un immense collège d'électeurs dispersés que l'urne 
rassemblait à Rome ; après Tibère, un rôle de contribuables 
où Caracalla, en 212, fit coucher tous les habitants de rem- 
pire. A Jérusalem, l'autel remplace Fume. La circoncision 
réserve d'abord aux fils de Jacob le droit de sacrifier entre 
les cornes uniques, mais le prosélytisme judéen, du 
1 er siècle avant au ix° après Jésus-Christ, par la « crainte de 
Dieu » et l'observance du sabbat, encombre peu à peu les 
douze tribus de peuples entiers inconnus aux patriarches. 
Les juifs russes venus, soit de Gaule par l'Allemagne, soit 
de Tartarie, n'ont d'hébreu que leur conviction de l'être. 

Néhémie, qui tonne contre les mariages mixtes, cette 
plaie de l'ancienne Judée (,.. filias eorum non acciperemus 
filiis nostris) se rencontre avec Auguste qui fut, nous dit 
Suétone, très avare du droit de cité et restreignit les affran- 
chissements, « persuadé qu'il y avait avantage à préserver 
le sang national de tout mélange étranger ou servile», ab 
omni colluvione peregrini ac servilis sanguinis incorrup- 
twn. L'un et l'autre servaient une idée de la nationalité 
fondée sur la race et qui périclitait déjà de leur temps. 

HI- — On retrouve cette idée à la source de la puissance 
athénienne, embaumée dans la légende d'Ion qu'Euripide a 
portée sur la scène. Les Athéniens célébraient leur nation 
comme autochtone et Thucydide en donne pour raison la 
pauvreté de leur sol qui ne tenta aucun envahisseur. Leur 
législation, si prudente vis-à-vis des métèques (comme 
toutes celles qui marquent de fortes préoccupations mili- 
taires) s'inspirait de cette théorie racique destinée à céder 
la place à la théorie élective, fort correctement définie par 
Isocrate dans son Panégyrique d'Athènes, c'est-à-dire au 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



297 



iv e siècle avant Jésus-Christ. «Notre ville, dit en effet Isocrate, 
a surpassé tous les peuples du monde dans l'éloquence et la 
philosophie. Les disciples chez elle sont maîtres ailleurs et, si 
le nom de Grecs désigne moins un peuple particulier qu'une 
société d'homme éclairés et polis, si l'on appelle Grecs 
plutôt ceux qui participent à notre éducation que ceux qui 
partagent notre origine, c'est à nos institutions qu'on le 
doit. » Lorsque M. Benda nous assure que « la majorité des 
Français considère comme Français celui qui l est dans la 
claire région des sentiments conscients », il ne divulgue 
pas une théorie nationalitaire très différente de celle qui 
avait cours à Athènes peu de temps avant Chéronée. 

IV. — En dépit de ces analogies, un abîme sépare les 
nationalités modernes des peuples anciens qui les annoncent. 
De quelque façon en effet qu'on les exprime, les nationalités 
modernes sont quelque chose de plus qu'une réunion de 
lettrés, une bande de taillables ou un troupeau de fidèles. 
La plus grande partie d'entre elles répond sans doute à une 
une impression vague de ce qu'avaient été les peuples 
anciens submergés par l'Empire romain et remis au jour 
par son reflux. Mais pour se faire une idée exacte de l'im- 
mense opération nationalitaire qui se poursuit en Europe 
depuis le v e siècle, il faut se représenter d'abord que l'action 
unificatrice de Rome survécut parfois à sa propre ruine. 

La Romania fut une véritable nation, une nation muni- 
cipale si Ton veut, où des quartiers originaux subsistèrent 
que les invasions barbares n'atteignirent pas tous en même 
temps. D'abord la séparation des deux empires permit à 
l'Orient de représenter jusqu'au début du xm siècle, sous 
les auspices de la puissance byzantine, un acte attardé de 
la dramaturgie romaine, disparue en Occident depuis mille 
ans. Il fallut les coups de la quatrième croisade (1204) et 
la restauration des Paléologue (1261) pour façonner cette 
partie du monde à l'image de ce qu'était devenu le reste. 
Quant aux juifs, dispersés entre toutes les nations, ils res- 
tèrent juridiquement, jusqu'à la Révolution française, les 
derniers témoins de l'Empire qui les avait abattus, et Ton 



298 



LE FAIT ET LE DROIT 



pourrait soutenir que c'est seulement de nos jours, avec 
l'apparition du sionisme *, que la dernière trace nationale de 
la Romania s'est évanouie. Destinée mélancolique de cette 
administration césarienne de se prolonger dans le double 
moule de l'Eglise et de la Synagogue 1 

En tout cas, rien n'indique mieux que ces très lointaines 
survivances avec quelle vigueur la Rhétorique de Gorgias, 
l'Autel d'Aaron et le Fisc de César s'étaient emparés de 
l'homme ancien. Il fallut, pour l'en déprendre, deux forces 
également prodigieuses, travaillant par larges causes et dis- 
tribuées par larges siècles. En intéressant à la longue la 
structure interne et externe de l'Empire, elles le boulever- 
sèrent de fond en comble, et c'est de son écroulement que 
naquirent les nationalités modernes. Telles quelles, elles 
continuent de croître, de se transformer et subissent tou- 
jours l'influence du double signe qui brilla sur leur berceau, 
le signe conjugué du Christianisme et du Germanisme. 

V. — Le christianisme se mit le premier à l'œuvre. Ce 
qui manquait aux peuples anciens et ce qu'il leur apporta, 
c'était d'abord la famille, ce « radical de la nation », comme 
Proudhon l'a dit. La famille dans l'antiquité participait 
beaucoup plus à l'exploitation économique et relevait beau- 
coup plus de l'idée de propriété que de nos jours, où les 
liens du sang priment tout en elle. Cette notion du sang, 
non inconnue, certes, des peuples anciens, n'occupa pourtant 
jamais chez eux le rang extraordinaire qui lui est dévolu 
chez nous 2 . C'est que la famille de jadis, mal dégagée de la 
servitude, corrompue à ce titre par le concubinage, affaiblie 
encore par le divorce, souffrait en outre d'un horrible mal, 
l'abandon volontaire et réglementé des enfants, Yexpositio. 
Les convenances scolaires jettent un voile sur cette abomi- 
nation qui vous hante dès que l'on pénètre dans la civilisa- 

1. Le sionisme dépend lui aussi du mouvement de 1760 et de la médita- 
tion des origines. C'est vers 1750 que Mendelsohn en trace les premiers' 
linéaments. 

2.Strabon note avec soin que de tous les peuples les Juifs et les Egyp- 
tiens étaient les seuls à élever tous leurs enfants. 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



299 



tion grecque ou romaine par la porte des moralistes, des 
comiques, des déclamateurs, des romanciers, des pamphlé- 
taires, tous gens peu discrets de leur nature : obsédés par 
la crainte de la famine, les législateurs antiques ont recours 
à tous les moyens pour limiter le nombre des naissances 
ou en annuler les résultats. Le plus choquant est sans con- 
tredit l'assassinat des nouveau-nés, surtout des filles, par 
leur abandon dans les rues, d'ordinaire auprès d'un temple, 
jusqu'à ce qu'une âme compatissante les ramassât, ou qu'ils 
périssent de misère. Leur pauvre petit corps sans nom 
finissait alors à la voirie où l'édilité publique les faisait 
probablement jeter. On remédiait volontiers aux vides que 
provoquait cette pratique par Fadoption, qui était d'un 
emploi courant. Beaucoup de ménages trouvaient plus avan- 
tageux d'adopter un grand garçon tout élevé, qui continuât, 
vaille que vaille, le culte des ancêtres, et si la famille avait 
de l'éclat, la série des imagines. Telle était la situation de 
l'homme libre : l'esclave végétait en dehors de ces faibles 
garanties, à la merci de tous les hasards. 

VI. — En établissant la famille sur la monogamie, la chas- 
teté, le respect de la vie enfantine, en étendant le bénéfice à 
l'esclave de ces prescriptions tutélaires, le christianisme a 
renouvelé la nation avec la paternité. C'est avec lui que 
les liens du sang ont acquis une vérité, une solidité, une 
pureté, un exclusivisme qui, en se répétant des millions et 
des millions de fois, aboutirent à la création des nations 
modernes, où la communauté des origines cesse de devenir 
une imposture par la préservation des sources de la vie. 
En atténuant encore peu à peu l'esclavage, en en supprimant 
les racines, en en poursuivant l'extinction, le christianisme 
préserve aussi la nationalité de nos jours de cet afflux exo- 
tique qui, par l'affranchissement, encombra Rome, dès le 
temps des Scipions, de citoyens très indésirables. Cette 
refonte des membres de la nation se double d'une réforme 
non moins essentielle dans la personne de son chef. 

VII. — Dans son Histoire des Sèleucides, M. Bouché- 
Leclerc remarque fort justement que le type du roi, si fa- 



300 



LE FAIT ET LE DROIT 



milier à notre imagination, manque tout à fait à l'anti- 
quité. Aucun des Démétrius, des Ptolémée, des Philippe ou 
des Auguste, dont l'histoire ancienne est si prodigue, « n'a 
su régner ». Ils furent ce qu'ils purent être, des chefs 
d'armée, des administrateurs, des fondateurs de cités, des 
entrepreneurs de spectacles, des dieux mêmes, mais des 
rois, jamais. Bans l'échelle des valeurs dynastiques, saint 
Louis passe avant Romulus et César. D'où vient cette pré- 
séance, que l'historien signale sans en rechercher la raison, 
sinon du christianisme? Du christianisme qui, en rajeu- 
nissant la famille, imprimait déjà au roi ce type du « Père », 
que Georges Valois a étudié de si près, et qui, en appor- 
tant au monde une idée plus ferme de la justice et plus 
sévère de la divinité, le mettait à sa place exacte, ni trop 
près de l'ivresse de la toute puissance où tant de dynastes 
anciens s'abîmèrent, ni trop loin de l'efficacité où tant 
d'autres poursuivirent des règnes inutiles. 

VIII. — Le dynaste antique, basileus ou tyrannos, ne pou- 
vait acquérir ni stature, ni équilibre. Une autre expression de 
la société lui faisait échec, c'était le dieu ; le dieu qui, autant 
que lui, souvent mieux que lui, protégeait l'Etat traditionnel. 
Mieux logé, mieux servi, souvent plus riche que le dynaste, 
plus célèbre étant plus vieux, plus courtisé étant plus jeune, 
le dieu faisait au basileus, au tyrannos, sur son propre terrain 
politique et social, une concurrence qui n'offrait que deux 
issues : ou bien le chef abdiquait toute gloire, et devenait 
la cymbale où les prêtres frappaient gaiement la louange 
de l'idole — rôle qui n'allait pas sans profit ; — ou bien, à 
la faveur de circonstances favorables, il usurpait sans ver- 
gogne les honneurs divins. Ce qui prête si grande allure à 
certains souverains de l'antiquité, comme les Pharaons ou 
les Césars, ce qui dote en même temps leurs empires d'un 
caractère si plein, si accentué, qui tranche sur la mesquine- 
rie voisine, c'est ce cumul des fonctions divines et humaines, 
où transparaît pourtant l'impuissance du polythéisme à 
fonder les nations sur une assise rationnelle. 

IX.—- La nationalité antique, exprimée à la fois par le dieu 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



301 



et par le dynaste, présente au regard un aspect trouble et 
déconcertant. Soit que l'un et l'autre se partagent la be- 
sogne, soit que le dieu gouverne ou mette sa cité en régie, 
soit que le dynaste occupe les temples et hume la fumée 
des cassolettes, ce visage national aux traits équivoques 
ressemble à un palimpseste et fatigue la vue de l'esprit. 
Pour que la nation se développât, il fallait exhausser Dieu 
et affranchir le chef. Là encore ce fut la tâche que le chris- 
tianisme accomplit. Désormais Dieu est Dieu et le roi est 
roi. La divinité ne s'ingère plus dans Fédilité. Le roi cesse 
une sacrilège émulation. 

Ainsi donc, ce fut en propageant une religion indiffé- 
rente, parce que supérieure, aux diversités de race, de cul- 
ture, d'Etats, que Saint Paul accéléra la formation du type 
moderne de la nationalité. Dans le roi chrétien, elle allait 
trouver son expression et sa cause. Lorsque Shakespeare, 
dans ses pièces historiques, donne la parole à un souve- 
rain, il le désigne par le simple nom de son pays : France, 
England, Burgundy : écho minuscule mais symbolique de 
la révolution accomplie par le christianisme ! Les rassem- 
blements nationaux, qui du haut moyen âge jusqu'à nos 
jours s'opèrent en Europe, furent en effet l'œuvre du roi 
chrétien, son œuvre indiscutable, si Ton achève son expli- 
cation par le jeu du second principe mentionné plus haut 
sous l'appellation très large de germanisme. 

X. — Les Romains du début de l'Empire, pour qui le 
christianisme était inconcevable, ont pressenti en revanche, 
du moins les plus imaginatifs d'entre eux, ce que serait 
le sort de l'Empire abandonné aux nations. Evoquant la 
désertion de la Gaule par les légionnaires, Lucain, dans un 
raccourci étonnamment perspicace, entrevoit la reprise des 
particularismes régionaux à travers la ruée des peuples. 
C'est l'anticipation littérale de la fameuse lettre où saint 
Jérôme, trois siècles et demi plus tard, déplore la dévastation 
des Gaules par des nations innombrables, innumerabiles et 
ferocissimae nationes. Tout ce passage de la Pharsale sent 
déjà son moyen âge. Il formule même, avec une précision 



LE FAIT ET LE DROIT 



singulière, la loi nationalitaire que le Moyen Age léguera 
aux temps modernes : le fléchissement militaire de Rome et 
l'abandon de la ligne du Rhin « ouvrent l'univers aux 

nations ». 

Et vos, cirrigeros bellis arcere Gaycos 
Oppositi, petitis Romam, Rhenique féroces 
Deseritis ripas, et apertum gentibus orbem. 

Gentibus ! Un juriste serait tenté de traduire : au Prin- 
cipe des Nationalités. Il s'est toujours trouvé ainsi des esprits 
supérieurs pour pénétrer de force dans l'avenir. A la divina- 
tion de Lucain correspond l'expérience de Jornandès. Pour 
Jornandès, Théodoric, dont la personnalité fut si marquante, 
est le roi des nations, rex gentium. Le mot rétroagissait 
déjà : chez Eutrope, Romulus est entouré de nationes. 

XL On a soutenu maintes fois depuis l'abbé du Bos 

que l'Empire penchait de lui-même vers des institutions 
très semblables à celles que réalisèrent les féodaux. On ne 
soutiendra jamais, au point de vue nationalité, que l'inter- 
vention barbare fut stérile ou surérogatoire. La simple 
lecture d'une carte moderne, où tant de noms germaniques 
recouvrent les Etats et les provinces, suffirait à nous fixer 
sur l'apport du germanisme dans ce domaine. Les valeurs 
qu'il ajouta au bagage gréco-romain furent décisives : avec 
eux en effet, les barbares introduisirent d'abord un spécimen 
de monarchie héréditaire qui dure toujours par transmission 
(par exemple en Angleterre) ou dégradation (notre constitu- 
tionde 1875) ; puis des noyaux de populations qui cristallisè- 
rent autour de soi les peuples romanisés; enfin un sentiment 
concret de l'indépendance humaine qui ne veut s'aliéner 
que par l'hommage où elle se réserve d'ailleurs sa part. 

Ces valeurs s'imposèrent très vite. Grégoire de Tours 
rapporte les termes indignés du duc Gontran, accusant 
l'évêque Théodore d'avoir voulu livrer le royaume des Francs 
à la mainmise de l'empereur, Francorum regnum tmpe- 
rialibus subdere dicionibus, cela vers 583, deux générations 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



303 



seulement après l'exhibition de Glovis dans les rues de 
Tours, revêtu de la pourpre consulaire, tonica blattea in- 
du tus et clamide. 

Le christianisme débarrassait cependant la formule na- 
tionalitaire de toute rature polythéiste. Il y avait déjà des 
siècles que les bureaux de Milan avaient expulsé du Sénat 
romain, après des débats retentissants, l'autel de la Vic- 
toire (386), éteint le feu des Vestales (394), bref, écarté 
de dessus terre les dieux locaux et bornés, pour suspendre 
au-dessus de Y or bis terrarum le seul monogramme constan- 
tinien. Lorsque Justinien, par la fermeture des écoles 
d'Athènes (529), clôtura un cours de polythéisme qui durait 
depuis Homère, on put mesurera la résignation silencieuse qui 
ensevelit cet Oxford et ce Versailles, dont l'agonie balbutiait 
encore une leçon nationale bien oubliée, le chemin parcouru 
depuis l'édit de Milan (313). Le personnel barbare pouvait 
inaugurer les nationalités contemporaines, particularistes et 
drues, sous un ciel pur. 

XII. — Tel quel, ne doit-il rien à cette humanité périmée? 
Dans tout ce que le christianisme s'incorpora de Rome, de 
Jérusalem et d'Athènes, les nationalités barbares trouvèrent 
des stimulants et des lumières. Sans parler de l'aménagement 
administratif du sol et des populations, sans parler même 
de l'idée de patrie, sortie des municipalités antiques et élar- 
gie jusqu'aux frontières de la civilisation par l'extension 
même du pomœrium, idée qui dilata en les exaltant les 
pauvres dimensions des établissements barbares, des pans 
immenses de la Romania servirent d'étai aux bâtisseurs. 
Par la philosophie scolastique où saint Thomas l'annexa, 
Aristote préside encore, avec Gaius, à l'élaboration de l'Etat 
moderne, fils du pactum, et César ne hante pas davantage 
que David les imaginations conquérantes des unitaires wi- 
sigoths ou francs. 

De tous les types de dynastes anciens, c'est David qui se 
rapproche le plus du roi barbare et chrétien pour la même 
raison qui permet au peuple hébreu d'anticiper le plus fidè- 
lement la nation moderne. Renan date quelque part de 725 



LE FAIT ET LE DROIT 



avant Jésus-Christ, avec le premier chapitre d'Isaïe, 
« Taveiie ment de la religion pure dans l'humanité ». En 
réalité, le type de la nation moderne, relatif à cette pureté 
religieuse, se recule avec les Juifs dans la nuit des origines 
de foute la différence qui sépare Iahvé des dieux antiques. 
Elle est énorme, et Renan ne l'a pas vue. Qu'elles sortent 
en effet de Babylone ou d'Athènes, de Memphis ou de Sidon, 
toutes ces peuplades de dieux transposent en elles la réa- 
lité animale. Tous engendrent et sont engendrés. Tous ces 
élohim ont chacun leur éloha. Iahvé est un dieu vierge et 
solitaire, et le peuple élu un peuple unique par son excel- 
lence nationale, favorisée par l'élévation de son Dieu. 

XIII. — Des trois valeurs idéologiques, qui soutiendront 
la croissance de la nation-type, de celle qui, par son art, par 
sa littérature, par ses lois, par l'essaimage de ses dynasties, 
par son prestige, allait réglementer l'idéal européen — je 
veux dire la nation française, — l'idéisation du judaïsme fut 
la première à s'exercer et non la moins impérieuse. 

Elle s'exerça naturellement par la Bible, en suggérant 
aux princes de former leur caractère sur le roi par excel- 
lence, David, et aux historiens, en leur tendant un cadre 
tout fait d'histoires éperdument nationales. Mais, tandis que 
en Italie, en Angleterre, en Espagne, les chroniqueurs 
locaux restent surtout fidèles à leurs patrons latins, dont 
Florus n'est pas le moins copié, il se trouva en Gaule, en 
Francie, un homme, dont l'influence idéologique sur la pre- 
conception, si je puis dire, de notre nationalité fut hors de 
pair (vu 9 siècle), et qui, dépris totalement de la culture latine, 
ne s'insurgea pas moins contre les directions téotisques. 

On ne peut lire attentivement Grégoire de Tours sans 
emporter la conviction que cet éminent écrivain est le con- 
tinuateur génial des Rois, des Chroniques, des Macchabées, 
des Paralipomènes. 11 s'imagine la nation franque d après les 
récits des Livres Saints, qui lui relatent les faits et gestes 
de la nation la plus intensément unitaire de la haute anti- 
quité, et son discours suit leur train, mouvement pour 
mouvement. 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



305 



XIV. — La seconde idéologie directrice, celle de l'impe- 
rium (ix* siècle) ne pouvait trouver meilleur exorde à son 
entrée en scène. 

Attribut impartageable de la souveraineté, Vimperium, 
idéisé par l'Eglise avant de l'être par les légistes (ix°- 
XII e siècle), ne contribua pas peu à fonder l'unité du terri- 
toire, condition élémentaire de la nationalité. M. Jean 
Brunhes a très subtilement discerné son rôle, destructif 
du partage héréditaire mérovingien, et qui achemine peu à 
peu à l'hérédité par primogéniture, dont les Capétiens natio- 
nalisateurs feront leur loi. La révolution féodale, qui fut 
une révolution foncière et agraire, ne se hiérarchisa sous eux 
que par l'entremise préalable de cette conception centra- 
lisatrice du sol que Vimperium avait fournie. 

L'idée de frontières naturelles — dont nous avons déjà 
relevé l'action — fit le reste. 

Remarque capitale : de même que Jésus-Christ garantit 
David et l'impose, de même que la papauté confisque et 
confère l'empire, de même l'organisation diocésaine, décalque 
des cités gauloises, transmet à la Francie son empreinte et 
lui suggère l'affirmation de son étendue. Les évêques ne 
seront pas les derniers, au xn e siècle, à nommer rex Galliae 
le rex Francorum. 

XV. — L'idée nationale moderne se met donc en marche 
— vers quel but, c'est ce qu'il s'agit de déterminer — sous 
les auspices de valeurs dont certaines n'étaient rien moins 
que nationalitaires. 

Le christianisme qui les enveloppe, né à Bethléem par 
décret de César Auguste, oubliera difficilement l'atmosphère 
de son origine, et la tiare, de Jean XII à Pie VII cherchera 
d'instinct sa compagnie dans l'orbe impérial. 

Dans son livre sur Y Empire russe , M. Victor Bérard 
constatait en 1905 que les temps étaient révolus contre les 
nationalités : « Est-ce progrès ? Est-ce régression ?» se 
demandait-il. « Tous les peuples civilisés en Europe, en 
Amérique, et jusqu'au Japon ne rêvent plus cm'impéria- 



J06 LE FAIT ET LE DROIT 



lisme ... La remarque ne se trompe-t-elle pas d'adresse et 
surtout de millésime ? . 

Pour le dire aussitôt, un regard jeté sur 1 histoire nous 
convainc que la nation des théoriciens, pure, fermee,inde- 
pendante, n'a jamais existé, que ce qui a existe, au con- 
traire, supérieurement, c'est l'Empire, et que la floraison 
des nationalités contemporaines n'est qu un aspect des nou- 
velles méthodes inaugurées au XVI' siècle par Impéria- 
lisme éternel. Le fait nationalitaire moderne n existe qu en 
fonction du fait impérialiste. La nation contemporaine 
est un corollaire de l'Empire; le phénomène déterminant 
du monde contemporain, c'est l'Empire, et ce n est pas la 
nation. Enfin l'Empire explique mieux la nation que ta 
nation ne rend compte de l'Empire. 

XVI — Observons d'abord que chacune des nations mo- 
dernes recouvre ou confisque une infinité de nations mineures 
L'effondrement de l'Empire romain n'avait laisse debout 
que des rudiments de nationalités, des nationalités locales, 
régionales tout au plus. Le rôle des chefs barbares, fonda- 
teurs des agglomérations nouvelles, ne diffère en rien dans 
a sphère,! celui des Césars assimilâtes. Il fu un 
temps où le territoire français, par exemple, ressemblai par 
sa blarrure à une Autriche-Hongrie, à une Turquie, a une 
Macédoine. La besogne qui aboutit à fournir une conscience 
commune à ce ramas de Francs, d'Alains de Saxons de 
Gaulois, de Grecs, de Syriens, de Burgondes % qU °* 
féra-t-el e de celle des Jules, des Auguste, des Trajan ou 
des Caracalla, rassemblées de Gaules et deDac.es? La seule 
distinction vient du territoire, plus vaste la, ici plus es- 
t nt La zone nationalisée par les Césars le ut au même 
titre et au même degré que la zone nationalisée par les 
Capétlns. Les procédés, dans les deux cas, se ressemblent 

^X'VII _ Surtout qu'on ne s'imagine point que lesRomainS 
de l'Empire fussent des citoyens peu conscients, incertains 
mal digérés. Toute sensation précise de leurs anciens statu s 
nationaux s'était anéantie devant la majesté romaine a un 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 307 



point qui faisait d'eux, par l'esprit, des descendants authen- 
tiques des Romains de Rome. Un texte bien curieux de 
Sidoine Apollinaire nous montre les Gaulois de son temps 
tellement oublieux de leurs ancêtres qu'ils revivent le 
passé par la conscience de leurs conquérants. 

Que penserions-nous aujourd'hui d'un Arabe d'Alger ou 
de Tunis qui, dans un discours officiel, glisserait des phrases 
de ce goût : « Quand les hordes sarrasines forcèrent les 
Pyrénées, toute notre civilisation reposa sur Charles Mar- 
tel » ? Avec Sidoine, cette supposition invraisemblable 
devient une réalité. Dans son Panégyrique d'Avitus (456), 
d'une si belle venue d'ailleurs avec son évocation de la ville 
de Rome criant secours au roi des dieux, il écrit tout natu- 
rellement : 

cum Brennica signa 
Tarpeium premerent, scis, tum respublica nostra . 
Tota Gamiïlus erat... 

Sans doute, c'est un noble romain que Sidoine fait parler 
ainsi, mais il n'y met ni affectation ni gêne. Pour lui comme 
pour son porte-parole, « le dictateur Camille cumulait en 
soi toutes les forces de Leur Etat pour dégager le Capitole 
des étendards de Brennus ». 

XVIII.— Empire? Nation ? La rencontre de Tatius et de 
Romulus sur le comice engagea l'avenir impérial de l'Etat 
romain, qui ne fut qu'une énorme municipalité au pomœ- 
rium distendu. Quand Thésée coagula en cité les quartiers 
dispersés de la future Athènes, en même temps qu'il les 
affranchissait du joug minoen, c'était déjà l'empire frumen- 
taire de Miltiade qui s'annonçait. 

Dans ce sens, l'antiquité ignore la nation. Les Hébreux 
eux-mêmes échouent à maintenir la leur sur la défaite des 
Cananéens et passent de main en main comme du moellon 
d'empire. Minoens, Hittittes, Babyloniens, Susiens, Egyp- 
tiens, Grecs, Gaulois, Perses, Carthaginois, Romains, l'anti- 
quité nous accable de variantes impérialistes dont Rome 
seule aboutit à fournir un exemplaire nationalisé. Toute son 



308 LE FAIT ET LE DROIT 



"^"politique, de Minos à Augustule s'épuise à 
nrofércr en mille langages ce mot ineffable . basileus, le 
EroT C est encore Bossuet qui l'a le mieux comprise 
S pas une iota n "t à rayer de sol Discours sur l'Histoire 
tnl-eZlk dont « les Empires » forment l'un des gonds. 

S c e- que l'on pénètre, les transmission comme les 
heurtT de puissance se font entre confédérations reunies 
P a hégémonie d'un plus fort qui tâche d époser l a 
laix et ce n'est que par une opération rationnelle que 
nous' arrivons çà et là, tant mal que hen a isoler des 
noyaux nationaux qui nous servent souvent à épingles pour 
rattacher sur la carte et dans les siècles la diffusion impé- 
riale à un centre mnémotechnique. Peuples coordonnes par 
des , dynasties ou des succédanés de dynasties, voila ce que 
ÎantSuTé nous présente et, si la nation fait mine d'appa- 
raSe ce n'est qu'à la façon de ces composés chimiques, dont 
•Tn Ïb 1 i é e st q ialoi,et qui miroitent tout juste assez pour 
vérmer la théorie en éludant la curiosité de l'opérateur 

XIX - Les nations actuelles participent à ces évolutions 
contradictoires. Tontes, elles tiennent à l'Empire tant par 
eurs or g nés que par leurs progrès ou leurs visées. Beaucoup 
d'entre elles d'abord sont le fruit direct d'une floraison impe- 
Îi aie L'uS française résulte de l'impérialisme capétien' au 
"ême titre que l'unité italienne' résulte ^Pj£g 
romain A l'époque des guerres puniques, il fallait des inter 
frètes innombrables pour cheminer de Milan à Tarente. On 
par a t encore gaulois dans la vallée du Pô, étrusque près du 
kc T asTmènefgrec et messapien dans le bas de la botte, sans 
compter les pftois italiques, toujours vivaces aux portes 
même de la Ville. Le temps est encore plus proche ou le nom 
français suscitait des malédictions soit en Bretagne soit en 

,. On tend de plus en plus à se "P^enter ^/^h^il'souvsa 

Ste^fittraS. très Juste- 

TffiSK^' S : « Omnia Uahca pro romanis 
babeo », déclare ce puriste de QuinUlien. 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



Provence. La France de 1789, avec ses divisions administra- 
tives, ses privilèges, ses Etats, présentait la copie f idèle des 
accroissements impériaux avec leurs glorieuses coutures et 
les cicatrices de la guerre, La Grande-Bretagne n'a pas encore 
atteint ce stade et étale à peu près les mêmes diaprures 
qu'aux temps où les Stuarts commencèrent son unité (160:i). 
La Grèce est un résidu d'empire. Que dire de la Prusse, 
de l'Autriche, de l'Italie, de l'Espagne ! De l'Espagne, où 
dès 1135, les Gortès de Léon décernaient le titre à Empe- 
rador à Alonso VII l 

Ce que Proudhon appelle la politique unitaire, et dont 
une région immense coïncide avec ce que le xix e siècle a 
connu sous le nom de principe des nationalités, est un 
rassemblement de territoires que l'idée impérialiste expli- 
querait beaucoup mieux que l'idée nationale. 

XX. — Il n'y a pas de nationalité qui ne tende à deve- 
nir le centre coordinateur ou régulateur d'autres nationali- 
tés. C'est la manière classique, la plus voyante. Quand ils 
parlent de la Hollande, du Portugal, de l'Angleterre, de 
l'Espagne, de la France, de l'Italie, comme nations les natio- 
nalitaires ne soufflent mot de leurs domaines coloniaux, sans 
quoi la plupart d'entre elles ne seraient pourtant que des 
ombres. D'autre part, en Serbie, en Grèce, en Bulgarie, en 
Pologne même, on ne sépare guère l'idée et le territoire 
national de ses possibilités comme de ses rallonges impé- 
rialistes, attestées par l'histoire ou la légende. Encore tout 
engagés dans la léthargie ottomane, les Etats balkaniques 
tendaient déjà les bras vers Salonique ou Constantinople. 

Sous ce jour, la cloison est mince qui sépare notre civili- 
sation des civilisations antiques. Aujourd'hui comme hier, 
plus qu'hier même, la nation ne fait-elle pas figure d'astre 
impérial en voie de condensation, d'incandescence, ou de 
refroidissement? Sa seule raison d'être n'est-elle pas tou- 
jours de cristalliser ou d'être cristallisée impérialement? 
Qu'on prenne l'une après l'autre toutes les nations exis- 
tantes, il n'y en a pas une qui ne soit empire en puissance, 
en action ou en regret, de la République de Libéria au 



310 



LE FAIT ET LE DROIT 



protectorat de Corée. Mais alors, dans quel plan subtil se 
dissimule donc la nation en soi? S'il fallait en guetter le 
profil au point idéal d'intersection où, par exemple, l'im- 
périalisme moderne se dégage de la féodalité par le minis- 
tère des grands Etats et la réalise comme une création des- 
tinée à se faner aussitôt, notre tentative serait vaine. Le 
spectacle médité de l'histoire nous amène à considérer la 
nation comme un aspect de l'empire plutôt que comme 
son antagonisme ou son incompatibilité. Les deux dévelop- 
pements, ne s'excluent point. 

XXI. — Si l'on cherche quelque part la différence — et elle 
est considérable — qui fait de l'empire moderne quelque 
chose d'autre que l'empire ancien, c'est d'abord là qu'il faut 
s'adresser. Aux juxtapositions dynastiques et fiscales qui 
caractérisent les empires-troupeaux de Hammourabi et 
d'Alexandre — très semblables d'ailleurs à nos régimes 
d'union personnelle, avec l'absolutisme en plus — succède 
l'Empire de Rome, plus intime, qui juxtapose moins les 
peuples que les citoyens, par le fisc mais aussi par la loi et 
le culte de l'Etat, et c'est cette cité de monarchies unies en 
Dieu qu'est la chrétienté, survivance spirituelle de Rome 
dans sa transaction avec les nations modernes, qui fraye la 
voie à l'Empire contemporain dont la Grande-Bretagne tend 
à fournir la plus haute expression et qui offre aux nationa- 
lités épanouies un cadre et une armature. 

La seconde différence consiste dans le cumul des impé- 
rialismes. Les sociétés antiques ne travaillaient guère que 
dans une seule direction : le territoire, et par un seul pro- 
cédé : l annexion. De nos jours, outre l'impérialisme conti- 
nental et colonial, l'impérialisme industriel et l'impérialisme 
intellectuel ou religieux font qu'un pays comporte a la lois 
plusieurs plans d'expansion organisés. 

La troisième différence, encore plus significative mais peu 
étudiée, consiste dans la nouvelle tactique de croissance 
adoptée par les Empires à dater du xvi° siècle. Il y a dans nos 
sociétés modernes plus de solidité, plus de monde et plus 
d'espace que jadis et les choses se passent moins simplement. 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 311 



XXII. — Lorsque l'antiquité schématise le devenir, elle 
combine les idées de succession et de recommencement en 
un cercle qui se renouvelle sans se lasser. La théorie célèbre 
de Polybe sur l'évolution des Etats ne diffère pas beaucoup 
à cet égard des croyances astrologiques introduites à Rome 
par les Etrusques, et selon lesquelles la civilisation, dans sa 
marche, tourne indéfiniment autour d'un cadran démesuré, 
aux heures inégales présidées chacune par un dieu. L'Aca- 
démie et le Portique admettaient des vues analogues qui 
cadraient somme toute avec l'histoire des empires dont le 
spectacle pourrait bien avoir inspiré les théoriciens. 
"Dans V antiquité, les Empires se succèdent plus qu'ils 
ne se concurrencent. Bornée en ressources, leur puissante 
jeunesse s'affaiblit très vite en décrépitude. Ils sont fra- 
cassés par de plus vigoureux ou se disloquent avant l'arri- 
vée du successeur. Le duel de Rome avec Garthage ne dure 
que cent dix-huit ans,de 264 à 146 ; de la prise de Milet (494) 
à la bataille d'Arbèles (331), il ne s'écoule pas cent soixante- 
dix ans pour régler la rivalité gréco-persane ; la querelle de 
prééminence entre l'Egypteet la Perse, close en 525,avaitété 
encore plus courte; l'empire d'Alexandre s'était effondré 
(323) depuis plus d'un siècle lorsque les Romains se présen- 
tèrent aux portes de l'Orient pour en recueillir les morceaux, 
qui trouvent à l'Occident un pendant lamentable dans les 
vastes ruines du Gelticum déjà utilisées par le peuple roi. 
Après Rome, le peuple le mieux doué pour l'empire, les 
Perses, inhabiles à tempérer leur vocation, l'attestent par 
une série d'explosions et d'évanouissements [Mèdes jusqu'au 
vp siècle, puis Achéménidesde Gyrus à Darius III (559-330), 
Parthes (256-226), Sassanides (226 av.J.-C. — 632 ap. J .-G.)]. 
Le spectacle de brièveté le plus saississant nous est offert par 
l'impérialisme municipal des Grecs, au pouls fébrile et sac- 
cadé, dont les diadoques, pas plus que les amphiktyonies,n'ar- 
rivèrent à modérer le déséquilibre. Son exemplaire le plus 
éclatant, né à Athènes des victoires de Salamine, de Platées 
et de Mycale, s'évanouit à Chéronée après un siècle et demi 
d'efflorescence (480-330). Sparte, Tarente, Syracuse, Thèbes, 



312 



LE FAIT ET LE DROIT 



Sybaris, la Macédoine et l'Etolie et l'Achaïe et l'Epire se 
culbutent les unes les autres et courent combler de leur ava- 
lanche le réceptacle tendu par Rome sous leurs ambitions 
sans épaisseur. 

XXIII. — Au rebours de ces dominions alternés qui se 
transmettent l'hégémonie et disparaissent comme un minis- 
tère renversé, la pluralité des empires modernes investit 
chacun d'eux de la constance de l'Etat romain. Ceux mêmes 
que l'histoire condamne ne disparaissent qu'avec lenteur. 
11 fallut plus de six siècles à l'Islam pour venir à bout de 
Byzance. Sous le nom de Question d'Orient, la querelle d'ail- 
leurs dure encore. Nos empires les plus brefs, comme celui 
de la Pologne, vivent huit siècles (x e siècle-1772), quatre 
comme en Espagne (1492-1824), trois comme à Pétersbourg 
(1613-1917). Quand Napoléon mit fin, en 1806, au Saint 
Empire romain germanique, il subsistait depuis 962 et se 
perpétue d'ailleurs encore sous des formes reconnaissables. 

La loi de ce monde nouveau s'est exprimée tour à 
tour sous les noms de progrès, par rythme ou par spirale, 
d'antagonisme, d'équilibre. 11 implique une certaine idée 
de diversité cohésive. Bref, à la loi de succession linéaire 
se substitue, pour les empires d'aujourd'hui, la loi de coexis- 
tence convergente, et la philosophie la plus moderne, 
influencée par ce spectacle, ne trouve rien de mieux pour 
rendre l'univers sensible à l'imagination que de le décrire 
comme essentiellement « pluralistic ». 

XXIV. — Peut-on discerner dans la conscience historique 
l'époque où l'on découvre pour la première fois la tendance 
à l'immortalité des Etats issus de César, du Christ et des 
Barbares? Peut-être. Chez nous, il semble que cette illumi- 
nation se soit produite au xvf siècle, si travaillé par le fer- 
ment nationalitaire et la politique impériale. La recru- 
descence des maux publics causés par les guerres de religion 
ramenait l'esprit aux catastrophes du xiV et du xv 6 siècles 
et faisait du tout un signal de mort, par une soudure que la 
philosophie de Fhistoire antique autorisait. Dans son Traité 
de constance et consolation, Guillaume du Vair émet exprès- 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



313 



sèment cette idée. Il trouve dans la nature, dans les saisons, 
dans la maturation et la chute des empires, depuis Troie 
jusqu'à Constantinople^le dernier mot du devenir historique : 
« Le jeu change toujours et ne demeure rien ferme ne sta- 
ble que le théâtre. » Et il ajoute : « Ce tour enfin est venu 
jusqu'à nous... Qu'y a-t-il tant à s'estonner ? » Le surpre- 
nant, ce n'est pas la fin du royaume de France, mais déjà 
qu'il ait tant vécu : « // est fort vieil et si vieil que jamais 
il ne s'en estveu qui ait duré si grand âge. » Bref, la France 
doit mourir. Mais non ! t)u Vair s'insurge contre cette sa- 
gesse dépassée : il aperçoit, dans les « parties nobles » du 
pays, des indices de résurrection. Tendre et joyeuse surprise 
éprouvée déjà par un Ronsard, c'est-à-dire par le poète le 
mieux doué chez nous du sens historique et politique : 

Le Gaulois semble au saule verdissant. 
Plus on le coupe et plus il est naissant. 

XXV. — En dehors de France, mais les regards fixés sur 
le progrès de notre pays, dans ce xvi" siècle capital, Machia- 
vel (mort en 1527) faisait pour son compte des découvertes 
très analogues à celles de Ronsard et de du Vair. Lui aussi 
reconnaît comme une « vérité constante » que tout a un 
terme. Néanmoins, admet-il, un Etat peut prolonger ses 
jours notablement s'il prend soin « de renouveler ses insti- 
tutions en les ramenant à leur principe ». C'est surtout, 
continue-t-il un peu plus loin, « dans le royaume de France 
que l'on découvre l'effet salutaire de cette pratique ». Ainsi 
donc, à partir du xvi* siècle, on entrevoit la possibilité pour 
les empires modernes d'échapper à leur perte fatale, à la 
condition d'observer certaines mesures. 

Le milieu de suggestion idéologique de cette philosophie 
de l'histoire est très certainement à rechercher dans les 
combinaisons italiennes de la fin du xv* siècle, du congrès 
de Lodi (1454) à la mort de Laurent de Médicis (1492). 
Les Etats ne cherchent plus à se détruire, mais bien à 
s'équilibrer. La loi du moindre effort les pousse à annuler 



3 1 g LE FAIT ET LE D OIT 



raction de l'adversaire, quand elle redouble, par un simple 
élargissement de leurs alliances et c'est ainsi que 1 entrée 
en jeu de Charles VIII, dont les répercussions seront euro- 
péenne s, transporte au monde entier la pratique de 1 équi- 
libre, dont Guichardin (mort en 1540) avait le sentiment 
si chaleureux. 

Tout le xvi e siècle travaillera sur cette donnée. 
XXVI. — L'activité diplomatique, engendrée par un tel 
système, devint nécessairement de plus en plus débordante, 
et c'est le spectacle de ces chevauchées interminables d am- 
bassadeurs à travers l'Europe qui trouva dans le terme 
contemporain de societas gentium, société des nations, 
une transcription idéologique à laquelle l'avenir devait iaire 
un sort miraculeux. , 

De toute façon, cette invention de l'équilibre — qu un 
Louis XIV incarnera définitivement et dont il imposera la 
formule française à l'Europe (1648) — en repliant les Etats 
sur eux-mêmes, en les cantonnant chacun dans un prin- 
cipe de vie qui contemple dans le voisin sa contre-partie 
exacte et respectée, amorce idéologiquement la doctrine 
nationalitaire. 

Nous avons vu par ailleurs que la méditation des ori- 
gines, mise à la mode par la Renaissance (Machiavel) comme 
par la Réforme (Luther), devait aider puissamment a sa 
formation. Cependant, les Etats nationaux modernes diffé- 
rent encore par d'autres traits de leurs lointains prédéces- 
seurs. . 

XXVII. — Condamnés parlaParque,les Empires de 1 anti- 
quité ressemblaient à autant de Sarpédons qui cherchent 
dans la lutte la revanche de leur mortalité. Loin de s'éviter, 
ils foncent d'abord l'un sur l'autre et leurs carcasses frêles et 
démesurées encombrent le sol de l'histoire de cadavres tou- 
jours sanglants et la transforment en une véritable arène 
de gladiateurs. Dans l'antiquité, la destruction est une loi 

1. Ce perfectionnement des expériences et des doctrines italiennes par 
la France des Bourbons est une réussite humaine aussi belle que celle do 
notre littérature classique. 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



315 



toujours obéie. Ce qui y règne, c'est l'antagonisme effréné, 
la politique d'envahissement, l'appétit de la domination uni- 
verselle, et la prophétie de Daniel sur la succession des 
Empires, qui eut tant d'influence sur la composition de 
Jornandès et la philosophie de Bossuet,en exprime le schéma 
d'une façon très originale et très véridique. 

Bien différentes sont les méthodes des empires modernes, 
et voici les quatre propositions qui les résument : 

1° A dater du xvi° siècle jusqu'à la fin du xvm e , tout 
se passe comme si les monarchies chrétiennes, privées 
par la Réforme de l'efficacité pacificatrice de l'Eglise unie, 
avaient cherché à maintenir leur pluralité originaire par un 
procédé matériel capable d'annuler ou tout au moins d'atté- 
nuer la loi de l'antagonisme ; 

2° Ce succédané matériel de la chrétienté consiste à per- 
fectionner la conquête par des pratiques qui en adoucissent 
les effets et qui vont de l'abstention à l'ajournement et à 
l'atténuation par personne interposée. Au lieu de se courir 
sus au premier aspect, on accumule autour de soi des obs- 
tacles pour se voir et se rencontrer le plus tard possible ; 

3° Ces coussins intermédiaires inventés par les Empires 
pour protéger l'impérialisme, contre les risques de la ren- 
contre et de la guerre, sont connus surtout sous le nom 
d'Etats-tampons. Ils existent sous bien d'autres formes 
qu'on peut appeler l'Etat-annulateur et FEtat-interposé. 
La multiplication des grands empires et des grosses agglo- 
mérations entraîne la multiplication des petits Etats. Plus 
l'impérialisme sera intense, plus il y aura de petits Etats et 
le développement des uns et des autres est rigoureuse- 
ment solidaire ; 

4° Sous l'influence de ces procédés et à la limite, la 
guerre tend à réaliser la destruction des empires concur- 
rents non plus par absorption mais par dislocation dura- 
ble, par régression aux nationalités composantes. 

XXVIII. — Ces propositions se réalisent au xvi° siècle. 
Prenons la France, qui, avec les Bourbons (1589), inaugure 
une nouvelle phase de son impérialisme traditionnel, et 



31G LE FAIT ET LE DROIT 



l'Angleterre.qui, sous Elisabeth (1558-1603), se lance dans 
les expansions d'outre-mer. C'est au cours de ces randon- 
nées fabuleuses dans les deux océans à la poursuite des 
galions espagnols, dont Hakluyt nous a laissé le récit cap- 
tivant, que l'Empire britannique prend forme et s exerce 
En même temps, les frontières françaises se raniment et 
veulent s'étendre. Elisabeth pressent la rencontre et veut 
d'abord l'éviter. Comment ? Une conversation bien sugges- 
tive qu'elle tint en 1601 avec le futur duc de Sully nous le 
révèle Dès 1601, Elisabeth réclame la formation de la Bel- 
gique en souveraineté, « disant cette sage princesse tout 
librement à celuy que le Roy luy avait envoyé que si le 
Rov son maistre, encore qu'il fust son bien-aime frère, vou- 
loit joindre ces provinces à la France, elle s y opposerait 
formellement, et ne trouverait nullement estrange qu il fist 
le semblable en son endroit; et partant, que pour empes- 
cher toute jalousie entre eux, il en fallait former une re- 
publique souveraine ». La sœur de Marie Tndor, en re^ 
poussant solennellement une politique d'antagonisme dont 
la perte de Calais (1558) avait sonné le glas se rallie , au 
système du renoncement réciproque par la création d un Mat 
nouveau, dont la révolte toute récente encore et toute voi- 
sine des Gueux (1565), en précipitant l'eclosion de la Hol- 
lande, lui révélait déjà une partie de» avantages. 

XXIX — Elisabeth ne borne pas d'ailleurs, d après bully, 
ses prétentions neutralisatrices à la Belgique. Entre la 
France et l'Empire, elle rêve de constituer, pour la paix du 
monde, en rattachant aux cantons suisses 1 Alsace et la 
Franche-Comté, un véritable chapelet d'Etats-tampons 

Le milieu de suggestion idéologique de ce te conception, 
qui allait remplir dans la politique une place emmente 
n'apparaît pas avec certitude. Je n'en ai trouve, dans la 
vi/d^lisabelh, aucune explication sûre. Est-ce vulgaire 
Ixtension, par imitation et voisinage, du régime nouvelle- 
ment installé en Hollande? Est-ce anticipation plus per- 

"uBeîgique, qui prolonge jusqu'à nous le souvenir un 



Signification du principe 



317 



peu mou des durs impérialismes de Lothaire et du Téméraire, 
devint rapidement, par position, un champ fertile d'expé- 
riences et de trouvailles. Entre autres, c'est au xm 8 siècle 
que la République épiscopale de Liège, élabore, pour la 
première fois en Europe, la notion de la neutralité. Dès la 
fin du xv° siècle le soi-disant « cercle de Bourgogne » évo- 
lue vers l'indépendance, qu'il atteindra, ou peu s'en faut, 
au xviii 8 siècle. On verra les Pays-Bas autrichiens recevoir 
à cette époque des ambassadeurs à eux et rester en paix, 
juridiquement et pratiquement, tandis que Ton guerroie à 
Vienne. Elisabeth, qui eut d'ailleurs l'esprit si perçant, 
aurait ainsi devancé le cours des siècles. 

Ne pourrait-on avancer une autre hypothèse? L'idée (et 
la réalité) de la marche, qui agite encore grossièrement l'Al- 
lemagne contemporaine, mais qui périt de bonne heure en 
Italie et en France, ne laissant qu'un nom derrière soi, 
subit en Angleterre un sort différent. Là elle se transforme 
dans la notion parente du border, marche séparative, mais 
inorganisée. Cette idéologie du border entra-t-elle pour 
quelque chose dans les propositions d'Elisabeth à Sully ? En 
tout cas le statut futur de la Belgique s'annonçait déjà. 

XXX. — La politique anglaise ne variera plus ; nous la re- 
trouvons au début du xvnr 8 siècle dans les transformations 
des Pays-Bas, désormais autrichiens,enune Barrière, destinée 
à contenir la France, et, lorsqu en 1829 la politique de Poli- 
gnac, prélude par la révolte de la Belgique à la refonte de 
l'Europe, l'Angleterre, interprète inébranlable de l'impéria- 
lisme moderne, oppose son veto à la tentative. Le Principe 
des Nationalités n'exigeait pas plus l'indépendance belge 
qu'il ne favorisait son annexion à la France. En 1830, la 
solution des annexionnistes respectait peut-être plus fidè- 
lement le Principe nationalitaire que la solution qui préva- 
lut. Le protocole du 19 février 1831 ne nous le cache pas. 
La Belgique doit sa naissance à des préoccupations impéria- 
listes, très anti-nationalitaires : « Chaque nation, y est-il 
porté, a ses droits particuliers, mais l'Europe aussi a son 
droit ; c'est l'ordre social qui le lui a donné. Les événe- 



318 



LE FAIT ET LE DROIT 



monts qui font naître en Europe un Etat nouveau ne lui 
donnent pas plus le droit d'altérer un système général dans 
lequel il entre que les changements survenus dans la con- 
dition d'un Etat ancien ne l'autorisent à se croire délié de 
ses engagements antérieurs. » 

XXXI. — 11 va de soi que le choix des empires, en quête 
d'intermédiaires pour feutrer leurs entournures, se porte de 
préférence sur un noyau nationalisable. Mais ce qui montre 
bien que leur but est l'intermédiaire et non la nationalité, 
c'est, au défaut de cette dernière, la constitution de zones 
pures et simples qu'on frappe d'un interdit réciproque. Des 
sources de l'Iraouaddy au canal de Suez s'allonge toute une 
lisière d'Etats, possibles ou réalisés, suscités par l'Angle- 
terre pour limiter son antagonisme avec la Turquie, la Rus- 
sie, la Chine : invention d'une espèce d'Etat sioniste en Pales- 
tine (1918), création d'un royaume arabe au Hedjaz (1916), 
zone neutre qui traverse arbitrairement la Perse (1907), 
séparatisme anti-nationali taire de l'Afghanistan, du Belout- 
chistan, ces morceaux détachés de l'empire national du 
Kadjar, neutralisation du Thibet. Ces nouveaux Etats na- 
tionaux, anti-nationaux, ou non nationaux doivent pêle-mêle 
leur existence à des préoccupations impérialistes. 

XXXII. — Le cas de la Grèce n'est pas moins probant. S'il 
y eut adversaires passionnés du Principe nationalitaire, ce 
furent certainement ses fondateurs : Nicolas I er , Charles X, 
Villèle, de Rigny ! L'expédition navale de 1827 ressemblait 
en somme pour beaucoup à celle que, quinze ans plus tard, 
Louis-Philippe devait envoyer à Ancône, au scandale des 
non-interventionnistes. De même, la révolte hellénique de 
1821 n'avait pas d'autre cause que celle qui en 1764 mar- 
qua la rivalité séculaire de la Porte et de la Russie. 

L'homme du « coup de canon de Navarin », de Rigny, le 
véritable père du royaume hellénique, ne nous laisse rien 
ignorer, dans ses lettres, du peu de sympathie qu'il éprouve 
pour les Hellènes. Il en parle en termes non équivoques, qui 
s'étagent de la condescendance au mépris. Qui donc forgea 
la Grèce ? Une querelle d'empires. Les pourparlers entrepris 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



319 



à son sujet, du jour ou Tachimandrite Germanos se vit fermer 
la porte du congrès de Vérone (1822) au jour où le traité 
d'Andrinople (1829) dépassa ses revendications, font ressor- 
tir cette espèce de loi qui n'a pas cessé de régir la pénin- 
sule balkanique de 1829 à 1912 : 

Tout se passe comme si le croisement, en une région 
déterminée, de plusieurs influences impérialistes s'annulait 
en nations indépendantes dont la grandeur et les vicissitudes 
mesurent la force respective des foyers émetteurs qui les 
provoquent. Il y a là quelque chose de semblable aux inter- 
férences de faisceaux lumineux d'où résultent des zones d'ob- 
scurité. Au lieu de se disputer par les armes la possession 
des territoires litigieux, et Finfluence qui en résultent d'en- 
tamer ainsi un processus éliminatoire dont l'issue reste 
douteuse, les Empires modernes préfèrent annuler leurs 
convoitises au moyen d'Etats indépendants dont ils vont se 
disputer la clientèle. C'est tout une cosmographie interna- 
tionale qui se développe, où les attractions impérialistes 
tâcheront d'entraîner dans leur orbite les astres secondaires 
détachés du chaos par leurs ambitions. Ne nous trompons 
pas. L'antagonisme subsiste, mais il subsiste atténué ; c'est 
un antagonisme moins brutal, au second degré, par per- 
sonne interposée. 

Cette loi n'est pas observable qu'en Grèce : l'empire turc, 
qui englobe tant d'annulations de cette espèce, en représenta 
une magistrale pendant des siècles et dans sa personne 
même sous le nom d intégrité ottomane, annulation globale 
des impérialismes méditerranéens. Sous le nom de principe 
des nationalités, il supporta aussi l'annulation plus spéciale 
des impérialismes voisins, russe et autrichien, sans parler 
des Capitulations, terrain annulatoire ou l'Islam et la Chré- 
tienté ont trouvé depuis le xvf siècle leur contentement 
réciproque. 

XXXIII. — L'Allemagne du nord, au xvn e siècle, formait de 
même le lieu de recoupement de divers impérialismes, dont 
les plus actifs émanaient de Stockholm, de Vienne et de 
Paris. Sous le nom de « libertés germaniques », la loi d'an- 



320 



LE FAIT ET LE DROIT 



nulalion opéra en 1648 d'une façon vigoureuse et remar- 
quable au profit des Etats protestants pour le compte de la 
Suède, de la France et de l'Autriche. Elle prit une conscience 
émine'nte de soi sous le couvert du principe de l'équilibre. 
Respectée jusqu'en 1792, elle favorisa puissamment le régime 
de la paix française et dura dans cette partie du monde 
aussi longtemps que l'empire bourbonien qui l'avait com- 

Pr La Chine, l'Italie, donneraient matière à semblables obser- 
vations. Où la loi prend un aspect grandiose et nouveau, c'est 
en Amérique. Elle y régit encore les trois quarts de ce 
continent. Les Etats-Unis, en effet, représentent toujours 
dans leur essence le résultat de l'annulation de l'imperia- 
lisme britannique par l'impérialisme français en 1783 ^ A 
peine constitués, ils deviennent eux-mêmes le siège d un 
impérialisme, étonnant par la vigueur de sa croissance et 
l'étendue de sa voracité. 

XXXIV . — En Amérique, par suite de l'énormité du champ 
d'application, de la distance des foyers émetteurs et de leur 
faiblesse relative, la loi se perfectionne d'un agencement 
inédit Après avoir préludé à leur choc avec l'Espagne 
par l'adjonction du Kentucky (1791) et du Tennessee (1796), 
la création de l'Ohio (1802), l'acquisition surtout de 
la Louisiane (1803) faisaient d'eux un Etat immense sur- 
plombant déjà de ses ambitions la Floride espagnole 
toute proche. La révolte des colonies espagnoles à partir 
de 1810 en facilita la conquête (1819). Qu'allait donner la 
loi de l'antagonisme? Elle faillit céder à sa pente et provoquer 
une expérience éliminatoire. Le 8 mars 1822, le président 
auquel l'Union devait déjà la Floride, Monroë, annonçait 
urbi et orbi son intention de reconnaître l'indépendance des 
rebelles, prélude de leur incorporation. En même temps, la 

1. Les dirigeants américains mirentdu temps à comprendre cette haute 
et grande politique bourbonienne. Pendant des années, ils se défièrent de 
La Fayette, de Rochambeau et de Louis XVI qui les avait envoyés, soup- 
çonnant la France de méditer, à travers eux, une reconquête du Canada, 
funeste dans l'avenir pour l'expansion américaine. 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



321 



Sainte- Alliance décidait, au Congrès de Vérone, à la double 
prière de l'Espagne et du tsar, de soutenir par les armes, 
au nom de la légitimité, les droits incontestables de la Cas- 
tille. L'intervention de la Grande-Bretagne (janvier- février 
1824), en ajoutant subitement son poids à celui des Etats- 
Unis déjà dressés pour la guerre (c'est à cette occasion 
{2 décembre 1823) que fut proclamé le principe qui garde le 
nom de Monroë), en adoptant le même langage qu'eux, celui 
de la reconnaissance, afin d'échapper au péril dont une 
exploitation exclusive de l'Amérique du sud par les seuls 
Etats-Unis la menaçait tout comme l'Espagne, déclencha 
la loi d'annulation et transforma le défi de Monroë en un 
doublet des principes de paix qui illustrent les traités de 
Westphalie. 

La transformation fut pénible, mais elle fut. Aussi bien, dès 
1825, une incompatibilité naturelle d'intérêts amenait-elle 
l'Amérique du Sud à se séparer de ses protecteurs trop 
intéressés de Washington. En 1826, l'annulation fonction- 
nait par l'indépendance totale. 

Le nouveau continent allait suivre désormais sa destinée 
particulière. L'impérialisme yankee, après sa recrudescence 
de 1848 qui lui valut le Texas, la Californie et le Nouveau 
Mexique, prélevés sur son voisin du Sud, affaibli ensuite 
par la guerre de Sécession (1860-1865), subit en 1898 une 
nouvelle crise de croissance dont l'Espagne fît encore les 
frais par la perte de Cuba, de Porto-Rico et des Philippines. 
Fidèles, malgré cette application fructueuse de la loi pure 
d'antagonisme, à la lettre delà loi d'annulation, ils respectent 
les apparences de liberté de leur conquête, attitude qui ne 
se démentit pas lorsque, en 1903, incapables de s'entendre 
avec la Colombie pour le percement de l'isthme, ils provo- 
quèrent la création du minuscule Etat de Panama, bien fait 
pour illustrer par sa présence et son but la valeur nationa- 
litaire de ces combinaisons impériales ! Bref l'histoire des 
Etats-Unis, autant sinon plus que celle de la France et de 
l'Angleterre, met en un relief saisissant les méthodes par 
lesquelles les empires tentent d'échapper de nos jours aux 

21 



322 



LE EAIT ET LE DROIT 



causes de destruction dont l'antagonisme les menace, par 
un procédé matériel susceptible d'applications infinies mais 
dont La création de petits Etats nouveaux constitue l'essence. 

XXXV. — A la limite, ce procédé aboutit à mul- 
tiplier autour de l'Empire des Etats quelconques, pourvu 
qu'ils soient faibles et petits. En Flandre et en Ukraine, 
n'est-ce pas la tactique allemande ? Elle n'a rien d'inédit. Au 
xvn e siècle, Richelieu, Mazarin n'en employaient pas d'autres : 
pour mieux lutter contre l'Espagne, ils fomentaient des 
révoltes méthodiques en Catalogne et en Portugal. S'il y 
avait eu à Barcelone une dynastie comme à Lisbonne, l'Eu- 
rope compterait sans doute un Etat de plus, l'Etat catalan. 

XXXVI. — Au rebours donc des empires antiques, qui, 
impuissants à contenir leur vitalité, la soumettaient par 
l'antagonisme à des chances continuelles de destruction, 
tout se passe comme si les empires modernes, par restric- 
tion de puissance, cherchaient à s'éviter le plus possible et 
ne se combattaient qu'avec des armes fourrées. 

Rien n'illustre mieux la diversité de ces pratiques que 
l'attitude que les deux peuples les plus impérialistes des 
deux lois, les Romains et les Anglais, observèrent dans l'édi- 
fication de leurs chefs-d'œuvre. Il semble que l'ingéniosité 
dépensée par les Anglais pour s'extraire, sous le nom de 
splendide isolement, de toute ingérence hétéro-impérialiste 
l'ait été par les Romains de la fin de la République dans le 
but contraire, signalé par la « majesté » de ce peuple. La 
sagesse romaine, qui fut grande, sombra finalement dans 
la folie de l'antagonisme corps et biens, mais ce ne fut 
pas sans avoir résisté. Dès qu'un fatal secret fut décou- 
vert aux « magnanimes neveux de Rémus », ils dirigè- 
rent leur vigueur vers la pointe de plus en plus acérée de 
l'ingérence. Qu'on cherche avec Boissier le moteur initial de 
l'impérialisme romain dans l'ambition des honneurs civils, 
obligée, pour se satisfaire, de recourir à la force, donc à l'ar- 
mée, donc à la guerro, chez un peuple où l'on ne levait de 
troupes qu'en cas de guerre ; qu'on le découvre avec Paul 
Guiraud dans un Dréceote d'intérêt bancaire, l'argent, bon 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



323 



marché à Rome, atteignant dans les provinces le taux d'une 
fabuleuse usure, excitant donc les prêteurs à dilater à Fin- 
fini le champ de leurs opérations, peu importe. Il arriva un 
moment où la conquête romaine, fille du bonheur et de 
l'habileté, devint un sport dont les parties se jouèrent par 
plaisir tout autour du bassin de la Méditerranée. 

Il fut bien un temps où Rome connut presque sans mélange 
Favantage de Fabstention méthodique. Tite-Live en a noté 
le déclin avec un rare bonheur d'expression au début de 
son livre quarante-et-unième. Carthage vaincue, FEspagne 
réduite, Philippe abattu, Rome, enivrée mais encore sage, 
s'arrête un moment, prise de respect, devant cet Orient qui 
ne Favaitpas encore civilisée. L'idée la frôle une fois de plus 
de borner là ses conquêtes et de régenter Funivers plutôt 
par le prestige que par la force, aactoritate magis quam 
imperio. Mais peut-on s'arrêter, sachant que rien n'arrête ? 
L'année 146 marque, avec la nationalisation de la Macé- 
doine, Fexercice du progrès éliminatoire à outrance. Les 
parties favorites, dont Fissue ne désillusionna jamais ni le 
Peuple ni le Sénat, reprennent de plus belle avec des enjeux 
plus tentants : « Avouons-le, déclare Florus, aux formules 
si intéressantes, nous avons conquis la Crête pour la con- 
quérir ». Sola vincendi cupiditate. 

Une seconde fois, avec Auguste, la lassitude et aussi la 
crainte leur conseillèrent de se réfréner. Philosophie inutile 
et indigne de Rome ! Trajan dément Auguste. Rome vou- 
lait périr par les armes. 

XXXVII. — Dans son Idearium espanol, Ganivet, qui fonde 
le destin des peuples sur leur situation d'insulaires ou de 
continentaux, énonce une « loi des îles » qui se réduit à 
l'agression pure. Le Corse à cheveux plats ne fut, selon Gani- 
vet, qu'une île ambulante et détachée promenant par l'Eu- 
rope la loi de son origine. En épinglant sur la carte le nom 
des victoires britanniques depuis les Tudors,il arrive à une 
conclusion analogue par le même chemin de l'agression. 

En réalité, les Anglais répugnèrent toujours à exercer 
l'élimination par les armes, à quoi Ganivet ne contredit pas, 



324 



LE FAIT ET LE DROIT 



et l'agression leur fut imposée par des nécessités défensives. 
Depuis deux cents ans, cette loi se vérifie par l'attitude de 
leurs cabinets libéraux. Ce sont ces partisans de la paix 
quand même (du moins en général) qui donnèrent le plus 
d'extension aux domaines de la couronne. On Pavait prédit 
à Gladstone. L'Anglais répugne aux conquêtes brutales 
et préfère triompher à la Methuen (1703) plutôt qu'à la 
Nelson. 11 ne s'abandonna complètement à la dynastie de 
Hanovre qu'en 1837 avec l'accession de la jeune Victoria 
qui, par l'application de la loi salique, le débarrassait de 
cette province d'Allemagne et de ces risques d'ingérence 
si funestes à la popularité des quatre Georges. Quand la 
mort de Guillaume IV mit un terme à toute chance de col- 
lision, l'Angleterre poussa un soupir dont elle savoure encore 
la douceur. 

Les Romains tendirent leurs ressources aux alliances 
interventionnistes. A tout prix, il leur fallut acquérir par- 
tout des créatures et des intérêts. Une phrase de Florus con- 
tient à cet égard plus d'enseignement que l'ouvrage entier 
de Polybe : « Le beau, constate Florus, ce ne fut pas d'avoir 
asservi la Grèce, ce fut d'y avoir pénétré », Introisse Victo- 
ria fuit. 

Pourtant, s'il y eut jamais une région où la paix du 
monde requérait alors qu'on ne mît pas les pieds, c'était bien 
cette plaine de Pharsale dontles lointains contreforts rocheux 
plongent dans l'azur de la mer d'Actium. Après avoir 
paru l'admettre, Rome le nia et poursuivit son destin. Un 
autre séjour critique, la Syrie et la Palestine, par où l'Asie 
s'articule à l'Egypte et rétrécit le passage des invasions, ne 
fut qu'un objet de convoitise. Les Hébreux eux-mêmes, si 
menacés, ne semblent jamais avoir désiré de neutralisation, 
mais, les yeux tournés vers Misraïm, ils tendaient les bras, 
malgré les prophètes, aux alliances qui devaient les tuer. 

XXXVIII. — Nous pouvons maintenant clore cette en- 
quête par les conclusions suivantes : 

1. — Si tout impérialisme suppose un appétit de domina- 
tion universelle, on distingue facilement diverses sortes 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



325 



d'impérialismes. L'antiquité a surtout pratiqué V impéria- 
lisme continental dont les avantages s'épanouirent à Rome. 
Illimité en tous sens, l'impérialisme antique trouve sa for- 
mule dans Yimmensum imperii corpus de Tacite, insatiable, 
incarnant grossièrement tous les désirs de primauté. Tu 
regere imperio populos. Romane, mémento. Il a laissé 
dans le proconsul un type inimitable. 

2. — Avec le christianisme, ce besoin d'expansion indé- 
finie qui travaille tellement l'homme antique trouve une 
merveilleuse échappatoire. Mon royaume n'est pas de ce 
monde. L'action du christianisme fut diverse : 

a) En civilisant les princes barbares, en leur imposant, 
avec David, un type de dynaste supérieur, en fortifiant 
d'autre part les liens du sang, il créa la nation moderne 
et la diversité des princes chrétiens. 

b) En coordonnant ces nouvelles forces, il suscite l'im- 
périalisme chrétien, avec le Croisé. En la citet ncn ad 
remes paien — ne seit ocis u dément chrestien. 

3. — La loi du monde nouveau dégagé de l'antiquité 
par le christianisme est essentiellement : limitation. Même 
au sein de la chrétienté, les deux pouvoirs se bornent et se 
distinguent. Ce qu'on appelle les nationalités, le Principe 
des Nationalités dérive de sa désagrégation. Le principe 
des nationalités n'est qu'une monnaie de l'impérialisme 
antique, un impérialisme qui fait sa part au voisin en lui 
interdisant toute usurpation sur la sienne. A la devise 
française, le Roi est empereur dans son royaume correspond 
la formule de l'ancien royaume croate : regnum regno non 
prescribit leges. 

4. — Le type le plus parfait d' 'impérialisme national a 
été forgé par les Bourbons. Entouré de son cortège savant 
de nations clientes, le Roi français maintient la paix par 
l'équilibre. Nec pluribus impar. L'ordre fondé par les Bour- 
bons renouvelle la sagesse romaine à son plus haut période 
(u" siècle), quand les fils de la Louve se vantaient d'agir sur 
l'étranger moins par le terrorisme de la force que par la 
persuasion, apud exteras gentes plura consilio , quam vi et 



320 



LE FAIT ET LE DROIT 



terrore, gerere se gloriabantur (Tite-Live). Il fallut le 
prestige de cette paix française pour permettre à un Mon- 
tesquieu (car on ne comprend jamais bien dans le passé que 
ce que les lumières du présent éclairent le mieux) de déga- 
ger si magistralement les lois de la politique romaine, dont 
l'article premier fut division et le second affaiblissement l . 

5 t — Malgré les principes limitatifs introduits dans le 
monde par le christianisme, les régressions à l'impérialisme 
continental, dont Rome elle-même fut une victime, sont 
toujours à craindre. L'ambition humaine reste identique à soi 
dans tous les siècles. Ne nous y trompons pas. Quand le 
nationalitarisme affiche ses limitations, c'est qu'il ne les a 
pas encore atteintes. Après avoir dompté la « faction des 
anciennes limites » et réalisé les frontières naturelles (1795), 
la France révolutionnaire, privée de son lest dynastique et 
travaillée par l'unitarisme, ne mit pas trois ans à les franchir 
par l'annexion de toutes les possessions continentales de la 
maison de Savoie (1798) et à entrer dans un progrès élimi- 
natoire vertigineux. De Merlin de Douai à Napoléon, un 
espace immense est battu en Occident par l'évolution im- 
périaliste, dont les partages de la Pologne (1772-1795) fai- 
saient en Orient la contre -partie abominable. 

XXXIX. — L'impérialisme bourbonien si moderne, si 
pondéré, si ami de la paix, si ingénieux à la maintenir, et 
qui s'éclipsait alors pour de longues années, constitua une 
réussite d'autant plus remarquable que dès avant sa nais- 

1. Même dans le passé, on ne comprend et on ne décrit que son temps. 
L'abbé du Bos n'a saisi le côté contractuel et légalitaire des invasions 
qu'à cause de ses occupations de diplomate. La signification de la guerre 
du Péloponèse n'a été bien comprise que depuis la Révolution de 1789 
et la polarisation déterminée par elle en Europe. 11 s'est trouvé alors un 
hobereau anglais, Mitford, pour faire ressortir ce caractère et renouveler 
l'histoire de la Grèce. L'histoire requiert des préjugés et des passions 
pour livrer son bagage. Ce qu'on appelle l'histoire universitaire n'est qu'un 
répertoire, et n'a pas de sens au cas où véritablement son auteur n'éprouve 
ni colère ni haine. Le bon historien doit avoir été, au moins par désir, un 
homme d'action, et ce qui sauve parfois l'histoire universitaire de 1 insigni- 
fiance, c'est son manque de franchise et sa servilité. Bien entendu, il faut 
comprendre sous ce nom un genre d écrits et non une classe d'écrivains. 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



327 



sance, les impérialismes régressifs dont notre époque est 
tourmentée commençaient à poindre et se préparaient. 

1° L'impérialisme colonial, avec ses conquistadors, 
figures louches, lancés par la cupidité sur l'inconnu des 
mers, as mares nunca navegadas. Un mot de Fernand 
Pizarre l'échantillonne bien : « Par là, Panama et la misère, 
par ici le Pérou et la richesse. Aux bons Espagnols de choi- 
sir l Por aqui se va al Peru a ser ricos, por acd se va â 
Panama a ser pobres ; escoja el que sea buen castellano lo 
que mas bien le estuviere. » 

2° L'impérialisme maritime des Espagnols, des Portu- 
gais, des Hollandais, des Anglais. Oceana, or England and 
her colonies 1 , 

3° V impérialisme protestant, devenu tel par sa conjonc- 
tion avec l'Allemagne, et l'impérialisme orthodoxe. Der alte 
deutsche Gott. Et aussi le « dieu russe », ruskii Bog. 

4° L'impérialisme révolutionnaire, inclus dans les mé- 
thodes de la Réforme et de la Renaissance, prédécesseur 
indéniable de l'impérialisme bolchevik 8 . Liberté, Egalité, 
Fraternité, ou la Mort. 

5° L'impérialisme historique, on livresque, fait des souve- 
nirs de l'empire romain et du désir de l'imiter. Après avoir 
travaillé l'Allemagne, la France, la Russie, l'Espagne, la 
Grande-Bretagne, c'est peut-être dans l'Italie contempo- 
raine qu'il a trouvé son aveu le plus candide. En terminant 
son cours d'ouverture de droit constitutionnel, le professeur 
Domenico Zanichelli ne craignait pas (14 décembre 1884) 
d'espérer pour sa patrie una nuova egemonia in Europa. 
« En dépit des misères et des mesquineries présentes, conti- 
nuait-il, io sono certo... che la terza Italia... s'inspirera aile 
sue tradizioni per risorgere a nuova e duratura grandezza... 
e ilpopolo italiano, una seconda vol ta, mostreràvero ilsu- 



1. C'est le titre d'un ouvrage de J. A. Froude : Oceana ou l'Angleterre 
et ses colonies. 

2. Là où les bolcheviks ont la force, ils sont les plus insupportables des 
impérialistes. 



328 



LE FAIT ET LE DROIT 



perbo vaticinio cTAnchise: Tu regere imperio populos \..> 

XL. — Les seules formes nouvelles que Fimpérialisme 
ait produites de nos jours sont d'abord Y impérialisme in- 
dustriel ou économique. Il doit son origine aux progrès du 
mécanisme, déjà si sensibles dans l'Angleterre de la fin du 
xvm" siècle, et à la nécessité de nourrir les ouvriers qui en 
dépendent en assurant aux marchandises qu'ils fabriquent 
une exportation privilégiée. Markets! New Markets! Des 
marchés, des marchés nouveaux, vierges, exclusifs, qu'on 
puisse gaver 1 Ce toast, si souvent porté aux dîners des 
Chambres de commerce de Birmingham et de Sheffield, 
exprime lucidement le but et les démarches de l'impéria- 
lisme économique, qui est en soi une perpétuelle agression 
pour protéger le commerce. 

Chaque peuple en modifie l'économie et l'allure au gré 
de sa mentalité. Résumant à merveille les conclusions de 
M. Hauser sur les Méthodes allemandes d'expansion écono- 
mique, M. Schefer pose que « l'Allemagne impériale était une 
sorte d'Etat industriel, Industriestaat f comme elle était un 
Etat militaire, et que l'industrie y était gouvernée par l'Etat 
presque comme l'armée elle-même, et qu'ainsi l'armée était 
devenue le moyen de conquérir le monde à l'industrie » 

11 y eut aussi parmi nous en 1815 une croyance analogue 
en l'avènement du régime industriel, croyance déterminée par 
l'effondrement napoléonien. Mais au lieu d'évoluer sur un 
fond historique comme en Allemagne, elle évolua sur un fond 
idéologique. Au lieu de List et de Krupp, nous eûmes Saint- 
Simon, aussi affecté par Waterloo qu'avait pu l'être Augus- 
tin Thierry, mais qui, réagissant à sa manière, concluait à 
l'échec du militarisme comme préambule du régime industriel. 

XLI. — Le second impérialisme contemporain est l 'impé- 
rialisme racique* : pangermanisme, déjà vivace en 1815 et 
organisé en 1890, mais qui remonte aux méditations histori- 

1. « Je suis sûr que la troisième Italie s'inspirera de ses traditions pour 
renaître à une grandeur nouvelle et durable et que le peuple italien, une 
seconde fois, attestera la vérité de l'orgueilleuse prophétie d'Anchise ». 

2. Qui se confond pour les trois quarts avec le principe des nationali- 
tés à l'allemande dont la langue est le critérium principal. 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



329 



ques de Lessing ët Herder (1760) ; panslavisme, excité, de 
1760 à 1790, par les savants tchèques Voigt et Hungar, mais 
seulement à l'œuvre depuis 1840; et l'innombrable cohorte 
des imitations : panlatinisme — irréalisable — , lancé comme 
une amorce aux pieds de Napoléon par le trop subtil Gari- 
baldi (1860) et qui ne contribua pas peu à nous embourber 
au Mexique (« nous avons rendu à la mer latine de Fautre 
côté de l'Océan sa force et son prestige », écrivait Napoléon 
le 3 juillet 1862); panbrittanisme, autrement sérieux, des 
Dilke, des Seeley, des Froude, des Roseberry, des Balfour et 
Chamberlain; pantouranisme, panturquisme de Zia bey. 
Une variété juridique, géographique de cet impérialisme 
vague à l'usage des Etats-Unis est le panaméricanisme, 
appuyé sur Monroë et son continuateur argentin, Drago 1 . 

Le progrès nationalitaire s'effectue à travers cette impé- 
rialisation mondiale aux ondes multiples; il en fait partie 
intégrante, soit que la nation constitue le noyau de l'em- 
pire, soit qu'elle se développe à côté de lui ou contre lui. 
Dans les deux cas, la nationalité n'est qu'un aspect, un 
moment, un procédé de l'Empire, et le Principe des Natio- 
nalités, si l'on ne le dépasse pas en le perçant à jour, c'est- 
à-dire en le comprenant comme un levier utilisé par les 
empires pour se rompre — et pour s'éviter, — peut con- 
duire ceux qui s'y livrent aux calamités les plus funestes. 

XLII. — De toutes façons, les gouvernements modernes 
sont plus robustes, plus avertis, mieux équilibrés, plus 
prudents. Ils tâchent de se dégager du particulier de leur 
origine pour s'élever à la grande politique rationnelle. 

L'ancienne Rome périt par un excès idéologique de 
précautions. L'Empire, issu des guerres civiles, mit son 
étude à en interdire la répétition en écartant la noblesse 
de l'armée et des combats. La corruption, l'effémination de 
l'aristocratie romaine remonte à une entreprise systéma- 
tique des empereurs, jaloux de conserver leur pouvoir. Ce 

1. On connaît sa théorie, assez récente, suivant laquelle les puissances 
européennes n'auraient pas le droit de contraindre au paiement, par la 
force du blocus ou de l'embargo, les Etats américains débiteurs. 



330 



LE FAIT ET LE DROIT 



dogme, qui pouvait avoir en principe quelques avantages, 
subsista longtemps après les avoir perdus. Le courage na- 
turel subsistait toujours à Rome. Lorsque les Barbares 
menacèrent l'Italie, la jeunesse sénatoriale, des vieillards 
même, coururent à Fennemi. On les désarma aussitôt. Le 
souvenir du cataclysme d'où le principat était sorti, con- 
servé immodérément, causa, par idéologie, la perte du plus 
grand Empire que l'homme ait fondé. 

Un reproche spécieux qu'on pourrait adresser à l'ex- 
posé que je viens de faire serait de lui opposer la per- 
manence des empires chinois et japonais. Outre que cette 
permanence, au moins en Chine, a plus d'apparence que 
de sérieux, il faut noter que le développement politico- 
idéologique tombe, de plus en plus sous la coupe de la 
race blanche. Cette race, maîtresse de l'Europe et de l'Amé- 
rique, possède l'Afrique et impose à l'Asie, depuis cinquante 
ans, le type d'Etat créé par elle au cours d'expériences faites 
entre Londres et Jérusalem. 

XLIII. — Une remarque avant de finir. Tandis que les 
philosophies antiques, en corrélation avec la politique impé- 
rialiste de leur temps, se font du devenir cosmique une con- 
ception unitaire, au rebours de la tendance moderne à 
pluraliser, il n'est pas indifférent de remarquer que l'Alle- 
magne contemporaine accompagne sa régression aux mé- 
thodes éliminatoires de l'antiquité de théories philosophiques 
qui en sont aussi renouvelées. La doctrine nietzschéenne du 
« retour éternel », transposition moderne des croyances 
étrusques et des constructions académiques, fait un pen- 
dant exact aux prétentions mondiales de sa politique. 

S'il fallait conclure maintenant en aussi peu de mots que 
possible, je dirais : 

La nationalité moderne dépend de l'organisation ro- 
mano-chrétienne de la famille et de la dynastie. Idéolo- 
giquement, le principe national itaire, qui apparaît comme 
une application de la méditation des origines au procédé 
de r équilibre, est propagé par une politique de croissance 
et de rivalité impérialistes. 



SIGNIFICATION DU PRINCIPE 



331 



XLIV. — Pris par un autre bout, sous un aspect plus 
direct, les rapports de l'empire et de la nation ne nous 
apparaissent guère moins étroits. Partout et toujours c'est 
un sentiment impérialiste qui sert de marteau et d'enclume 
à la nationalité. 

Prenons une nationalité embryonnaire, d'autant plus sug- 
gestive, le Canada. Il est impossible d'y faire le départ du 
nationalitarisme et de l'impérialisme naissants. Soit que le 
Canada, par son américanisation, qui lui fait nouer, en dépit 
de Londres, des relations diplomatiques immédiates avec 
Washington, s'affirme différent de la métropole, soit que 
par de brusques et profondes révoltes (1846, 1867, 1903) 
il réagisse contre l'usurpation yankee, soit enfin que par 
des traités préférentiels il entraîne dans son orbite écono- 
mique les Antilles anglaises et la Guyane, et forme 
dans la communauté britannique une vaste intimité cana- 
dienne, on ne saurait disjoindre l'affirmation impérialiste 
de la revendication nationalitaire. Ce n'est que par un jeu 
de l'esprit et pour les besoins d'une classification idéaliste 
que Ton mettra d'un côté l'identification nationalitaire et 
de l'autre l'expansionnisme impérialiste. Les deux senti- 
ments jaillissent puissamment enlacés des mêmes profon- 
deurs collectives et le mouvement de bascule qui, entre 
Washington et Londres, achève sous nos yeux mêmes de 
particulariser Toronto, trouve son moteur dans le même 
ordre de préoccupations qui anima jadis César ou Napoléon. 
Le degré seul diffère et les moyens mis en œuvre. Ce n'est 
qu'une affaire de temps et d'occasion. 

L'Italie fasciste baigne dans les eaux mêlées d'un impé- 
rialisme authentique et d'un nationalisme indubitable. Née 
d'une réaction contre le défaitisme (1919) elle réclame, 
dès 1923, des frontières plus vastes. 



CHAPITRE Ilf 



LA PAIX PERPÉTUELLE 
ET LA SOCIÉTÉ DES NATIONS 



I. — Renan, qui n'a jamais bien discerné ses préférences, 
écrivait en 1870 dans son article sur la Guerre entre la 
France et V Allemagne : « Le principe des nationalités in- 
dépendantes n'est pas de nature, comme plusieurs le pen- 
sent, à délivrer l'espèce humaine du fléau de la guerre ; au 
contraire fax toujours craint que le principe des nationa- 
lités, substitué au doux et paternel symbole de la légiti- 
mité, ne fît dégénérer les luttes de peuples en extermina- 
tions de races et ne chassât du code du droit des gens ces 
tempéraments, ces civilités qu'admettaient les petites guer- 
res politiques et dynastiques d'autrefois. On verra la fin de 
la guerre quand, au principe des nationalités, on joindra le 
principe qui en est le correctif, celui de la fédération euro- 
péenne, supérieure à toutes les nationalités, ajoutons : quand 
les questions démocratiques, contre-partie des questions 
de politique pure et de diplomatie, reprendront leur im- 
portance. » Un an auparavant, dans sa Monarchie constitu- 
tionnelle, Renan dressait un réquisitoire en forme contre la 
démocratie ; douze ans plus tard, dans sa conférence Qu'est- 
ce qu'une nation, il brodera les motifs les plus approba- 
teurs sur le thème des nations absolues. 

Un esprit livré à l'histoire, comme le sien, et sans carac- 
tère, devait ainsi reproduire, avec leurs contradictions, les 
flux' et les reflux de l'humanité, prise entre les nécessités 
belliqueuses et ses halètements pacifiques. Et pourtant 



PAX PERPÉTUELLE ET SOCIÉTÉ DES NATIONS 333 



l'idée d'une paix durable, indépendante de la décision des 
armes, paraît d'importation récente dans la pensée humaine. 

II. — Après coup, il n'est pas impossible de se rendre 
compte pourquoi elle devait naître en Grèce et ne pouvait 
naître que là, dans cette fourmilière de cités, harassées par 
des guerres ridicules et sans fin, mais sensibles à la com- 
munauté de leur culture, synthétisée, symbolisée par Fan- 
cêtre Hellen. Dans une thèse de 1893, De arbitrio inter 
libéras Graecorum civitates, M. Victor Bérard a mis en re- 
lief la vitalité incroyable de l'arbitrage international dans 
ce microcosme. Non seulement les petites municipalités, 
mais les gros Etats helléniques ont pratiqué l'arbitrage d'une 
façon constante dans le but d'économiser une guerre. Je 
crois bien que le premier exemple connu est l'offre des Mes- 
séniens, en 750 avant Jésus-Christ, de faire arbitrer par un 
tiers leur conflit avec Sparte. Sparte refusa. En 418, mieux 
inspirée, elle spécifia, par traité solennel, le fonctionnement 
normal de l'arbitrage entre elle et Argos, en prévoyant 
même son extension possible à d'autres cités péloponé- 
siennes. Déjà la Société des Nations ! Ne raillons pas : les 
amphiktyonies, ligues sacrées, dont l'origine remontait par- 
fois à Héraklès, coalisaient peuples ou cités autour d'un 
temple, d'un tribunal et d'un trésor communs. D'autres 
fédérations laïques, des Koina, groupèrent, à une période 
plus avancée, les cités de FArcadie, de l'Achaïe, de l'Étolie, 
avec arbitrage obligatoire pour les contractants. 

Ce qui montre bien toute la différence à établir entre la 
bonne volonté de l'idée et l'efficacité delà force, c'est le suc- 
cès de l'Empire romain qui, sur les ruines de l'arbitrage hel- 
lénique, édifia par les armes la plus grande zone de paix, 
la plus vaste société internationale dont l'histoire garde le 
souvenir. La Grèce avait presque conçu l'idée de la paix 
éternelle locale. Le plus ancien document de la Diplomatie 
européenne, un traité conclu au vi e siècle entre les cités d 'Elée 
et de Hérée en Arcardie, et qu'une inscription nous con- 
serve, débute ainsi: Traité entre les Eléens et les Héréens. 
Quil y ait alliance pour cent ans.., Rome exhiba, à l'in- 



334 



LE FAIT ET LE DROIT 



térieur d'un immense domaine, pendant plusieurs siècles, 
la réalité d'une paix que tous les empires rêveront de 
fonder à son image, et dont le long regret traverse le Moyen 
Age. Aussi bien, la pensée antique resta toujours captive 
des représentations unitaires. L'idée du corps s'impose à 
elle, soit pour représenter la société nationale, soit pour 
représenter la société cosmique. Elle ne peut pas s'évader 
davantage de l'apologue de Ménénius Agrippa que du macro- 
cosme stoïcien, et Rome se contenta de chiffrer à ses armes 
cette imagination philosophique dont le dernier fidèle fut 
peut-être Dante. 

III. — Son De monarchia, conçu au prime début du 
xiv e siècle, figure le dernier écho idéologique du principat 
inauguré par Auguste, et sacré par la paix du Christ et la 
paix de Rome. Au quatrième chapitre du livre premier, 
Dante démontre que, pour atteindre sa fin, qui est de réali- 
ser le maximum de spéculation et le maximum d'action 
(actuare totam potentiam intellectus possibilis ad specu- 
landum et ad operandum), le genre humain ne manque que 
de la paix universelle, laquelle lui viendra seulement du 
Monarque, de l'Empereur, souverain de l'humanité unifiée, 
universitatis humanae. 

Mais déjà, à la même époque, les réalités politiques, issues 
du Christianisme et des invasions, engendraient leur idéo- 
logie correspondante sous la pression des mêmes nécessités. 
Un des esprits les plus hardis, les plus téméraires du 
Moyen Age, l'agent de Philippe le Bel, le fameux député 
de Coutances, Pierre Dubois, ébauche le projet de Société 
des Nations, qui va défrayer désormais les rêveurs moder- 
nes de Sully à Nicolas II et à Woodrow Wilson. 

Ne perdons pas de vue qu'à de multiples égards le Moyen 
Age répète la Grèce : partage de la même culture entre 
des milliers d'Etats rivaux. La trêve de Dieu 1 , la guaran- 

t. Autant qu'un mouvement catholique, notons-le, la paix de Dieu avec 
son corollaire de la trêve de Dieu (1041) fut un mouvement aquitain 
(x»-xi e siècles), propagé au milieu de ces populations amies du bien-être 
dont la Garonne est le berceau, 



PAIX PERPÉTUELLE ET SOCIÉTÉ DES NATIONS 335 



taine le Roi, ressuscitent avec plus d'autorité l'arbitrage 
hellénique. Les Koina, les ligues, reparaissent de même plus 
vigoureuses dans la Hanse qui, du xn a au xiv 8 siècles, groupe 
jusqu'à cent villes germaniques, avec leur Parlement, le 
Hansetag, leur capitale, Lubeck, et leur trésor. Au xv° siè- 
cle, une paix perpétuelle est édictée parles diètes de Worms 
et de Trêves entre les princes germaniques, avec une « cour 
d'Empire » et une armée fédérale. Au xvi° siècle, les Etats 
Généraux de Hollande rentrent encore dans ce type, illus- 
tré trois siècles auparavant par la Ligue helvétique. Enfin il 
y a le pape, arbitre permanent, naturel et souvent appelé. 

IV. — La Chrétienté, dont il est l'amande, et qui garnit 
les trois quarts du moyen âge, doit être comprise, politi- 
quement, comme un fait qui s'impose, autant que comme 
une organisation que l'on poursuit. La paix de Dieu, née 
d'un désir de bien-être, emprunte au catholicisme l'idéal de 
ses préceptes et l'énergie de ses excommunications. Tandis 
que l'on éteint sur ses pas les cierges symboliques, le cri- 
minel qui rompt la paix du Seigneur s'entend comparer, à 
Dathan, à Abiron : « Qu'il soit maudit comme Gain ! » A 
l'excommunication personnelle s'ajoute souvent l'interdit, 
d'une portée plus vaste. 

Ces pratiques et d'autres moins célébrées (réglementa- 
tion du droit d'asile, des immunités ecclésiastiques) restrei- 
gnirent singulièrement les calamités de la guerre, à une 
époque (x*-xn° siècles) où la guerre était partout et mena- 
çait chacun. Outre ces recours spirituels et ces dispositions 
juridiques, le pape et les conciles disposent de sanctions 
temporelles. La conception de la « guerre juste », élaborée 
par une légion de docteurs, de saint Ambroise à saint Tho- 
mas, permet à l'autorité ecclésiastique, dans des cas de trans- 
gression scandaleuse et obstinée, d enjoindre au suzerain 
du coupable, ou à ses pairs, de tirer l'épée contre lui pour 
rétablir le droit abattu. Enfin la médiation du pape s'ouvre 
à tous. 

Baignant de toutes parts dans le catholicisme, la société 
courait au devant de sa juridiction. Après avoir juré sur 



336 



LE FAIT ET LE DROIT 



les reliques les plus saintes l'observation d'un traité, on 
promettait de ne pas se faire relever de son serment, et, 
en cas d'infraction, de se soumettre aux censures de 
l'Eglise. Cette clause figure encore dans le traité de Cam- 
brai, conclu le 3 août 1529 entre Charles-Quint et Fran- 
çois I er , qui, prévoyant une infraction possible, vont jus- 
qu'à constituer d'avance un procureur « pour comparoir en 
leur nom en cour de Rome... et subir volontairement la 
condamnation et fulmination des dictes censures », au 
moment où la Réforme, en brisant l'unité chrétienne, rani- 
mait les puissances guerrières et plongeait le Moyen Age 
dans un oubli d'où personne encore n'a pu le tirer complè- 
tement. . 3 -1 
On n'apprécie pas à leur valeur les ingéniosités dont il 
surabonde. Pour ne pas quitter notre cercle d'investigation, 
qui connaît - je parle du grand public - cette remarquable 
institution des conservateurs de traités, chargés, comme 
leur nom l'indique, de garantir la paix dont ce traité était la 
charte ? Des gouverneurs de provinces, des seigneurs en 
vue des villes même « donnaient leurs scellés », suivant 
l'expression reçue, et s'engageaient ainsi à tourner leurs 
forces contre tout violateur du pacte. Aujourd hui peut-on 
trouver mieux ? Et quelle Société des Nations plus grandiose 
imaginer que ne le fut la Chrétienté médiévale ? 

V — Tel est ce monde divers, dont « les princes chré- 
tiens» sont l'emblème et dont Pierre Dubois, entre 1305 
1307 rédigea l'idéologie, à l'occasion d'une nécessité que 
son temps ne fut pas seul à ressentir et qui s'appelle la 
Question d'Orient. Dans son De recuperacione Terre Sancte, 
si pertinemment édité par M. Langlois, qui n'a pas tort 
d'y voir un traité de politique générale, Dubois, en se po- 
sant l'éternelle question : comment venir à bout des Turcs? 
y répond, le premier : par l'union. Mais cette union, in- 
dispensable pour la conquête, et la répartition des territoi- 
res, il la conçoit comme indispensable aussi pour leur con- 
servation. Il la veut donc permanente et l'organise. 11 l'or- 
ganise par un arbitrage international dont le dernier ressort 



PAIX PERPÉTUELLE ET SOCIÉTÉ DES NATIONS 337 



est le Siège apostolique et le fruit la paix perpétuelle, ad 
pacem firmam et perpétuant tocius reipublice christicola- 
rum. 

Contemporain de Dante, Dubois ne s'éloigne pas tant de 
ses réalisations idéologiques qu'on pourrait le croire. Au-des- 
sous du Monarcha vel Imperator, Dante réservait la place 
des rois. Au-dessus des princes chrétiens, Dubois ménage la 
couronne de l'univers pour Philippe le Bel, son patron. Mais 
la ressemblance entre les deux hommes est celle de deux 
promeneurs qui se croisent. Dante regarde vers la colonne 
Trajane, Dubois vers le Louvre, Windsor et Postdam. 
L'opinion publique ne fît pas écho à l'appel de ce novateur 
qui proposait aussi de remplacer les couvents par des lycées 
de jeunes filles ! 

VI. — La fin des croisades, le déchirement de la chré- 
tienté ralentissent le mouvement. Au début du xvir 3 siècle, 
un moine quasi inconnu, Emeric Crucé, né vers 1590 et que 
M. Drouet a remis un peu en honneur, inaugure (1623) dans 
le Nouveau Cynée (Ginéas) un modèle qui va être souvent 
copié. Grucé veut «assurer la paix à perpétuité» afin de dé- 
truire le vice le plus commun, Finhumanité, dont les débor- 
dements affectent vite le corps entier de l'humanité dont tous 
les membres sont en sympathie. Si « nostre Hercule fran- 
çois, Louis le Juste », le veut entreprendre, on pourrait, 
par un règlement arbitral et international établi sur la base 
du statu quo etque les Princes «jureroient de tenir pour lors 
inviolable », établir la paix comme sous Auguste et fonder la 
« fraternité européenne 1 ». Cette rêverie d'un moraliste, 
(d'un économiste aussi, que l'intérêt du commerce préoc- 
cupe) fut quasi oubliée jusqu'en 1839. 

Le « Grand Dessein », imposé vers 1645 par Sully à la 
mémoire de Henri IV, n'est à la même époque qu'une mys- 
tification, revanche politico-idéologique d'un ministre, 
mécontent et vieilli, rompu d'ailleurs à ce genre d'allégorie 
par la récente fabrication d'un roman à clef, Gélastide ou les 

1. Le pape pourrait aussi « moyenner une concorde générale entre les 
princes catholiques ». 

22 



338 LE FAIT ET LE DROIT 



Illustres Princesses.Les « Royales OEconomies » consacrent 
quatre de leurs chapitres à exposer un plan de Confédéra- 
tion européenne en quinze Etats, chargés d'expulser les Turcs 
et de rétablir l'unité religieuse. V « arbitrage perpétuel » 
y est nommément désigné comme le seul moyen propre à 
entretenir la paix, grâce au fonctionnement d'un « Conseil 
général qu'on eust pu appeler le Sénat de la République 
Chrestienne », et qui eût compté soixante membres. 

Les contemporains purent presque contempler ce Sénat 
réuni en Westphalie (1648) pour établir rationnellement 
le - statut pacifique de l'Europe moderne et le grand juris- 
consulte Grotius qui fonde à cette époque le droit des gens 
recommande dans son De jure belliac pacis l'emploi de 1 ar- 
bitrage 1 entre les Etats (1624). Dans son Catholique discret, 
le landgrave de Hesse reprend ce système et fixe même a 
Lucerne le siège du congrès européen, que Crucé plaçait à 
Venise. 

Toutes ces impressions mêlées se retrouvent dans certains 
propos où Leibniz envisage la fondation d'un « Parlement 
universel ». Peu avant sa mort (1716), un pur idéologue, 
l'abbé de Saint-Pierre, publiait un Projet de Paix perpé- 
tuelle (1713) qui eut unimmense succès. Il s'y donne comme 
le continuateur de Henri le Grand, sa Ligue générale dé- 
fensive às* dix huit Etats chrétiens étant pareillement tour- 
née contre les Turcs. Aucune nouveauté ne marque d ail- 
leurs ce projet', issu de Sully et de Crucé, avec son «Sénat 
de la Paix » et que Jean-Jacques Rousseau commentera. 

1 ,, Il serait utile et en quelque sorte nécessaire que les P™ ssan ^ 
ch ét ennes fissent entre e.l'es une espèee de corps, dans les assemb 
duquel les démêlés de chacune se terminassent par le juge men de s au 'res 
non intéressées et que l'on cherchât même les moyens , d. ~»^« les 

très injuste et très déraisonnable ; mais je soutiens que, l arbitrage euio 



PAIX PERPÉTUELLE ET SOCIÉTÉ DES NATIONS 339 



Il avait pu s'inspirer aussi de ces séries interminables 
de congrès tenus en Hollande, qu'on appela déjà en leur 
temps « les conférences de La Haye», et qui aboutirent fina- 
lement au traité d'Utrecht (1713). On y avait vu rassemblés 
les ambassadeurs de toute l'Europe, devenue semblable à 
« un seul Etat fédéré », pour mettre fin soi-même à ses dif- 
férends. 

Cette expression à'Etat fédéré est d'Emmanuel Kant, 
dont le traité De la paix perpétuelle (1795) fait allusion à 
ce congrès prometteur, de même qu'à la constitution en un 
seul Etat (1777) des Treize colonies américaines. Kant dé- 
bute par supprimer les armées permanentes ^établir l'éga- 
lité républicaine dans chaque Etat, et envisage la paix future 
comme résultant d'un congrès diplomatique permanent, 
espèce d'union, volontaire d'ailleurs et révocable. Vers le 
même temps (1789), Jérémie Bentham vante son projet de 
diète européenne. La Convention lui décerna le titre de 
citoyen, 

VII. — La Révolution et l'Empire provoquèrent par leur 
chute un besoin intense de pacification régulière. En 1814, 
Saint-Simon suggéra, sans succès, aux plénipotentiaires de 
Vienne l'idée de créer un « Parlement général», désir auquel 
la constitution de la « Sainte Alliance » répondit, « frater- 
nité de rois » incarnée dans des congrès d'ambassadeurs. 
Pendant ce temps-là, les regrets de Napoléon évoquaient à 
Sainte-Hélène les amphiktyonies grecques, les Treize Etats 
américains, muaient l'Europe en une Fédération impériale 
dont les Idées napoléoniennes équilibreront l'organisme et 
dont Fourier généralisera le bienfait à la société humaine 
démocratisée pour la paix. Pas une fois, depuis Rome, les 
générations n'avaient pu croire de la sorte à l'unification de 

péenune fois formé, la supériorité de force serait toujours du côté de la. 
diète européenne, et qu'ainsi la supériorité de force serait toujours avec 
la supériorité de raison. » 

1. Sous cette réserve importante : « Le jour viendra où les Etats-Unis 
d'Europe seront constitués ; mais jusqu'à ce moment suprême, chaque 
peuple devra garder la main sur la poignée de son glaive; autrement il 
risquerait de disparaître avant le grand jour » (Kant). 



340 



LE FAIT ET LE DROIT 



la culture européenne. L'excuse la plus valable que pré- 
sente Gœthe à Eckermann pour son manque d'entrain lors 
de « la guerre de délivrance », c'est de dire: « Que voulez- 
vous 1 J'espérais que l'empire et le génie de l'Empereur 
allaient clore à jamais la période belliqueuse de l'huma- 
nité ! » 

L'idéologie contemporaine, rassemblée dans les congrès 
de la paix dont le prestige ne fut pas moins grand en Amé- 
rique qu'en Europe — où déjà ils sévissaient avant 1870 1 — 
se reput de ces souvenirs idéalisés. Dans les faits, l'Amé- 
rique devança peut-être l'ancien monde: Bolivar était plein 
de l'abbé de Saint Pierre et, en somme, YUnion panaméri- 
caine doit sa naissance au libérateur du Venezuela. Cette 
Union s'exprime par des Conférences périodiques et un 
Bureau des Républiques américaines — il y en a vingt-et- 
une — qui. fondé en 1890, représente, depuis 1898, tous les 
Etats américains. Son rôle, modeste, la réduit à servir 
d'archives, de bibliothèque, de centre de renseignements. 
Une union plus restreinte lie l'Argentine, le Brésil et le 
Chili (A. B. C.) et les Etats du Centre-Amérique — sou- 
venir de leur Fédération disparue, — sont soumis depuis 
1907 à la juridiction arbitrale obligatoire d'une Haute-Cour 
de justice. 

VIII.-— Une évolution parallèle dans le domaine de la spé- 
culation pure créait le vocabulaire adéquat aux nouvelles 
exigences de l'idéologie. C'est Suarez le premier, — l'im- 
mense, le gigantesque Suarez (1548-1617) — qui compare 
l'humanité organisée sous le contrôle des « princes chré- 
tiens » à une Societas gentium, et rejoint par là Pierre 
Dubois 2 . Le terme fait fortune aussitôt. Grotius (mort en 

1. La Révolution de 1848 en suscita. L'un fut présidé par Victor Hugo. 
Avant 1870, sévirent la Ligue internationale et permanente de la paix, 
ainsi qu'une autre organisation génevoise analogue. 

2. Nous savons que le milieu de suggestion idéologique de ce terme de 
societas gentium est fourni par la permanence des ambassades, nécessi- 
tée à partir des xv° et xvi e siècles par l'extension à l'Europe de l'équilibre 
italien et la rivalité des deux maisons de France et d'Autriche qui enré- 
gimenle tous les Etats. 



PAIX PERPÉTUELLE ET SOCIÉTÉ DES NATIONS 341 



1645), Hobbes (1679) s'en servent comme d'une idéecommode 
pour rendre compte des relations de fait entretenues par les 
Etats. Pour Vattel (mort en 1767) le mot de Société des 
Nations est déjà rebattu, à plus forte raison pour de Mar- 
tens (1821). Depuis deux ou trois siècles, des générations 
innombrables d'étudiants en droit l'ont employé. Un député, 
M. Edouard Fournies, s'est vanté récemment de l'avoir pro- 
noncé pour la première fois à la Chambre en 1907, au 
cours d'une interpellation de M. Francis de Pressensé. 
Depuis Saint-Simon, Fourier, Proudhon (avec son livre du 
Principe Fédératif) on croyait pourtant que l'idée de 
Société des Nations était familière au grand public. 

IX. — Certaines institutions permettaient même d'en en- 
trevoir le fonctionnement, envisagé non plus par des roman- 
ciers, des idéologues, des sociologues à demi fous (Saint- 
Simon, Fourier), mais par des savants recommandables, des 
juristes experts. En 1878, Bluntschli préconisait une Con- 
fédération des Nations européennes représentées par un 
Conseil fédéral (délégués des Etats) et un Sénat (délégués 
des Parlements), pour tout dire une Suisse agrandie (sys- 
tème que reprendra en 1892 le marquis Pandolfi) de même 
qu'en 1825 la Société américaine de la Paix couronnait un 
mémoire où l'organisation future de l'humanité générali- 
sait la constitution de 1777. 

Frédéric Passy et Randal Cremer fondaient en 1888 
Y Union interparlementaire pour l'arbitrage international 
qui peut passer déjà, à la rigueur, pour un embryon valable 
de Société des Nations. Un esprit froid, M. Anatole Leroy- 
Beaulieu, admettait en 1900, dans un article sur les Etats- 
Unis d'Europe y que « le mouvement avait de l'importance ». 
On s'acheminait visiblement vers quelque chose. 

X. — La nouveauté consista à franchir délibérément le 
garde-fou idéologique et à mêler les personnalités et les orga- 
nismes responsables au progrès internationalitaire. Cette 
période nouvelle s'est ouverte, le 30 décembre 1898, 
lorsque, par l'entremise du comte Mouravielï, Nicolas II 
engagea les Etats civilisés à « mettre un terme à l'accrois- 



3.42 LE FAIT ET LE DROIT 



sèment progressif des armements de terre et de mer » Une 
. Convention pour le règlement pacifique des conflits m er 
nationaux * fut élaborée en 1899, qui par l'intermédiaire 
de la Cour permanente d'arbitrage, ap anit de g^ves di - 
férends. Une seconde conférence eut heu en 1907, ou le 
Î^tèmese perfectionna. A cette date, 44 Etats ' Pgg^J 
à ce qu'on appelait déjà courammen la « Société des 
Nations ». Les juristes seuls sont à même, je crois, de se 
^ une idée approchante de la somme de travail de , science, 
de bonne volonté - de fantaisie aussx 1 - qui fut dépen- 
sée dans ces réunions fantomatiques, pénibles créatures 
de la force, où M. Léon Bourgeois éperdu saluait 1 huma- 
nité régénérée. Il publia en 1910, sous le titre de Pour la 
Société des Nations, un recueil de documents heteroch tes 
où se cache, dans un petit coin, cette phrase assez impru- 
dente : « Une troisième convocation est officiellement pré- 
vue pour 1913 ou 1914. » s _ 

Comme après 1825, c'est en Amérique que le cote pra- 
tique de la question est envisagé L'année même ou 
M Léon Bourgeois, bien en retard hélas 1 sur 1 abbe 
de Saint-Pierre, publiait ses papiers d'où la paix perpé- 
tuelle sortait par la vertu de considérations morales, le 
Congrès des Etats-Unis émettait le vœu « que les forces 
unies de tontes les puissances du monde fussent constituées, 
pour le maintien de la paix universelle en une force in- 
ternationale », vœu qui s'incarna véritablement le 7 juin 
1915 dans la section américaine de la Ligue pour imposer 
la paix (to enforce peace). , , „ .... . 

XI - Dès lors, ce sera l'avalanche. Le mot de Société des 
Nations prononcé par le Président Wilson dans son ques- 
tionnaire du 18 décembre 1916 aux belligérants sur leurs 
buts de guerre, est pieusement recueilli dix jours plus tard 
dans l'ordre du jour de clôture du Congrès du parti so- 

, Qu'on lise les élueubrations où M. Jean de Bloch prouva aux délé- 
gués au'une guerre générale était matériellement impossible ou ne dure- 
Sdl qu un écfair. Cela est intitulé : Impossibilités (eehn.oue* ei econom,- 
ques d'une guerre entre grandes puissances. 



PAIX PERPÉTUELLE ET SOCIÉTÉ DES NATIONS 



343 



cialiste français héritier authentique de Duvergier de Hau- 
ranne et de Napoléon III. Dans leur réponse du 12 janvier 
1917, les Alliés tirent chorus. Le message wilsonien du 
22 emporta les dernières résistances. Voici comment s'ex- 
primait M. Woodro v Wilson : 

« Je considère que de simples accords de paix entre les 
belligérants ne satisferont pas les belligérants eux-mêmes. 
Des conventions opérant seules ne peuvent pas rendre la 
paix sûre. Il sera absolument nécessaire que soit créée une 
force destinée à garantir la permanence du règlement, 
force tellement supérieure à celle de Tune quelconque des 
nations actuellement en guerre, ou à toute alliance formée 
ou projetée jusqu'à présent, qu'aucune nation et aucune 
combinaison probable de nations ne pourraient l'affronter 
ou lui résister. Si la paix de demain doit durer, ce doit être 
une paix mise hors de risques par la force majeure déri- 
vant d'une organisation de l'humanité. » 

Hélas ! Cette organisation, telle qu'elle fut réalisée en 
1919 et en 1920, laisse beaucoup à désirer. Ni la Russie, 
à raison de sou anarchie, ni l'Allemagne, à raison de son 
inconduite, ni les Etats-Unis eux-mêmes, à raison de leur 
refus postérieur, si cuisant pour les prétentions wilsomen- 
nes, n'y participent d'aucune sorte. 

Entre les rêveries de 1916 et 1917 et le fiasco de 1920, 
quel abîme ! Partielle, limitée, bridée, désarmée, la Ligue 
des Nations du type lloydgeorgien, qui fut habilement subs- 
tituée, en cours de route, aux constructions wilsoniennes, 
tâche 'de s'acclimater, par d'humbles et utiles besognes, à 
la société mondiale. Il ne faudrait pourtant qu'une circons- 
tance favorable pour lui restituer l'énergie mythique de sa 
vie embryonnaire. Considérons donc à loisir Vidée en soi 
de cette élucubration. 

XII. — Quelles relations, tout d'abord, unissent donc la 
Société des Nations avec le Principe des Nationalités ? On 
a reproché maintes fois à M. Léon Bourgeois d'avoir bap- 
tisé Société des Nations une simple réunion d'Etats. C'est 
que, dans la mesure où elle voudra.se réaliser, la Société 



LE FAIT ET LE DROIT 



des Nations fera nécessairement figure de coalition éta- 
tique, même avec adjonction de représentation populaire 
D'où violation du Principe. Qu'est devenu le temps où un 
Renan (celui de 1882), un Carnazza-Amari, un Laurent fon- 
daient la paix sur l'assouvissement de la nationalité ? On 
admet implicitement ou que les nationalités ne sont pas 
toutes recommandâmes, ou que la nationalité n'est plus le 
fait central, capital, de l'évolution humaine, ou quelles trou- 
veront leur satisfaction par remaniement postérieur dans la 
Société qui les absorbe. La position n est pas claire et 
présage dès le début de graves difficultés. 

Une autre ambiguïté consiste à éblouir la vue par 
des constructions spécieuses : on évoque des cours et des 
discours, des hermines et des jugements, des séances et 
des rôles. On nomme des députés, on les révoque. Tout 
cela est pauvre. Trois choses importent : Le Code. Il 
est encore à venir. Ce qui existe à cet égard fait sourire ou 
fait pleurer. 2° La Compétence et l'Exécution. Ou les déci- 
sions de la Cour porteront sur des points graves et seront 
exécutoires sans référendum, ou elles ne le seront pas. 
Dans le premier cas, c'est un arbitraire qui terrifie, dans 
le second une cérémonie ridicule. 3° La force qui appli- 
quera les sanctions pénales. Tout en revient là. Le Prési- 
dent Wilson Ta bien vu. Regardons-y de près. 

XIII. — Le moins qu'on puisse exiger, c'est une mutua- 
lité défensive aboutissant à une contrainte matérielle de 
teneur internationale vis-à-vis du délinquant. 
^ En bon français, cela peut se traduire par des proposi- 
tions suivantes : 

1 J Création d'un empire mondial, contractuel, fédératif et 
représentatif. 

2° Abolition des guerres particulières et leur remplace- 
ment par des guerres générales en miniature. 

3° En cas de fonctionnement normal, suppression pro- 
gressive de ce quon appelle l'histoire. 

Voilà nécessairement les transpositions intellectuelles de 
ce conglomérat de Parlement, de Tribunal, de recors etd'ar- 



PAIX PERPÉTUELLE ET SOCIÉTÉ DES NATIONS 345 



mée dénommé Société des Nations, à supposer qu'elle puisse 
jamais passer de l'ébauche de 1920 à un minimun de réa- 
lité. 

S'imagine-t-on bien en effet ce que seront dans chacune 
des quarante ou cinquante nations intéressées les débats 
préparatoires à leur fusion, au sein de soixante-dix ou quatre- 
vingts Parlements, flanqués de leurs cinq ou six cents com- 
missions, mises en branle pour discuter, amender, rapporter 
et ne pas adopter ce projet soumis ? S'imagine-t-on bien les 
intrigues, les traquenards, les dénis de justice, les assas- 
sinats juridiques et les confiscations de nationalité qui 
marqueront l'exercice de la Société des Nations ? 

XIV. — Car le point capital est celui-ci : on ne veut plus 
que s'accumule quelque part une provision de force qui 
écrase tout d'un coup les voisins inattentifs. Sous le cou- 
vert de la limitation des armements qui est le but — fort 
louable — delà Société, on prétend instituer un réseau légal 
d'où la force ne puisse plus jaillir à sa fantaisie. En d'autre 
termes, on veut mettre fin à cet itinéraire mystérieux de la 
force dans les sociétés humaines qvi s appelle l'histoire 
par la pétrification des forces existantes ou leur nivelle- 
ment automatique. 

Des philosophes, aussi peu négligeables que Gournot, n'ont 
pas écarté a priori une disparition possible de l'histoire 
dans des temps très lointains. Toute guerre cessant, la 
politique s'évanouirait du même coup et le progrès humain 
se confinerait dans les perfectionnements matériels et les 
changements sociaux. Sans se douter de leurs prétentions, 
quelque sociétaristes tendent délibérément à ce régime 
égalitaire. Ils nous montrent, quant aux individus, l'évo- 
lution juridique passant en Grèce de la notion à ennemi à 
celle d'étranger, de métèque, d'isotèle, presque d'associé, 
de même à Rome, où le préteur pérégrin et le jus gentium 
acheminent Yhostis primitif au civis universel. De même 
encore, notre moyen âge, terrible pour l'étranger, Yaubain, 
abdique peu à peu son particularisme revêche. Du vu siècle 
à nos jours s'élabore un immense tissu juridique où l'huma- 



346 



LE FAIT ET LE DROIT 



nité tout entière trouve à s'habiller, à telle enseigne qu'en 
1874 Démangeât pouvait entrevoir « une loi unique régis- 
sant tous les hommes, appliquée indistinctement par tous 
les tribunaux ». 

L'analogie peut-elle être étendue aux nations ? Jusqu'à 
présent, les faits — sinon les désirs — n'ont guère favorisé, 
quoiqu'il y paraisse, une semblable idéologie. Le fameux 
Congrès de la Paix de 1869 faisait dire à Le Play, dans sa 
lettre du 19 juin au P. Hyacinthe, dont j'ai déjà cité d'autres 
fragments : « Il y aura toujours la guerre à moins qu'on ne 
parvienne, de progrès en progrès, à asservir à un seul 
monarque toutes les nations, et encore la corruption, due 
à la servitude universelle, ramènerait-elle aussitôt la guerre 
entre les éléments corrompus. Avec la liberté [le libre arbitre 
sans doute] des peuples il y aura toujours des guerres, parce 
que le péché se reproduit toujours. » 

Pour des raisons différentes, telle était bien la conviction 
de Kant lorsqu'il posait en principe dans son essai sur la 
Paix perpétuelle que « toute partie du monde qui se sent 
supérieure à une autre ne négligera jamais d'agrandir sa 
puissance en se soumettant celle qui lui est inférieure en 
force ». Et c est bien pour cela qu'il songe à constituer, 
pour rétablir l'équilibre, tantôt une association d'Etats, un 
Verei?i y tantôt une ligne démocratique, un Vôlkerbund. 
Sans céder aux mêmes illusions, Bagehot établit une loi que 
voici : « Quelle que soit la situation mondiale, les nations 
les plus fortes tendent à prévaloir sur les autres. » 

Les seules disparitions d histoire dont il soit fait mention 
ne se sont jusqu'ici opérées que par la guerre. A cet égard 
non plus, il n'y a aucune distinction à établir entre l'Empire 
et la Nation, tous les deux supprimant de l'histoire autour 
de soi. Une fois réunie à Rome, la Grèce disparaît de l'uni- 
vers politique et les trois gros volumes qu'on a pu écrire 
sur Y Histoire de la Grèce pendant la domination romaine 
ne s'occupent que de littérature, de religion, de philosophie 
ou d'événements romains domiciliés en Hellade. L'unité de 
la France ne fut pas résolue d'autre façon ni avec d'autres 



PxVIX PERPÉTUELLE ET SOCIÉTÉ DES NATIONS 347 



conséquences que celle de la Romania. Tour à tour les Capé- 
tiens, en supprimant des Etats indépendants, c'est-à-dire 
des centres créateurs d histoire, réduisent les capitales pro- 
vinciales (Nevers, Rennes ou Dijon) à n'élaborer que des 
chroniques foncières, mobilières ou mondaines. La Société 
des Nations se comporterait semblablement vis-à-vis des 
Empires plus ou moins nationaux d'aujourd'hui, dont les 
centres politiques, dépouillés de leur indépendance, devien- 
draient les préfectures d'une administration grouillante et 
innommée. Peut-on se fier sur des théories pour réaliser 
une révolution aussi grandiose et aussi terrible, qui accable- 
rait l'universde la monotonie historique qui s'appesantit jadis 
sur la morne étendue de l'Etat Romain? Ni Kant, niBagehot 
ne le croient et ils considèrent en principe comme contraire 
à la nature la tâche d'exclure la force du devenir humain. 
C'est résoudre par le bon sens, par l'expérience, par la rai- 
son, le problème posé par la distribution inégale de la force 
dans'le monde avec ses conséquences d'antagonisme, de lutte, 
d'élimination. Dans son fond, le Principe des Nationalités 
répond à cette angoisse ressentie par les Etats modernes et 
qui est nouvelle en histoire, lorsque, prenant conscience 
d'eux-mêmes et de leur condition soumise aux jeux de la 
force ils cherchent çà et là tous les recours possibles contre 
l'anéantissement. A cet égard le Principe des Nationalités 
constitue une assurance idéologique contre les risques éli- 
minatoires. En rendant inviolable la force la plus intime, 
semble-t-il, de l'Etat, il constitue celui-ci en immortalité. 
La Société des Nations est donc l'idéologie supplémentaire 
à ce Principe des Nationalités, son organe même de conser- 
vation et de garantie — si importantes que puissent ressor- 
tir par ailleurs ses contradictions avec lui. 

La besogne poursuivie ici en rappelle une autre : la fon- 
dation d'une religion naturelle ou d'une théosophie. Au lieu 
d'attendre du conflit des religions l'unification spirituelle de 
l'humanité, on généralise leurs ressemblances en les rationa- 
lisant et en les mysticisant. De même, au lieu de confier 
1 unification politique de l'humanité au choc éliminatoire 



348 



LE FAIT ET LE DROIT 



des Empires, la Société des Nations l'impérialise d'une seule 
étape par une opération rationnelle et législative. 

Qu'est-ce en effet qu'une puissance politique, Empire ou 
Nation peu importe, sinon l'organisation de la paix publique 
sur une zone plus ou moins large, par l'obligation de l'arbi- 
trage entre les citoyens, obligation sanctionnée par la force? 
Que de fois n'a-t-on pas cité le passage où Dostoïevsky, 
défendant la bureaucratie des tsars contre les attaques peu 
réfléchies, pare la silhouette crasseuse du tchinovnik des deux 
brins symboliques du laurier et de l'olivier, au spectacle des 
incommensurables pays qu'il régente : Oui, dit-il, à travers 
cet immense empire, un peu grâce à l'effort ininterrompu 
des tchinovniki aux casquettes multicolores, règne, ana- 
logue à la paix romaine, la paix russe. » C'est à l'extension 
légale de ce régime à toute la terre, Etats et individus, que 
tend la Société des Nations. 

XV. — Le but, je le répète, est concevable mais : 
1° La Société des Nations, même garantie théoriquement 
par la force, ne pourra jamais s'en servir conformément à 
son statut. 

2° Car sa force légale se mettra nécessairement au ser- 
vice de la force existante pour poursuivre, sur un plan éli- 
minatoire nouveau, plus facile à pratiquer, donc extraordi 
nairement actif, la sujétion occulte ou criante des Etats 
faibles au profit des Etats puissants. 

Quel tableau mémorable que celui de l'idéologue Alexan- 
dre 1 er passant en revue dans la plaine de Vertus son im- 
mense armée, le jour où il imposa la Sainte-Alliance aux 
confédérés qui rechignaient. Tous ont fait ainsi, sciemment 
ou non, appel à la force, Dante au César Germanique, Du 
bois à Philippe le Bel, Crucé à Louis XIII, les démocratie 
modernes à Nicolas IL avant de se tourner vers M. Wilson ! 
Vagissante encore, la Société des Nations crie vers la force. 

Mais cette force, une fois constituée, comment d abord 
en tourner la pointe contre les délinquants ? (j'accorde 
l'incroyable, à savoir le fonctionnement idéal, sans ac- 
crocs, d'une armée internationale). L'analogie qu'on pose 



PAIX PERPÉTUELLE ET SOCIETE DES NATIONS 349 



entre le citoyen vis-à-vis de l'Etat et de l'Etat vis-à-vis de 
la Société des Nations ne tient guère. Ce n'est pas d'au- 
jourd'hui que les criminalistes ont dégagé cette loi, décou- 
verte par Montesquieu à propos de la gabelle, à savoir, 
qu'une sanction intimide moins par sa sévérité que par sa 
ponctualité. Si le candidat délinquant sait de science cer- 
taine que son geste lui vaudra par exemple de la prison, 
avec deux chances pour cent seulement d'impunité, il y 
a plus de vraisemblance pour qu'il s'abstienne, qu'avec 
la peine de mort devant soi, mais atténuée par soixante 
chances pour cent d'y échapper. Dans un Etat moyen, les 
instincts de l'homme criminel se brisent à ce calcul sou- 
vent informulé mais toujours présent, qu'il existe contre 
eux une force permanente, unitaire, éprouvée, de plusieurs 
millions de personnes, prête à sévir. Quand la cohésion se 
relâche, comme en temps de troubles ou de révolutions, le 
calcul des probabilités tourne en faveur de l'homme crimi- 
nel, qui s'en donne alors à cœur joie. 

Dans la Société des Nations, pour un Etat désireux d'agir 
à sa guise et de recourir aux procédés éliminatoires décla- 
rés, les chances d'impunité se chiffreront par un nombre 
indicîblement plus élevé que pour l'homme criminel déchaîné 
dans la piredes révolutions. Laissant de côté les petits Etats 
qui ne s'agitent qu'à l'instigation d'autrui, les grandes puis- 
sances n'auront devant elles, au mieux aller, que les forces 
plus ou moins bien coalisées (plutôt mal que bien) de sept 
ou huit autres unités. Tôt ou tard, des circonstances se pré- 
senteront où le jeu des intérêts partagera ce nombre par 
moitié, avec sa clientèle de petites nations, coupée elle aussi 
en deux. Il suffira d'un rien pour incliner les instincts éli- 
minatoires à l'action et déchaîner la guerre classique. N'est- 
ce pas l'histoire éternelle de toutes les alliances et mobili- 
sations de peuples à la veille des cataclysmes ? Si la Société 
des Nations fonctionne, la guerre alors deviendra immédia- 
tement générale et c'est tout le gain qu'on aura fait. Peu 
importe qu'au début, les armements, étant limités, ne mettent 
qu'une humble force aux mains de l'agresseur. Tout estre- 



350 



LE FAIT ET LE DROIT 



latif et, en pareille matière, on raisonne autant d'après ce 
qui est que d'après ce qui est possible. En un ou deux ans, 
les ressources nationales dûment supputées auront pris le 
chemin du front, comme nous le voyons aujourd'hui chez 
des peuples, qui, plusieurs années même après l'invasion 
allemande de la Belgique,ne possédaient aucune armée digne 
de ce nom. 

Une autre hypothèse, aussi vraisemblable, n'est guère 
plus rassurante pour l'indépendance de petits Etats que la 
Société des Nations aurait pour mission de protéger. Elle 
écarte la guerre ouverte, et même toutes vélléités de faire 
la guerre, pour réduire l'opération éliminatoire à une guerre 
larvée, juridique, l'étranglement d'une clientèle au sein du 
Congrès par une autre clientèle plus vigoureuse, comme cela 
se pratique entre les partis au sein des Parlements démo- 
cratiques, par voie législastive, administrative et constitu- 
tionnelle. Des nations entières seront criminellement ané- 
miées, affamées, détruites pour servir les intérêts de la coterie 
directrice de l'Etat le plus puissant et le plus habilement 
sportulaire. Gomme une eau qui s'écoule, il n'y a pas moyen 
d'endiguer par des mots le cours de la force. 

XVI. — S'il en fallait quelques preuves, étrangères à 
tout raisonnement, l'histoire nous en fournirait un certain 
nombre, choisies parmi les exemples qui servent d'intro- 
duction au développement de l'idéologie sociétaire. 

La Grèce ouvre la série. Contemplons la Grèce. Elle per- 
dit son indépendance par dégoût de la guerre et par goût 
de l'arbitrage. Une concurrence légendaire entre deux an- 
ciennes alliées, la continentale Priène et l'insulaire Samos, 
sur la côte d'Asie Mineur, mit aux prises durant quatre 
siècles, du vi c au 11 e avant Jésus-Christ,ces deux cités mar- 
chandes et déchaîna entre elles deux ou trois guerre et dix 
ou douze arbitrages. Parmi les arbitres on voit tour à tour 
figurer, vers 530, Lygdamos, tyran de Naxos, puis Bias 
l'un des Sept Sages, puis Athènes, puis Alexandre, puis 
Philippe Arrhidée son frère, puis Antigone, puis Lysirnaque, 
puis Antiochus de Syrie, puis un autre Antiochus, vague 



PAIX PERPÉTUELLE ET SOCIÉTÉ DES NATIONS 351 



préfet venu d'Egypte, puis Rhodes, toutes décisions entre- 
lardées de guerres, quand elles déplaisaient au condamné. 
Enfin, en 188, les honnêtes Romains débarquent en Asie 
Mineure avec Gn. Manlius qui « vendait la paix, argent 
sonnant », nous confie Tite Live. Cinquante ans plus tard 
(136) le Sénat Romain cassa cette sentence, et, en annexant 
appelant et intimé, termina le plaid. Cause analogue en 
Thessalie, entre Mélité et Narthakion, presque aussi longue 
et qui eut même fin, 

Sur ces broutilles tranchent les cas majeurs. Le sort 
d'Athènes vis-à-vis de la Macédoine passa en effet par des 
phases identiques et ce fut pour avoir refusé l'arbitrage ini- 
que de Philippe, dans Faffaire d'Halonèse, que la cité de 
Pallas fut abattue, au nom du droit, par la Société des Na- 
tions qu'avait favorisée le père d'Alexandre. Plus tard, le 
sort de la Grèce vis-à-vis de Rome rouvre en plus grand 
les mêmes péripéties ; « Chaque fois, nous dit M. Victor 
Bérard, que l'étranger voulut se mêler des affaires de la 
Grèce, l'arbitrage international lui fournit le prétexte ou 
l'occasion... Dans le Péloponèse, en Crète, en Asie, partout, 
nous voyons ou nous devinons le Sénat reprenant, pour in- 
tervenir, le procédé de l'arbitrage et partout les juges ro- 
mains précédant les armées. Le Sénat avait trouvé un admi- 
rable moyen d'attirer les affaires, il payait les plaideurs... 
Toute la Grèce, accourut à ce tribunal ». Vous souvient-il 
du mot de Florus déjà cité? « Le beau, dit Florus,ne fut pas 
d'avoir conquis la Grèce mais de s'être immiscé dans ses 
affaires. » Introisse victoria fuit. 

La fin du moyen âge, avec les avatars de l'Empire ger- 
manique, nous présente un exemple plus frappant encore 
de Société des Nations soumise et nationalisée par les plus 
forts. Au début du xvi° siècle, de 1521 à 1529 ce caractère 
s'affirme très nettement chez lui par actes solennels. Il 
aboutit à asservir l'Allemagne à Louis XIV, puis à Napo- 
léon, puis à la Prusse. 

La Société des Nations fondée de 1775 à 1777 par les 
Treize colonies américaines révoltées contre l'Angleterre 



352 LE FAIT ET LE DROIT 



amorça aussitôt un empire immense qui libère ses voisins à 
tour de bras et rêve de fédérer à son image l'univers entier. 
La politique du dollar sort ainsi des flancs du Mayflower. 

XVII. — H y a, pour finir, quelque chose de plus édifiant 
que ces exploits impérialistes, féodaux et bourgeois. Le so- 
cialisme contemporain nous le fournit avec la confiscation 
deux fois répétée des organes de Y Internationale par les 
socialistes allemands. M. Edmond Laskine a retracé, dans 
Y Internationale et le Pangermanisme, l'histoire de cet ac- 
caparement d'autant plus scandaleux qu'il jure davantage 
avec le masque dont il se couvrit. Inaugurée en 1866, la 
première Internationale ouvrière fut détruite, après la guerre 
de 1870, par ses fondateurs, écœurés d'y subir la tyrannie 
germanique. La seconde Internationale, après quelque vel- 
léités de résistance, obéit à son tour à la même pesée de 
la force. Dès 1876, méthodiquement travaillée par les 
Marx et les Engels, elle retombe dans le même gouffre sur 
le cadavre de son aînée. A partir de 1900 jusqu'à 1914, 
l'Internationale devient de jour en jour davantage le man- 
teau complaisant derrière lequel l'Empire germanique ma- 
gnétise la sensibilité ouvrière de l'Europe. A la veille de 
la guerre, le socialisme international s'était fait la dupe ou 
le complice de Guillaume II. 

Avec quelle maestria la volonté de puissance allemande 
tira parti du socialisme français, trop pauvre moralement et 
intellectuellement pour offrir de la résistance, c'est ce que 
M. Laskine a exposé avec une rigueur scientifique. Au point 
de vue nationalitaire en particulier, les socialistes français, 
manœuvrés comme des totons par les coups de schlague 
berlinois, se comportèrent exactement comme les fourriers 
de l'impérialisme régressif des Hohenzollern. Au nom du 
droit des peuples à disposer d'eux-mêmes par plébiscite et 
référendum, ils étouffèrent dans leurs congrès, dans leur 
presse, dans leur parti, la voix lamentable de l'Alsace et de 
la Lorraine, tandis qu'ils élevaient, bien en vue, des tréteaux 
idéologiques d'où les revendications nationales, favorables 
aux prétentions germaniques, retombaient avec force sur les 



PAIX PERPÉTUELLE ET SOCIETE DES NATIONS 353 



assemblées ouvrières. Ces délicats, dont les principes se trou- 
vaient mal à l'aise des compromissions alsaciennes et lor- 
raines, travaillèrent consciencieusement à édifier une Europe 
future où les nationalités issues du démembrement de nos 
alliés trouvaient largement leur place au soleil 1 . 

Socialismes nationaux ! s'écrie alors M. Laskine, repre- 
nant la vieille tradition de Proudhon, incarnée en 1904 
par Georges Sorel, vous seul pourrez sauver l'originalité, la 
liberté aussi, des travailleurs socialistes. 

XVIII. — La moralité générale se dégage d'elle-même de 
ce long débat, qui comporte d'ailleurs une moralité parti- 
culière non moins éclatante : c'est que le pape, unique sou- 
veraineté spirituelle encore debout, le pape, « personne 
internationale publique », ainsi que l'admettent avec M. Ber- 
thélemy tous les juristes modernes à la suite de mon an- 
cien maître, M. Louis Renault, a seul qualité pour présider 
sans risque toute Société des Nations imaginable. Lui seul 
en effet, dont l'activité se meut en dehors des plans tem- 
porels d'élimination et d'accaparement, offre par cela même 
des garanties d'impartialité aux nations. Lui seul peut pré- 
tendre à cet empire de la paix que personne n'ose appeler 
par son nom parce que personne n'a la possibilité de l'en- 
visager avec franchise. 

La Société des Nations, née de l'unité romaine et de la 
pluralité dynastique, sera chrétienne ou ne sera pas. Libre 
aux gouvernements d'installer sous ce titre une parlotte de 
plus dans un univers désaxé ! Mais que l'on sache alors où 
l'on ira. Par l'antagonisme redoublé on se précipitera dans 
un ricorso d'éliminations féroces ou stupéfiantes avec la ser- 
vitude générale pour perspective. 

XIX. — Quoi qu'il advienne, l'idéologie de la Société des 
Nations nous installe au sommet de notre étude et nous en 
découvre les avenues. Par delà l'empire bourbonien, elle 
aperçoit les territoires de son ordonnance : d'abord Vim* 

1. La propagande du socialisme français a été intense pour la Finlande, 
nulle pour TAlsace-Lorraine et les Slaves d'Autriche. 



23 



354 LE FAIT ET LE DROIT 

ncrium non pas ce dur imperium des camps, jalonné par 
le cep de vigne des centurions, mais cet imperium huma- 
nisé par un long séjour dans les basiliques, dont les papes 
et les légistes en sortiront l'idée; puis Y onction, non pas 
l'onction hébraïque, aux senteurs d'aromates sauvages aussi 
fruste en son genre, qu'une raboteuse inscription de biloe, 
mais l'onction descendue d'un ciel angélisé par Giotto pour 
Jacques de Voragine ; puis encore la frontière naturelle 
cautionnée par le glaive des Césars et la balance des Au- 
gustes- enfin Y élection franque, mais dépouillée de ses cla- 
meurs ' et du balancement de ses pavois, mais atténuée, 
mais idéisée, mais embaumée dans la plus certaine des lois 
fondamentales de la monarchie, avec, pour garde d'honneur, 
cette réaliste hérédité de mâle en mâle par ordre de primo» 

gemUire^ ^ ^ ^ empire abattu dont Bonaparte essaie la 
restitution idéologique; et c'est le résidu idéologique de 
l'empire napoléonien, sans cesse agrandi (bientôt confisque 
et transcrit par l'appétit prussien), qui fonctionne de nos 
10 urs sous le nom de Principe des Nationalités. Sans le per- 
sonnel bonapartiste, aucune des révoltes nationales consti- 
tutionnelles 1 de 1815 à 1848 (y compris les journées de 
juin si incompréhensibles, sans la participation de militaires 
rompus aux entreprises) n'aurait pu éclater. En 1823, ce 
sont des Polonais, des Piémontais, des Français, tous ou 
presque tous anciens soldats de l'Empire, qui courent aux 
Pyrénées agiter les trois couleurs, au passage de 1 armée 
française dont leur idéologue en chef, Béranger, se vantait 
de ne plus connaître le drapeau. 

Enfin c'est le chaos belliciste, engendré par 1 action natio- 
nalitaire, qui suggère de nos jours la suprême transcription 
idéologique de la Société des Nations. 

XX? — Qu'elle est instructive à travers ses phases ! bi 
jamais milieu de suggestion est rigoureusement établi, c est 

1. L'apparition du premier numéro du National (3 janvier 1830) est à 
signaler dans les annales de l'idéologie. 



PAIX PERPÉTUELLE ET SOCIETE DES NATIONS 355 



celui de la Société des Nations. Par Fentremise de la pra- 
tique de l'équilibre — née en 1454 au Congrès de Lodi, 
européanisée en 1511 contre Y Autriche par François I er , 
mondialisée enfin par Louis XVI contre l'Angleterre (1776) 
et par Woodrow Wilson contre l'Allemagne (1917) — c'est 
la guerre, la guerre éternelle et de plus en plus forcenée 
qui ménage ces aspects où se mire l'idéologie sociétariste : 
ambassades, congrès, alliances, conférences et pourparlers : 

Depuis quatre cents ans, ces faits brutaux qui hurlent : 
guerre ! d'une voix de plus en plus foudroyante, l'idéologie, 
qui les écoute et ne les comprend pas, se penche avec son 
porte-voix transformateur du côté des hommes et les leur 
traduit : Entente ! Pacification ! 

Par la généralisation approximative, l'idéologie est le mo- 
teur d'un progrès unitaire aux battements de plus en plus 
affolés, de plus en plus exorbitants à Tordre des faits dont 
la guerre est l'agent et dont l'idéologie n'aperçoit que les 
gestes pacifiques, seuls exposés à sa courte vue. 

XXII. — C'est un fait : l'idéologie pacifique et nationa- 
litaire, comme la lueur suit l'explosion, se propage (début 
du xiv e siècle) au lendemain des premiers conflits où les 
nationalités modernes cherchent à poindre ou à s'exercer 
(888-987 avènement des Capétiens ; 962 Saint Empire ger- 
manique; 1066 conquête de l'Angleterre ; 1136 fondation 
du Portugal; 1197 fondation de Moscou; 1212 bataille de 
Las Navas de Tolosa; 1214 Bouvines; 1215 la Grande 
Charte/. Sous sa première forme, avec Dubois, elle est exac- 
tement contemporaine des vers les plus intenses que la 
nationalité torturée ait exhalés, avec Dante, du fracas des 
armes : 

Ahi, serva Italia, di dolore ostello... 

Son statut ne variera plus. Un déterminisme implacable 
lie son discours aux âpres commandements du soldat et aux 
exigences croissantes des Empires. 

L'avènement des Bourbons, leurs guerres nationales la 



LE FAIT ET LE DROIT 



fouettent, et Sully prend la parole, avec Grotius et Crucé. 
Le Grand Dessein, s'il exista jamais, ne fut qu'un projet de 
ligue anti-autrichienne. Louis XIV passe le Rhin, fait de 
l'Allemagne de l'ouest une marche française : aussitôt l'abbé 
de Saint-Pierre se manifeste. La Révolution éclate, lézarde 
le vieux monde ; Jérémie Bentham et Kant élèvent la voix. 
Après Bonaparte leur nom est légion. Plus les nationali- 
tés se durcissent, plus elles s'équipent, plus elles se heur- 
tent, plus l'idéologie inlassable entr' ouvre de son geste 
ensorceleur un avenir de quiétude et de contentement. 

XXIII. — Presque tous ses prophètes ont d'ailleurs con- 
science de leur tache originelle et la transportent au bout 
de leur horizon, comme un autre œil de Caïn, Que récla- 
ment Dubois, Sully, Saint-Pierre ? La paix? Non, la Guerre I 
La guerre contre le Turc, la « dernière guerre », grâce à 
quoi la paix régnera. 

Un lien étrange — inexplicable sans l'intervention du 
verbalisme idéologique — rattache le nationalitarisme et 
le pacifisme cosmopolite. Le xvin 6 siècle, où s'élabora ce 
type si solide, si fermé, si opiniâtre, de la nationalité con- 
temporaine, fut souverainement l'époque de la Paix et de 
l'Humanité. Herder n'est pas moins internationaliste que 
Rousseau. Lessing, à cet égard, vaut Raynal et Mably. 

On a tort d'opposer les choses, les unes aux autres à rai- 
son de l'antithèse des noms qu'elles portent. La réalité est 
souvent autre. A mesure que l'histoire avance, nous voyons 
ces prétendues incompatibilités grossir de compagnie, 
comme deux taches voisines de couleurs diverses croissent 
ensemble si on y applique le microscope. La Nation du 
XVIII e siècle doit beaucoup à l'Humanité. La Société des 
Nations, qui prétend annuler le